Voici la troisième fois, Manon ; je les ai bien comptées ; il
est impossible que cela s’oublie. C’est à vous de considérer,
à l’heure même, quel parti vous voulez prendre ; car mon
triste cœur n’est plus à l’épreuve d’un si cruel traitement ; je
sens qu’il succombe et qu’il est près de se fendre de
douleur. Je n’en puis plus, ajoutai-je en m’asseyant sur une
chaise ; j’ai à peine la force de parler et de me soutenir. »
Elle ne me répondit point ; mais, lorsque je fus assis, elle
se laissa tomber à genoux, et elle appuya sa tête sur les
miens, en cachant son visage de mes mains. Je sentis en un
instant qu’elle les mouillait de ses larmes. Dieux ! de quels
mouvements n’étais-je point agité ! « Ah ! Manon, Manon !
repris-je avec un soupir, il est bien tard de me donner des
larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une
tristesse que vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos
maux est sans doute ma présence, qui a toujours été
importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je
suis ; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un
malheureux qu’on a trahi et qu’on abandonne
cruellement. »
Elle baisait mes mains sans changer de posture.
« Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans
foi, où sont vos promesses et vos serments ? Amante mille
fois volage et cruelle, qu’as-tu fait de cet amour que tu me
jurais encore aujourd’hui ? Juste ciel ! ajoutai-je, est-ce
ainsi qu’une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté
si saintement ! C’est donc le parjure qui est récompensé ?
182
Le désespoir et l’abandon sont pour la constance et la
fidélité ! »
Ces paroles furent accompagnées d’une réflexion si
amère, que je laissai échapper malgré moi quelques larmes.
Manon s’en aperçut au changement de ma voix. Elle rompit
enfin le silence. « Il faut que je sois bien coupable, me dit-
elle tristement, puisque j’ai pu vous causer tant de douleur
et d’émotion ; mais que le ciel me punisse si j’ai cru l’être,
ou si j’ai eu la pensée de le devenir. »
Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi,
que je ne pus me défendre d’un vif mouvement de colère.
« Horrible dissimulation ! m’écriai-je ; je vois mieux que
jamais que tu n’es qu’une coquine et une perfide. C’est à
présent que je connais ton misérable caractère. Adieu, lâche
créature, continuai-je en me levant ; j’aime mieux mourir
mille fois que d’avoir désormais le moindre commerce avec
toi. Que le ciel me punisse moi-même si je t’honore jamais
du moindre regard ! Demeure avec ton nouvel amant, aime-
le, déteste-moi, renonce à l’honneur, au bon sens ; je m’en
ris, tout m’est égal. »
Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à
genoux près de la chaise d’où je m’étais levé, elle me
regardait en tremblant et sans oser respirer. Je fis encore
quelques pas vers la porte en tournant la tête et tenant les
yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que j’eusse perdu
tout sentiment d’humanité pour m’endurcir contre tant de
charmes.
183
J’étais si éloigné d’avoir cette force barbare, que, passant
tout d’un coup à l’extrémité opposée, je retournai vers elle,
ou plutôt je m’y précipitai sans réflexion ; je la pris entre
mes bras ; je lui donnai mille tendres baisers ; je lui
demandai pardon de mon emportement ; je confessai que
j’étais un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur d’être
aimé d’une fille comme elle.
Je la fis asseoir ; et, m’étant mis à genoux à mon tour, je
la conjurai de m’écouter en cet état. Là, tout ce qu’un amant
soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de
plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes
excuses. Je lui demandai en grâce de prononcer qu’elle me
pardonnait. Elle laissa tomber ses bras sur mon cou, en
disant que c’était elle-même qui avait besoin de ma bonté
pour me faire oublier les chagrins qu’elle me causait, et
qu’elle commençait à craindre avec raison que je ne
goûtasse point ce qu’elle avait à me dire pour se justifier.
« Moi ! interrompis-je aussitôt ; ah ! je ne vous demande
point de justification, j’approuve tout ce que vous avez fait.
Ce n’est point à moi d’exiger des raisons de votre conduite :
trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m’ôte
point la tendresse de son cœur ! Mais, continuai-je en
réfléchissant sur l’état de mon sort, toute-puissante Manon,
vous qui faites à votre gré mes joies et mes douleurs, après
vous avoir satisfaite par mes humiliations et par les marques
de mon repentir, ne me sera-t-il point permis de vous parler
de ma tristesse et de mes peines ? Apprendrai-je de vous ce
qu’il faut que je devienne aujourd’hui, et si c’est sans retour
184
que vous allez signer ma mort en passant la nuit avec mon
rival ? »
Elle fut quelque temps à méditer sa réponse.
« Mon chevalier, me dit-elle en reprenant un air
tranquille, si vous vous étiez d’abord expliqué si nettement,
vous vous seriez épargné bien du trouble, et à moi une
scène bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de
votre jalousie, je l’aurais guérie en m’offrant à vous suivre
sur-le-champ au bout du monde. Mais je me suis figuré que
c’était la lettre que je vous ai écrite sous les yeux de M.
G* M, et la fille que nous vous avons envoyée, qui causaient votre chagrin. J’ai cru que vous auriez pu regarder ma lettre comme une raillerie, et cette fille, en vous imaginant qu’elle était allée vous trouver de ma part, comme une déclaration que je renonçais à vous pour m’attacher à G M. C’est cette pensée qui m’a jetée tout d’un coup dans la consternation ; car, quelque innocente que je fusse, je trouvais en y pensant que les apparences ne m’étaient pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon juge après que je vous aurai expliqué la vérité du fait. » Elle m’apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu’elle avait trouvé G M*, qui l’attendait dans le lieu
où nous étions. Il l’avait reçue effectivement comme la
première princesse du monde. Il lui avait montré tous les
appartements, qui étaient d’un goût et d’une propreté
admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son
cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux, parmi lesquels
185
étaient le collier et les bracelets de perles qu’elle avait déjà
eus de son père. Il l’avait menée de là dans un salon qu’elle
n’avait pas encore vu, où elle avait trouvé une collation
exquise : il l’avait fait servir par les nouveaux domestiques
qu’il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la regarder
désormais comme leur maîtresse ; enfin il lui avait fait voir
le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses présents ;
après quoi il lui avait proposé une partie de jeu pour
attendre le souper.
« Je vous avoue, continua-t-elle, que j’ai été frappée de
cette magnificence. J’ai fait réflexion que ce serait
dommage de nous priver d’un seul coup de tant de biens, en
me contentant d’emporter les dix mille francs et les bijoux ;
que c’était une fortune toute faite pour vous et pour moi, et
que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G* M*.
» Au lieu de lui proposer la comédie, je me suis mis dans
la tête de le sonder sur votre sujet, pour pressentir quelles
facilités nous aurions à nous voir, en supposant l’exécution
de mon système. Je l’ai trouvé d’un caractère fort traitable.
Il m’a demandé ce que je pensais de vous, et si je n’avais
pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous
étiez si aimable, et que vous en aviez toujours usé si
honnêtement avec moi, qu’il n’était pas naturel que je pusse
vous haïr. Il a confessé que vous aviez du mérite et qu’il
s’était senti porté à désirer votre amitié.
» Il a voulu savoir de quelle manière je croyais que vous
prendriez mon parti, surtout lorsque vous viendriez à savoir
186
que j’étais entre ses mains. Je lui ai répondu que la date de
notre amour était déjà si ancienne, qu’il avait eu le temps de
se refroidir un peu ; que vous n’étiez pas d’ailleurs fort à
votre aise, et que vous ne regarderiez peut-être pas ma perte
comme un grand malheur, parce qu’elle vous déchargerait
d’un fardeau qui vous pesait sur les bras. J’ai ajouté
qu’étant tout à fait convaincue que vous agiriez
pacifiquement, je n’avais pas fait de difficulté de vous dire
que je venais à Paris pour quelques affaires ; que vous y
aviez consenti, et qu’y étant venu vous-même, vous n’aviez
pas paru extrêmement inquiet lorsque je vous avais quitté.
» Si je croyais, m’a-t-il dit, qu’il fût d’humeur à bien
vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services
et mes civilités. Je l’ai assuré que, du caractère dont je vous
connaissais, je ne doutais point que vous n’y répondissiez
honnêtement, surtout, lui ai-je dit, s’il pouvait vous servir
dans vos affaires, qui étaient fort dérangées depuis que vous
étiez mal avec votre famille. Il m’a interrompue pour me
protester qu’il vous rendrait tous les services qui
dépendraient de lui, et que, si vous vouliez même vous
embarquer dans un autre amour, il vous procurerait une
jolie maîtresse qu’il avait quittée pour s’attacher à moi.
» J’ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, pour prévenir
plus parfaitement tous ses soupçons ; et me confirmant de
plus en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de
pouvoir trouver le moyen de vous en informer, de peur que
vous ne fussiez trop alarmé lorsque vous me verriez
manquer à notre assignation. C’est dans cette vue que je lui
187
ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès le
soir même, afin d’avoir une occasion de vous écrire ; j’étais
obligée d’avoir recours à cette adresse, parce que je ne
pouvais espérer qu’il me laissât libre un moment.
