La Piste du crime

Chapitre 11RETOUR À LA VIE.

Mon premier souvenir, quand je commençai àrecouvrer mes sens, fut un souvenir de souffrance et d’angoisse…d’une angoisse où chacun de mes nerfs aurait été tordu et arrachéviolemment de mon corps. Tout mon être frissonnait douloureusement,sous la muette protestation de la nature contre les efforts tentéspour me rappeler à la vie. J’aurais donné je ne sais quoi pour êtrecapable de pleurer… de conjurer les personnes invisibles quim’entouraient de m’arracher à la mort. Combien de temps dura cettecruelle agonie ? Je ne l’ai jamais su. Au bout d’un temps plusou moins long, un sommeil réparateur m’envahit peu à peu. Puisj’entendis le bruit de ma respiration pénible ; je sentis mesmains se remuer faiblement et machinalement comme celles d’un petitenfant. J’ouvris lentement les yeux, et regardai autour de moi…comme si, ayant franchi les épreuves de la mort, je me réveillaisavec de nouveaux sens dans un monde nouveau.

La première personne que je vis fut un homme…un étranger. Il s’éloigna sans bruit de moi, faisant signe, quandil disparut, à une autre personne qui se trouvait dans machambre.

Cette personne s’approcha lentement, et commeavec appréhension, du sopha sur lequel j’étais couchée. Un faiblecri de joie m’échappa ; je m’efforçai de lui tendre mes mainsvacillantes. Cette autre personne était mon mari !

Je le regardai ardemment. Mais lui, il évitade tourner vers moi ses yeux ; il les fixa sur le parquet,avec un air étrange de confusion et de douleur. Puis il s’éloigna.L’inconnu que j’avais remarqué le suivit hors de la chambre.J’appelai d’une voix éteinte : Eustache ! Il ne merépondit pas ; il ne revint pas. Je retournai péniblement matête sur mon oreiller vers l’autre côté du sopha. Une autrepersonne qui m’était bien connue parut devant moi, comme dans unrêve. Mon bon vieux Benjamin était assis et me regardait avec desyeux pleins de larmes.

Il se leva et prit ma main en silence, de sonair simple et affectueux.

« Où est Eustache ?… lui demandai-jePourquoi s’est-il éloigné et m’a-t-il laissée ?… »

J’étais toujours excessivement faible. Mesvagues regards erraient autour de la chambre. J’aperçus le MajorFitz-David. Je vis la table sur laquelle la jeune chanteuse avaitdéposé tout ouvert le livre qu’elle me montrait. Je vis cette jeunefille elle-même, assise seule dans un coin, et tenant son mouchoirsur ses yeux, comme si elle pleurait. En un moment, ma mémoire merevint tout entière, comme par l’effet d’une magie. Je me rappelaile titre fatal, dans toute son horreur. Le seul sentiment que cesouvenir provoqua en moi, ce fut un ardent désir de voir mon mari…de me jeter dans ses bras, de lui crier :

« Eh bien, quoi ! tu n’es pascoupable !… je le sais… j’en suis sûre !… Je t’aimetoujours autant !… je t’aime davantage !… »

Je saisis Benjamin de mes mainstremblantes.

« Conduisez-moi vers lui !… criai-jeà voix haute. Où est-il ? Aidez-moi à melever !… »

Une voix étrangère me répondit avec fermeté etbonté tout à la fois :

« Remettez-vous, madame ;M. Woodville est dans la pièce voisine, attendant que voussoyez plus calme. »

Je regardai la personne qui venait de parler,et reconnus celle qui avait suivi mon mari quand il était sorti dema chambre. Pourquoi y était-il rentré seul ? PourquoiEustache n’était-il pas auprès de moi comme les autres ? Jetâchai de me relever. L’étranger me replaça doucement sur monoreiller. Je renouvelai mon effort, mais sa main, plus forte que mavolonté, me retint toujours doucement sur le sopha.

