La mort à Venise Thomas Mann

Il fallut l’attendre une heure. On était arrivé sans l’être. Rien ne pressait, et l’on s’impatientait pourtant. Les jouvenceaux de Pola dont la fibre patriotique vibrait sans doute un peu à cause des coups de clairon venus par-dessus l’eau du côté du jardin public, étaient montés sur le pont et, le vin d’Asti aidant, ils poussaient des hourras patriotiques en l’honneur des bersaglieri que l’on apercevait en face sur la place d’exercice. Mais c’était un spectacle répugnant de voir dans quel état s’était mis l’homme grimé en s’associant à ses juvéniles compagnons. Le vin que portait bien une robuste jeunesse avait monté à la tête du vieux dont l’ivresse était piteuse. Le regard chaviré, une cigarette entre ses doigts agités d’un tremblement, il titubait sur place, ballotté d’avant en arrière, d’arrière en avant, et gardait à grand-peine l’équilibre. Comme il n’aurait pas fait un pas sans choir, il se gardait d’avancer, et néanmoins lancé, il se livrait à des accès d’affligeante gaîté, attrapait par le bouton tous ceux qui s’approchaient de lui, leur tenait des propos sans suite, clignait de l’œil, pouffait de rire, levait pour de niaises plaisanteries son doigt couvert de bagues et de rides, et avec d’ignobles sous-entendus se léchait du bout de la langue la commissure des lèvres. Aschenbach le regardait faire les sourcils froncés, et de nouveau il sentit sa tête se prendre comme au spectacle d’un monde qui légèrement mais irrésistiblement tournerait au fantastique, grimacerait, irait se défigurant ; sans d’ailleurs s’arrêter à cette impression : on allait descendre, les trépidations de la machine recommençaient et le bateau reprenait à travers le canal de San Marco son trajet interrompu au moment d’accoster.

C’était donc elle, il allait une fois encore y atterrir à cette place qui confond l’imagination et dont l’éblouissante, la fantastique architecture emplissait d’émerveillement et de respect les navigateurs abordant autrefois le territoire de la république : l’antique magnificence du Palais et le Pont aux soupirs, sur la rive, les colonnes, le lion, le saint, la fastueuse aile en saillie du temple fabuleux, la vue sur la Porte et la Grande Horloge ; et à ce spectacle il se prenait à penser qu’arriver à Venise par le chemin de fer, c’était entrer dans un palais par la porte de derrière ; il ne fallait pas approcher l’invraisemblable cité autrement que comme lui, en bateau, par le large.

La machine stoppa, des gondoles s’avancèrent ; on rabattit la passerelle, les douaniers montèrent à bord pour une visite superficielle des bagages ; on pouvait descendre à terre. Aschenbach exprima le désir d’avoir une gondole qui le conduisît avec son bagage jusqu’à la station de bateaux-mouches qui font le service entre la ville et le Lido, car il avait l’intention de s’installer tout contre la mer. Entendu ! Des ordres sont lancés aux gondoliers qui dans leurs gondoles se disputent en patois vénitien. Aschenbach veut descendre, mais il en est empêché par sa malle précisément, que l’on tire, traîne, pousse péniblement au long de l’escalier en échelle. Le voilà donc condamné à subir pendant quelques minutes l’horrible vieux beau et les discrètes salutations dans lesquelles son ivresse le fait se répandre vis-à-vis de l’étranger. « Bon séjour, monsieur, bon séjour à Venise », bêle l’homme en faisant des ronds de jambe. « Mille hommages et ne nous oubliez pas. Au revoir, excusez und bon jour, Euer, Exzellenz ! » Il bave, plisse les paupières, lèche le coin de ses lèvres et l’on voit les poils de sa mouche teinte se hérisser sur son menton : « Meilleurs compliments, bafouille-t-il, touchant sa bouche du bout des deux doigts, meilleurs compliments à la bonne amie, à la très belle, très chère, très bonne amie… » et soudain sa mâchoire laisse tomber un râtelier qui pend sur la lèvre inférieure. Aschenbach lui échappe. « À la bonne amie, à la belle amie », poursuit l’autre d’une voix avinée et qui roucoule entre deux hoquets, pendant que le voyageur descend la raide passerelle en se tenant à la corde.

Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? Aschenbach s’en aperçut lorsqu’il se fut installé aux pieds du gondolier en face de ses bagages, soigneusement rassemblés à l’avant relevé de la gondole. Les bateliers continuaient à se quereller avec des gestes menaçants, des mots qui sonnaient dur à son oreille et dont le sens lui échappait. Mais le remarquable silence de la cité des eaux semblait accueillir les voix avec douceur, leur ôter du corps, les égrener à la surface du flot. Dans le port, il faisait chaud. Laissant jouer sur lui le souffle tiède du sirocco, détendu, abandonné dans les coussins au rythme de l’eau qui berce, le voyageur fermait les yeux, goûtait le plaisir doux et rare pour lui de se laisser aller. « La traversée ne durera pas longtemps, pensait-il ; plût au ciel qu’elle durât toujours ! » Et bercé par la gondole légère, il eut la sensation de glisser, d’échapper au tumulte et aux voix.