» Il a ri de ma proposition ; il a appelé son laquais, et, lui
ayant demandé s’il pourrait retrouver sur-le-champ son
ancienne maîtresse, il l’a envoyé de côté et d’autre pour la
chercher. Il s’imaginait que c’était à Chaillot qu’il fallait
qu’elle allât vous trouver ; mais je lui ai appris qu’en vous
quittant je vous avais promis de vous rejoindre à la
comédie, ou que, si quelque raison m’empêchait d’y aller,
vous vous étiez engagé à m’attendre dans un carrosse au
bout de la rue Saint-André ; qu’il valait mieux, par
conséquent, vous envoyer là votre nouvelle amante, ne fût-
ce que pour vous empêcher de vous y morfondre pendant
toute la nuit. Je lui ai dit encore qu’il était à propos de vous
écrire un mot pour vous avertir de cet échange que vous
auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti ; mais
j’ai été obligée d’écrire en sa présence, et je me suis bien
gardée de m’expliquer trop ouvertement dans ma lettre.
» Voilà, ajouta Manon, de quelle manière les choses se
sont passées. Je ne vous déguise rien, ni de ma conduite, ni
de mes desseins. La jeune fille est venue, je l’ai trouvée
jolie ; et, comme je ne doutais point que mon absence ne
vous causât de la peine, c’était sincèrement que je
souhaitais qu’elle pût servir à vous désennuyer quelques
moments ; car la fidélité que je souhaite de vous est celle du
cœur. J’aurais été ravie de pouvoir vous envoyer Marcel ;
188
mais je n’ai pu me procurer un moment pour l’instruire de
ce que j’avais à vous faire savoir. » Elle conclut enfin son
récit en m’apprenant l’embarras où G* M* s’était trouvé
en recevant le billet de M. de T. « Il a balancé, me dit- elle, s’il devait me quitter, et il m’a assuré que son retour ne tarderait point : c’est ce qui fait que je ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j’ai marqué de la surprise à votre arrivée. » J’écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J’y trouvais assurément quantité de traits cruels et mortifiants pour moi ; car le dessein de son infidélité était si clair, qu’elle n’avait pas même eu le soin de me le déguiser. Elle ne pouvait espérer que G M* la laissât toute la nuit comme une vestale. C’était donc avec lui qu’elle comptait de la passer. Quel aveu pour un amant ! Cependant je considérai que j’étais cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donnée d’abord des sentiments que G* M*** avait pour elle, et par la
complaisance que j’avais eue d’entrer aveuglément dans le
plan téméraire de son aventure. D’ailleurs, par un tour
naturel du génie qui m’est particulier, je fus touché de
l’ingénuité de son récit et de cette manière bonne et ouverte
avec laquelle elle me racontait jusqu’aux circonstances dont
j’étais le plus offensé. Elle pèche sans malice, disais-je en
moi-même ; elle est légère et imprudente, mais elle est
droite et sincère. Ajoutez que l’amour suffisait seul pour me
fermer les yeux sur toutes ses fautes. J’étais trop satisfait de
l’espérance de l’enlever le soir même à mon rival. Je lui dis
189
néanmoins : « Et la nuit, avec qui l’auriez-vous passée ? »
Cette question, que je lui fis tristement, l’embarrassa. Elle
ne me répondit que par des mais et des si interrompus.
J’eus pitié de sa peine ; et, rompant ce discours, je lui
déclarai nettement que j’attendais d’elle qu’elle me suivît à
l’heure même. « Je le veux bien, me dit-elle ; mais vous
n’approuvez donc pas mon projet ? – Ah ! n’est-ce pas
assez, repartis-je, que j’approuve tout ce que vous avez fait
jusqu’à présent ? – Quoi ! nous n’emporterons pas même
les dix mille francs ? répliqua-t-elle : il me les a donnés ; ils
sont à moi. » Je lui conseillai d’abandonner tout, et de ne
penser qu’à nous éloigner promptement ; car, quoiqu’il y
eût à peine une demi-heure que j’étais avec elle, je craignais
le retour de G* M. Cependant elle me fit de si pressantes instances pour me faire consentir à ne pas sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose après avoir tant obtenu d’elle. Dans le temps que nous nous préparions au départ, j’entendis frapper à la porte de la rue. Je ne doutais nullement que ce ne fût G M* ; et dans le trouble où
cette pensée me jeta, je dis à Manon que c’était un homme
mort s’il paraissait. Effectivement je n’étais pas assez
revenu de mes transports pour me modérer à sa vue. Marcel
finit ma peine en m’apportant un billet qu’il avait reçu pour
moi à la porte : il était de M. de T. Il me marquait que G M*** étant allé lui chercher de
l’argent à sa maison, il profitait de son absence pour me
190
communiquer une pensée fort plaisante ; qu’il lui semblait
que je ne pouvais me venger plus agréablement de mon
rival qu’en mangeant son souper et en couchant cette nuit
dans le même lit qu’il espérait d’occuper avec ma
maîtresse ; que ce projet lui paraissait assez facile, si je
pouvais m’assurer de trois ou quatre hommes qui eussent
assez de résolution pour l’arrêter dans la rue, et de fidélité
pour le garder à vue jusqu’au lendemain ; que pour lui, il
promettait de l’amuser encore une heure pour le moins, par
des raisons qu’il tenait prêtes pour son retour.
Je montrai ce billet à Manon, et je lui appris de quelle
ruse je m’étais servi pour m’introduire librement chez elle.
Mon intention et celle de M. de T* lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques moments ; mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d’un badinage, je fus surpris qu’elle insistât sérieusement à me la proposer comme une chose dont l’idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle voulait que je trouvasse tout d’un coup des gens propres à arrêter G* M* et à le garder fidèlement. Elle me dit qu’il fallait du moins tenter, puisque M. de T* nous garantissait encore une heure ; et
pour réponse à mes autres objections, elle me dit que je
faisais le tyran, et que je n’avais pas de complaisance pour
elle. Elle ne trouvait rien de si joli que ce projet. « Vous
aurez son couvert à souper, me répétait-elle ; vous
coucherez dans ses draps, et demain de grand matin vous
enlèverez sa maîtresse et son argent. Vous serez bien vengé
du père et du fils. »
191
Je cédai à ses instances malgré les mouvements secrets
de mon cœur, qui semblaient me présager une catastrophe
malheureuse. Je sortis dans le dessein de prier deux ou trois
gardes du corps, avec lesquels Lescaut m’avait mis en
liaison, de se charger du soin d’arrêter G* M. Je n’en trouvai qu’un au logis ; mais c’était un homme entreprenant, qui n’eut pas plutôt su de quoi il était question, qu’il m’assura du succès : il me demanda seulement dix pistoles pour récompenser trois soldats aux gardes, qu’il prit la résolution d’employer en se mettant à leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en moins d’un quart d’heure. Je l’attendais à sa maison, et lorsqu’il fut de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d’une rue par laquelle G
M* devait nécessairement rentrer dans celle de Manon. Je
lui recommandai de ne le pas maltraiter, mais de le garder si
étroitement jusqu’à sept heures du matin, que je pusse être
assuré qu’il ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein
était de le conduire à sa chambre, et de l’obliger à se
déshabiller, ou même à se coucher dans son lit, tandis que
lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire et à jouer.
Je demeurai avec eux jusqu’au moment où je vis paraître
G* M*, et je me retirai alors à quelques pas au-dessous,
dans un endroit obscur, pour être témoin d’une scène si
extraordinaire. Le garde du corps l’aborda le pistolet au
poing, et lui expliqua civilement qu’il n’en voulait ni à sa
vie ni à son argent ; mais que s’il faisait la moindre
difficulté de le suivre, ou s’il jetait le moindre cri, il allait
192
lui brûler la cervelle. G* M, le voyant soutenu par trois soldats, et craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussitôt chez Manon ; et, pour ôter tout soupçon aux domestiques, je lui dis qu’il ne fallait pas attendre M. de G M* pour souper ; qu’il lui était
survenu des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu’il
m’avait prié de venir lui en faire ses excuses et souper avec
elle ; ce que je regardais comme une grande faveur auprès
d’une si belle dame. Elle seconda fort adroitement mon
dessein. Nous nous mîmes à table ; nous y prîmes un air
grave pendant que les laquais demeurèrent à nous servir.
Enfin, les ayant congédiés, nous passâmes une des plus
charmantes soirées de notre vie. J’ordonnai en secret à
Marcel de chercher un fiacre, et de l’avertir de se trouver le
lendemain à la porte avant six heures du matin. Je feignis de
quitter Manon vers minuit ; mais, étant rentré doucement
par les secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de
G* M* comme j’avais rempli sa place à table.
Pendant ce temps-là, notre mauvais génie travaillait à
nous perdre. Nous étions dans le délire du plaisir, et le
glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui le soutenait
allait se rompre ; mais, pour mieux faire entendre toutes les
circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.
G* M* était suivi d’un laquais lorsqu’il avait été
arrêté par le garde du corps. Ce garçon, effrayé de
l’aventure de son maître, retourna en fuyant sur ses pas, et
193
la première démarche qu’il fit pour le secourir fut d’aller
avertir le vieux G* M* de ce qui venait d’arriver.
Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de
l’alarmer beaucoup. Il n’avait que ce fils, et sa vivacité était
extrême pour son âge. Il voulut d’abord savoir du laquais
tout ce que son fils avait fait l’après-midi ; s’il s’était
querellé avec quelqu’un, s’il avait pris part au démêlé d’un
autre, s’il s’était trouvé dans quelque maison suspecte.
Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger, et
qui s’imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui
procurer du secours, découvrit tout ce qu’il savait de son
amour pour Manon et de la dépense qu’il avait faite pour
elle ; la manière dont il avait passé l’après-midi dans sa
maison, jusqu’aux environs de neuf heures, sa sortie et le
malheur de son retour. C’en fut assez pour faire soupçonner
au vieillard que l’affaire de son fils était une querelle
d’amour. Quoiqu’il fût au moins dix heures et demie du
soir, il ne balança point à se rendre aussitôt chez M. le
lieutenant de police. Il le pria de faire donner des ordres
particuliers à toutes les escouades du guet ; et lui en ayant
demandé une pour se faire accompagner, il courut lui-même
vers la rue où son fils avait été arrêté : il visita tous les
endroits de la ville où il espérait le pouvoir trouver ; et,
n’ayant pu découvrir ses traces, il se fit conduire enfin à la
maison de sa maîtresse, où il se figura qu’il pouvait être
retourné.
J’allais me mettre au lit lorsqu’il arriva. La porte de la
chambre étant fermée, je n’entendis point frapper à celle de
194
la rue ; mais il entra, suivi de deux archers, et, s’étant
informé inutilement de ce qu’était devenu son fils, il lui prit
envie de voir sa maîtresse pour tirer d’elle quelque lumière.
Il monte à l’appartement, toujours accompagné de ses
archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit ; il ouvre la
porte, et nous glace le sang par sa vue. « Ô Dieu ! c’est le
vieux G* M, » dis-je à Manon. Je saute sur mon épée ; elle était malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent mon mouvement, s’approchèrent aussitôt pour me la saisir : un homme en chemise est sans résistance. Ils m’ôtèrent tous les moyens de me défendre. G M*, quoique troublé par ce spectacle, ne tarda
point à me reconnaître : il remit encore plus aisément
Manon. « Est-ce une illusion ? nous dit-il gravement : ne
vois-je point le chevalier des Grieux et Manon Lescaut ? »
J’étais si enragé de honte et de douleur, que je ne lui fis pas
de réponse. Il parut rouler pendant quelque temps diverses
pensées dans sa tête ; et comme si elles eussent allumé tout
d’un coup sa colère, il s’écria en s’adressant à moi : « Ah !
malheureux, je suis sûr que tu as tué mon fils ! » Cette
injure me piqua vivement. « Vieux scélérat, lui répondis-je
avec fierté, si j’avais eu à tuer quelqu’un de ta famille, c’est
par toi que j’aurais commencé. – Tenez-le bien, dit-il aux
archers ; il faut qu’il me dise des nouvelles de mon fils ; je
le ferai pendre demain, s’il ne m’apprend tout à l’heure ce
qu’il en a fait. – Tu me feras pendre ? repris-je. Infâme !
ce sont tes pareils qu’il faut chercher au gibet. Apprends
195
que je suis d’un sang plus noble et plus pur que le tien. Oui,
ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton fils ; et si tu
m’irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu’il soit
demain, et je te promets le même sort après lui. »
Je commis une imprudence en lui confessant que je
savais où était son fils ; mais l’excès de ma colère me fit
faire cette indiscrétion. Il appela aussitôt cinq ou six autres
archers qui l’attendaient à la porte, et il leur ordonna de
s’assurer de tous les domestiques de la maison. « Ah !
monsieur le chevalier, reprit-il d’un ton railleur, vous savez
où est mon fils, et vous le ferez étrangler, dites-vous ?
Comptez que nous y mettrons bon ordre. » Je sentis aussitôt
la faute que j’avais commise.
Il s’approcha de Manon, qui était assise sur le lit en
pleurant ; il lui dit quelques galanteries ironiques sur
l’empire qu’elle avait sur le père et sur le fils, et sur le bon
usage qu’elle en faisait. Ce vieux monstre d’incontinence
voulut prendre quelques familiarités avec elle : « Garde-toi
de la toucher ! m’écriai-je, il n’y aurait rien de sacré qui te
pût sauver de mes mains. » Il sortit en laissant trois archers
dans la chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre
promptement nos habits.
Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-
être eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où était
son fils. Je méditais en m’habillant si ce n’était pas le
meilleur parti ; mais s’il était dans cette disposition en
quittant notre chambre, elle était bien changée lorsqu’il y
revint. Il était allé interroger les domestiques de Manon, que
196
les archers avaient arrêtés. Il ne put rien apprendre de ceux
qu’elle avait reçus de son fils ; mais, lorsqu’il sut que
Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire
parler en l’intimidant par des menaces.
C’était un garçon fidèle, mais simple et grossier… Le
souvenir de ce qu’il avait fait à l’hôpital pour délivrer
Manon, joint à la terreur que G* M* lui inspirait, fit tant
d’impression sur son esprit faible, qu’il s’imagina qu’on
allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il promit de
découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance, si l’on
voulait lui sauver la vie. G* M* se persuada là-dessus
qu’il y avait quelque chose dans nos affaires de plus sérieux
et de plus criminel qu’il n’avait eu lieu jusque-là de se le
figurer : il offrit à Marcel non seulement la vie, mais des
récompenses pour sa confession.
Ce malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur
lequel nous n’avions pas fait difficulté de nous entretenir
devant lui, parce qu’il devait y entrer pour quelque chose. Il
est vrai qu’il ignorait entièrement les changements que nous
y avions faits à Paris ; mais il avait été informé, en partant
de Chaillot, du plan de l’entreprise et du rôle qu’il y devait
jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de duper son
fils, et que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu dix
mille francs qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais
aux héritiers de la maison de G* M*.
Après cette découverte, le vieillard emporté remonta
brusquement dans notre chambre. Il passa sans parler dans
le cabinet, où il n’eut pas de peine à trouver la somme et les
197
bijoux. Il revint à nous avec un visage enflammé, et, nous
montrant ce qu’il lui plut de nommer notre larcin, il nous
accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près à
Manon le collier de perles et les bracelets. « Les
reconnaissez-vous ? lui dit-il avec un sourire moqueur. Ce
n’était pas la première fois que vous les eussiez vus. Les
mêmes, sur ma foi ! ils étaient de votre goût, ma belle ! je
me le persuade aisément. Les pauvres enfants ! ajouta-t-il,
ils sont bien aimables en effet l’un et l’autre, mais ils sont
un peu fripons. »
Mon cœur crevait de rage à ce discours insultant. J’aurais
donné pour être libre un moment… juste ciel ! que n’aurais-
je pas donné ? Enfin je me fis violence pour lui dire avec
une modération qui n’était qu’un raffinement de fureur :
« Finissons, monsieur, ces insolentes railleries ; de quoi est-
il question ? voyons, que prétendez-vous faire de nous ? –
Il est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d’aller
de ce pas au Châtelet. Il fera jour demain ; nous verrons
plus clair dans nos affaires, et j’espère que vous me ferez la
grâce, à la fin, de m’apprendre où est mon fils. »
Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c’était une
chose d’une terrible conséquence pour nous d’être une fois
renfermés au Châtelet. J’en prévis en tremblant tous les
dangers. Malgré toute ma fierté, je reconnus qu’il fallait
ployer sous le poids de ma fortune, et flatter mon plus cruel
ennemi pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je
le priai d’un ton honnête de m’écouter un moment. « Je me
rends justice, monsieur, lui dis-je ; je confesse que la
198
jeunesse m’a fait commettre de grandes fautes, et que vous
êtes assez blessé pour vous en plaindre. Mais si vous
connaissez la force de l’amour, si vous pouvez juger de ce
que souffre un pauvre malheureux jeune homme à qui l’on
enlève tout ce qu’il aime, vous me trouverez peut-être
pardonnable d’avoir cherché le plaisir d’une petite
vengeance, ou du moins vous me croirez assez puni par
l’affront que je viens de recevoir. Il n’est besoin ni de
prison ni de supplice pour me forcer de vous découvrir où
est monsieur votre fils. Il est en sûreté : mon dessein n’a pas
été de lui nuire ni de vous offenser. Je suis prêt à vous
nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit, si vous
me faites la grâce de nous accorder la liberté. »
Ce vieux tigre, loin d’être touché de ma prière, me tourna
le dos en riant : il lâcha seulement quelques mots pour me
faire comprendre qu’il savait notre dessein jusqu’à
l’origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta
brutalement qu’il se trouverait assez, puisque je ne l’avais
pas assassiné. « Conduisez-les au petit Châtelet, dit-il aux
archers, et prenez garde que le chevalier ne vous échappe.
C’est un rusé qui s’est déjà sauvé de Saint-Lazare. »
Il sortit et me laissa dans l’état que vous pouvez vous
imaginer. « Ô ciel ! m’écriai-je, je recevrai avec soumission
tous les coups qui viennent de ta main ; mais qu’un
malheureux coquin ait le pouvoir de me traiter avec cette
tyrannie, c’est ce qui me réduit au dernier désespoir ! » Les
archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus
longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tendis la
199
main à Manon pour descendre. « Venez, ma chère reine, lui
dis-je, venez vous soumettre à toute la rigueur de notre sort.
