Chapitre 15Gabriel Spenser, Acteur
Sa mère fut une fille, nommée Flum, qui tenait un petite sallebasse au fond de Rotten-row, dans Picked-hatch. Un capitaine, auxdoigts chargés de bijoux en cuivre, et deux galants, vêtus depourpoints lâches, venaient la voir après souper. Elle logeaittrois demoiselles, dont les noms étaient Poll, Doll et Moll, et quine pouvaient supporter l’odeur du tabac. Aussi montaient-ellesfréquemment se mettre au lit, et des gentilshommes polis lesaccompagnaient, après leur avoir fait boire un verre de vind’Espagne tiède, afin de dissiper la vapeur des pipes. Le petitGabriel se tenait accroupi sous le manteau de la cheminée pour voirrôtir les pommes qu’on jetait dans les pots de bière. Des acteursvenaient là aussi, qui avaient les apparences les plus diverses.Ils n’osaient paraître dans les grandes tavernes où allaient lescompagnies entretenues. Certains parlaient en style defanfaronnade ; d’autres ânonnaient comme des idiots. Ilscaressaient Gabriel qui apprit d’eux des vers brisés de tragédie etdes plaisanteries rustiques de scène. On lui donna un morceau dedrap cramoisi, à frange dédorée, avec un masque de velours et unvieux poignard de bois. Ainsi il paradait tout seul devant l’âtre,brandissant un tison en manière de torche, et sa mère Flumbalançait son triple menton par l’admiration qu’elle avait de sonenfant précoce.
Les acteurs l’emmenèrent au Rideau Vert, dans Shoreditch, où iltrembla devant les accès de rage du petit comédien qui écumait enhurlant le rôle de Jeronymo. On y voyait aussi le vieux roi Leir,avec sa barbe blanche déchirée, qui s’agenouillait pour demanderpardon à sa fille Cordellia ; un clown imitait les folies deTarleton, et un autre enveloppé d’un drap de lit terrifiait leprince Amlet. Sir John Oldcastel faisait rire tout le monde par songros ventre, surtout quand il prenait à la taille l’hôtesse qui luipermettait de chiffonner la pique de son bonnet et de glisser sesgros doigts dans le sac de bougran qu’elle attachait à sa ceinture.Le Fou chantait des chansons que l’idiot ne comprenait jamais, etun clown en bonnet de coton passait à tout moment la tête par lerideau fendu, au fond de l’estrade, pour faire des grimaces. Il yavait encore un jongleur avec des singes et un homme habillé enfemme qui, à l’idée de Gabriel, ressemblait à sa mère Flun. À lafin des pièces, les bedeaux à verge venaient lui mettre une robe degros bleu et criaient qu’ils allaient le porter à Bridewell.
Quand Gabriel eut quinze ans, les acteurs du Rideau Vertremarquèrent qu’il était beau et délicat et qu’il pourrait jouerles rôles de femmes et de jeunes filles. Flum lui peignait sescheveux noirs qui étaient rejetés en arrière ; il avait lapeau très fine, les yeux grands, les sourcils hauts, et Flum luiavait percé les oreilles pour y pendre deux fausses perles doubles.Il entra donc dans la compagnie du duc de Nothingham, et on lui fitdes robes de taffetas et de damas, avec des paillettes, de drapd’argent et de drap d’or, des corsages lacés et des perruques dechanvre à longues boucles. On lui apprit à se peindre dans la salleà répétitions. D’abord il rougit en montant sur l’estrade ;puis il minauda pour répondre aux galanteries. Poll, Doll et Moll,que Flum amena, tout affairée, déclarèrent avec de grands rires quec’était tout justement une femme et voulurent le délacer après lapièce. Elles le ramenèrent dans Picked-hatch, et sa mère lui fitmettre une de ses robes pour le montrer au capitaine, qui lui fitmille protestations en moquerie et feignit de lui passer au doigtun vilain anneau surdoré où était enchâssée une escarboucle deverre.
Les meilleurs camarades de Gabriel Spenser étaient William Bird,Edward Juby et les deux Jeffes. Ceux-ci entreprirent, un été,d’aller jouer dans les bourgs de la campagne avec des acteurserrants. Ils voyagèrent dans une voiture couverte d’une bâche, oùils couchaient la nuit. Sur la route de Hammersmith, un soir, ilsvirent sortir du fossé un homme qui leur présenta le canon d’unpistolet.