Comme le silence grandissait autour de lui ! On ne percevait que le bruit des rames retombant en cadence et le clapotis des vagues fendues par l’avant de la barque qui se dressait bien au-dessus du niveau, noir, raide et taillé en hallebarde à son extrême pointe – et pourtant autre chose encore se faisait entendre, une voix mystérieuse… c’était le gondolier qui murmurait, parlait tout seul entre ses dents, à mots entrecoupés, entre deux coups de rame. Aschenbach leva les yeux et il eut un léger mouvement de surprise en constatant que son gondolier ramait vers le large. Il s’agissait donc de ne pas s’oublier tout à fait et de veiller à ce que l’homme exécutât les ordres reçus.

– À la station de bateaux, n’est-ce pas ? dit-il en se retournant à moitié. Mais le gondolier se contenta d’interrompre son monologue et ne répondit pas.

– À la station de bateaux, dis-je ! répéta Aschenbach en se retournant tout à fait, les yeux levés sur la figure du gondolier qui était installé par-derrière sur un siège haut d’où sa silhouette se découpait sur un ciel éteint. Cet homme de physionomie déplaisante, brutale, était habillé d’un marin bleu sur lequel s’enroulait une large ceinture jaune, et il portait crânement planté de travers un chapeau qui n’avait plus de forme et dont la paille s’en allait par endroits. Rien en lui, ni la coupe de son visage, ni sa moustache blonde et frisottante, ni son nez retroussé n’étaient d’un Italien. Quoique d’apparence plutôt chétive, au point de paraître peu fait pour son métier, il ramait avec énergie, se mettant tout entier à chaque coup de rame. Il arrivait que l’effort tirât en arrière ses lèvres qui en se retroussant découvraient les dents blanches. Fronçant ses sourcils roux et regardant de haut son client il répliqua d’un ton décidé et presque grossier :

– Vous allez au Lido ?

– Sans doute, reprit Aschenbach. Mais je n’ai demandé la gondole que pour San Marco. Je prendrai ensuite le vaporetto.

– Vous ne pouvez pas, monsieur, prendre le vaporetto.

– Et pourquoi ?

– Il ne transporte pas de bagages.

C’était exact. Aschenbach s’en souvint. Il se tut. Mais ces manières rudes de l’homme, sa façon de le prendre de haut avec un étranger, qui était si peu dans les mœurs du pays, lui parurent insupportables.

– C’est mon affaire, répliqua-t-il. Et si je veux mettre mes bagages en consigne ? Vous ferez demi-tour !

Le silence se fit. On n’entendait plus que le clapotis de l’eau, plus clair sous la rame, mat et sourd à la proue. Puis la voix recommença, étouffée, mystérieuse : le gondolier monologuait entre ses dents.

Que décider ? Seul en barque avec ce gaillard étrange, sinistre et résolu, le voyageur ne savait comment se faire obéir. D’ailleurs comme il reposerait mollement s’il y renonçait ! N’avait-il pas souhaité que la traversée durât longtemps, qu’elle n’eût pas de fin ? N’était-il pas plus raisonnable et surtout plus agréable de laisser aller les choses ? Il se sentait pris de paresse et comme attaché par une influence magnétique à son siège, à ce fauteuil bas et si doucement balancé, avec ses coussins noirs, à la cadence des rames de l’impérieux gondolier assis derrière son dos. L’idée que l’homme pouvait en vouloir à sa vie lui effleura l’esprit comme dans un rêve ; mais jamais il n’arriverait à secouer sa torpeur, à se défendre. Cela le chagrinait plus encore de penser qu’il ne s’agissait peut-être que de lui soutirer de l’argent. Quelque chose comme un sentiment du devoir, une fierté ancienne et le déclenchement dans la mémoire de l’action nécessaire en pareil cas, le firent se reprendre assez pour demander :

– Combien prenez-vous pour aller là-bas ?

Le regard tourné au loin par-dessus la tête d’Aschenbach, le batelier dit :

– Vous paierez.

Une réponse à cette parole s’imposait. Aschenbach répliqua machinalement :

– Pas du tout. Je ne paierai pas si vous me conduisez où je ne veux pas aller.

– Vous allez au Lido.

– Mais pas avec vous.

– Je conduis bien.

« C’est vrai », pensa Aschenbach, et il se détendit. « C’est vrai, tu conduis bien. Même si tu en veux à mon porte-monnaie, et si d’un coup de rame par-derrière tu m’envoies dans l’Hadès, j’accorderai que tu m’as bien conduit. »

Mais rien de semblable ne se produisit. Bientôt même Aschenbach vit son gondolier ramer de compagnie avec des musiciens ambulants, une bohème d’hommes et de femmes qui chantaient en jouant de la mandoline et de la guitare, et tenant avec insistance leur gondole côte à côte avec celle d’Aschenbach emplissaient le silence marin des notes de leur exotisme à vendre. Aschenbach jeta de la monnaie dans le chapeau qu’ils lui tendaient. Ils cessèrent leurs chants et s’en allèrent. Alors on recommença d’entendre le grommellement du gondolier qui continuait son monologue incohérent et saccadé.