Il plaira peut-être au ciel de nous rendre quelque jour plus
heureux. »
Nous partîmes dans le même carrosse : elle se mit dans
mes bras. Je ne lui avais pas entendu prononcer un mot
depuis l’arrivée de G* M* ; mais, se trouvant seule alors
avec moi, elle me dit mille tendresses, en se reprochant
d’être la cause de mon malheur. Je l’assurai que je ne me
plaindrais jamais de mon sort, tant qu’elle ne cesserait pas
de m’aimer.
« Ce n’est pas moi qui suis à plaindre, continuai-je :
quelques mois de prison ne m’effrayent nullement, et je
préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare ; mais c’est
pour toi, ma chère âme, que mon cœur s’intéresse. Quel sort
pour une créature si charmante ! Ciel, comment traitez-vous
avec tant de rigueur le plus parfait de vos ouvrages !
Pourquoi ne sommes-nous pas nés l’un et l’autre avec des
qualités conformes à notre misère ? Nous avons reçu de
l’esprit, du goût, des sentiments : hélas ! quel triste usage en
faisons-nous, tandis que tant d’âmes basses et dignes de
notre sort jouissent de toutes les faveurs de la fortune ! »
Ces réflexions me pénétraient de douleur ; mais ce n’était
rien en comparaison de celles qui regardaient l’avenir, car je
séchais de crainte pour Manon. Elle avait déjà été à
l’hôpital ; et, quand elle en fut sortie par la bonne porte, je
savais que des rechutes en ce genre étaient d’une
conséquence extrêmement dangereuse. J’aurais voulu lui
200
exprimer mes frayeurs : j’appréhendais de lui en causer
trop. Je tremblais pour elle sans oser l’avertir du danger, et
je l’embrassais en soupirant, pour l’assurer du moins de
mon amour, qui était presque le seul sentiment que j’osasse
exprimer. « Manon, lui dis-je, parlez sincèrement,
m’aimerez-vous toujours ? » Elle me répondit qu’elle était
bien malheureuse que j’en pusse douter. « Eh bien ! repris-
je, je n’en doute point, et je veux braver tous nos ennemis
avec cette assurance. J’emploierai ma famille pour sortir du
Châtelet, et tout mon sang ne sera utile à rien, si je ne vous
en tire pas aussitôt que je serai libre. »
Nous arrivâmes à la prison : on nous mit chacun dans un
lieu séparé. Ce coup me fut moins rude, parce que je l’avais
prévu. Je recommandai Manon au concierge, en lui
apprenant que j’étais un homme de quelque distinction et
lui promettant une récompense considérable. J’embrassai
ma chère maîtresse avant de la quitter ; je la conjurai de ne
pas s’affliger excessivement, et de ne rien craindre tant que
je serais au monde. Je n’étais pas sans argent : je lui en
donnai une partie, et je payai au concierge, sur ce qui me
restait, un mois de grosse pension d’avance pour elle et
pour moi. Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans
une chambre proprement meublée, et l’on m’assura que
Manon en avait une pareille.
Je m’occupai aussitôt des moyens de hâter ma liberté. Il
était clair qu’il n’y avait rien d’absolument criminel dans
mon affaire ; et, supposant même que le dessein de notre
vol fût prouvé par la déposition de Marcel, je savais fort
201
bien qu’on ne punit point les simples volontés. Je résolus
d’écrire promptement à mon père, pour le prier de venir en
personne à Paris. J’avais bien moins de honte, comme je
l’ai dit, d’être au Châtelet qu’à Saint-Lazare. D’ailleurs,
quoique je conservasse tout le respect dû à l’autorité
paternelle, l’âge et l’expérience avaient diminué beaucoup
ma timidité. J’écrivis donc, et l’on ne fit pas difficulté au
Châtelet de laisser sortir ma lettre ; mais c’était une peine
que j’aurais pu m’épargner si j’avais su que mon père
devait arriver le lendemain à Paris.
Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours
auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême ; mais, de
quelque espérance que je l’eusse flatté au sujet de ma
conversion, il n’avait pas cru devoir s’arrêter tout à fait à
mes promesses. Il avait pris le parti de venir s’assurer de
mon changement par ses yeux, et de régler sa conduite sur
la sincérité de mon repentir. Il arriva le lendemain de mon
emprisonnement.
Sa première visite fut celle qu’il rendit à Tiberge, à qui je
l’avais prié d’adresser sa réponse. Il ne put savoir de lui ni
ma demeure ni ma condition présente : il en apprit
seulement mes principales aventures depuis que je m’étais
échappé de St-Sulpice. Tiberge lui parla fort
avantageusement des dispositions que je lui avais marquées
pour le bien dans notre dernière entrevue. Il ajouta qu’il me
croyait entièrement dégagé de Manon, mais qu’il était
surpris néanmoins que je ne lui eusse pas donné de mes
nouvelles depuis huit jours. Mon père n’était pas dupe ; il
202
comprit qu’il y avait quelque chose qui échappait à la
pénétration de Tiberge dans le silence dont il se plaignait, et
il employa tant de soins pour découvrir mes traces, que,
deux jours après son arrivée, il apprit que j’étais au
Châtelet.
Avant de recevoir sa visite, à laquelle j’étais fort éloigné
de m’attendre si tôt, je reçus celle de M. le lieutenant
général de police, ou, pour expliquer les choses par leur
nom, je subis l’interrogatoire. Il me fit quelques reproches ;
mais ils n’étaient ni durs ni désobligeants. Il me dit avec
douceur qu’il plaignait ma mauvaise conduite ; que j’avais
manqué de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de
G* M* ; qu’à la vérité il était aisé de remarquer qu’il y
avait dans mon affaire plus d’imprudence et de légèreté que
de malice ; mais que c’était néanmoins la seconde fois que
je me trouvais sujet à son tribunal, et qu’il avait espéré que
je serais devenu plus sage après avoir pris deux ou trois
mois de leçons à Saint-Lazare.
Charmé d’avoir affaire à un juge raisonnable, je
m’expliquai avec lui d’une manière si respectueuse et si
modérée, qu’il parut extrêmement satisfait de mes réponses.
Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et
qu’il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma
naissance et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui
recommander Manon, et à lui faire l’éloge de sa douceur et
de son bon naturel. Il me répondit en riant qu’il ne l’avait
point encore vue, mais qu’on la représentait comme une
dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse,
203
que je lui dis mille choses passionnées pour la défense de
ma pauvre maîtresse ; et je ne pus m’empêcher même de
répandre quelques larmes. Il ordonna qu’on me reconduisît
à ma chambre. « Amour, amour ! s’écria ce grave magistrat
en me voyant sortir, ne te réconcilieras-tu jamais avec la
sagesse ? »
J’étais à m’entretenir tristement de mes idées et à
réfléchir sur la conversation que j’avais eue avec M. le
lieutenant général de police, lorsque j’entendis ouvrir la
porte de ma chambre : c’était mon père. Quoique je dusse
être préparé à cette vue, puisque je m’y attendais quelques
jours plus tard, je ne laissai pas d’en être frappé si
vivement, que je me serais précipité au fond de la terre, si
elle s’était entr’ouverte à mes pieds. J’allai l’embrasser
avec toutes les marques d’une extrême confusion. Il s’assit
sans que ni lui ni moi eussions encore ouvert la bouche.
Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête
découverte : « Asseyez-vous, monsieur, me dit-il
gravement, asseyez-vous. Grâces au scandale de votre
libertinage et de vos friponneries, j’ai découvert le lieu de
votre demeure. C’est l’avantage d’un mérite tel que le vôtre
de ne pouvoir demeurer caché : vous allez à la renommée
par un chemin infaillible. J’espère que le terme en sera
bientôt la Grève, et que vous aurez effectivement la gloire
d’y être exposé à l’admiration de tout le monde. »
Je ne répondis rien. Il continua : « Qu’un père est
malheureux lorsque après avoir aimé tendrement un fils, et
n’avoir rien épargné pour en faire un honnête homme, il n’y
204
trouve à la fin qu’un fripon qui le déshonore ! On se
console d’un malheur de fortune : le temps l’efface, et le
chagrin diminue ; mais quel remède contre un mal qui
augmente tous les jours, tel que les désordres d’un fils
vicieux qui a perdu tout sentiment d’honneur ! Tu ne dis
rien, malheureux ! ajouta-t-il ; voyez cette modestie
contrefaite et cet air de douceur hypocrite : ne le prendrait-
on pas pour le plus honnête homme de sa race ? »
Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais
une partie de ces outrages, il me parut néanmoins que
c’était les porter à l’excès. Je crus qu’il m’était permis
d’expliquer naturellement ma pensée.
« Je vous assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où
vous me voyez devant vous n’est nullement affectée : c’est
la situation naturelle d’un fils bien né qui respecte
infiniment son père, et surtout un père irrité. Je ne prétends
pas non plus passer pour l’homme le plus réglé de notre
race. Je me connais digne de vos reproches ; mais je vous
conjure d’y mettre un peu plus de bonté, et de ne pas me
traiter comme le plus infâme de tous les hommes : je ne
mérite pas des noms si durs. C’est l’amour, vous le savez,
qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion ! hélas ! n’en
connaissez-vous pas la force ? et se peut-il que votre sang,
qui est la source du mien, n’ait jamais ressenti les mêmes
ardeurs ? L’amour m’a rendu trop tendre, trop passionné,
trop fidèle, et peut-être trop complaisant pour les désirs
d’une maîtresse toute charmante ; voilà mes crimes. En
voyez-vous là quelqu’un qui vous déshonore ? Allons, mon
205
père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui
a toujours été plein de respect et d’affection pour vous, qui
n’a pas renoncé, comme vous pensez, à l’honneur et au
devoir, et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne
sauriez vous l’imaginer. » Je laissai tomber quelques larmes
en finissant ces paroles.
