Manon Lescaut


objection par quelques raisons prises de la douleur que
j’avais appréhendé de causer à mon père et de la honte que
j’en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d’aller
de ce pas chez le lieutenant général de police : « Ne fût-ce,
ajouta-t-il, que pour prévenir quelque chose de pis de la part
de M. de G* M*, qui est sorti de cette maison fort mal
satisfait, et qui est assez considéré pour se faire redouter. »
J’attendis le retour du père avec toutes les agitations d’un
malheureux qui touche au moment de sa sentence. C’était
pour moi un supplice inexplicable de me représenter Manon
à l’hôpital. Outre l’infamie de cette demeure, j’ignorais de
quelle manière elle y était traitée ; et le souvenir de
quelques particularités que j’avais entendues de cette
maison d’horreur renouvelait à tous moments mes
transports. J’étais tellement résolu de la secourir, à quelque
prix et par quelque moyen que ce pût être, que j’aurais mis
le feu à Saint-Lazare, s’il m’eût été impossible d’en sortir
autrement.
Je réfléchis donc sur les voies que j’avais à prendre, s’il
arrivait que le lieutenant général de police continuât de m’y
tenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les
épreuves, je parcourus toutes les possibilités ; je ne vis rien
qui pût m’assurer une évasion certaine, et je craignis d’être
renfermé plus étroitement si je faisais une tentative
malheureuse. Je me rappelai le nom de quelques amis de
qui je pouvais espérer du secours : mais quel moyen de leur
faire savoir ma situation ? Enfin je crus avoir formé un plan
si adroit qu’il pourrait réussir, et je remis à l’arranger
120

encore mieux après le retour du père supérieur, si l’inutilité
de sa démarche me le rendait nécessaire.
Il ne tarda point à revenir. Je ne vis pas sur son visage les
marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle.
« J’ai parlé, me dit-il, à M. le lieutenant général de police,
mais je lui ai parlé trop tard. M. de G* M* l’est allé voir
en sortant d’ici, et l’a si fort prévenu contre vous, qu’il était
sur le point de m’envoyer de nouveaux ordres pour vous
resserrer davantage.
» Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos
affaires, il a paru s’adoucir beaucoup ; et, riant un peu de
l’incontinence du vieux M. de G* M*, il m’a dit qu’il
fallait vous laisser ici six mois pour le satisfaire, d’autant
mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait vous être
inutile. Il m’a recommandé de vous traiter honnêtement, et
je vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes
manières. »
Cette explication du supérieur fut assez longue pour me
donner le temps de faire une sage réflexion. Je conçus que
je m’exposerais à renverser mes desseins, si je lui marquais
trop d’empressement pour ma liberté. Je lui témoignai, au
contraire, que, dans la nécessité de demeurer, c’était une
douce consolation pour moi d’avoir quelque part à son
estime. Je le priai ensuite, sans affectation, de m’accorder
une grâce qui n’était de nulle importance pour personne, et
qui servirait beaucoup à ma tranquillité : c’était de faire
avertir un de mes amis, un saint ecclésiastique qui
demeurait à Saint-Sulpice, que j’étais à Saint-Lazare, et de
121

permettre que je reçusse quelquefois sa visite. Cette faveur
me fut accordée sans délibérer.
C’était mon ami Tiberge dont il était question, non que
j’espérasse de lui les secours nécessaires pour ma liberté ;
mais je voulais l’y faire servir comme un instrument
éloigné, sans qu’il en eût même connaissance. En un mot,
voici mon projet : je voulais écrire à Lescaut, et le charger,
lui et nos amis communs, du soin de me délivrer. La
première difficulté était de lui faire tenir ma lettre ; ce
devait être l’office de Tiberge. Cependant, comme il le
connaissait pour le frère de ma maîtresse, je craignais qu’il
n’eût peine à se charger de cette commission. Mon dessein
était de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre
que je devais adresser à un honnête homme de ma
connaissance, en le priant de rendre promptement la
première à son adresse ; et comme il était nécessaire que je
visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je
voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare, et de demander
à me voir sous le nom de mon frère aîné, qui était venu
exprès à Paris pour prendre connaissance de mes affaires. Je
remettais à convenir avec lui des moyens qui nous
paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs. Le père
supérieur fit avertir Tiberge du désir que j’avais de
l’entretenir. Ce fidèle ami ne m’avait pas tellement perdu de
vue qu’il ignorât mon aventure ; il savait que j’étais à Saint-
Lazare, et peut-être n’avait-il pas été fâché de cette
disgrâce, qu’il croyait capable de me ramener au devoir. Il
accourut aussitôt à ma chambre.
122

