Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket

Chapitre 20Enterrés vivants !

Le chef fut fidèle à sa parole, et nous fûmesabondamment pourvus de provisions fraîches. Nous trouvâmes lestortues aussi bonnes qu’aucune que nous eussions jamais goûtée, etles canards étaient supérieurs à nos meilleures espèces d’oiseauxsauvages, excessivement tendres, juteux, et d’une saveur exquise.En outre, les sauvages nous apportèrent, après que nous leur eûmesfait comprendre notre désir, une grande quantité de céleri brun etde cochléaria, ou herbe au scorbut, avec un plein canot de poissonfrais et de poisson sec. Le céleri fut pour nous un vrai régal, etle cochléaria eut un résultat admirable et servit à guérir ceux denos hommes chez qui avaient déjà paru les symptômes du mal. En trèspeu de temps nous n’eûmes plus un seul cas sur le rôle des malades.Nous reçûmes aussi d’autres provisions fraîches en abondance, parmilesquelles je dois citer une espèce de coquillage qui par sa formeressemblait à la moule, mais qui avait le goût de l’huître. Nouseûmes également en abondance des crevettes des deux espèces et desœufs d’albatros et d’autres oiseaux dont les coquilles étaientnoires. Nous embarquâmes encore une bonne provision de chair decochon, de l’espèce dont j’ai déjà parlé. La plupart de nos hommesy trouvèrent une nourriture agréable ; mais pour ma part elleme sembla imprégnée d’une odeur de poisson, et d’ailleursrépugnante. En retour de toutes ces bonnes choses, nous offrîmesaux naturels des colliers à grains bleus, des bijoux de cuivre, desclous, des couteaux et des morceaux de toile rouge, et ils semontrèrent complètement enchantés de l’échange. Nous établîmes surla côte un marché régulier, juste sous les canons de la goélette,et tout le trafic s’y opéra avec toutes les apparences de la bonnefoi et avec un ordre auquel nous ne nous serions pas attendus de lapart de ces sauvages, à en juger par leur conduite au village deKlock-Klock.

Les choses allèrent ainsi fort amiablementpendant quelques jours et, durant cette période, des bandes denaturels vinrent fréquemment à bord de la goélette, et desdétachements de nos hommes descendirent souvent à terre, faisant delongues excursions dans l’intérieur et n’éprouvant de la part deshabitants aucune espèce de vexation. Voyant avec quelle facilité lenavire pouvait être chargé de biche de mer, grâce auxdispositions amicales des insulaires, et quels secours ilspouvaient prêter pour la ramasser, le capitaine Guy résolutd’entrer en négociation avec Too-wit relativement à l’érection debâtiments commodes, pour préparer l’article, et à la récompense dueà lui et à ses hommes qui se chargeraient d’en recueillir le pluspossible, pendant que nous profiterions du beau temps pourpoursuivre notre voyage vers le sud. Quand il fit entendre sonprojet au chef, celui-ci sembla très disposé à entrer enaccommodement. Un marché fut donc conclu, parfaitement satisfaisantpour les deux parties, et on convint qu’après avoir fait lespréparatifs nécessaires, tels que le tracé d’un emplacementconvenable, l’érection d’une partie des bâtiments, et quelquesautres besognes pour lesquelles tout notre équipage serait mis enréquisition, la goélette se remettrait en route, laissant sur l’îletrois de ses hommes pour surveiller l’accomplissement du projet etenseigner aux naturels la dessiccation de la biche de mer.Quant aux conditions de traité, elles dépendaient du zèle et del’activité des sauvages pendant notre absence. Ils devaientrecevoir une quantité convenue de verroterie bleue, de couteaux, detoile rouge, et ainsi de suite, pour autant de fois un certainnombre de piculs de biche de mer, que nousdevions trouver toute préparée à notre retour.