« Vous avez encore besoin d’un peu derepos, me dit-il. Il faut prendre un peu de vin. Si vous voussurexcitez maintenant, vous vous évanouirez encore. »

Le vieux Benjamin se pencha sur moi et murmuraà mon oreille :

« C’est le docteur, ma chère. Il fautfaire ce qu’il vous dit. »

Le docteur !… On avait appelé un médecinpour me secourir !… Je commençai à comprendre confusément quemon évanouissement avait dû présenter un caractère plus sérieux quen’en présentent d’ordinaire les évanouissements des femmes. J’enappelai alors au docteur, d’un ton désespéré, pour qu’il me rendîtcompte de l’absence extraordinaire de mon mari.

« Pourquoi l’avez-vous laissé sortir dela chambre ? lui demandai-je. Si je ne puis aller à lui,pourquoi ne me ramenez-vous pas ici ? »

Le docteur parut embarrassé de me répondre, ilregarda Benjamin, et lui dit :

« Voulez-vous parler àMme Woodville ? »

Benjamin à son tour regarda le MajorFitz-David, et lui dit :

« Voulez-vous luiparler ? »

Le Major leur fit signe de s’éloigner l’un etl’autre. Ils se levèrent en même temps et passèrent dans la chambredu devant, en fermant derrière eux la porte à coulisses. Quand ilsnous eurent quittés, la jeune fille qui m’avait si étrangementrévélé le secret de mon mari sortit de son coin et s’approcha dusopha.

« Je pense que je ferai bien de m’enaller aussi ? dit-elle, en s’adressant au MajorFitz-David.

– Oui… » répondit le Major.

Il lui dit cela, à ce qu’il me sembla, assezfroidement. Elle secoua la tête, et, se retournant d’un airindigné :

« Il faut pourtant que je dise un motpour ma justification ! s’écria cette étrange créature. Il lefaut, ou j’éclaterais en sanglots ! »

Après quoi elle se tourna soudain versmoi.

« Vous entendez comment le Major meparle ? dit-elle. Il m’en veut… à moi qui n’y peux rien… pourtout ce qui est arrivé. J’en suis aussi innocente que l’enfant quivient de naître. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je vous ai donné unlivre que vous m’avez demandé. Je ne vois pas encore ce qui a puvous faire tomber en syncope, quand je l’ai ouvert. Et le Major mele reproche comme si c’était de ma faute ! Je ne suis pas d’untempérament à m’évanouir ; mais je n’en suis pas moinsindignée, je puis le dire, oui… indignée… quoique je nem’évanouisse pas. J’appartiens à des parents respectables. Mon nomest Heighty… Mlle Heighty. Vous êtes en étatmaintenant, madame, de convenir que vous m’avez demandé ce volumeet de rendre témoignage à une pauvre jeune fille qui s’épuise àchanter, à baragouiner des langues étrangères, à je ne sais quoiencore, et qui n’a personne pour prendre sa défense. »

Là-dessus, Mlle Heighty cachasa figure dans son mouchoir et fondit de nouveau modestement enlarmes.

Il était certainement injuste de la rendreresponsable de ce qui était arrivé. Je lui répondis par quelquesmots aussi bienveillants que je pus les trouver, et je me tournaivers le Major. Mais il vit quelles terribles angoissesm’oppressaient en ce moment, et il ne me laissa pas la peine deparler. Il prit le parti de consoler lui-même sa jeune prima-donna.Ce qu’il lui dit, je ne l’entendis pas, ni ne me souciai del’entendre : il lui parla à voix basse. Il termina sesexplications en lui baisant la main, et la reconduisit jusqu’à laporte, comme il aurait pu reconduire une duchesse.

« Il ne faut pas que cette petite follevous ennuie… dans un pareil moment, s’empressa-t-il de me dire,quand il revint auprès de moi. Je ne saurais vous exprimer combienje suis désolé de tout ceci. Je vous avais pourtant avertie,solennellement avertie, vous vous en souvenez. Mais si j’avais puprévoir… »

Je ne le laissai pas achever. Aucuneprévoyance humaine, n’aurait pu prévenir ce qui était arrivé.D’ailleurs, si terrible qu’ait été ma découverte, j’aimerais mieuxl’avoir faite et souffrir ce que je souffris alors, que d’êtrerestée plus longtemps dans l’ignorance. Puis, j’arrivai à la seuleidée qui m’intéressât en ce moment.

« Mon mari !… dis-je ; parlonsdonc de mon mari !… » Comment mon mari est-il venuici ?… demandai-je d’abord.