Un cœur de père est le chef-d’œuvre de la nature ; elle y
règne, pour ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle
elle-même tous les ressorts. Le mien, qui était avec cela
homme d’esprit et de goût, fut si touché du tour que j’avais
donné à mes excuses ; qu’il ne fut pas le maître de me
cacher ce changement. « Viens, mon pauvre chevalier, me
dit-il, viens m’embrasser ; tu me fais pitié. » Je l’embrassai.
Il me serra d’une manière qui me fit juger de ce qui se
passait dans son cœur. « Mais quel moyen prendrons-nous
donc, reprit-il, pour te tirer d’ici ? Explique-moi toutes tes
affaires sans déguisement. »
Comme il n’y avait rien, après tout, dans le gros de ma
conduite, qui pût me déshonorer absolument, du moins en la
mesurant sur celle des jeunes gens d’un certain monde, et
qu’une maîtresse ne passe point pour une infamie dans le
siècle où nous sommes, non plus qu’un peu d’adresse à
s’attirer la fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le
détail de la vie que j’avais menée. À chaque faute dont je
lui faisais l’aveu, j’avais soin de joindre des exemples
célèbres, pour en diminuer la honte.
« Je vis avec une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par
les cérémonies du mariage : M. le duc de*** en entretient
206
deux aux yeux de tout Paris ; M. D* en a une depuis dix ans, qu’il aime avec une fidélité qu’il n’a jamais eue pour sa femme. Les deux tiers des honnêtes gens de France se font honneur d’en avoir. J’ai usé de quelque supercherie au jeu : M. le marquis de* et le comte de* n’ont point d’autres revenus ; M. le prince de* et M. le duc de* sont les chefs d’une bande de chevaliers du même ordre. » Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux G* M, j’aurais pu prouver aussi facilement que je n’étais pas sans modèle ; mais il me restait trop d’honneur pour ne pas me condamner moi-même, avec tous ceux dont j’aurais pu me proposer l’exemple ; de sorte que je priai mon père de me pardonner cette faiblesse aux deux violentes passions qui m’avaient agité, la vengeance et l’amour. Il me demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts moyens d’obtenir ma liberté, et d’une manière qui pût lui faire éviter l’éclat. Je lui appris les sentiments de bonté que le lieutenant général de police avait pour moi. « Si vous trouvez quelques difficultés, lui dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G M*** ;
ainsi je crois qu’il serait à propos que vous prissiez la peine
de les voir. » Il me le promit.
Je n’osai le prier de solliciter pour Manon ; ce ne fut
point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où
j’étais de le révolter par cette proposition, et de lui faire
naître quelque dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore
à savoir si cette crainte n’a pas causé mes plus grandes
infortunes en m’empêchant de tenter les dispositions de
207
mon père, et de faire des efforts pour lui en inspirer de
favorables à ma malheureuse maîtresse. J’aurais peut-être
excité encore une fois sa pitié ; je l’aurais mis en garde
contre les impressions qu’il allait recevoir trop facilement
du vieux G* M. Que sais-je ? ma mauvaise destinée l’aurait peut-être emporté sur tous mes efforts ; mais je n’aurais eu qu’elle, du moins, et la cruauté de mes ennemis à accuser de mon malheur. En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G M. Il le trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la liberté. Je n’ai jamais su les particularités de leur conversation ; mais il ne m’a été que trop facile d’en juger par ses mortels effets. Ils allèrent ensemble (je dis les deux pères) chez M. le lieutenant général de police, auquel ils demandèrent deux grâces, l’une de me faire sortir sur-le-champ du Châtelet, l’autre d’enfermer Manon pour le reste de ses jours, ou de l’envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le lieutenant général de police leur donna sa parole de faire partir Manon par le premier vaisseau. M. de G M* et mon père vinrent aussitôt m’apporter
ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G* M* me fit
un compliment civil sur le passé ; et, m’ayant félicité sur le
bonheur que j’avais d’avoir un tel père, il m’exhorta à
profiter désormais de ses leçons et de ses exemples. Mon
père m’ordonna de lui faire des excuses de l’injure
208
prétendue que j’avais faite à sa famille, et de le remercier de
s’être employé avec lui pour mon élargissement.
Nous sortîmes ensemble sans avoir dit un mot de ma
maîtresse. Je n’osai même parler d’elle aux guichetiers en
leur présence. Hélas ! mes tristes recommandations eussent
été bien inutiles : l’ordre cruel était venu en même temps
que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut
conduite une heure après à l’hôpital, pour y être associée à
quelques malheureuses qui étaient condamnées à subir le
même sort.
Mon père m’ayant obligé de le suivre à la maison où il
avait pris sa demeure, il était presque six heures du soir
lorsque je trouvai le moment de me dérober de ses yeux
pour retourner au Châtelet. Je n’avais dessein que de faire
tenir quelques rafraîchissements à Manon, et de la
recommander au concierge ; car je ne me promettais pas
que la liberté de la voir me fût accordée. Je n’avais point
encore eu le temps non plus de réfléchir aux moyens de la
délivrer.
Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de
ma libéralité et de ma douceur ; de sorte qu’ayant quelques
dispositions à me rendre service, il me parla du sort de
Manon comme d’un malheur dont il avait beaucoup de
regret, parce qu’il pouvait m’affliger. Je ne compris point ce
langage. Nous nous entretînmes quelques moments sans
nous entendre. À la fin, s’apercevant que j’avais besoin
d’une explication, il me la donna telle que j’ai déjà eu
horreur de vous la dire, et que je l’ai encore de la répéter.
209
Jamais apoplexie violente ne causa d’effet plus subit et
plus terrible. Je tombai avec une palpitation de cœur si
douloureuse, qu’à l’instant que je perdis la connaissance je
me crus délivré de la vie pour toujours. Il me resta même
quelque chose de cette pensée lorsque je revins à moi. Je
tournai mes regards vers toutes les parties de la chambre et
sur moi-même, pour m’assurer si je portais encore la
malheureuse qualité d’homme vivant. Il est certain qu’en ne
suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se
délivrer de ses peines, rien ne pouvait me paraître plus doux
que la mort, dans ce moment de désespoir et de
consternation. La religion même ne pouvait me faire
envisager rien de plus insupportable après la vie que les
convulsions cruelles dont j’étais tourmenté. Cependant, par
un miracle propre à l’amour, je retrouvai bientôt assez de
force pour remercier le ciel de m’avoir rendu la
connaissance et la raison. Ma mort n’eût été utile qu’à moi ;
Manon avait besoin de ma vie pour la délivrer, pour la
secourir, pour la venger : je jurai de m’y employer sans
ménagement.
Le concierge me donna toute l’assistance que j’eusse pu
attendre du meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec
une vive reconnaissance. « Hélas ! lui dis-je, vous êtes donc
touché de mes peines ! Tout le monde m’abandonne, mon
père même est sans doute un de mes plus cruels
persécuteurs : personne n’a pitié de moi. Vous seul, dans le
séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la
compassion pour le plus misérable de tous les hommes ! » Il
210
me conseillait de ne point paraître dans la rue sans être un
peu remis du trouble où j’étais. « Laissez, laissez, répondis-
je en sortant ; je vous reverrai plus tôt que vous ne pensez.
Préparez le plus noir de vos cachots, je vais travailler à le
mériter. »
En effet, mes premières résolutions n’allaient à rien
moins qu’à me défaire des deux G* M* et du lieutenant
général de police, et fondre ensuite à main armée sur
l’hôpital avec tous ceux que je pourrais engager dans ma
querelle. Mon père lui-même eût à peine été respecté dans
une vengeance qui me paraissait si juste ; car le concierge
ne m’avait pas caché que lui et G* M* étaient les auteurs
de ma perte.
Mais lorsque j’eus fait quelques pas dans la rue, et que
l’air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma
fureur fit place peu à peu à des sentiments plus
raisonnables. La mort de nos ennemis eût été d’une faible
utilité pour Manon, et elle m’eût exposé sans doute à me
voir ôter tous les moyens de la secourir. D’ailleurs aurais-je
eu recours à un lâche assassinat ? Quelle autre voie
pouvais-je m’ouvrir à la vengeance ? Je recueillis toutes
mes forces et tous mes esprits pour travailler d’abord à la
délivrance de Manon, remettant tout le reste après le succès
de cette importante entreprise.
Il me restait peu d’argent ; c’était néanmoins un
fondement nécessaire, par lequel il fallait commencer. Je ne
voyais que trois personnes de qui j’en pusse attendre : M.
de T***, mon père et Tiberge. Il y avait peu d’apparence
211
d’obtenir quelque chose des deux derniers, et j’avais honte
de fatiguer l’autre par mes importunités. Mais ce n’est point
dans le désespoir qu’on garde des ménagements. J’allai sur-
le-champ au séminaire de Saint-Sulpice, sans
m’embarrasser si je serais reconnu. Je fis appeler Tiberge.
