La mort à Venise Thomas Mann

Un soir pourtant il en advint autrement. Les jeunes Polonais et leur gouvernante avaient manqué au dîner dans la grande salle à manger ; Aschenbach l’avait constaté avec inquiétude. Après dîner, il se promenait, très inquiet de leur absence, en costume du soir et chapeau de paille devant l’hôtel, au pied de la terrasse, lorsqu’il vit tout à coup les trois sœurs aux allures de religieuses avec l’institutrice, et à quatre pas en arrière Tadzio, surgir sous la lumière des lampes à arc. Évidemment ils venaient du débarcadère après avoir dîné pour une raison quelconque en ville. Sur l’eau il avait sans doute fait un peu frais ; Tadzio portait un marin bleu foncé à boutons dorés et le béret. Le soleil et l’air de la mer ne le hâlaient pas, sa peau était restée d’un ton marmoréen légèrement jaune ; pourtant il paraissait aujourd’hui plus pâle que d’habitude, soit par suite de la fraîcheur, soit à cause de la lumière des lampes, blafarde et pareille au clair de lune. Ses sourcils symétriquement dessinés avaient des arêtes plus tranchées, ses yeux étaient plus sombres. Il était plus beau qu’on ne saurait dire, et Aschenbach sentit une fois de plus une douleur que le langage peut bien célébrer la beauté, mais n’est pas capable de l’exprimer.

Il ne s’était pas attendu à la chère apparition ; elle venait à l’improviste et il n’avait pas eu le temps d’affermir sa physionomie, de lui donner calme et dignité. La joie, la surprise, l’admiration s’y peignirent sans doute ouvertement quand son regard croisa celui dont l’absence l’avait inquiété, et à cette seconde même Tadzio sourit, lui sourit à lui, d’un sourire expressif, familier, charmeur et plein d’abandon, dans lequel ses lèvres lentement s’entrouvrirent. C’était le sourire de Narcisse penché sur le miroir de la source, ce sourire profond, enchanté, prolongé, avec lequel il tend les bras au reflet de sa propre beauté, sourire nuancé d’un très léger mouvement d’humeur, à cause de la vanité de ses efforts pour baiser les séduisantes lèvres de son image, sourire plein de coquetterie, de curiosité, de légère souffrance, fasciné et fascinateur.

Celui qui avait reçu en don ce sourire, l’emporta comme un présent fatal. Il était si ému qu’il fut forcé de fuir la lumière de la terrasse et du parterre de l’hôtel et se dirigea précipitamment du côté opposé, vers l’obscurité du parc. Il laissait échapper, dans une singulière indignation, de tendres réprimandes : « Tu ne dois pas sourire ainsi ! Entends-tu ? Il ne faut pas sourire ainsi à personne ! » Il se laissa tomber sur un banc, affolé, aspirant le parfum nocturne des plantes. Et penché en arrière, les bras pendants, accablé et secoué de frissons successifs, il soupira la formule immuable du désir… impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi : « Je t’aime ! »

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