Notre entretien fut plein d’amitié. Il voulut être informé
de mes dispositions. Je lui ouvris mon cœur sans réserve,
excepté sur le dessein de ma fuite. « Ce n’est pas à vos
yeux, cher ami, lui dis-je, que je veux paraître ce que je ne
suis point. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et réglé
dans ses désirs, un libertin réveillé par les châtiments du
ciel, en un mot, un cœur dégagé de l’amour et revenu des
charmes de Manon, vous avez jugé trop favorablement de
moi. Vous me revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre
mois, toujours tendre et toujours malheureux par cette fatale
tendresse dans laquelle je ne me lasse point de chercher
mon bonheur. »
Il me répondit que l’aveu que je faisais me rendait
inexcusable ; qu’on voyait bien des pécheurs qui
s’enivraient du faux bonheur du vice jusqu’à le préférer
hautement au vrai bonheur de la vertu ; mais que c’était du
moins à des images de bonheur qu’ils s’attachaient, et qu’ils
étaient les dupes de l’apparence ; mais que de reconnaître,
comme je le faisais, que l’objet de mes attachements n’était
propre qu’à me rendre coupable et malheureux, et de
continuer à me précipiter volontairement dans l’infortune et
dans le crime, c’était une contradiction d’idées et de
conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison.
« Tiberge, repris-je, qu’il vous est aisé de vaincre
lorsqu’on n’oppose rien à vos armes ! Laissez-moi
raisonner à mon tour. Pouvez-vous prétendre que ce que
vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines,
de traverses et d’inquiétudes ? Quel nom donnerez-vous à la
123

prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans ?
Direz-vous, comme font les mystiques, que ce qui
tourmente le corps est un bonheur pour l’âme ? Vous
n’oseriez le dire ; c’est un paradoxe insoutenable. Ce
bonheur que vous relevez tant est donc mêlé de mille
peines, ou, pour parler plus juste, ce n’est qu’un tissu de
malheurs au travers desquels on tend à la félicité. Or, si la
force de l’imagination fait trouver du plaisir dans ces maux
mêmes, parce qu’ils peuvent conduire à un terme heureux
qu’on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et
d’insensée dans ma conduite une disposition toute
semblable ? J’aime Manon ; je tends, au travers de mille
douleurs, à vivre heureux et tranquille auprès d’elle. La voie
par où je marche est malheureuse ; mais l’espérance
d’arriver à son terme y répand toujours de la douceur, et je
me croirai trop bien payé par un moment passé avec elle de
tous les chagrins que j’essuie pour l’obtenir. Toutes choses
me paraissent donc égales de votre côté et du mien, ou, s’il
y a quelque différence, elle est encore à mon avantage ; car
le bonheur que j’espère est proche, et l’autre est éloigné : le
mien est de la nature des peines, c’est-à-dire sensible au
corps ; et l’autre est d’une nature inconnue, qui n’est
certaine que par la foi. »
Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula de
deux pas en me disant, de l’air le plus sérieux, que non-
seulement ce que je venais de dire blessait le bon sens, mais
que c’était un malheureux sophisme d’impiété et
d’irréligion ; « car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme
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de vos peines avec celui qui est proposé par la religion, est
une idée des plus libertines et des plus monstrueuses.
» – J’avoue, repris-je, qu’elle n’est pas juste ; mais
prenez-y garde, ce n’est pas sur elle que porte mon
raisonnement. J’ai eu dessein d’expliquer ce que vous
regardez comme une contradiction dans la persévérance
d’un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé
que, si c’en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que
moi. C’est à cet égard seulement que j’ai traité les choses
d’égales, et je soutiens encore qu’elles le sont.
» Répondrez-vous que le terme de la vertu est infiniment
supérieur à celui de l’amour ? Qui refuse d’en convenir ?
Mais est-ce de quoi il est question ? Ne s’agit-il pas de la
force qu’ils ont l’un et l’autre pour faire supporter les
peines ? Jugeons-en par l’effet : combien trouve-t-on de
déserteurs de la sévère vertu, et combien en trouverez-vous
peu de l’amour ?
» Répondrez-vous encore que, s’il y a des peines dans
l’exercice du bien, elles ne sont pas infaillibles et
nécessaires ; qu’on ne trouve plus de tyrans ni de croix, et
qu’on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie
douce et tranquille ? Je vous dirai même qu’il y a des
amours paisibles et fortunées ; et, ce qui fait encore une
différence qui m’est extrêmement avantageuse, j’ajouterai
que l’amour, quoiqu’il trompe assez souvent, ne produit du
moins que des satisfactions et des joies, au lieu que la
religion veut qu’on s’attende à une pratique triste et
mortifiante.
125

» Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt
à se chagriner. L’unique chose que je veux conclure ici,
c’est qu’il n’y a point de plus mauvaise méthode pour
dégoûter un cœur de l’amour que de lui en décrier les
douceurs, et de lui promettre plus de bonheur dans
l’exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes
faits, il est certain que notre félicité consiste dans le plaisir.
Je défie qu’on s’en forme une autre idée : or le cœur n’a pas
besoin de se consulter longtemps pour sentir que de tous les
plaisirs les plus doux sont ceux de l’amour. Il s’aperçoit
bientôt qu’on le trompe lorsqu’on lui en promet ailleurs de
plus charmants ; et cette tromperie le dispose à se défier des
promesses les plus solides.
» Prédicateur qui voulez me ramener à la vertu, dites-moi
qu’elle est indispensablement nécessaire, mais ne me
déguisez pas qu’elle est sévère et pénible. Établissez bien
que les délices de l’amour sont passagères, qu’elles sont
défendues, qu’elles seront suivies par d’éternelles peines,
et, ce qui fera peut-être encore plus d’impression sur moi,
que plus elles sont douces et charmantes, plus le ciel sera
magnifique à récompenser un si grand sacrifice ; mais
confessez qu’avec des cœurs tels que nous les avons, elles
sont ici-bas nos plus parfaites félicités. »
Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à
Tiberge. Il convint qu’il y avait quelque chose de
raisonnable dans mes pensées. La seule objection qu’il
ajouta fut de me demander pourquoi je n’entrais pas du
moins dans mes propres principes en sacrifiant mon amour
126

à l’espérance de cette rémunération dont je me faisais une si
grande idée. « Ô mon cher ami ! lui répondis-je, c’est ici
que je reconnais ma misère et ma faiblesse. Hélas ! oui,
c’est mon devoir d’agir comme je raisonne ; mais l’action
est-elle en mon pouvoir ? de quels secours n’aurais-je pas
besoin pour oublier les charmes de Manon ? – Dieu me
pardonne, reprit Tiberge, je pense que voici encore un de
nos jansénistes. – Je ne sais ce que je suis, répliquai-je, et
je ne vois pas trop clairement ce qu’il faut être ; mais je
n’éprouve que trop la vérité de ce qu’ils disent. »
Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié
de mon ami. Il comprit qu’il y avait plus de faiblesse que de
malignité dans mes désordres. Son amitié en fut plus
disposée dans la suite à me donner des secours sans lesquels
j’aurais péri infailliblement de misère. Cependant je ne lui
fis pas la moindre ouverture du dessein que j’avais de
m’échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se
charger de ma lettre ; je l’avais préparée avant qu’il fût
venu, et je ne manquai point de prétextes pour colorer la
nécessité où j’étais d’écrire. Il eut la fidélité de la porter
exactement ; et Lescaut reçut, avant la fin du jour, celle qui
était pour lui.
Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement
sous le nom de mon frère. Ma joie fut extrême en
l’apercevant dans ma chambre. J’en fermai la porte avec
soin. « Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je ;
apprenez-moi d’abord des nouvelles de Manon, et donnez-
moi ensuite un bon conseil pour rompre mes fers. » Il
127

m’assura qu’il n’avait pas vu sa sœur depuis le jour qui
avait précédé mon emprisonnement ; qu’il n’avait appris
son sort et le mien qu’à force d’informations et de soins ;
que, s’étant présenté deux ou trois fois à l’hôpital, on lui
avait refusé la liberté de lui parler. « Malheureux G* M*,
m’écriai-je, que tu me le payeras cher !

  • Pour ce qui regarde votre délivrance, continua
    Lescaut, c’est une entreprise moins facile que vous ne
    pensez. Nous passâmes hier la soirée, deux de mes amis et
    moi, à observer toutes les parties extérieures de cette
    maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres étant sur une
    cour entourée de bâtiments, comme vous nous l’aviez
    marqué, il y aurait bien de la difficulté à vous tirer de là.
    Vous êtes d’ailleurs au troisième étage, et nous ne pouvons
    introduire ici ni cordes ni échelles. Je ne vois donc nulle
    ressource du côté du dehors. C’est dans la maison même
    qu’il faudrait imaginer quelque artifice.
  • Non, repris-je ; j’ai tout examiné, surtout depuis que
    ma clôture est un peu moins rigoureuse par l’indulgence du
    supérieur : la porte de ma chambre ne se ferme plus avec la
    clef ; j’ai la liberté de me promener dans les galeries des
    religieux ; mais tous les escaliers sont bouchés par des
    portes épaisses qu’on a soin de tenir fermées la nuit et le
    jour, de sorte qu’il est impossible que la seule adresse
    puisse me sauver.
  • Attendez, repris-je après avoir un peu réfléchi sur une
    idée qui me parut excellente, pourriez-vous m’apporter un
    pistolet ? – Aisément, me dit Lescaut ; mais voulez-vous
    128