Ses premières paroles me firent comprendre qu’il ignorait
encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le
dessein que j’avais de l’attendrir par la compassion. Je lui
parlai, en général, du plaisir que j’avais eu de revoir mon
père, et je le priai ensuite de me prêter quelque argent, sous
prétexte de payer, avant mon départ de Paris, quelques
dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me présenta
aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que
j’y trouvai ; je lui offris mon billet : il était trop généreux
pour l’accepter.
Je tournai de là chez M. de T. Je n’eus point de réserve avec lui. Je lui fis l’exposition de mes malheurs et de mes peines ; il en savait déjà jusqu’aux moindres circonstances, par le soin qu’il avait eu de suivre l’aventure du jeune G
M***. Il m’écouta néanmoins, et me plaignit beaucoup.
Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de
délivrer Manon, il me répondit tristement qu’il y voyait si
peu de jour, qu’à moins d’un secours extraordinaire du ciel,
il fallait renoncer à l’espérance ; qu’il avait passé exprès à
l’hôpital depuis qu’elle y était renfermée ; qu’il n’avait pu
obtenir lui-même la liberté de la voir ; que les ordres du
lieutenant général de police étaient de la dernière rigueur, et
que, pour comble d’infortune, la malheureuse bande où elle
212
devait entrer devait partir le surlendemain du jour où nous
étions.
J’étais si consterné de son discours, qu’il eût pu parler
une heure sans que j’eusse pensé à l’interrompre. Il
continua de me dire qu’il ne m’était point allé voir au
Châtelet, pour se donner plus de facilité à me servir,
lorsqu’on le croirait sans liaison avec moi ; que depuis
quelques heures que j’en étais sorti, il avait eu le chagrin
d’ignorer où je m’étais retiré, et qu’il avait souhaité de me
voir promptement, pour me donner le seul conseil dont il
semblait que je pusse espérer du changement dans le sort de
Manon, mais un conseil dangereux, auquel il me priait de
cacher éternellement qu’il eût part : c’était de choisir
quelques braves qui eussent le courage d’attaquer les gardes
de Manon lorsqu’ils seraient sortis de Paris avec elle. Il
n’attendit point que je lui parlasse de mon indigence.
« Voilà cent pistoles, me dit-il en me présentant une bourse,
qui pourront vous être de quelque usage : vous me les
remettrez lorsque la fortune aura rétabli vos affaires. » Il
ajouta que si le soin de sa réputation lui eût permis
d’entreprendre lui-même la délivrance de ma maîtresse, il
m’eût offert son bras et son épée.
Cette excessive générosité me toucha jusqu’aux larmes.
J’employai, pour lui marquer ma reconnaissance, toute la
vivacité que mon affliction me laissait de reste. Je lui
demandai s’il n’y avait rien à espérer par la voie des
intercessions auprès du lieutenant général de police : il me
dit qu’il y avait pensé, mais qu’il croyait cette ressource
213
inutile, parce qu’une grâce de cette nature ne pouvait se
demander sans motif, et qu’il ne voyait pas bien quel motif
on pouvait employer pour se faire un intercesseur d’une
personne grave et puissante ; que si l’on pouvait se flatter
de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu’en
faisant changer de sentiment à M. de G* M* et à mon
père, et en les engageant à prier eux-mêmes M. le lieutenant
général de police de révoquer sa sentence. Il m’offrit de
faire tous ses efforts pour gagner le jeune G* M, quoiqu’il le crût un peu refroidi à son égard par quelques soupçons qu’il avait conçus de lui à l’occasion de notre affaire, et il m’exhorta à ne rien omettre de mon côté pour fléchir l’esprit de mon père. Ce n’était pas une légère entreprise pour moi ; je ne dis pas seulement par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches : je m’étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j’étais fort résolu de n’y pas retourner, depuis que j’avais appris la triste destinée de Manon. J’appréhendais avec sujet qu’il ne me fit retenir malgré moi, et qu’il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé autrefois de cette méthode. Il est vrai que j’étais devenu plus âgé ; mais l’âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai une voie qui me sauvait du danger : c’était de le faire appeler dans un endroit public, et de m’annoncer à lui sous un autre nom. Je pris aussitôt ce parti. M. de T s’en alla
chez G* M***, et moi au Luxembourg, d’où j’envoyai
214
avertir mon père qu’un gentilhomme de ses serviteurs était
à l’attendre. Je craignais qu’il n’eût quelque peine à venir,
parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après,
suivi de son laquais : je le priai de prendre une allée où nous
pussions être seuls. Nous fîmes cent pas pour le moins sans
parler : il s’imaginait bien sans doute que tant de
précautions ne s’étaient pas faites sans un dessein
d’importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais.
Enfin j’ouvris la bouche. « Monsieur, lui dis-je en
tremblant, vous êtes un bon père. Vous m’avez comblé de
grâces, et vous m’avez pardonné un nombre infini de
fautes ; aussi le ciel m’est-il témoin que j’ai pour vous tous
les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.
Mais il me semble… que votre rigueur… – Eh bien ! ma
rigueur ? interrompit mon père, qui trouvait sans doute que
je parlais lentement pour son impatience. – Ah ! monsieur,
repris-je, il me semble que votre rigueur est extrême dans le
traitement que vous avez fait à la malheureuse Manon. Vous
vous en êtes rapporté à M. G* M. Sa haine vous l’a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé d’elle une affreuse idée. Cependant c’est la plus douce et la plus aimable créature qui fût jamais. Que n’a-t-il plu au ciel de vous inspirer l’idée de la voir un moment ! Je ne suis pas plus sûr qu’elle est charmante que je le suis qu’elle vous l’aurait paru. Vous auriez pris parti pour elle ; vous auriez détesté les noirs artifices de G M* ; vous
auriez eu compassion d’elle et de moi. Hélas ! j’en suis sûr.
215
Votre cœur n’est pas insensible ; vous vous seriez laissé
attendrir. »
Il m’interrompit encore, voyant que je parlais avec une
ardeur qui ne m’aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut
savoir à quoi j’avais dessein d’en venir par un discours si
passionné. « À vous demander la vie, répondis-je, que je ne
puis conserver un moment si Manon part une fois pour
l’Amérique. – Non, non, me dit-il d’un ton sévère ; j’aime
mieux te voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. –
N’allons donc pas plus loin, m’écriai-je en l’arrêtant par le
bras ; ôtez-la-moi, cette vie odieuse et insupportable ; car,
dans le désespoir où vous me jetez, la mort sera une faveur
pour moi. C’est un présent digne de la main d’un père.
» – Je ne te donnerais que ce que tu mérites, répliqua-t-
il. Je connais bien des pères qui n’auraient pas attendu si
longtemps pour être eux-mêmes tes bourreaux ; mais c’est
ma bonté excessive qui t’a perdu. »
Je me jetai à ses genoux : « Ah ! s’il vous en reste encore,
lui dis-je en les embrassant, ne vous endurcissez donc pas
contre mes pleurs. Songez que je suis votre fils… Hélas !
souvenez-vous de ma mère. Vous l’aimiez si tendrement !
Auriez-vous souffert qu’on l’eût arrachée de vos bras ?
vous l’auriez défendue jusqu’à la mort. Les autres n’ont-ils
pas un cœur comme vous ? Peut-on être barbare après avoir
une fois éprouvé ce que c’est que la tendresse et la
douleur ?
» – Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il
d’une voix irritée ; ce souvenir échauffe mon indignation.
216
Tes désordres la feraient mourir de douleur, si elle eût assez
vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il
m’importune et ne me fera point changer de résolution. Je
retourne au logis, je t’ordonne de me suivre. »
Le ton dur et sec avec lequel il m’intima cet ordre me fit
trop comprendre que son cœur était inflexible. Je
m’éloignai de quelques pas, dans la crainte qu’il ne lui prît
envie de m’arrêter de ses propres mains. « N’augmentez pas
mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il
est impossible que je vous suive. Il ne l’est pas moins que je
vive, après la dureté avec laquelle vous me traitez : ainsi je
vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous apprendrez
bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être reprendre
pour moi des sentiments de père. » Comme je me tournais
pour le quitter : « Tu refuses donc de me suivre ? s’écria-t-il
avec une vive colère : va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat
et rebelle ! – Adieu, lui dis-je dans mon transport ; adieu,
père barbare et dénaturé ! »
Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les
rues comme un furieux jusqu’à la maison de M. de T. Je levais, en marchant, les yeux et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. Ô ciel ! disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes ? Je n’ai plus de secours à attendre que de vous. M. de T n’était point encore retourné chez lui ; mais il
revint après que je l’y eus attendu quelques moments. Sa
négociation n’avait pas réussi mieux que la mienne ; il me
le dit d’un visage abattu. Le jeune G* M*, quoique
217
moins irrité que son père contre Manon et contre moi,
n’avait pas voulu entreprendre de le solliciter en notre
faveur. Il s’en était défendu par la crainte qu’il avait lui-
même de ce vieillard vindicatif, qui s’était déjà fort emporté
contre lui, en lui reprochant ses desseins de commerce avec
Manon.