La gondole, bercée au remous d’un petit vapeur qui partait, vint donc atterrir au petit port. Deux sergents de ville, les mains croisées derrière le dos, le visage tourné vers la lagune, allaient de long en large. Aschenbach enjambant la gondole monta sur la passerelle, soutenu par un de ces vieux qu’à Venise l’on trouve à chaque ponton, armés d’une gaffe. Comme il n’avait pas de monnaie, il se rendit à l’hôtel d’en face pour changer et régler le batelier à sa guise. Après avoir changé, il revient ; sa malle a été déposée sur le quai dans une petite voiture, mais gondole et gondolier ont disparu. « Il s’est sauvé », dit le vieux. « Il ne faut pas se fier à cet homme-là. C’est un homme qui n’a pas son permis, monsieur. Il est le seul gondolier qui n’ait pas de permis. Les autres ont téléphoné pour le signaler. Il a vu qu’on allait le cueillir. Il s’est sauvé.

– Monsieur a été conduit pour rien », dit le vieux en tendant son chapeau. Aschenbach y jeta des pièces de monnaie. Il donna l’ordre de transporter ses bagages à l’hôtel des Bains et suivit la charrette le long de l’allée, la blanche allée en fleurs qui entre des tavernes, des pensions, des bazars, conduit à travers l’île jusqu’à la plage.

Il arriva derrière le spacieux hôtel où il pénétra par la terrasse ; traversant le hall et le vestibule, il se rendit immédiatement au bureau. Comme il s’était annoncé, on lui fit un accueil empressé et entendu. Le manager, un petit homme à moustache noire et redingote à la française, le conduisit avec une politesse discrète à l’ascenseur et lui montra sa chambre au second étage. C’était une pièce agréable, meublée en cerisier clair et remplie de fleurs au parfum capiteux. Aschenbach, dès qu’il fut seul, alla à l’une des deux grandes fenêtres qui donnaient sur la mer, et en attendant que l’on pût ranger ses bagages dans la chambre, il regarda la plage, dépeuplée à cette heure de l’après-midi, et la mer sans soleil qui montait et venait régulièrement frapper le bord de ses vagues longues et plates.

D’être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu’en société ; en même temps qu’elles gardent plus de flou elles frappent davantage l’esprit ; les pensées en deviennent plus graves, elles tendent à se déformer et toujours se teintent de mélancolie. Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu’il ne convient, et par le silence s’approfondit, prend de la signification, devient événement, aventure, émotion. De la solitude naît l’originalité, la beauté en ce qu’elle a d’osé et d’étrange, le poème. Et de la solitude aussi, les choses à rebours, désordonnées, absurdes, coupables. C’est ainsi que les images du voyage, l’horrible vieux beau, ses radotages, ses histoires de bonne amie, et le gondolier en maraude frustré de son argent continuaient d’occuper l’esprit du voyageur. Sans sortir du normal, sans être pour la raison un problème, sans même solliciter la réflexion, ils n’en étaient pas moins de nature étrange, semblait-il à Aschenbach, que ce disparate troublait. Entre-temps il saluait des yeux la mer et se réjouissait de sentir Venise à si proche portée. Finalement, il se détourna de la fenêtre, alla se baigner le visage, donna des ordres à la femme de chambre, et ayant préparé une installation confortable il se fit descendre au rez-de-chaussée par le garçon de l’ascenseur, un Suisse en livrée verte.

À la terrasse qui donne sur la mer, il prit le thé, puis descendit les marches du quai et fit une assez longue promenade dans la direction de l’hôtel Excelsior. En rentrant, il vit qu’il était temps de s’habiller pour le dîner. Ce qu’il fit, ce jour-là aussi, lentement, avec minutie, car il avait coutume de travailler pendant sa toilette. Il arriva néanmoins un peu en avance dans le hall où il trouva rassemblés la plupart des hôtes qui, ne se connaissant pas, feignaient de s’ignorer les uns les autres, alors que l’attente du repas mettait un lien entre eux. Il prit un journal sur la table, s’installa dans un fauteuil de cuir et observa la société ; elle ne ressemblait heureusement point à celle de l’hôtel qu’il venait de quitter.

Un horizon s’ouvrait, ample, accueillant mille choses. On entendait parler à mi-voix les principales langues de la terre. L’habit de soirée, uniforme consacré par les mœurs, adopté dans le monde entier, contenait du dehors les divergences de l’humanité, ramenait celle-ci à un type admis. On voyait des Américains aux figures sèches et allongées, des Russes entourés de leur nombreuse famille, des Anglaises, de petits Allemands avec des gouvernantes françaises. Les Slaves semblaient être en majorité. Tout près d’Aschenbach on parlait polonais.

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