La mort à Venise Thomas Mann

– Écoute ! dit le solitaire d’une voix étouffée et presque machinalement. On désinfecte Venise. Pourquoi ? Le bouffon répondit d’une voix rauque : « À cause de la police ! C’est le règlement, monsieur, par ce temps de chaleur et de sirocco. Le sirocco est accablant et il n’est pas bon pour la santé… » Il avait en parlant l’air surpris qu’on pût demander des choses pareilles et expliquait avec un geste démonstratif du plat de la main combien le sirocco est accablant. « Ainsi, il n’y a pas d’épidémie à Venise ? » chuchota très bas Aschenbach. Les traits musculeux du polichinelle se contractèrent dans une grimace d’ahurissement comique. « Une épidémie ? Quelle épidémie ? Le sirocco est-il une épidémie ? Notre police serait-elle une épidémie par hasard ? Vous voulez plaisanter ! Une épidémie ! Ah ! par exemple. Une mesure prophylactique, entendez-vous bien ! Une mesure de police contre les effets de la température orageuse… » Et il gesticulait. « C’est bon », dit Aschenbach brièvement et toujours très bas, en laissant vivement tomber dans le chapeau un pourboire exorbitant. Puis il signifia du regard à l’individu de s’en aller. Celui-ci obéit avec un ricanement et de profondes révérences. Mais il n’avait pas encore gagné l’escalier que deux employés d’hôtel se jetaient sur lui et, nez à nez, lui firent subir à voix étouffée un interrogatoire minutieux. Il haussait les épaules, protestait, jurait, c’était visible, qu’il avait été discret. On le laissa partir ; il retourna dans le jardin et après un bref conciliabule avec les siens sous la lampe à arc, il s’avança encore une fois pour lancer une chanson d’adieu et de remerciement.

Cette chanson, le solitaire ne se rappelait pas l’avoir jamais entendue ; c’était une gaudriole en dialecte, satirique, effrontée et agrémentée d’un refrain d’éclats de rire que la troupe reprenait chaque fois à plein gosier. Au refrain, les paroles aussi bien que l’accompagnement des instruments cessaient, et il ne restait rien qu’un rire gradué suivant un certain rythme, mais rendu d’après nature, un rire que le soliste principalement savait pousser de manière à donner la plus vive illusion. La distance entre l’artiste et l’auditoire se trouvant rétablie, il avait retrouvé toute son insolence, et son rire factice, impudemment lancé vers la terrasse, était sardonique. Dès les dernières paroles de la strophe, il semblait lutter contre un chatouillement irrésistible. Il hoquetait, sa voix tremblait, il pressait la main sur ses lèvres, secouait nerveusement les épaules, et, le moment venu, le ricanement éclatait avec une sincérité d’accent telle qu’il devenait contagieux et se communiquait aux auditeurs, de sorte qu’une hilarité sans objet, s’alimentant d’elle-même, se propageait sur la terrasse. Ce résultat semblait redoubler la gaîté folle du chanteur. Pliant les genoux, se frappant les cuisses, se tenant les côtes, se tordant, il ne riait plus, il s’esclaffait et montrait du doigt la société qui riait là-haut, comme s’il n’y avait rien de plus comique au monde, et à la fin ce fut, dans le jardin et dans la véranda, une hilarité générale à laquelle participaient jusqu’aux garçons, liftboys et domestiques assiégeant les portes.