tuer quelqu’un ? » Je l’assurai que j’avais si peu dessein de
tuer, qu’il n’était pas même nécessaire que le pistolet fût
chargé. « Rapportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne
manquez pas de vous trouver le soir, à onze heures, vis-à-
vis la porte de cette maison, avec deux ou trois de nos
amis ; j’espère que je pourrai vous y rejoindre. » Il me
pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui dis
qu’une entreprise telle que je la méditais ne pouvait paraître
raisonnable qu’après avoir réussi. Je le priai d’abréger sa
visite, afin qu’il trouvât plus de facilité à me revoir le
lendemain. Il fut admis avec aussi peu de peine que la
première fois. Son air était grave ; il n’y a personne qui ne
l’eût pris pour un homme d’honneur.
Lorsque je me trouvai muni de l’instrument de ma
liberté, je ne doutai presque plus du succès de mon projet. Il
était bizarre et hardi ; mais de quoi n’étais-je pas capable
avec les motifs qui m’animaient ? J’avais remarqué, depuis
qu’il m’était permis de sortir de ma chambre et de me
promener dans les galeries, que le portier apportait chaque
soir les clefs de toutes les portes au supérieur, et qu’il
régnait ensuite un profond silence dans la maison, qui
marquait que tout le monde était retiré. Je pouvais aller sans
obstacle, par une galerie de communication, de ma chambre
à celle de ce père. Ma résolution était de lui prendre ses
clefs, en l’épouvantant avec mon pistolet s’il faisait
difficulté de me les donner, et de m’en servir pour gagner la
rue : j’en attendis le temps avec impatience. Le portier vint
à l’heure ordinaire, c’est-à-dire un peu après neuf heures.
129

J’en laissai passer encore une pour m’assurer que tous les
religieux et les domestiques étaient endormis. Je partis enfin
avec mon arme et une chandelle allumée. Je frappai d’abord
doucement à la porte du père, pour l’éveiller sans bruit. Il
m’entendit au second coup ; et, s’imaginant sans doute que
c’était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait
besoin de secours, il se leva pour m’ouvrir. Il eut néanmoins
la précaution de demander au travers de la porte qui c’était
et ce qu’on voulait de lui. Je fus obligé de me nommer ;
mais j’affectai un ton plaintif, pour lui faire comprendre que
je ne me trouvais pas bien. « Ah ! c’est vous, mon cher fils,
me dit-il en ouvrant la porte ; qu’est-ce donc qui vous
amène si tard ? » J’entrai dans sa chambre ; et l’ayant tiré à
l’autre bout, opposé à la porte, je lui déclarai qu’il m’était
impossible de demeurer plus longtemps à Saint-Lazare ;
que la nuit était un temps commode pour sortir sans être
aperçu, et que j’attendais de son amitié qu’il consentirait à
m’ouvrir les portes ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir
moi-même.
Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque
temps à me considérer sans me répondre. Comme je n’en
avais pas à perdre, je repris la parole pour lui dire que
j’étais touché de toutes ses bontés, mais que la liberté étant
le plus cher de tous les biens, surtout pour moi à qui on la
ravissait si injustement, j’étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût ; et, de peur qu’il
ne lui prît envie d’élever la voix pour appeler du secours, je
lui fis voir une honnête raison de silence, que je tenais sur
130

mon justaucorps. « Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils,
vous voulez m’ôter la vie pour reconnaître la considération
que j’ai eue pour vous ? – À Dieu ne plaise ! lui répondis-
je ; vous avez trop d’esprit et de raison pour me mettre dans
cette nécessité ; mais je veux être libre, et j’y suis si résolu,
que si mon projet manque par votre faute, c’est fait de vous
absolument. – Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et
effrayé, que vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de
vouloir ma mort ? – Eh ! non, répliquai-je avec
impatience. Je n’ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez
vivre, ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos
amis. » J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je les
pris, et je le priai de me suivre en faisant le moins de bruit
qu’il pourrait.
Il fut obligé de s’y résoudre. À mesure que nous
avancions et qu’il ouvrait une porte, il me répétait avec un
soupir : « Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? –
Point de bruit, mon père, » répétais-je de mon côté à tout
moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière qui
est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre,
et j’étais derrière le père, tenant ma chandelle d’une main et
mon pistolet de l’autre.
Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un domestique qui
couchait dans une chambre voisine, entendant le bruit de
quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon
père le crut apparemment capable de m’arrêter. Il lui
ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir à son
secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi
131

sans balancer. Je ne le marchandai point ; je lui lâchai le
coup au milieu de la poitrine. « Voilà de quoi vous êtes
cause, mon père, dis-je assez fièrement à mon guide. Mais
que cela ne vous empêche point d’achever, » ajoutai-je en le
poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de l’ouvrir.
Je sortis heureusement, et je trouvai à quatre pas Lescaut
qui m’attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait
pas entendu tirer un pistolet. « C’est votre faute, lui dis-je ;
pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? » Cependant je le
remerciai d’avoir eu cette précaution, sans laquelle j’étais
sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes
passer la nuit chez un traiteur, où je me remis un peu de la
mauvaise chère que j’avais faite depuis près de trois mois.
Je ne pus néanmoins m’y livrer au plaisir ; je souffrais
mortellement dans Manon. « Il faut la délivrer, dis-je à mes
amis. Je n’ai souhaité la liberté que dans cette vue. Je vous
demande le secours de votre adresse : pour moi, j’y
emploierai jusqu’à ma vie. »
Lescaut, qui ne manquait pas d’esprit et de prudence, me
représenta qu’il fallait aller bride en main ; que mon
évasion de Saint-Lazare et le malheur qui m’était arrivé en
sortant causeraient infailliblement du bruit ; que le
lieutenant général de police me ferait chercher, et qu’il avait
le bras long ; enfin, que si je ne voulais pas être exposé à
quelque chose de pis que Saint-Lazare, il était à propos de
me tenir couvert et renfermé pendant quelques jours, pour
laisser au premier feu de mes ennemis le temps de
132