Une description de la nature de cet importantarticle de commerce et de la méthode de le préparer peut être dequelque intérêt pour mes lecteurs, et je ne vois pas de meilleureplace que celle-ci pour introduire ce compte-rendu. La noticecomplète qui suit, relative à la substance en question, est tiréed’une relation moderne de voyage dans les mers du Sud :

« C’est ce mollusque des mers de l’Indequi est connu dans le commerce sous le nom français de bouchede mer (fin morceau tiré de la mer). Si je ne me trompe pas,l’illustre Cuvier l’appelle gasteropoda pulmonifera. On lerecueille en abondance sur les côtes des îles du Pacifique,principalement pour le marché chinois, où il est coté à un trèshaut prix, presque autant que ces fameux nids comestibles, qui sontprobablement faits d’une matière gélatineuse ramassée par uneespèce d’hirondelle sur le corps de ces mollusques. Ils n’ont nicoquilles ni pattes, ni aucun membre proéminent, rien que deuxorganes, l’un d’absorption, l’autre d’excrétion, situés àl’opposite l’un de l’autre ; mais, grâce à leurs anneaux,élastiques comme ceux des chenilles et des vers, ils rampent versles hauts-fonds, où quand la mer est basse, ils sont aperçus parune espèce d’hirondelle, dont le bec aigu, piquant dans le corpstendre du mollusque, en retire une substance gommeuse etfilamenteuse qui lui sert, en séchant, à solidifier les parois deson nid. De là le nom de gasteropoda pulmonifera.

« Ces mollusques sont de forme oblongueet d’une dimension variable de trois à dix-huit pouces delong ; j’en ai vu qui n’avaient pas moins de deux pieds. Ilssont presque ronds, mais légèrement aplatis sur un côté, celui quiest tourné vers le fond de la mer, et ils sont d’une grosseur quivarie de un à huit pouces. Ils grimpent en rampant dans leshauts-fonds à de certaines époques de l’année, probablement pour sereproduire, car on les voit souvent alors par couples. C’est quandle soleil agit puissamment sur l’eau et qu’il l’attiédit qu’ilsapprochent de la côte ; et ils vont quelquefois sur des fondsoù l’eau est si basse que, la marée se retirant, ils restent à sec,exposés à la chaleur du soleil. Mais ils ne produisent pas leurspetits dans les hauts-fonds, car nous n’avons jamais vu un seul deceux-ci, et quand on les a observés remontant des eaux profondes,ils étaient toujours parvenus à leur pleine croissance. Ils senourrissent principalement de cette classe de zoophytes qui produitle corail.

« On prend généralement la biche demer à une profondeur de trois ou quatre pieds ; aprèsquoi on la porte à la côte, et on la fend par un bout avec uncouteau, l’incision étant d’un pouce ou de plus, suivant ladimension du mollusque. À travers cette ouverture, l’on fait par lapression sortir les entrailles, qui d’ailleurs ressemblent beaucoupà celles de tous les menus habitants de la mer. On lave alorsl’objet, puis on le fait bouillir à une certaine température qui nedoit être ni trop élevée ni trop faible. On l’ensevelit ensuitedans la terre pendant quatre heures, et on le fait encore bouillirpendant un peu de temps, après quoi on le met à sécher, soit aufeu, soit au soleil. Les mollusques qu’on fait sécher au soleilsont les meilleurs ; mais quand j’en puis obtenir par ce moyenla valeur d’un picul(133, 33 livres), j’en puis fairesécher trente piculs par le feu. Quand ils sontconvenablement séchés, on peut les conserver sans danger trois ouquatre ans dans un endroit sec ; mais il faut les examiner deloin en loin, soit quatre fois par an, pour voir si quelquehumidité ne les a pas atteints et gâtés.

« Les Chinois, comme nous l’avons dit,considèrent la biche de mer comme une friandise des plusrecherchées, comme un mets des plus nourrissants et des plusfortifiants, et aussi comme très propre à rajeunir un tempéramentépuisé par les voluptés immodérées. L’article de première qualitéest coté à un très haut prix à Canton et se vend 90 dollars lepicul ; la seconde qualité, 75 dollars ; latroisième, 50 dollars ; la quatrième, 30 dollars ; lacinquième, 20 dollars ; la sixième, 12 dollars ; laseptième, 8 dollars ; et la huitième, 4 dollars ;toutefois, il arrivera souvent que de petites cargaisonsrapporteront davantage sur les marchés de Manille, de Singapour etde Batavia. »