Aschenbach n’était plus tranquille sur son siège ; il se redressait comme pour tenter de fuir ou de se défendre. Mais les éclats de rire, l’odeur d’hôpital qui montait vers lui et dans le voisinage du beau Tadzio, se confondaient en un enchantement où sa tête et son esprit se trouvaient prisonniers dans un réseau magique qu’il ne pouvait ni rompre ni écarter. Dans l’agitation et la distraction générales, il osa jeter un regard vers l’adolescent et ce coup d’œil lui permit de remarquer que le beau garçon, en réponse à son regard, gardait lui aussi sa gravité ; on aurait dit qu’il réglait son attitude et son expression sur celles de l’autre, et que l’humeur générale ne pouvait rien sur lui, du moment que celui-là s’y dérobait. Cette docilité enfantine si significative avait quelque chose qui désarmait et abattait toute résistance, au point qu’Aschenbach s’abstint à grand-peine de cacher dans ses mains sa tête aux cheveux gris. Il lui avait d’ailleurs semblé que l’habitude qu’avait Tadzio de se redresser de temps en temps pour respirer plus librement provenait d’un besoin de soupirer pour soulager sa poitrine oppressée. « Il est maladif ; il est vraisemblable qu’il ne vivra pas bien longtemps », pensait-il alors, avec cet esprit positif auquel l’ivresse de la passion, par une émancipation singulière, atteint quelquefois, et son cœur se remplit à la fois d’une sollicitude pure et d’une joie libertine. Cependant, les chanteurs vénitiens avaient fini et se retirèrent. Les applaudissements les suivirent et leur chef ne négligea pas d’agrémenter son départ de nouvelles plaisanteries. Ses révérences, ses saluts de la main provoquaient les rires, de sorte qu’il les multiplia. Quand la troupe était déjà sortie, il fit encore semblant de se cogner rudement contre un poteau de réverbère et se traîna comme courbé de douleur vers la porte. Mais là il jeta enfin brusquement son masque de pitre malchanceux, se redressa comme mû par un ressort, tira effrontément la langue vers les hôtes de la terrasse et se perdit dans l’obscurité. La société des baigneurs se dispersa ; Tadzio avait depuis longtemps quitté la balustrade. Mais le solitaire restait, à la surprise des garçons, toujours assis à sa petite table, devant le reste de son sirop de grenadine. La nuit avançait, les heures s’écoulaient. Dans la maison de ses parents, il y avait eu autrefois, bien des années auparavant, un sablier… ce petit instrument, si fragile et si considérable, il le revoyait tout d’un coup comme s’il eût été là devant lui. Silencieusement le sable à teinte de rouille s’écoulait par le passage rétréci du verre, et comme il s’épuisait dans la cavité supérieure, il s’était formé là un petit tourbillon impétueux.

Dès le lendemain après-midi, s’obstinant dans ses recherches, Aschenbach fit une nouvelle démarche pour se rendre compte de ce qui se passait à Venise et cette fois avec un plein succès. Il entra place Saint-Marc à l’agence de voyage tenue par des Anglais, et après avoir changé quelque argent à la caisse, s’adressa au commis qui le servait et lui posa avec sa mine d’étranger défiant la fâcheuse question. Il avait devant lui un Britannique tout vêtu de laine, jeune encore, les cheveux séparés au milieu par une raie, les yeux très rapprochés ; l’homme avait cet air de loyauté bien assise qui contraste si singulièrement et si agréablement avec la prestesse friponne du Midi. « Aucune inquiétude à avoir, sir, commença-t-il. C’est une mesure sans signification grave. Ce sont là des dispositions que l’on prend fréquemment pour prévenir les effets délétères de la chaleur et du sirocco… » Mais en levant ses yeux bleus, il rencontra le regard de l’étranger, un regard las et un peu triste, qui était dirigé vers ses lèvres avec une légère expression de mépris. Alors l’Anglais sourit. « Cela, continua-t-il à mi-voix et avec une certaine émotion, c’est l’explication officielle qu’ici l’on trouve bon de maintenir. Je vous avouerai qu’il y a encore autre chose. » Et alors dans son langage honnête et sans recherche, il dit la vérité.

6.

Depuis quelques années déjà le choléra asiatique tendait à se répandre, et on le voyait éclater en dehors de l’Inde avec de plus en plus de violence. Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée ; puis elle s’était étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et, suivant la grande piste des caravanes, avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. Mais tandis que l’Europe tremblait de voir le mal faire son entrée par cette porte, c’est avec des marchands syriens venus d’au-delà des mers qu’il avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée ; sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme, et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement infectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre-saisons. On dissimula les deux cas. Mais la semaine suivante il y en eut dix, il y en eut vingt, trente, et cela dans différents quartiers. Un habitant des provinces autrichiennes, venu pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas à se tromper, et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour lutter contre l’épidémie. Mais sans doute les vivres, légumes, viande, lait, étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. Les cas de guérison étaient rares ; quatre-vingts pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, celle que l’on nomme la forme sèche. Dans ce cas, le corps était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins laissaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles.