s’éteindre. Son conseil était sage ; mais il aurait fallu l’être
aussi pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagements ne
s’accordaient pas avec ma passion. Toute ma complaisance
se réduisit à lui promettre que je passerais le jour suivant à
dormir. Il m’enferma dans sa chambre, où je demeurai
jusqu’au soir.
J’employai une partie de ce temps à former des projets et
des expédients pour secourir Manon. J’étais bien persuadé
que sa prison était encore plus impénétrable que n’avait été
la mienne. Il n’était pas question de force et de violence, il
fallait de l’artifice ; mais la déesse même de l’invention
n’aurait pas su par où commencer. J’y vis si peu de jour,
que je remis à considérer mieux les choses lorsque j’aurais
pris quelques informations sur l’arrangement intérieur de
l’hôpital.
Aussitôt que la nuit m’eut rendu la liberté, je priai
Lescaut de m’accompagner. Nous liâmes conversation avec
un des portiers, qui nous parut homme de bon sens. Je
feignis d’être un étranger qui avait entendu parler avec
admiration de l’hôpital général et de l’ordre qui s’y observe.
Je l’interrogeai sur les plus minces détails ; et, de
circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les
administrateurs, dont je le priai de m’apprendre les noms et
les qualités. Les réponses qu’il me fit sur ce dernier article
me firent naître une pensée dont je m’applaudis aussitôt, et
que je ne tardai point à mettre en œuvre. Je lui demandai,
comme une chose essentielle à mon dessein, si ces
messieurs avaient des enfants. Il me dit qu’il ne pouvait pas
133

m’en rendre un compte certain ; mais que pour M. de T, qui était un des principaux, il lui connaissait un fils en âge d’être marié, qui était venu plusieurs fois à l’hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis presque aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en retournant chez lui, du dessein que j’avais conçu. « Je m’imagine, lui dis-je, que M. de T le fils, qui
est riche et de bonne famille, est dans un certain goût de
plaisir comme la plupart des jeunes gens de son âge. Il ne
saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de
refuser ses services pour une affaire d’amour. J’ai formé le
dessein de l’intéresser à la liberté de Manon. S’il est
honnête homme et qu’il ait des sentiments, il nous
accordera son secours par générosité. S’il n’est point
capable d’être conduit par ce motif, il fera du moins
quelque chose pour une fille aimable, ne fût-ce que par
l’espérance d’avoir part à ses faveurs. Je ne veux pas
différer de le voir, ajoutai-je, plus longtemps que jusqu’à
demain. Je me sens si consolé par ce projet, que j’en tire un
bon augure. »
Lescaut convint lui-même qu’il y avait de la
vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer
quelque chose par cette voie. J’en passai la nuit moins
tristement.
Le matin étant venu, je m’habillai le plus proprement
qu’il me fut possible dans l’état d’indigence où j’étais, et je
me fis conduire dans un fiacre à la maison de. M. de T***. Il
fut surpris de recevoir la visite d’un inconnu. J’augurai bien
134

de sa physionomie et de ses civilités. Je m’expliquai
naturellement avec lui ; et, pour échauffer ses sentiments
naturels, je lui parlai de ma passion et du mérite de ma
maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient être
égalées que l’une par l’autre. Il me dit que, quoiqu’il n’eût
jamais vu Manon, il avait entendu parler d’elle, du moins
s’il s’agissait de celle qui avait été la maîtresse du vieux
G* M*. Je ne doutai point qu’il ne fût informé de la part
que j’avais eue à cette aventure ; et, pour le gagner de plus
en plus en me faisant un mérite de ma confiance, je lui
racontai le détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à
moi. « Vous voyez, monsieur, continuai-je, que l’intérêt de
ma vie et celui de mon cœur sont entre vos mains. L’un ne
m’est pas plus cher que l’autre. Je n’ai point de réserve avec
vous, parce que je suis informé de votre générosité, et que
la ressemblance de nos âges me fait espérer qu’il s’en
trouvera quelqu’une dans nos inclinations. »
Il parut fort sensible à cette marque d’ouverture et de
candeur. Sa réponse fut celle d’un homme qui a du monde
et des sentiments ; ce que le monde ne donne pas toujours et
qu’il fait perdre souvent. Il me dit qu’il mettait ma visite au
rang de ses bonnes fortunes, qu’il regarderait mon amitié
comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu’il
s’efforcerait de la mériter par l’ardeur de ses services. Il ne
promit pas de me rendre Manon, parce qu’il n’avait, me dit-
il, qu’un crédit médiocre et mal assuré ; mais il m’offrit de
me procurer le plaisir de la voir, et de faire tout ce qui serait
en sa puissance pour la remettre entre mes bras. Je fus plus
135