Nous entrâmes donc en arrangement, et nousdébarquâmes immédiatement tout ce qui était nécessaire pourcommencer les bâtiments et déblayer le terrain. Nous fîmes choixd’un vaste espace uni près de la côte est de la baie, où setrouvaient en égale abondance l’eau et le bois, et à une distanceconvenable des principaux récifs sur lesquels on pouvait seprocurer la biche de mer. Nous nous mîmes tous à l’œuvreavec une grande ardeur ; bientôt, au grand étonnement dessauvages, nous eûmes abattu un nombre d’arbres suffisant pour notredessein, et nous les fixâmes régulièrement pour établir lacharpente des bâtiments, qui en deux ou trois jours se trouvèrentassez avancés pour abandonner en toute confiance le reste de labesogne aux trois hommes que nous devions laisser derrière nous.Ces hommes étaient John Carson, Alfred Harris et… Peterson (toustrois natifs de Londres, à ce que je crois), qui d’ailleurss’offrirent d’eux-mêmes pour ce service.

À la fin du mois nous avions fait tous nospréparatifs de départ. Cependant nous étions convenus de faire unesolennelle visite d’adieux au village, et Too-wit insista siopiniâtrement sur la nécessité de tenir notre promesse que nous nejugeâmes pas convenable de l’offenser par un refus définitif. Jecrois que pas un de nous à cette époque n’avait le plus légersoupçon relativement à la bonne foi des sauvages. Ils s’étaienttous conduits avec les plus grands égards, nous aidant avecempressement dans notre besogne, nous offrant leurs marchandisessouvent gratuitement, et jamais, dans aucun cas, n’escamotant unseul objet, bien qu’ils manifestassent par leurs éternelles etextravagantes démonstrations de joie, à chaque présent que nousleur faisions, quelle haute valeur ils attribuaient aux articlesque nous avions en notre possession. Les femmes particulièrementétaient extrêmement obligeantes en toutes choses, et, en somme,nous aurions été les hommes les plus défiants du monde si nousavions soupçonné la moindre pensée de perfidie de la part d’unpeuple qui nous traitait si bien. Il nous suffit de très peu detemps pour nous convaincre que cette bienveillance apparenten’était que le résultat d’un plan profondément étudié pour amenernotre destruction, et que les insulaires qui nous avaient inspiréde si singuliers sentiments d’estime appartenaient à la race desplus barbares, des plus subtils et des plus sanguinaires misérablesqui aient jamais contaminé la face du globe.

Ce fut le 1er février que nousallâmes à terre pour rendre visite au village. Bien que nousn’eussions pas, je le répète, le plus léger soupçon, cependantaucune précaution convenable ne fut négligée. Six hommes restèrentà bord de la goélette, avec ordre de ne laisser approcher aucunsauvage pendant notre absence, sous quelque prétexte que ce fût, etde rester constamment sur le pont. On hissa les filets debastingage, les canons reçurent une double charge de grappes deraisin et de mitraille, et les pierriers furent chargés de boîtes àballes de fusils. Le navire était mouillé, avec son ancre à pic, àun mille environ de la côte, et aucun canot ne pouvait en approcherd’aucun côté sans être aperçu et sans s’exposer immédiatement aufeu de nos pierriers.

Les six hommes laissés à bord, notredétachement se composait en tout de trente-deux individus. Nousétions armés jusqu’aux dents ; nous avions des fusils, despistolets et des poignards ; chaque homme possédait en outreun long couteau de marin, ressemblant un peu aubowie-knife si popularisé maintenant dans toutes noscontrées du sud et de l’ouest. Une centaine de guerriers revêtus depeaux noires vint à notre rencontre au débarquement pour nous fairela conduite. Je dois dire que nous remarquâmes alors, non sansquelque surprise, qu’ils étaient complètement sans armes ; etquand nous questionnâmes Too-wit relativement à cette circonstance,il répondit simplement : Mattee non we pa pa si– c’est-à-dire : Là où tous sont frères, il n’estpas besoin d’armes. Nous prîmes cela en bonne part,et nous continuâmes notre route.