Une chance pour lui si, comme il arrivait quelquefois, le choléra se déclarait après un léger malaise sous la forme d’un évanouissement profond dont il arrivait à peine que l’on se réveillât. Au commencement de juin les pavillons d’isolement de l’Ospedale civico se remplirent sans bruit ; dans les deux orphelinats la place venait à manquer, et un va-et-vient macabre se déployait entre le quai neuf et San Michèle, l’île du cimetière. Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. Cela le peuple le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal, on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’eux ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on n’a l’habitude que dans le Sud du pays et en Orient. L’Anglais raconta à Aschenbach l’essentiel de tout cela. « Vous feriez bien, conclut-il, de partir, et aujourd’hui plutôt que demain. La déclaration de quarantaine ne saurait guère tarder plus de quelques jours. – Merci », dit Aschenbach, et il quitta les bureaux.

Une touffeur d’été pesait sur la place sans soleil. Des étrangers qui ne savaient pas étaient assis à la terrasse des cafés, ou se tenaient au milieu des volées de pigeons devant l’église, et s’amusaient à les voir s’ébattre, se bousculer, picorer les grains de maïs qu’on leur tendait dans le creux de la main. Agité, fébrile, triomphant de posséder la vérité, la bouche pleine de dégoût, et le cœur frissonnant à de fantastiques visions, Aschenbach arpentait, solitaire, les dalles de la cour d’honneur. Il délibérait sur la possibilité d’une action qu’il convenait de décider, qui serait purificatrice. Le soir même après dîner, il pouvait s’approcher de la dame aux perles et lui parler en termes que déjà il se formulait : « Permettez, madame, à un étranger de vous apporter un conseil, un avertissement dont vous prive l’égoïsme des autres. Quittez Venise tout de suite, avec Tadzio et vos filles ! le choléra est dans la ville. » Il lui serait ensuite loisible de poser sur la tête de l’adolescent qui partait, et qui avait été l’instrument d’un dieu railleur, ses deux mains, et puis, se détournant, de fuir ce marécage. Mais au même instant il sentait qu’il était infiniment éloigné de prendre pour de bon une telle résolution. Le pas franchi le ramènerait en arrière, le rendrait à lui-même ; mais qui est hors de soi ne redoute rien tant que d’y rentrer. Il se souvenait d’une bâtisse claire ornée d’inscriptions qui luisaient dans la tombée du jour, et dont la transparente mystique avait attiré son regard, sa pensée errante ; et aussi de cette étrange silhouette de voyageur qui avait éveillé dans son cœur vieillissant le juvénile désir de partir, d’aller sans but, au loin, à l’aventure ; et l’idée de retourner chez lui, de se reprendre, de laisser tomber l’excitation, d’œuvrer à la tâche qui exige labeur et maîtrise, lui répugnait à un degré tel que ses traits se contractèrent pour exprimer un dégoût physique : « Il faut se taire », murmura-t-il avec véhémence. Et : « Je me tairai. » Se sentir de connivence, avoir conscience d’être complice, l’enivrait comme fait un peu de vin d’un cerveau fatigué. Le tableau de la ville frappée par le fléau et laissée à l’abandon, déroulé fiévreusement dans son imagination, allumait en lui des espérances dépassant l’esprit, débordant la raison, et d’une monstrueuse douceur. Qu’était pour lui le délicat bonheur dont il venait de rêver un moment auprès de cette attente ? Que pouvaient maintenant lui faire art et vertu, au regard des privilèges du chaos ? Il garda le silence et demeura.

Cette nuit-là il eut un rêve épouvantable – si l’on peut nommer du nom de rêve ce drame du corps et de l’esprit qui sans doute se produisit alors qu’il dormait profondément et se présentait sous des formes sensibles et en totale indépendance de lui, mais aussi sans qu’il eût conscience d’être lui-même en dehors des événements était bien plutôt son âme elle-même, et fondant sur lui du dehors, ils brisaient sa résistance, faisaient violence aux forces profondes de son esprit, bouleversaient tout, et laissaient son existence, laissaient l’édifice intellectuel de sa vie entière ravagé, anéanti.

