le nom de Camille Maupin, écrivain éminent, aussi grande par sa beauté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété tout bas par les promeneurs et par les femmes. – Ha ! se dit-il, voilà la poésie. Qu’était madame de Bargeton auprès de cet ange brillant de jeunesse, d’espoir, d’avenir, au doux sourire, et dont l’oeil noir était vaste comme le ciel, ardent comme le soleil ! Elle riait en causant avec madame Firmiani, l’une des plus charmantes femmes de Paris. Une voix lui cria bien : » L’intelligence est le levier avec lequel on remue le monde. » Mais une autre voix lui cria que le point d’appui de l’intelligence était l’argent. Il ne voulut pas rester au milieu de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, il prit la route du Palais-Royal, après l’avoir demandée, car il ne connaissait pas encore la topographie de son quartier. Il entra chez Véry, commanda, pour s’initier aux plaisirs de Paris, un dîner qui le consolât de son désespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d’Ostende, un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le nec plus ultra de ses désirs. Il savoura cette petite débauche en pensant à faire preuve d’esprit ce soir auprès de la marquise d’Espard, et à racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement de ses richesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son existence d’Angoulême. Aussi ferma-t-il respectueusement la porte de ce palais, en pensant qu’il n’y remettrait jamais les pieds. – Eve avait raison, se dit-il en s’en allant par la galerie de pierre [Dans le Furne : » de Pierre » coquille typographique.] chez lui pour y reprendre de l’argent, les prix de Paris ne sont pas ceux de l’Houmeau. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant aux toilettes qu’il avait vues le matin : – Non, s’écria-t-il, je ne paraîtrai pas fagoté comme je le suis devant madame d’Espard. Il courut avec une vélocité de cerf jusqu’à l’hôtel du Gaillard-Bois, monta dans sa chambre, y prit cent écus, et redescendit au Palais-Royal pour s’y habiller de pied en cap. Il avait vu des bottiers, des lingers, des giletiers, des coiffeurs au Palais-Royal où sa future élégance était éparse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui fit essayer autant d’habits qu’il voulut en mettre, et lui persuada qu’ils étaient tous de la dernière mode. Lucien sortit possédant un habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour la somme de deux cents francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort élégante et à son pied. Enfin après avoir fait emplette de tout ce qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta dans un fiacre et se fit conduire à l’Opéra, frisé comme un saint Jean de procession, bien gileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette espèce d’étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la recommandation de madame de Bargeton, il demanda la loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre. A l’aspect d’un homme dont l’élégance empruntée le faisait ressembler à un premier garçon de noces, le Contrôleur le pria de montrer son coupon. – Je n’en ai pas. – Vous ne pouvez pas entrer, lui répondit-on sèchement. – Mais je suis de la société de madame d’Espard, dit-il. – Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l’employé qui ne put s’empêcher d’échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du Contrôle. En ce moment une voiture s’arrêta sous le péristyle. Un chasseur, que Lucien ne reconnut pas, déplia le marchepied d’un coupé d’où sortirent deux femmes parées. Lucien, qui ne voulut pas recevoir du Contrôleur quelque impertinent avis pour se ranger, fit place aux deux femmes. – Mais cette dame est la marquise d’Espard que vous prétendez connaître, monsieur, dit ironiquement le Contrôleur à Lucien. Lucien fut d’autant plus abasourdi que madame de Bargeton n’avait pas l’air de le reconnaître dans son nouveau plumage ; mais quand il l’aborda, elle lui sourit et lui dit : – Cela se trouve à merveille, venez ! Les gens du Contrôle étaient redevenus sérieux. Lucien suivit madame de Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de l’Opéra, présenta son Rubempré à sa cousine. La loge des Premiers Gentilshommes est celle qui se trouve dans l’un des deux pans coupés au fond de la salle : on y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière sa cousine, sur une chaise, heureux d’être dans l’ombre. – Monsieur de Rubempré, dit la marquise d’un ton de voix flatteur, vous venez pour la première fois à l’Opéra, ayez-en tout le coup d’oeil, prenez ce siége, mettez-vous sur le devant, nous vous le permettons. Lucien obéit, le premier acte de l’opéra finissait. – Vous avez bien employé votre temps, lui dit Louise à l’oreille dans le premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien. Louise était restée la même. Le voisinage d’une femme à la mode, de la marquise d’Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant ; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de la femme de province, que Lucien, doublement éclairé par le beau monde de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin dans la pauvre Anaïs de Nègrepelisse la femme réelle, la femme Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris que les gens de Paris voyaient : une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans son parler, mal arrangée surtout ! En effet, les plis d’une vieille robe de Paris attestent encore du goût, on se l’explique, on devine ce qu’elle fut, mais une vieille robe de