Chapitre 47CONFESSION DE LA FEMME.
« Gleninch, 19 Octobre 18..
« Mon mari,
« J’ai quelque chose de très-pénible àvous apprendre sur l’un de vos plus anciens amis.
« Vous ne m’avez jamais encouragée àaller à vous pour vous faire mes confidences. Si vous m’aviezpermis d’être aussi familière avec vous que quelques femmes le sontavec leurs maris, j’aurais été vous parler au lieu de vous écrire.Dans l’état des choses, je ne sais pas comment vous auriezaccueilli ce que j’avais à vous dire, si je vous l’avais dit devive voix. C’est pourquoi je prends le parti d’écrire.
« L’homme contre lequel j’ai à vousmettre en garde, est encore l’hôte de votre maison… c’estMiserrimus Dexter. Je ne connais pas sur cette terre de créatureplus fausse et plus perverse. Ne jetez pas ma lettre de côté !J’ai attendu pour parler d’être en possession d’une preuve qui pûtvous convaincre. Cette preuve, je l’ai aujourd’hui.
« Vous pouvez vous rappeler que je mesuis hasardée à exprimer quelque désapprobation, quand vous m’avezannoncé, pour la première fois, que cet homme devait venir vousfaire visite. Si vous m’aviez donné le temps de m’expliquer,j’aurais pu trouver en moi assez de hardiesse pour vous donner unebonne raison justifiant l’aversion que m’inspire votre ami. Maisvous n’avez pas voulu attendre. Vous vous êtes hâté, ettrès-injustement, de m’accuser d’avoir des préventions contre cettemisérable créature, à cause de sa difformité. Jamais un sentimentautre que la compassion n’est entré dans mon cœur à l’égard despersonnes difformes. J’éprouve même en réalité presque un sentimentde confraternité pour elles, étant moi-même… femme sans beauté…bien près d’être leur semblable. J’ai été opposée à ce queM. Dexter fût reçu chez vous, parce qu’à une époque antérieureil m’a demandé d’être sa femme et parce que j’avais des raisonspour croire qu’après mon mariage, il garderait encore pour moi soncoupable et horrible amour. N’était-il pas de mon devoir, commefidèle épouse, de m’opposer à ce qu’il devînt l’hôte deGleninch ? Et n’était-il pas de votre devoir, comme bon mari,de m’encourager à en dire davantage ?
« Eh bien ! M. Dexter étaitnotre hôte depuis plusieurs semaines, et M. Dexter avait oséme reparler de son amour. Il m’avait offensée, il vous avaitoffensé vous-même, en me déclarant qu’il m’adorait et qu’il voushaïssait. Il m’avait promis une existence de malheur impossible àsupporter, si je restais chez moi, avec mon mari.
« Pourquoi ne me suis-je pas plainte àvous, et n’ai-je pas fait chasser ce monstre de notre maison, àl’instant et pour toujours ?
« Est-il certain que vous m’auriez crue,si je m’étais plainte et si votre intime ami avait nié touteintention d’offense à mon égard ? Je vous ai entendu dire unefois, quand vous ne me croyiez pas à portée de vous entendre, queles femmes les plus vaines sont toujours les femmes laides. Vousauriez pu m’accuser de vanité. Qui sait ?
« Mais je n’ai pas le désir de meretrancher derrière cette excuse. Je suis une femme jalouse etmalheureuse, vivant dans la crainte perpétuelle qu’une autre aitpris ma place dans votre cœur. Miserrimus Dexter a exploité cettefaiblesse. Il m’a affirmé qu’il pouvait me prouver, si je le luipermettais, que je suis au fond de votre cœur un objet de dégoûtpour vous ; que vous reculez à la seule idée de metoucher ; que vous maudissez l’heure où vous avez été assezinsensé pour faire de moi votre femme. J’ai lutté aussi longtempsque je l’ai pu contre la tentation de le laisser me fournir lespreuves de ce qu’il avançait. Cette tentation était terrible pourune femme qui était loin de se sentir assurée de la sincérité devotre affection pour elle. En fin de compte, il a eu raison de marésistance. J’ai eu le tort de dissimuler le dégoût que m’inspiraitce misérable. J’ai eu le tort de souffrir que cet ennemi de vous etde moi me fît ses confidences. Et pourquoi ? Parce que je vousaimais, parce que je n’aimais que vous au monde, et parce que laproposition de Miserrimus Dexter trouvait un écho dans le doutecruel qui, secrètement, me rongeait le cœur.