satisfait de cette incertitude de son crédit, que je ne l’aurais
été d’une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je
trouvai dans la modération de ses offres une marque de
franchise dont je fus charmé. En un mot, je me promis tout
de ses bons offices. La seule promesse de me faire voir
Manon m’aurait fait tout entreprendre pour lui. Je lui
marquai quelque chose de ces sentiments d’une manière qui
le persuada aussi que je n’étais pas d’un mauvais naturel.
Nous nous embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes
amis, sans autre raison que la bonté de nos cœurs et une
simple disposition qui porte un homme tendre et généreux à
aimer un autre homme qui lui ressemble.
Il poussa les marques de son estime bien plus loin ; car,
ayant combiné mes aventures, et jugeant qu’en sortant de
Saint-Lazare je ne devais pas me trouver à mon aise, il
m’offrit sa bourse et me pressa de l’accepter. Je ne
l’acceptai point, mais je lui dis : « C’est trop, mon cher
monsieur. Si, avec tant de bonté et d’amitié, vous me faites
revoir ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma
vie. Si vous me rendez tout à fait cette créature, je ne croirai
pas être quitte en versant tout mon sang pour vous servir. »
Nous ne nous séparâmes qu’après être convenus du
temps et du lieu où nous devions nous retrouver. Il eut la
complaisance de ne pas me remettre plus loin que l’après-
midi du même jour.
Je l’attendis dans un café, où il vint me rejoindre vers les
quatre heures, et nous prîmes ensemble le chemin de
l’hôpital. Mes genoux étaient tremblants en traversant les
136

cours. « Puissance d’amour ! dis-je, je reverrai donc l’idole
de mon cœur, l’objet de tant de pleurs et d’inquiétudes !
Ciel ! conservez-moi assez de vie pour aller jusqu’à elle, et
disposez après cela de ma fortune et de mes jours ; je n’ai
plus d’autre grâce à vous demander. »
M. de T* parla à quelques concierges de la maison, qui s’empressèrent de lui offrir tout ce qui dépendait d’eux pour sa satisfaction. Il se fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre, et l’on nous y conduisit avec une clef d’une grandeur effroyable qui servit à ouvrir sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu’on avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avait passé le temps dans cette demeure. Il nous dit que c’était une douceur angélique ; qu’il n’avait jamais reçu d’elle un mot de dureté ; qu’elle avait versé continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son arrivée ; mais que depuis quelque temps elle paraissait prendre son malheur avec plus de patience, et qu’elle était occupée à coudre du matin jusqu’au soir, à la réserve de quelques heures qu’elle employait à la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue proprement. Il m’assura que le nécessaire du moins ne lui avait jamais manqué. Nous approchâmes de sa porte. Mon cœur battait violemment. Je dis à M. de T* : « Entrez seul et prévenez-
la sur ma visite, car j’appréhende qu’elle ne soit trop saisie
en me voyant tout d’un coup. » La porte nous fut ouverte.
Je demeurai dans la galerie. J’entendis néanmoins leurs
137