province est inexplicable, elle est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le velours était miroité comme le teint. Lucien, honteux d’avoir aimé cet os de seiche, se promit de profiter du premier accès de vertu de sa Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence. Les femmes les plus élégantes examinaient certainement madame de Bargeton, car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d’Espard reconnut, aux gestes et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes, elle y fut tout à fait insensible. D’abord chacun devait reconnaître dans sa compagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être affligée toute famille parisienne. Puis sa cousine lui avait parlé toilette en lui manifestant quelque crainte ; elle l’avait rassurée en s’apercevant qu’Anaïs, une fois habillée aurait bientôt pris les manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d’usage, elle avait la hauteur native d’une femme noble et ce je ne sais quoi que l’on peut nommer la race. Le lundi suivant elle prendrait donc sa revanche. D’ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette femme était sa cousine, la marquise savait qu’il suspendrait le cours de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas le changement que feraient dans la personne de Louise une écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élégante coiffure et les conseils de madame d’Espard. En montant l’escalier, la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent à mille petites nuances de ce genre, qu’une femme d’esprit saisit promptement et que certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu’il ne le fallait pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d’Espard, sûre que son élève lui ferait honneur, ne s’était pas refusée à la former. Enfin il s’était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à l’idole du jour dont les manières, l’esprit et l’entourage l’avaient séduite, éblouie, fascinée. Elle avait reconnu chez madame d’Espard l’occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s’était dit qu’elle parviendrait en se faisant le satellite de cet astre : elle l’avait donc franchement admirée. La marquise avait été sensible à cette naïve conquête, elle s’était intéressée à sa cousine en la trouvant faible et pauvre ; puis elle s’était assez bien arrangée d’avoir une élève pour faire école, et ne demandait pas mieux que d’acquérir en madame de Bargeton une espèce de dame d’atour, une esclave qui chanterait ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu’un critique dévoué dans la gent littéraire. Cependant le mouvement de curiosité devenait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s’en aperçût pas, et madame d’Espard voulut poliment lui faire prendre le change sur cet émoi. – S’il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à quoi nous devons l’honneur d’occuper ces dames… – Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine d’amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton. – Non, ce n’est pas vous, il y a quelque chose que je ne m’explique pas, ajouta-t-elle en regardant le poète qu’elle regarda pour la première fois et qu’elle parut trouver singulièrement mis. – Voici monsieur du Châtelet, dit en ce moment Lucien en levant le doigt pour montrer la loge de madame de Sérizy où le vieux beau remis à neuf venait d’entrer. A ce signe madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la marquise ne put retenir un regard et un sourire d’étonnement, qui disait si dédaigneusement : – D’où sort ce jeune homme ? que Louise se sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une Française, et qu’elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans ce monde où les petites choses deviennent grandes, un geste, un mot perdent un débutant. Le principal mérite des belles manières et du ton de la haute compagnie est d’offrir un ensemble harmonieux où tout est si bien fondu que rien ne choque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance, soit par un Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris emportement quelconque de la pensée, n’observent pas les lois de cette science, comprendront tous qu’en cette matière une seule dissonance est comme en musique, une négation complète de l’Art lui-même, dont toutes les conditions doivent être exécutées dans la moindre chose sous peine de ne pas être. – Qui est ce monsieur ? demanda la marquise en montrant Châtelet. Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy ? – Ah ! cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant d’aventures et qui néanmoins est reçue partout ! – Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose explicable mais inexpliquée ! Les hommes les plus redoutables sont ses amis et pourquoi ? Personne n’ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il donc le lion d’Angoulême ? – Mais monsieur le baron du Châtelet, dit Anaïs qui par vanité rendit à Paris le titre qu’elle contestait à son adorateur, est un homme qui a fait beaucoup parler de lui. C’est le compagnon de monsieur de Montriveau… – Ah ! fit la marquise, je n’entends jamais ce nom sans penser à la pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante. Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac et madame de Nucingen, la femme d’un fournisseur, banquier, homme d’affaires, brocanteur en grand, un homme qui s’impose an monde de Paris par sa fortune, et qu’on dit peu scrupuleux sur les moyens de l’augmenter ; il se donne mille peines pour faire croire à son dévouement pour les