« Pardonnez-moi, Eustache ! C’est mapremière faute envers vous. Ce sera la dernière.
« Je ne m’épargnerai pas ; je feraila confession pleine et entière de ce que je lui ai dit et de cequ’il m’a dit lui-même. Vous pourrez me faire souffrir à cause decela, quand vous saurez ce que j’ai fait. Mais, au moins, vousaurez été averti à temps, et vous aurez vu votre faux ami sous sonvrai jour.
« Je lui ai dit : – Commentpouvez-vous prouver que mon mari me hait en secret ?
« Il a répondu : – Je puis leprouver par un écrit émané de lui-même. Vous le verrez dans sonJournal.
« – Mais, ai-je dit, son Journalest muni d’une serrure, et le tiroir qui le renferme est aussifermé à clef. Comment pourrez-vous ouvrir et le Journal etla serrure ?
« Il m’a répondu : – J’ai mes moyenspour avoir raison de l’un et de l’autre, sans courir le risqued’être découvert par votre mari. Tout ce que je vous demande, c’estde me fournir l’occasion de vous voir en secret ; je m’engage,en retour, à vous apporter le Journal tout ouvert dansvotre chambre.
« – Comment, ai-je dit, puis-je vousfournir ce que vous appelez une occasion ?
« Il me montra la clef de la porte decommunication entre ma chambre et le petit cabinet de travail, etajouta :
« – Avec mon infirmité, je puis être dansl’impossibilité de profiter d’une première occasion qui seprésenterait ; je puis être empêché de me rendre secrètementchez vous, sans être observé. Il faut que je puisse choisir monheure et mes moyens. Laissez-moi prendre cette clef, et laissez laporte fermée. Quand on s’apercevra que la clef manque, dites quec’est de peu d’importance, que la porte est fermée et que lesdomestiques n’ont pas besoin de perdre leur temps à chercher uneclef égarée ; on ne s’en occupera plus dans la maison, et jeserai en possession d’un moyen de communiquer avec vous que nul nepourra soupçonner. Y consentez-vous ?
« J’y ai consenti.
« Oui, je me suis faite la complice de cemisérable à double face.
« Je me suis abaissée, je vous ai faitinjure en acceptant un rendez-vous pour jeter des regardsindiscrets sur votre Journal. Je sais à quel point maconduite est vile. Je ne cherche pas d’excuses. Je ne puis querépéter que je vous aime, que j’ai peur que vous ne m’aimiez pas,et que Miserrimus Dexter m’a offert de mettre fin à mes doutes enme montrant les plus secrètes pensées de votre cœur, écrites devotre propre main.
« Il doit se rendre auprès de moi dans cebut, quand vous serez sorti, c’est-à-dire dans deux heures environ.Mais je lui déclarerai que je ne me contente pas d’un coup d’œilrapide jeté sur votre Journal, et je prendrai rendez-vousavec lui pour qu’il me le rapporte une seconde fois à la mêmeheure. Avant ce moment, vous aurez reçu ces lignes par l’entremisede ma garde. Sortez, comme d’habitude, après en avoir prisconnaissance ; mais revenez secrètement, et ouvrez le tiroiroù vous renfermez votre Journal.Vous ne le trouverez plus.Allez vous poster alors sans bruit dans le petit cabinet detravail, et, quand Miserrimus Dexter me quittera, vous surprendrezle Journal entre les mains de votre ami[1]. »
« 20 Octobre.
« J’ai lu votre Journal.
« Enfin, je sais ce que vous pensezréellement de moi. J’ai lu ce que Miserrimus Dexter avait promis deme faire lire… l’aveu de votre dégoût pour moi, écrit de votremain.
« Vous ne recevrez pas ce que j’avaisécrit hier, au temps et de la manière que j’avais indiqués. Quelquelongue que soit déjà ma lettre, j’ai maintenant… après avoir luvotre Journal… des choses graves à y ajouter. Quandj’aurai achevé cette lettre et que je l’aurai mise dans uneenveloppe cachetée, je la placerai sous mon oreiller. On latrouvera là quand on m’emportera pour me mettre au tombeau. Alors,Eustache, il sera trop tard pour garder une espérance ou apporterun secours… alors seulement ma lettre vous sera donnée.
« Oui, j’ai assez de la vie, oui, je veuxmourir.
« J’ai déjà tout sacrifié à mon amourpour vous. Je sais à présent que mon amour vous est à charge, ledernier sacrifice à faire est aisé. Ma mort vous fera libred’épouser Mme Beauly.