discours. Il lui dit qu’il venait lui apporter un peu de
consolation ; qu’il était de mes amis, et qu’il prenait
beaucoup d’intérêt à notre bonheur. Elle lui demanda avec
le plus vif empressement si elle apprendrait de lui ce que
j’étais devenu. Il lui promit de m’amener à ses pieds, aussi
tendre, aussi fidèle qu’elle pouvait le désirer. « Quand ?
reprit-elle. – Aujourd’hui même, lui dit-il : ce bienheureux
moment ne tardera point ; il va paraître à l’instant, si vous le
souhaitez. » Elle comprit que j’étais à la porte. J’entrai
lorsqu’elle y accourait avec précipitation. Nous nous
embrassâmes avec cette effusion de tendresse qu’une
absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits
amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille
noms d’amour répétés languissamment de part et d’autre,
formèrent pendant un quart d’heure une scène qui
attendrissait M. de T. « Je vous porte envie, me dit-il en nous faisant asseoir ; il n’y a point de sort glorieux auquel je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. – Aussi mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour m’assurer le bonheur d’être aimé d’elle. » Tout le reste d’une conversation si désirée ne pouvait manquer d’être infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de l’état où elle était et de celui d’où je ne faisais que de sortir. M. de T
nous consola par de nouvelles promesses de s’employer
ardemment pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne
pas rendre cette première entrevue trop longue, pour lui
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donner plus de facilité à nous en procurer d’autres. Il eut
beaucoup de peine à nous faire goûter ce conseil. Manon
surtout ne pouvait se résoudre à me laisser partir. Elle me fit
remettre cent fois sur ma chaise. Elle me retenait par les
habits et par les mains. « Hélas ! dans quel lieu me laissez-
vous ! disait-elle. Qui peut m’assurer de vous revoir ? » M.
de T*** lui promit de la venir voir souvent avec moi. « Pour
le lieu, ajouta-t-il agréablement, il ne faut plus l’appeler
hôpital ; c’est Versailles depuis qu’une personne qui mérite
l’empire de tous les cœurs y est renfermée. »
Je fis en sortant quelques libéralités au valet qui la
servait, pour l’engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce
garçon avait l’âme moins basse et moins dure que ses
pareils. Il avait été témoin de notre entrevue. Ce tendre
spectacle l’avait touché. Un louis d’or, dont je lui fis
présent, acheva de me l’attacher. Il me prit à l’écart en
descendant dans les cours : « Monsieur, me dit-il, si vous
me voulez prendre à votre service ou me donner une
honnête récompense pour me dédommager de la perte de
l’emploi que j’occupe ici, je crois qu’il me sera facile de
délivrer mademoiselle Manon. »
J’ouvris l’oreille à cette proposition ; et, quoique je fusse
dépourvu de tout, je lui fis des promesses fort au-dessus de
ses désirs. Je comptais bien qu’il me serait toujours aisé de
récompenser un homme de cette étoffe. « Sois persuadé, lui
dis-je, mon ami, qu’il n’y a rien que je ne fasse pour toi, et
que ta fortune est aussi assurée que la mienne. » Je voulus
savoir quels moyens il avait dessein d’employer. « Nul
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autre, me dit-il, que de lui ouvrir le soir la porte de sa
chambre et de vous la conduire jusqu’à celle de la rue, où il
faudra que vous soyez prêt à la recevoir. » Je lui demandai
s’il n’était point à craindre qu’elle ne fût reconnue en
traversant les galeries et les cours. Il confessa qu’il y avait
quelque danger ; mais il me dit qu’il fallait bien risquer
quelque chose.
Quoique je fusse ravi de le voir si résolu, j’appelai M. de
T* pour lui communiquer ce projet et la seule raison qui pouvait le rendre douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu’elle pouvait absolument s’échapper de cette manière : « Mais si elle est reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c’est peut-être fait d’elle pour toujours. D’ailleurs il vous faudrait donc quitter Paris sur- le-champ ; car vous ne seriez jamais assez caché aux recherches : on les redoublerait autant par rapport à vous qu’à elle. Un homme s’échappe aisément quand il est seul ; mais il est presque impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. » Quelque solide que me parût ce raisonnement, il ne put l’emporter dans mon esprit sur un espoir si proche de mettre Manon en liberté. Je le dis à M. de T*, et je le priai de
pardonner un peu d’imprudence et de témérité à l’amour.
J’ajoutai que mon dessein était en effet de quitter Paris pour
m’arrêter, comme j’avais déjà fait, dans quelque village
voisin. Nous convînmes donc avec le valet de ne pas
remettre son entreprise plus loin qu’au jour suivant ; et,
pour la rendre aussi certaine qu’il était en notre pouvoir,
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nous résolûmes d’apporter des habits d’homme, dans la vue
de faciliter notre sortie. Il n’était pas aisé de les faire entrer ;
mais je ne manquai pas d’invention pour en trouver le
moyen. Je priai seulement M. de T* de mettre le lendemain deux vestes légères l’une sur l’autre, et je me chargeai de tout le reste. Nous retournâmes le matin à l’hôpital. J’avais avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et par-dessus mon justaucorps un surtout qui ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu’un moment dans sa chambre. M. de T* lui laissa une de ses deux vestes. Je lui
donnai mon justaucorps, le surtout me suffisant pour sortir.
Il ne se trouva rien de manque à son ajustement, excepté la
culotte, que j’avais malheureusement oubliée.
L’oubli de cette pièce nécessaire nous eût sans doute
apprêtés à rire, si l’embarras où il nous mettait eût été
moins sérieux. J’étais au désespoir qu’une bagatelle de cette
nature fût capable de nous arrêter. Cependant je pris mon
parti, qui fut de sortir moi-même sans culotte. Je laissai la
mienne à Manon. Mon surtout était long, et je me mis, à
l’aide de quelques épingles, en état de passer décemment à
la porte.
Le reste du jour me parut d’une longueur insupportable.
Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes dans un