Il ne me restait donc que la voie de la violence, telle que
M. de T* m’en avait tracé le plan ; j’y réduisis mes espérances. « Elles sont bien incertaines, lui dis-je ; mais la plus solide et la plus consolante pour moi est celle de périr du moins dans l’entreprise. » Je le quittai en le priant de me secourir par ses vœux ; et je ne pensai plus qu’à m’associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon courage et de ma résolution. Le premier qui s’offrit à mon esprit fut le même garde du corps que j’avais employé pour arrêter G* M. J’avais dessein aussi d’aller passer la nuit dans sa chambre, n’ayant pas eu l’esprit assez libre pendant l’après-midi pour me procurer un logement. Je le trouvai seul : il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m’offrit affectueusement ses services : je lui expliquai ceux qu’il pouvait me rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les difficultés ; mais il fut assez généreux pour entreprendre de les surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes dont il s’était servi dans la dernière occasion comme de trois braves à l’épreuve. M. de T m’avait informé exactement
218
du nombre des archers qui devaient conduire Manon ; ils
n’étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient
pour donner l’épouvante à ces misérables, qui ne sont point
capables de se défendre honorablement lorsqu’ils peuvent
éviter le péril du combat par une lâcheté.
Comme je ne manquais point d’argent, le garde du corps
me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de
notre attaque. « Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des
pistolets, et chacun notre mousqueton. Je me charge de
prendre demain le soin de ces préparatifs. Il faudra aussi
trois habits communs pour nos soldats, qui n’oseraient
paraître dans une affaire de cette nature avec l’uniforme du
régiment. » Je lui mis entre les mains les cent pistoles que
j’avais reçues de M. de T*** ; elles furent employées le
lendemain jusqu’au dernier sol. Les trois soldats passèrent
en revue devant moi ; je les animai par de grandes
promesses ; et, pour leur ôter toute défiance, je commençai
par leur faire un présent à chacun de dix pistoles.
Le jour de l’exécution étant venu, j’en envoyai un de
grand matin à l’hôpital, pour s’instruire, par ses propres
yeux, du moment auquel les archers partiraient avec leur
proie. Quoique je n’eusse pris cette précaution que par un
excès d’inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu’elle
avait été absolument nécessaire. J’avais compté sur
quelques fausses informations qu’on m’avait données de
leur route, et m’étant persuadé que c’était à La Rochelle que
cette déplorable troupe devait être embarquée, j’aurais
perdu mes peines à l’attendre sur le chemin d’Orléans.
219
Cependant je fus informé, par le rapport du soldat aux
gardes, qu’elle prenait le chemin de Normandie, et que
c’était du Havre-de-Grâce qu’elle devait partir pour
l’Amérique.
Nous nous rendîmes aussitôt à la porte Saint-Honoré,
observant de marcher par des rues différentes ; nous nous
réunîmes au bout du faubourg. Nos chevaux étaient frais :
nous ne tardâmes point à découvrir les six gardes et les
deux misérables voitures que vous vîtes à Passy il y a deux
ans. Ce spectacle faillit m’ôter la force et la connaissance.
« Ô Fortune, m’écriai-je, Fortune cruelle ! accorde-moi ici
du moins la mort ou la victoire. »
Nous tînmes conseil un moment sur la manière dont nous
ferions notre attaque. Les archers n’étaient guère à plus de
quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper
en passant au travers d’un petit champ, autour duquel le
grand chemin tournait. Le garde du corps fut d’avis de
prendre cette voie, pour les surprendre en fondant tout d’un
coup sur eux. J’approuvai sa pensée, et je fus le premier à
piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté
impitoyablement mes vœux.
Les archers, voyant cinq cavaliers accourir vers eux, ne
doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se mirent
en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils
d’un air assez résolu.
Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du corps et
moi, ôta tout d’un coup le courage à nos trois lâches
compagnons : ils s’arrêtèrent comme de concert, et, s’étant
220
dit entre eux quelques mots que je n’entendis point, ils
tournèrent la tête de leurs chevaux pour reprendre le chemin
de Paris à bride abattue.
« Dieu ! me dit le garde du corps, qui paraissait aussi
éperdu que moi de cette infâme désertion, qu’allons-nous
faire ? nous ne sommes que deux. » J’avais perdu la voix de
fureur et d’étonnement. Je m’arrêtai, incertain si ma
première vengeance ne devait pas s’employer à la poursuite
des lâches qui m’abandonnaient. Je les regardais fuir, et je
jetais les yeux de l’autre côté sur les archers ; s’il m’eût été
possible de me partager, j’aurais fondu tout à la fois sur ces
deux objets de ma rage ; je les dévorais tous ensemble.
Le garde du corps, qui jugeait de mon incertitude par le
mouvement égaré de mes yeux, me pria d’écouter son
conseil. « N’étant que deux, me dit-il, il y aurait de la folie
à attaquer six hommes aussi bien armés que nous, et qui
paraissent nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à
Paris, et tâcher de réussir mieux dans le choix de nos
braves. Les archers ne sauraient faire de grandes journées
avec deux pesantes voitures ; nous les rejoindrons demain
sans peine. »
Je fis un moment de réflexion sur ce parti ; mais, ne
voyant de tous côtés que des sujets de désespoir, je pris une
résolution véritablement désespérée, ce fut de remercier
mon compagnon de ses services ; et, loin d’attaquer les
archers, je résolus d’aller, avec soumission, les prier de me
recevoir dans leur troupe, pour accompagner Manon avec
eux jusqu’au Havre-de-Grâce, et passer ensuite au-delà des
221
mers avec elle. « Tout le monde me persécute ou me trahit,
dis-je au garde du corps ; je n’ai plus de fond à faire sur
personne ; je n’attends plus rien ni de la fortune ni du
secours des hommes ; mes malheurs sont au comble, il ne
me reste plus que de m’y soumettre : ainsi je ferme les yeux
à toute espérance. Puisse le ciel récompenser votre
générosité ! Adieu ! je vais aider mon mauvais sort à
consommer ma ruine, en y courant moi-même
volontairement. » Il fit inutilement ses efforts pour
m’engager à retourner à Paris. Je le priai de me laisser
suivre mes résolutions et de me quitter sur-le-champ, de
peur que les archers ne continuassent de croire que notre
dessein était de les attaquer.
J’allai seul vers eux d’un pas lent, et le visage si
consterné, qu’ils ne durent rien trouver d’effrayant dans
mes approches. Ils se tenaient néanmoins en défense.
« Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je en les abordant ; je
ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des
grâces. » Je les priai de continuer leur chemin sans
défiance, et je leur appris, en marchant, les faveurs que
j’attendais d’eux.
Ils consultèrent ensemble de quelle manière ils devaient
recevoir cette ouverture. Le chef de la bande prit la parole
pour les autres. Il me répondit que les ordres qu’ils avaient
de veiller sur leurs captives étaient d’une extrême rigueur ;
que je lui paraissais néanmoins si joli homme, que lui et ses
compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir ; mais
que je devais comprendre qu’il fallait qu’il m’en coûtât
222
quelque chose. Il me restait environ quinze pistoles ; je leur
dis naturellement en quoi consistait le fond de ma bourse.
« Hé bien ! me dit l’archer, nous en userons généreusement.
Il ne vous en coûtera qu’un écu par heure pour entretenir
celle de nos filles qui vous plaira le plus ; c’est le prix
courant de Paris. »
Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier, parce
que je n’avais pas dessein qu’ils connussent ma passion. Ils
s’imaginèrent d’abord que ce n’était qu’une fantaisie de
jeune homme qui me faisait chercher un peu de passe-temps
avec ces créatures ; mais lorsqu’ils crurent s’être aperçus
que j’étais amoureux, ils augmentèrent tellement le tribut,
que ma bourse se trouva épuisée en partant de Mantes, où
nous avions couché le jour que nous arrivâmes à Passy.
Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes
entretiens avec Manon pendant cette route, ou quelle
impression sa vue fit sur moi lorsque j’eus obtenu des
gardes la liberté d’approcher de son chariot ? Ah ! les
expressions ne rendent jamais qu’à demi les sentiments du
cœur ! Mais figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée
par le milieu du corps, assise sur quelques poignées de
paille, la tête appuyée languissamment sur un côté de la
voiture, le visage pâle et mouillé d’un ruisseau de larmes,
qui se faisaient un passage au travers de ses paupières,
quoiqu’elle eût continuellement les yeux fermés. Elle
n’avait pas même eu la curiosité de les ouvrir lorsqu’elle
avait entendu le bruit de ses gardes qui craignaient d’être
attaqués. Son linge était sale et dérangé, ses mains délicates
223
exposées à l’injure de l’air ; enfin, tout ce composé
charmant, cette figure capable de ramener l’univers à
l’idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement
inexprimables.
J’employai quelque temps à la considérer en allant à
cheval à côté du chariot. J’étais si peu à moi-même, que je
fus sur le point, plusieurs fois, de tomber dangereusement.
Mes soupirs et mes exclamations fréquentes m’attirèrent
quelques regards. Elle me reconnut, et je remarquai que,
dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter hors
de la voiture pour venir à moi ; mais, étant retenue par sa
chaîne, elle retomba dans sa première attitude.
Je priai les archers d’arrêter un moment, par
compassion ; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon
cheval pour m’asseoir auprès d’elle. Elle était si
languissante et si affaiblie, qu’elle fut longtemps sans
pouvoir se servir de sa langue ni remuer les mains. Je les
mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs ; et, ne pouvant
proférer moi-même une seule parole, nous étions l’un et
l’autre dans une des plus tristes situations dont il y ait
jamais eu d’exemple. Nos expressions ne le furent pas
moins, lorsque nous eûmes retrouvé la liberté de parler.