– Il est venu, dit le Major, avecM. Benjamin, peu de temps après que je fus rentré.

– Longtemps après que je fus prise dedéfaillance ?

– Non. Je venais seulement d’envoyerchercher le docteur, commençant à m’alarmer de votreévanouissement.

– Qui a conduit Eustache ici ?Était-il retourné à l’hôtel, et s’était-il aperçu de monabsence ?

– Oui ; il y était revenu plus tôtqu’il ne l’avait prévu, et il a été inquiet de ne pas vous ytrouver.

– A-t-il donc soupçonné que j’étais venuechez vous ?… Est-il venu directement ici de l’hôtel ?

– Non. Il paraît qu’il est allé d’abordvous chercher chez M. Benjamin. Je ne sais pas ce que lui adit votre vieil ami. Je sais seulement que M. Benjamin et luisont arrivés ici ensemble. »

Cette brève explication me suffit. Je comprisce qui était arrivé. Eustache avait aisément effrayé le simple etbon Benjamin, en lui apprenant mon absence de l’hôtel ; etBenjamin inquiet avait été amené sans peine à répéter le peu demots que nous avions échangés au sujet du Major Fitz-David. Laprésence de mon mari dans la maison du Major était doncparfaitement expliquée. Mais son étrange façon d’agir, en quittantla chambre juste au moment où je reprenais mes sens, restaittoujours un mystère. Le Major parut sérieusement embarrassé quandje le questionnai à ce sujet.

« Je ne sais trop comment vous expliquercela, dit-il. Eustache m’a surpris et m’a affligé. »

Le Major avait un air grave en me parlantainsi, et ses yeux en disaient plus que ses paroles.

« Eustache ne vous a pas cherchéquerelle ? dis-je.

– Oh ! non !

– Il comprend que vous n’avez pointenfreint votre promesse ?

– Certainement. Ma jeune cantatrice,Mlle Heighty, a raconté exactement au docteur cequi était arrivé, le docteur, en sa présence, a répété à votre marile récit de la jeune fille.

– Le docteur a-t-il vu le compte-rendu duprocès ?

– Ni le docteur ni M. Benjamin n’ontvu ce compte-rendu ; je l’ai mis sous clef. M. Benjamin aévidemment des soupçons. Mais le docteur niMlle Heighty n’ont aucune idée de la causevéritable de votre défaillance. Tous deux croient que vous êtessujette à de sérieuses attaques de nerfs, et que le nom de votremari est véritablement Woodville. J’ai fait tout ce qu’un ami peutfaire en pareil cas pour ménager un ami. Eustache persistenéanmoins à me blâmer de vous avoir permis d’entrer chez moi. Et,ce qui est pis, bien pis que tout le reste, il persiste à déclarerque l’événement de ce jour vous a fatalement séparée de lui« Notre douce vie à deux est à jamais finie, – m’a-t-il dit, –maintenant qu’elle sait que je suis l’homme qui a été jugé, àÉdimbourg comme ayant empoisonné sa femme. »

Je me levai avec effroi.

« Grand Dieu ! Eustache suppose-t-ildonc que je doute de lui ?

– Eustache est convaincu qu’il ne vousest pas possible, qu’il n’est possible à personne, de croire à soninnocence.

– Aidez-moi à sortir ! m’écriai-je.Où est-il ?… Il faut que je le voie !… Je veux levoir !… »

Mais, en disant ces mots, je retombai,épuisée, sur le sopha. Le Major me versa, dans un verre, du vind’une bouteille qui était sur la table, et insista pour me le faireboire.

« Vous verrez Eustache, je vous lepromets, me dit-il. Le docteur lui a défendu de sortir de lamaison, avant que vous ne l’ayez vu. Mais attendez un momentencore. Ma pauvre chère dame, attendez, ne fût-ce que quelquesminutes, pour reprendre un peu de force ! »

Je ne pouvais faire autrement que d’obéir.Oh ! ces malheureuses minutes d’attente ! je ne puis meles rappeler, en écrivant ces lignes, sans frissonner encore… mêmeaprès ce long intervalle.

« Maintenant, amenez Eustache ici !repris-je après cette pause, je vous en prie, amenez-le !