carrosse un peu au-dessous de la porte de l’hôpital. Nous
n’y fûmes pas longtemps sans voir Manon paraître avec son
conducteur. Notre portière étant ouverte, ils montèrent tous
deux à l’instant. Je reçus ma chère maîtresse dans mes
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bras : elle tremblait comme une feuille. Le cocher me
demanda où il fallait toucher : « Touche au bout du monde,
lui dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais
être séparé de Manon. »
Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de
m’attirer un fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion à
mon langage, et lorsque je lui dis ensuite le nom de la rue
où nous voulions être conduits, il me répondit qu’il
craignait que je ne l’engageasse dans une mauvaise affaire ;
qu’il voyait bien que ce beau jeune homme qui s’appelait
Manon était une fille que j’enlevais de l’hôpital, et qu’il
n’était pas d’humeur à se perdre pour l’amour de moi.
La délicatesse de ce coquin n’était qu’une envie de me
faire payer la voiture plus cher. Nous étions trop près de
l’hôpital pour ne pas filer doux. « Tais-toi, lui dis-je, il y a
un louis d’or à gagner pour toi. » Il m’aurait aidé, après
cela, à brûler l’hôpital même.
Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut. Comme
il était tard, M. de T*** nous quitta en chemin avec
promesse de nous revoir le lendemain ; le valet demeura
seul avec nous.
Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras, que
nous n’occupions qu’une place dans le carrosse. Elle
pleurait de joie, et je sentais ses larmes qui mouillaient mon
visage.
Lorsqu’il fallut descendre pour entrer chez Lescaut, j’eus
avec le cocher un nouveau démêlé dont les suites furent
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funestes. Je me repentis de lui avoir promis un louis, non-
seulement parce que le présent était excessif, mais par une
autre raison bien plus forte, qui était l’impuissance de le
payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre
pour venir à la porte. Je lui dis à l’oreille dans quel
embarras je me trouvais. Comme il était d’une humeur
brusque et nullement accoutumé à ménager un fiacre, il me
répondit que je me moquais. « Un louis d’or ! ajouta-t-il ;
vingt coups de canne à ce coquin-là ! » J’eus beau lui
représenter doucement qu’il allait nous perdre, il m’arracha
ma canne avec l’air d’en vouloir maltraiter le cocher. Celui-
ci, à qui il était peut-être arrivé de tomber quelquefois sous
la main d’un garde du corps ou d’un mousquetaire, s’enfuit
de peur avec son carrosse, en criant que je l’avais trompé,
mais que j’aurais de ses nouvelles. Je lui répétai inutilement
d’arrêter.
Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne doutai
point qu’il n’avertît le commissaire. « Vous me perdez, dis-
je à Lescaut ; je ne serais pas en sûreté chez vous, il faut
nous éloigner dans le moment. » Je prêtai le bras à Manon
pour marcher, et nous sortîmes promptement de cette
dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie.
Le chevalier des Grieux ayant employé plus d’une heure
à ce récit, je le priai de prendre un peu de relâche et de nous
tenir compagnie à souper. Notre attention lui fit juger que
nous l’avions écouté avec plaisir. Il nous assura que nous
trouverions quelque chose encore de plus intéressant dans la
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suite de son histoire ; et, lorsque nous eûmes fini de souper,
il continua dans ces termes.
fin de la première partie.
SECONDE PARTIE.
C’est quelque chose d’admirable que la manière dont la
Providence enchaîne les événements. À peine avions-nous
marché cinq ou six minutes, qu’un homme dont je ne
découvris point le visage reconnut Lescaut. Il le cherchait
sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux
dessein qu’il exécuta. « C’est Lescaut, dit-il en lui lâchant
un coup de pistolet ; il ira souper ce soir avec les anges. » Il
se déroba aussitôt. Lescaut tomba sans le moindre
mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos
secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d’être
arrêté par le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J’enfilai,
avec elle et le valet, la première petite rue qui croisait. Elle
était si éperdue, que j’avais de la peine à la soutenir. Enfin
j’aperçus un fiacre au bout de la rue. Nous y montâmes.
Mais lorsque le cocher me demanda où il fallait nous
conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n’avais point
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d’asile assuré, ni d’ami de confiance à qui j’osasse avoir
recours. J’étais sans argent, n’ayant guère plus d’une demi-
pistole dans ma bourse. La frayeur et la fatigue avaient
tellement incommodé Manon, qu’elle était à demi pâmée
près de moi. J’avais d’ailleurs l’imagination remplie du
meurtre de Lescaut, et je n’étais pas encore sans
appréhension de la part du guet. Quel parti prendre ? Je me
souvins heureusement de l’auberge de Chaillot, où j’avais
passé quelques jours avec Manon lorsque nous étions allés
dans ce village pour y demeurer. J’espérais non-seulement y
être en sûreté, mais y pouvoir vivre quelque temps sans être
pressé de payer. « Mène-nous à Chaillot, » dis-je au cocher.
Il refusa d’y aller si tard à moins d’une pistole ; autre sujet
d’embarras. Enfin nous convînmes de six francs : c’était
toute la somme qui restait dans ma bourse.
Je consolais Manon en avançant ; mais, au fond, j’avais
le désespoir dans le cœur. Je me serais donné mille fois la
mort, si je n’eusse pas eu dans mes bras le seul bien qui
m’attachait à la vie : cette seule pensée me remettait. « Je la
tiens du moins, disais-je ; elle m’aime, elle est à moi :
Tiberge a beau dire, ce n’est pas là un fantôme de bonheur.
Je verrais périr tout l’univers sans y prendre intérêt :
pourquoi ? parce que je n’ai plus d’affection de reste. »
Ce sentiment était vrai ; cependant, dans le temps que je
faisais si peu de cas des biens du monde, je sentais que
j’aurais eu besoin d’en avoir du moins une petite partie pour
mépriser encore plus souverainement tout le reste. L’amour
est plus fort que l’abondance, plus fort que les trésors et les

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