Cela commença par de l’angoisse, de l’angoisse et de la volupté, et, mêlée à l’horreur, une curiosité de ce qui viendrait ensuite. La nuit régnait et ses sens étaient en éveil ; car venant du lointain on entendait s’approcher un tumulte, un fracas, un brouhaha fait d’un bruit de chaînes, de trompettes, de grondements sourds pareils au tonnerre, des cris aigus de la jubilation et d’un certain hurlement, de hululements avec des « ou » prolongés, le tout mêlé de chants de flûte, roucoulants et graves, voluptueux et éhontés, qui ne cessaient point, qui de leur horrible douceur dominaient le reste, et libidineusement prenaient l’être aux entrailles. Mais il connaissait un mot obscur et qui pourtant désignait ce qui allait venir : « La divinité étrangère ! » Des lueurs fuligineuses s’allumaient : il reconnut une montagne semblable à celle qui entourait son séjour d’été. Et dans les lumières qui déchiraient l’ombre des hauteurs boisées, entre les fûts des arbres et les pans de rochers moussus, quelque chose descendait en avalanche et se précipitait vers lui : un tourbillon, une cascade d’hommes, d’animaux, un essaim, une meute en furie – et cela inondait les pentes gazonnées de corps, de flammes, de danses échevelées, de rondes vertigineuses. Des femmes vêtues de peaux de bêtes qui leur pendaient à la ceinture et dans lesquelles elles s’embarrassaient les pieds, agitaient au-dessus de leurs têtes, qu’elles rejetaient en arrière en poussant un râle, des tambours de basque ; elles brandissaient des torches projetant des gerbes d’étincelles, et des poignards nus ; elles portaient des serpents qu’elles empoignaient par le milieu du corps, et qui dardaient leurs langues aiguës ; ou elles allaient poussant des cris, et offrant des deux mains leurs seins soulevés. Des hommes avec des cornes sur le front et des dépouilles d’animaux à la ceinture, eux-mêmes velus à la façon des ours, courbaient la nuque, se démenaient de tous leurs membres, faisaient retentir des cymbales d’airain ou gesticulaient furieusement en frappant sur des timbales, tandis que des garçons aux corps nus et polis aiguillonnaient avec des bâtons enguirlandés de verdure des boucs aux cornes desquels ils s’accrochaient, se laissant entraîner à leurs bonds avec des cris d’allégresse. Et les possédés hululaient leur chant fait de consonnes douces s’achevant sur l’« ou » prolongé avec des tons d’une sauvagerie et d’une douceur inouïes. D’un certain endroit, il montait canalisé dans les airs, pareil à l’appel du cerf qui brame, et plus loin il se trouvait répété à mille voix avec des accents de triomphe fou, excitant à la danse, aux gesticulations, et jamais on ne le laissait s’arrêter. Mais tout était traversé, dominé par le son grave et charmeur de la flûte. Ne le charmait-il pas lui aussi qui en se débattant vivait cette scène, et se sentait obstinément attiré par la licencieuse fête et les emportements de l’extrême offrande ? Grande était sa répugnance, grande sa crainte, loyale sa volonté de protéger jusqu’au bout ce qui était sien contre l’étranger, l’ennemi de l’esprit qui veut se tenir et se contenir. Mais le bruit, le sauvage appel multiplié par l’écho des rochers grandissait, l’emportait, s’enflait en irrésistible délire. Des vapeurs prenaient au nez, l’acre odeur des boucs, le relent des corps haletants, un souffle pareil à celui qu’exhalent les eaux corrompues, et puis une autre odeur encore, familière, sentant les blessures et les maladies qui sont dans l’air. Aux coups des timbales son cœur retentissait, son cerveau tournait, il était pris de fureur, d’aveuglement, une volupté l’hébétait et de toute son âme il désirait entrer dans la ronde de la divinité. Du symbole obscène fait d’un bois gigantesque on laissa tomber le voile et lorsqu’il se trouva érigé avec des cris plus effrénés encore ils prononcèrent la parole du rite. L’écume aux lèvres, déments, ils s’excitaient les uns les autres avec des gestes lubriques ; leurs mains s’égaraient ; au milieu de rires et de gémissements ils s’enfonçaient mutuellement des aiguillons dans la chair et léchaient le sang qui coulait de leurs membres. Et le dormeur était avec eux, il était en eux ; et son rêve venait de le livrer à la divinité étrangère. Oui, il venait à s’incarner en chacun de ceux qui, avec des gestes de furie et de massacre, se jetaient sur les bêtes et engloutissaient des lambeaux fumants de leur chair, lorsque pour la suprême offrande au dieu une mêlée sans nom finit par se produire sur la mousse saccagée. Et son âme connut le goût de la luxure, l’ivresse de s’abîmer et de se détruire.