– Qui pourrait lui persuader derevenir ? dit tristement le Major. Comment faire entendreraison à ce malheureux qui a pu s’éloigner de vous au moment oùvous jetiez pour la première fois les yeux sur lui ? J’ai vuEustache seul, dans la chambre d’à côté, pendant que le docteurvous donnait ses soins. Je me suis efforcé de le convaincre, de letoucher. Il m’a toujours fait la même réponse. À toutes mesraisons, à toutes mes instances, il a toujours opposé la mêmeparole obstinée : Le verdict écossais ! le verdict dujury d’Écosse !…

– Le verdict d’Écosse ? répétai-je.Qu’est-ce que le verdict d’Écosse ? »

Le Major me regarda, tout surpris de maquestion.

« N’avez-vous donc jamais entendu parlerde ce procès ? me dit-il.

– Jamais !

– En effet, quand vous m’avez dit quevous aviez découvert le véritable nom de votre mari, je trouvaisétrange que cette découverte n’eût rappelé dans votre esprit aucunpénible souvenir. Il n’y a pas plus de trois ans, que toutel’Angleterre parlait de votre mari. On a trouvé généralement toutsimple que le pauvre garçon se fût dérobé sous un nom d’emprunt. Oùpouviez-vous être à cette époque ?

– Vous dites qu’il y a trois ans decela ?

– Oui.

– Je crois que je puis expliquer monignorance de ce qui était si bien connu de tout le monde. Il y atrois ans, mon père vivait encore, et j’habitais avec lui unemaison de campagne en Italie, dans les montagnes, aux environs deSienne. Nous ne lisions jamais un journal anglais, et nous étionsdes semaines et des mois sans voir un voyageur anglais. Il est bienpossible qu’il ait été question de ce procès dans quelques-unes deslettres que mon père recevait d’Angleterre ; mais il ne m’en apas parlé ; ou bien s’il m’en a dit quelque chose, je n’y aiprêté aucune attention, et ce qu’il m’en a pu dire m’est sorti dela mémoire. Quel rapport peut avoir ce verdict avec les doutesd’Eustache sur ma foi en lui, sur mon amour pour lui ?Eustache est en liberté. Ce verdict, par conséquent, l’aacquitté ; ce verdict l’a déclaré non coupable. »

Le Major Fitz-David secoua tristement latête.

« Eustache, dit-il, a été jugé enÉcosse ; or, la loi écossaise admet une sorte de verdict quene connaît aucune loi, que je sache, chez les autres nationscivilisées. Quand le jury hésite à condamner autant qu’à acquitterle prévenu, il peut, d’après cette loi, exprimer son doute par unverdict formulé d’une manière particulière. S’il ne trouve pasqu’il y ait assez d’évidence, d’un côté, pour déclarer le prévenunon coupable ;et s’il n’y a pas non plusassez d’évidence, de l’autre côté, pour le déclarercoupable, le jury se tire de la difficulté en prononçantce verdict : Il n’y a pas de preuves suffisantes.

– Est-ce donc là, demandai-je, le verdictqui a été rendu dans le procès d’Eustache ?

– C’est ce verdict-là.

– Ainsi, le jury n’a été entièrementconvaincu ni de la culpabilité ni de l’innocence de mon mari ?C’est là ce que le verdict écossais signifie ?

– Oui, c’est là ce qu’il signifie. Et cedoute du jury qui l’a jugé a passé dans l’opinion publique, et pèsedepuis trois ans sur Eustache ! »

Je comprenais enfin… je comprenaistout !… Le faux nom sous lequel Eustache m’avaitépousée ; les mots terribles qu’il avait prononcés, quand ilm’avait demandé de respecter son secret ; le doute encore plusterrible qu’il ressentait en ce moment vis à vis de moi… tout celas’expliquait clairement à mon esprit. Je me levai de nouveau.J’avais pris ma résolution… une résolution à la fois trop sacrée ettrop désespérée pour être communiquée, dans le premier moment, àpersonne autre qu’à mon mari.

« Menez-moi auprès d’Eustache, dis-je auMajor, je suis assez forte pour supporter quoi que ce soitmaintenant. »

Après avoir jeté sur moi un regardinterrogateur, le Major m’offrit silencieusement son bras et meconduisit hors du parloir.

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