Nous avions passé la source et le ruisseaudont j’ai déjà parlé, et nous entrions dans une gorge étroite quiserpentait à travers les collines de pierre de savon au milieudesquelles se trouvait situé le village. Cette gorge était rocheuseet très inégale, au point que, lors de notre première excursion àKlock-Klock, nous n’avions pu la franchir qu’avec la plus grandedifficulté. Le ravin, dans toute sa longueur, pouvait bien avoir unmille et demi ou même deux milles. Il se contournait en millesinuosités à travers les collines (il avait probablement, à uneépoque reculée, formé le lit d’un torrent), et jamais il ne secontinuait plus de vingt yards sans faire un brusque coude. Je suissûr que les versants de cette vallée s’élevaient, en moyenne, àsoixante-dix ou quatre-vingts pieds de hauteur perpendiculaire danstoute son étendue, et en quelques endroits les parois montaient àune élévation surprenante, obscurcissant tellement la passe que lalumière du jour n’y pénétrait plus qu’à peine. La largeur ordinaireétait de quarante pieds environ, et quelquefois elle serétrécissait au point de ne livrer passage qu’à cinq ou six hommesde front. Bref, il ne pouvait pas y avoir au monde d’endroit mieuxchoisi pour une embuscade, et il n’était que trop naturel deveiller soigneusement à nos armes aussitôt que nous y entrâmes.

Quand maintenant je pense à notre prodigieusefolie, mon principal sujet d’étonnement est que nous ayons pu nousaventurer ainsi, dans n’importe quelles circonstances, et nousremettre à la discrétion de sauvages inconnus, au point de leurpermettre de marcher devant et derrière nous tout le long de laravine. Cependant, tel fut l’ordre de marche que nous adoptâmes enaveugles, nous fiant sottement à la force de notre troupe, à ladisparition des armes chez Too-wit et ses hommes, à l’effet sûr denos armes à feu (qui était encore un secret pour les naturels), et,avant toutes choses, à la longue affectation d’amitié de cesinfâmes misérables. Cinq ou six d’entre eux ouvraient la marche,comme pour nous montrer la route, faisant grand étalage de bonssoins et écartant pompeusement les grosses pierres et les débrisqui entravaient nos pas. Ensuite venait notre bande. Nous marchionsserrés les uns contre les autres, ne prenant souci que d’empêchernotre séparation. Derrière suivait le corps principal des sauvages,qui observait un ordre et un décorum tout à fait insolites.

Dirk Peters, un nommé Wilson Allen et moi,nous marchions à la droite de nos camarades, examinant tout le longde notre route les singulières stratifications de la muraille quisurplombait au-dessus de nos têtes. Une fissure dans la rochetendre attira notre attention. Elle était assez large pourpermettre à un homme d’y entrer sans se serrer, et elle s’enfonçaitdans la montagne à dix-huit ou vingt pieds en droite ligne,biaisant ensuite vers la gauche. La hauteur de cette ouverture,aussi loin que notre regard put pénétrer, était peut-être desoixante ou soixante-dix pieds. À travers les crevassess’allongeaient deux ou trois arbustes rabougris, rappelant un peule coudrier, que j’eus la curiosité d’examiner ; m’avançantvivement dans ce but, je détachai cinq ou six noisettes d’unegrappe, et je me retirai en toute hâte. Comme je me retournais, jevis que Peters et Allen m’avaient suivi. Je les priai de reculer,parce qu’il n’y avait pas place pour laisser passer deux personnes,et je leur dis que je leur donnerais quelques-unes de mesnoisettes. En conséquence ils se retournèrent, et ils sefaufilaient vers la route, Allen étant presque à l’orifice de lacrevasse, quand j’éprouvai soudainement une secousse qui neressemblait à rien qui m’eût été familier jusqu’alors et quim’inspira comme une vague idée (si en vérité je puis dire que j’eusune idée quelconque) que les fondations de notre globe massifs’entrouvraient tout à coup, et que nous touchions à l’heure de ladestruction universelle.

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