Manon parla peu ; il semblait que la honte et la douleur
eussent altéré les organes de sa voix ; le son en était faible
et tremblant.
Elle me remercia de ne pas l’avoir oubliée, et de la
satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me
voir du moins encore une fois, et de me dire le dernier
224
adieu. Mais, lorsque je l’eus assurée que rien n’était capable
de me séparer d’elle, et que j’étais disposé à la suivre
jusqu’à l’extrémité du monde, pour prendre soin d’elle,
pour la servir, pour l’aimer et pour attacher inséparablement
ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se livra
à des sentiments si tendres et si douloureux, que
j’appréhendai quelque chose pour sa vie d’une si violente
émotion. Tous les mouvements de son âme semblaient se
réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur moi.
Quelquefois elle ouvrait la bouche sans avoir la force
d’achever quelques mots qu’elle commençait. Il lui en
échappait néanmoins quelques-uns : c’étaient des marques
d’admiration sur mon amour, de tendres plaintes de son
excès, des doutes qu’elle pût être assez heureuse pour
m’avoir inspiré une passion si parfaite, des instances pour
me faire renoncer au dessein de la suivre, et chercher
ailleurs un bonheur digne de moi, qu’elle me disait que je
ne pouvais espérer avec elle.
En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma
félicité dans ses regards et dans la certitude que j’avais de
son affection. J’avais perdu, à la vérité, tout ce que le reste
des hommes estime ; mais j’étais maître du cœur de Manon,
le seul bien que j’estimais. Vivre en Europe, vivre en
Amérique, que m’importait-il en quelque endroit vivre, si
j’étais sûr d’y être heureux en y vivant avec ma maîtresse ?
Tout l’univers n’est-il pas la patrie de deux amants fidèles ?
Ne trouvent-ils pas l’un dans l’autre père, mère, parents,
amis, richesses et félicité ?
225
Si quelque chose me causait de l’inquiétude, c’était la
crainte de voir Manon exposée aux besoins de l’indigence.
Je me supposais déjà avec elle dans une région inculte et
habitée par des sauvages. Je suis bien sûr, disais-je, qu’il ne
saurait y en avoir d’aussi cruels que G* M* et mon père.
Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les relations
qu’on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature. Ils
ne connaissent ni les fureurs de l’avarice qui possèdent G* M*, ni les idées fantastiques de l’honneur, qui m’ont fait
un ennemi de mon père : ils ne troubleront point deux
amants qu’ils verront vivre avec autant de simplicité
qu’eux. J’étais donc tranquille de ce côté-là.
Mais je ne me formais pas des idées romanesques par
rapport aux besoins communs de la vie. J’avais éprouvé
trop souvent qu’il y a des nécessités insupportables, surtout
pour une fille délicate, qui est accoutumée à une vie
commode et abondante. J’étais au désespoir d’avoir épuisé
inutilement ma bourse, et que le peu d’argent qui me restait
encore fût sur le point de m’être ravi par la friponnerie des
archers. Je concevais qu’avec une petite somme j’aurais pu
espérer non-seulement de me soutenir quelque temps en
Amérique, où l’argent était rare, mais d’y former même
quelque entreprise pour un établissement durable.
Cette considération me fit naître la pensée d’écrire à
Tiberge, que j’avais toujours trouvé si prompt à m’offrir les
secours de l’amitié. J’écrivis dès la première ville où nous
passâmes. Je ne lui apportais point d’autre motif que le
pressant besoin dans lequel je prévoyais que je me
226
trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais que
j’étais allé conduire Manon ; je lui demandais cent pistoles.
« Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître
de la poste. Vous voyez bien que c’est la dernière fois que
j’importune votre affection ; et que ma malheureuse
maîtresse m’étant enlevée pour toujours, je ne puis la laisser
partir sans quelques soulagements qui adoucissent son sort
et mes mortels regrets. »
Les archers devinrent si intraitables lorsqu’ils eurent
découvert la violence de ma passion, que, redoublant
continuellement le prix de leurs moindres faveurs, ils me
réduisirent bientôt à la dernière indigence. L’amour,
d’ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je
m’oubliais du matin au soir près de Manon ; et ce n’était
plus par heure que le temps m’était mesuré, c’était par la
longueur entière des jours. Enfin, ma bourse étant tout à fait
vide, je me trouvai exposé aux caprices et à la brutalité de
six misérables qui me traitaient avec une hauteur
insupportable. Vous en fûtes témoin à Passy. Votre
rencontre fut un heureux moment de relâche qui me fut
accordé par la fortune. Votre pitié à la vue de mes peines fut
ma seule recommandation auprès de votre cœur généreux.
Le secours que vous m’accordâtes libéralement servit à me
faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse
avec plus de fidélité que je ne l’espérais.
Nous arrivâmes au Havre. J’allai d’abord à la poste.
Tiberge n’avait point encore eu le temps de me répondre ; je
m’informai exactement quel jour je pouvais attendre sa
227
lettre. Elle ne pouvait arriver que deux jours après, et, par
une étrange disposition de mon mauvais sort, il se trouva
que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel
j’attendais l’ordinaire. Je ne puis vous représenter mon
désespoir. « Quoi ! m’écriai-je, dans le malheur même il
faudra toujours que je sois distingué par des excès ! »
Manon répondit : « Hélas ! une vie si malheureuse mérite-t-
elle le soin que nous en prenons ? Mourons au Havre, mon
cher chevalier. Que la mort finisse tout d’un coup nos
misères. Irons-nous les traîner dans un pays inconnu où
nous devons nous attendre sans doute à d’horribles
extrémités, puisqu’on a voulu m’en faire un supplice ?
Mourons, répéta-t-elle, ou du moins donne-moi la mort, et
va chercher un autre sort dans les bras d’une amante plus
heureuse. – Non, non, lui dis-je ; c’est pour moi un sort
digne d’envie que d’être malheureux avec vous. »
Son discours me fit trembler. Je jugeai qu’elle était
accablée de ses maux. Je m’efforçai de prendre un air plus
tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de
désespoir. Je résolus de tenir la même conduite à l’avenir, et
j’ai éprouvé dans la suite que rien n’est plus capable
d’inspirer du courage à une femme que l’intrépidité d’un
homme qu’elle aime.
Lorsque j’eus perdu l’espérance de recevoir du secours
de Tiberge, je vendis mon cheval. L’argent que j’en tirai,
joint à celui qui me restait encore de vos libéralités, me
composa la petite somme de dix-sept pistoles. J’en
employai sept à l’achat de quelques soulagements
228
nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin,
comme le fondement de notre fortune et de nos espérances
en Amérique. Je n’eus point de peine à me faire recevoir
dans le vaisseau. On cherchait alors des jeunes gens qui
fussent disposés à se joindre volontairement à la colonie. Le
passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste
de Paris devant partir le lendemain, j’y laissai une lettre
pour Tiberge. Elle était touchante et capable de l’attendrir
sans doute au dernier point, puisqu’elle lui fit prendre une
résolution qui ne pouvait venir que d’un fonds infini de
tendresse et de générosité pour un ami malheureux.
Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous
être favorable. J’obtins du capitaine un lieu à part pour
Manon et pour moi. Il eut la bonté de nous regarder d’un
autre œil que le commun de nos misérables associés. Je
l’avais pris en particulier dès le premier jour ; et, pour
m’attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert
une partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre
coupable d’un mensonge honteux en lui disant que j’étais
marié à Manon. Il feignit de le croire, il m’accorda sa
protection. Nous en reçûmes les marques pendant toute la
navigation. Il eut soin de nous faire nourrir honnêtement, et
les égards qu’il eut pour nous servirent à nous faire
respecter des compagnons de notre misère. J’avais une
attention continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre
incommodité à Manon. Elle le remarquait bien ; et cette
vue, jointe au vif ressentiment de l’étrange extrémité où je
m’étais réduit pour elle, la rendait si tendre et si passionnée,
229
si attentive aussi à mes plus légers besoins, que c’était entre
elle et moi une perpétuelle émulation de services et
d’amour. Je ne regrettais point l’Europe ; au contraire, plus
nous avancions vers l’Amérique, plus je sentais mon cœur
s’élargir et devenir tranquille. Si j’eusse pu m’assurer de
n’y pas manquer des nécessités absolues de la vie, j’aurais
remercié la fortune d’avoir donné un tour si favorable à nos
malheurs.
Après une navigation de deux mois, nous abordâmes
enfin au rivage désiré. Le pays ne nous offrit rien
d’agréable à la première vue. C’étaient des campagnes
stériles et inhabitées, où l’on voyait à peine quelques
roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle
trace d’hommes ni d’animaux. Cependant, le capitaine
ayant fait tirer quelques pièces de notre artillerie, nous ne
fûmes pas longtemps sans apercevoir une troupe de
citoyens de la Nouvelle-Orléans, qui s’approchèrent de
nous avec de vives marques de joie. Nous n’avions pas
découvert la ville ; elle est cachée de ce côté-là par une
petite colline. Nous fûmes reçus comme des gens descendus
du ciel.
Ces pauvres habitants s’empressaient pour nous faire
mille questions sur l’état de la France et sur les différentes
provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme
leurs frères, et comme de chers compagnons qui venaient
partager leur misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin
de la ville avec eux ; mais nous fûmes surpris de découvrir,
en avançant, que ce qu’on nous avait vanté jusqu’alors