– Votre argent ! dit-il. Je suis Gamaliel Ratsey, par la grâcede Dieu voleur de grand chemin, et je n’aime pas à attendre.
À quoi les deux Jeffes répondirent, en gémissant :
– Nous n’avons point d’argent, Votre Grâce, sinon ces paillettes decuivre et ces pièces de camelot teint, et nous sommes de pauvresacteurs errants. comme Votre Seigneurie elle-même.
– Acteurs ? s’écria Gamaliel Ratsey. Voilà qui est admirable.Je ne suis pas un rafleur, ni un coquin, et je suis ami desspectacles. Si je n’avais un certain respect pour le vieux Derrickqui saurait bien me traîner sur l’échelle et me faire dodeliner dela tête, je ne quitterais pas le bord de la rivière, et lesjoyeuses tavernes à drapeaux, où vous autres, mes gentilshommes,vous avez coutume d’exposer tant d’esprit. Soyez donc lesbienvenus. La soirée est belle. Dressez votre estrade et jouez-moivotre meilleur spectacle. Gamaliel Ratsey vous écoutera. Ce n’estpas ordinaire. Vous pourrez le raconter.
– Cela va nous coûter des feux, dirent timidement les deuxJeffes.
– Feux ? dit noblement Gamaliel – que me parlez-vous defeux ? Je suis ici le roi Gamaliel, comme Élizabeth est reinedans la Cité. Et je vous traiterai en roi. Voilà quaranteshillings.
Les acteurs descendirent, tremblants.
– Plaise à Votre Majesté, dit Bird, que faudra-t-iljouer ?
Gamaliel réfléchit, et regarda Gabriel.
– Ma foi, dit-il, une belle pièce pour cette demoiselle, et bienmélancolique. Elle doit être charmante en Ophelia. Il y a desfleurs de digitale ici auprès – de vrais doigts de mort. Amlet,voilà ce que je veux. J’aime assez les humeurs de cettecomposition. Si je n’étais Gamaliel, je jouerais volontiers Amlet.Allez, et ne vous trompez pas dans les coups d’escrime, mesexcellents Troyens, mes vaillants Corinthiens !
On alluma les lanternes. Gamaliel considéra le drame avecattention. Après la fin, il dit à Gabriel Spenser :
– Belle Ophelia, je vous dispense du compliment. Vous pouvezpartir, acteurs du roi Gamaliel. Sa Majesté est satisfaite.
Puis il disparut dans l’ombre.
Comme la voiture se mettait en marche, à l’aube, on le vit denouveau qui barrait le chemin, pistolet au poing.
– Gamaliel Ratsey, voleur de grard’route, dit-il, vient reprendreles quarante shillings du roi Gamaliel. Allons, vite. Merci pour lespectacle. Décidément, les humeurs d’Amlet me plaisent infiniment.Belle Ophelia, toute ma courtoisie.
Les deux Jeffes, qui gardaient l’argent, le rendirent par force.Gamaliel salua et partit au galop.
Sur cette aventure, la troupe rentra dans Londres. On raconta qu’unvoleur avait failli enlever Ophelia en robe et en perruque. Unefille nommée Pat King, et qui venait souvent au Rideau Vert,affirma qu’elle n’en était point surprise. Elle avait la figuregrasse et la taille ronde. Flum l’invita, pour lui faire connaîtreGabriel. Elle le trouva mignon et l’embrassa tendrement. Puis ellerevint souvent. Pat était l’amie d’un ouvrier briquetier que sonmétier ennuyait et qui avait l’ambition de jouer au Rideau Vert. Ilse nommait Ben Jonson, et il était fort orgueilleux de sonéducation, étant clerc, et ayant quelques connaissances en latin.C’était un homme grand et carré, couturé de scrofule, et dont l’œildroit était plus haut que le gauche. Il avait la voix forte etgrondeuse. Ce colosse avait été soldat aux Pays-Bas. Il suivit PatKing, saisit Gabriel à la peau du cou, et le traîna aux champs deHoxton, où le pauvre Gabriel dut lui faire face, une épée à lamain. Flum lui avait secrètement glissé une lame plus longue de dixpouces. Elle passa dans le bras de Ben Jonson. Gabriel eut lepoumon traversé. il mourut sur l’herbe. Flum courut chercher lesconstables. On porta Ben Jonson tout jurant à Newgate. Flumespérait qu’il serait pendu. Mais il récita ses psaumes en latin,fit voir qu’il était clerc, et on le marqua seulement à la mainavec un fer rouge.