De ce rêve, la victime s’éveilla anéantie, bouleversée, livrée sans défense au démon. Il ne redoutait plus les regards de ceux qui l’observaient ; qu’il leur fût suspect ne le souciait point. D’ailleurs ils partaient, fuyaient ; les cabines en grand nombre demeuraient vides ; la table d’hôte se dégarnissait de plus en plus, et il était rare de voir encore un étranger dans la ville. Il semblait que la vérité eût filtré ; la panique, en dépit du tenace concert des intéressés, ne pouvait plus être empêchée. Mais la dame aux perles restait avec les siens, soit que les bruits ne fussent point parvenus jusqu’à elle, soit qu’elle fut trop fière et trop au-dessus de la peur pour céder : Tadzio restait, et il semblait parfois à Aschenbach, pris dans son rêve que la fuite et la mort feraient disparaître à la ronde toute vie qui le gênait, qu’il pourrait demeurer seul en cette île avec le bel adolescent ; le matin sur la plage quand il posait sur la figure désirée un regard lourd, fixe, irresponsable, quand à la nuit tombante, perdant toute retenue, il le suivait dans les ruelles où se dissimulait la mort écœurante, il allait jusqu’à trouver pleins d’espoir des horizons monstrueux, et estimer caduque la loi morale.

Autant que n’importe quel amoureux il souhaitait de plaire et s’inquiétait amèrement à la pensée que cela pût n’être pas possible. Il ajoutait à son vêtement de quoi l’égayer comme celui d’un jeune homme, il portait des pierres précieuses, usait de parfums ; il passait chaque jour de longues séances à sa toilette et se rendait à table paré, excité, tendu. En face de l’adolescent délicieux dont il s’était épris, son corps vieillissant le dégoûtait ; à voir ses cheveux gris, les traits marqués de son visage, il était pris de honte et de désespérance. Quelque chose le poussait à rendre à son corps de la fraîcheur, à le refaire. On le voyait souvent dans le salon de coiffure de l’hôtel ; enveloppé du peignoir, allongé sur la chaise, s’abandonnant aux soins d’un coiffeur bavard, il considérait d’un regard tourmenté son image dans le miroir.

– Grisonnant, dit-il avec un rictus.

– Un peu, répondit l’homme. D’ailleurs à cause d’une petite négligence, d’une insouciance des détails de toilette bien compréhensible chez tous les grands personnages, et que pourtant l’on peut critiquer ; d’autant plus que précisément les préjugés relatifs aux agréments de l’art ne sont pas de mise pour eux. Si la sévérité dont certaines gens témoignent à l’égard des artifices du coiffeur s’appliquait aux soins des dents, comme il serait logique, quel scandale ne serait-ce point ? En somme, nous n’avons que l’âge que nous donnent notre esprit, notre cœur ; et il arrive que les cheveux gris soient une inconséquence plus réelle que ne le serait un correctif que l’on dédaigne. C’est ainsi que dans votre cas, monsieur, on aurait droit à retrouver la couleur naturelle de ses cheveux. Permettez-vous que tout simplement je m’emploie à vous la rendre ?

– Comment cela ? questionna Aschenbach.

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