« Vous ne savez pas ce qu’il m’en a coûtépour contenir la haine que je ressentais pour elle, et la prier devenir nous rendre visite sans se préoccuper de ma maladie. Jen’aurais jamais fait cela si je n’avais pas été si folle de vous etsi effrayée à la pensée de vous irriter contre moi en laissant voirma jalousie. Et de quelle manière m’en récompensez-vous ? Quevotre Journal réponde ! « J’ai tendrementembrassé ma femme, ce matin, et j’espère qu’elle ne se sera pasaperçue de l’effort que cela m’a coûté. »
« Allons, je le sais maintenant. Je saisqu’au fond de votre pensée, la vie pour vous est un purgatoire. Jesais que c’est par compassion que vous m’avez caché votrerépugnance pour mes caresses. Je ne suis qu’un obstacle… « unobstacle absolument odieux… » entre vous « et la femmeque vous aimez si tendrement, que vous aimez jusqu’à adorer laterre où elle pose le pied. » Eh bien, soit ! Je ne vousgênerai pas plus longtemps. Il n’y a là ni sacrifice, ni mérite dema part. La vie est insupportable pour moi, maintenant que je saisque l’homme que j’aime avec tout mon cœur, avec toute mon âme,frissonne secrètement chaque fois que je le touche.
« J’ai sous la main le moyen de me donnerla mort.
« L’arsenic que, par deux fois, je vousai fait acheter pour moi est dans mon nécessaire de toilette. Jevous ai trompé quand j’ai prétexté je ne sais quelle utilitédomestique pour me le procurer. Ma véritable raison était d’essayersi je ne parviendrais pas à améliorer mon affreux teint… non parvanité personnelle, mais uniquement pour paraître plus agréable àvos yeux. J’en ai employé quelque peu à cet usage, mais il m’enreste plus qu’il ne m’en faut pour me tuer. Ce poison aura enfinson utilité. Il peut avoir manqué d’efficacité pour me débarrasserde mon vilain teint ; il n’en manquera pas pour vous délivrerde votre affreuse femme.
« Ne souffrez pas qu’on se livre à uneenquête sur mon corps, après ma mort. Montrez ma lettre au docteurqui me soigne ; elle lui apprendra que j’ai commis un suicide.Elle empêchera que quelque personne innocente soit soupçonnée dem’avoir empoisonnée. Je veux que personne ne soit blâmé ou puni.J’enlèverai l’étiquette du pharmacien, et je viderai avec soin labouteille contenant le poison, de façon que personne n’ait àsouffrir à cause de moi.
« Je m’arrête pour me reposer un peu…puis je reprendrai ma lettre. Elle est déjà beaucoup trop longue.Mais il faut penser que ce sont mes derniers adieux. Je puis bienprolonger un peu ma dernière causerie avec vous !
« 21 Octobre, deux heures du matin.
« Je vous ai renvoyé de ma chambre hier,lorsque vous êtes venu demander comment j’avais passé la nuit. Vousparti, j’ai parlé de vous à la garde qui me soigne dans des termesdont j’ai honte. C’est que maintenant je suis presque hors de moi.Vous savez pourquoi.
« Trois heures et demie.
« Eustache ! j’ai accompli l’actequi vous délivre de la femme que vous haïssez. J’ai pris le poison…tout le poison qui restait dans l’enveloppe en papier qui m’esttombé sous la main. Si ce n’est pas suffisant pour me tuer, j’en aiune plus forte quantité dans le flacon.
« Cinq heures dix minutes.
« Vous venez de partir, après m’avoirdonné ma potion. Le courage m’a manqué à votre vue. Je me suis diten moi-même : – S’il me regarde avec bonté, je lui confesseraice que j’ai fait, et je le laisserai me sauver la vie. Vous nem’avez pas regardée du tout. Vos yeux sont restés fixés sur lapotion. Je vous laisse partir sans vous dire un seul mot.
« Cinq heures et demie.
« Je commence à sentir les premierseffets du poison. La garde est endormie au pied de mon lit. Je nel’appellerai pas à mon aide, je ne la réveillerai pas. Je veuxmourir.
« Neuf heures et demie.
« Les tortures de l’agonie étaient tropaffreuses, je n’ai pu les endurer… j’ai réveillé la garde. J’ai vule médecin.
« Personne ne se doute de rien. C’estétrange, les douleurs ont cessé. Évidemment j’ai pris trop peu depoison. Il faut que j’ouvre le flacon qui en contient une plusforte dose. Heureusement, vous n’êtes pas près de moi… marésolution de mourir, ou plutôt mon dégoût de la vie reste aussiinvincible que jamais. Pour être sûre de garder mon courage, j’aidéfendu à la garde de vous envoyer chercher. Elle est descendue parmon ordre et je suis libre de prendre le poison dans mon nécessairede toilette.
« Dix heures dix minutes.
« Quand la garde m’a eu quittée, j’avaiseu à peine le temps de cacher le flacon, quand vous êtes entré dansma chambre.
« J’ai eu encore un moment de faiblesseen vous voyant. J’ai décidé que je m’accorderais une dernièrechance de vivre. Autrement dit, j’ai décidé que je vous offriraisune dernière occasion d’être bon pour moi. Je vous ai demandé de medonner une tasse de thé. Si, en me rendant ce petit service, vousm’aviez seulement encouragée par une bonne parole, par un regardaffectueux, j’étais résolue à ne pas prendre la seconde dose depoison.
« Vous avez fait ce que je vousdemandais, mais sans une parole, sans un signe d’affection. Vousm’avez donné mon thé, comme vous auriez donné à boire à votrechien ; et puis, d’un air distrait… vous pensiez probablementà Mme Beauly !… vous m’avez demandé commentj’avais fait pour laisser tomber la tasse en vous la rendant. Je nepouvais réellement plus la tenir, tant ma main tremblait. Si vousaviez eu, comme moi, de l’arsenic caché sous votre couverture,votre main aurait tremblé aussi ! Avant de vous retirer, vousm’avez dit avec politesse que vous espériez que le thé me ferait dubien. Mais, ah ! Dieu ! en me disant cela, vous ne meregardiez seulement pas ! Vos yeux étaient baissés sur lesdébris de la tasse cassée.
« Aussitôt après votre sortie, j’ai prisle poison. Une double dose cette fois.
« J’ai une petite recommandation à vousfaire, pendant que j’y pense.
« Après avoir enlevé l’étiquette de lapetite bouteille, et après l’avoir remise, bien nette, dans monnécessaire de toilette, il m’est venu à l’esprit que je n’avais paspris la même précaution, dans la matinée, pour l’enveloppe depapier, vide maintenant, et qui portait aussi le nom de l’autrepharmacien. Je l’avais jetée sur le couvre-pied, avec d’autrespapiers inutiles. Ma garde, avec mauvaise humeur, s’était plaintede la malpropreté ; elle avait enlevé les papiers, les avaitfroissés dans sa main et jetés dans un coin de la chambre. J’espèreque le pharmacien n’aura pas à souffrir de ma négligence. Je vousen prie, n’oubliez pas de dire qu’il ne mérite aucun blâme.
« Dexter… Quelque chose me rappelleMiserrimus Dexter. Il a remis votre Journal dans letiroir, et il me presse de faire une réponse à ses propositions. Cemisérable traître a-t-il une conscience ? S’il en a une,lui-même il souffrira… quand il apprendra ma mort.
« La garde est revenue dans ma chambre,je l’ai renvoyée. Je lui ai dit que j’avais besoin d’êtreseule.
« Oh ! le moment est-ilarrivé ? Je ne puis trouver ma montre… Est-ce le mal quirevient et qui me paralyse ? Je ne le sens pas encoretrès-vivement.
« Il peut revenir à tout moment. J’aiencore à fermer ma lettre et à écrire sur l’enveloppe que c’est àvous qu’elle est destinée. Il faut, en outre, que je garde la forcede la cacher sous mon oreiller, de manière à ce que personne nepuisse la trouver avant ma mort.
« Adieu, mon ami. J’aurais désiré quevous eussiez une plus jolie femme. Quant à une femme plus aimante,c’était impossible. Même encore maintenant, je crains la vue devotre cher visage. Même encore maintenant, si le bonheur de vousregarder m’était donné, je ne sais si votre vue n’aurait pas lapuissance de me faire confesser ce que j’ai fait, avant qu’il soittrop tard pour me sauver.
« Mais vous n’êtes pas là. Cela vautmieux !…, cela vaut mieux !…
« Une fois encore, adieu ! Soyezplus heureux que vous ne l’avez été avec moi. Je vous aime,Eustache… je vous pardonne. Quand vous n’aurez rien de mieux àfaire, pensez quelquefois aussi affectueusement que vous le pourrezà cette pauvre laide
« SARAH MACALLAN[2]. »
