Vies imaginaires

Chapitre 7Pétrone, Romancier

Il naquit en des jours où des baladins vêtus de robes vertesfaisaient passer de jeunes porcs dressés à travers des cercles defeu, où des portiers barbus, à tunique cerise, écossaient des poisdans un plat d’argent, devant les mosaïques galantes à l’entrée desvillas, où les affranchis, pleins de sesterces, briguaient dans lesvilles de province les fonctions municipales, où des récitateurschantaient au dessert des poèmes épiques, où le langage était toutfarci de mots d’ergastule et de redondances enflées venuesd’Asie.
Son enfance passa entre de telles élégances. Il ne remettait pointdeux fois une laine de Tyr. On faisait balayer l’argenterie tombéedans l’atrium avec les ordures. Les repas étaient composés dechoses délicates et inattendues, et les cuisiniers variaient sanscesse l’architecture des victuailles. Il ne fallait points’étonner, en ouvrant un œuf, d’y trouver un bec-figue, ni craindrede trancher une statuette imitée de Praxitèle et sculptée dans dufoie gras. Le gypse qui scellait les amphores était diligemmentdoré. Des petites boîtes d’ivoire indien renfermaient des parfumsardents destinés aux convives. Les aiguières étaient percées dediverses façons et remplies d’eaux colorées qui surprenaientjaillissant. Toutes les verreries figuraient des monstruositésirisées. En saisissant certaines urnes, les anses se rompaient sousles doigts et les flancs s’épanouissaient pour laisser tomber desfleurs artificiellement peintes. Des oiseaux d’Afrique aux jouesécarlates caquetaient dans des cages d’or. Derrière des grillagesincrustés, aux riches parois des murailles, hurlaient beaucoup desinges d’Égypte, qui avaient des faces de chien. Dans desréceptacles précieux rampaient des bêtes minces qui avaient desouples écailles rutilantes et des yeux rayonnés d’azur.
Ainsi Pétrone vécut mollement, pensant que l’air même qu’ilaspirait fût parfumé pour son usage. Quand il fut parvenu àl’adolescence, après avoir enfermé sa première barbe dans uncoffret orné, il commença à regarder autour de lui. Un esclave dunom de Syrus, qui avait servi dans l’arène, lui montra les chosesinconnues. Pétrone était Petit, noir, et louchait d’un œil. Iln’était point de race noble. il avait des mains d’artisan et unesprit cultivé. De là vint qu’il prit plaisir à façonner lesparoles et à les inscrire. Elles ne ressemblèrent à rien de ce queles poètes anciens avaient imaginé. Car elles s’efforçaientd’imiter tout ce qui entourait Pétrone. Et ce ne fut que plus tardqu’il eut la fâcheuse ambition de composer des vers.
Il connut donc des gladiateurs barbares et des hâbleurs decarrefour, des hommes aux regards obliques qui semblent épier leslégumes et décrochent les pièces de viande, des enfants frisés quepromenaient des sénateurs, de vieux babillards qui discouraient desaffaires de la cité au coin des rues, des valets lascifs et desfilles parvenues, des marchandes de fruits et des patronsd’auberges, des poètes minables et des servantes friponnes, desprêtresses interlopes et des soldats errants. Il tenait sur eux sonœil louche et saisissait exactement leurs manières et leursintrigues. Syrus le conduisit dans les bains d’esclaves, lescellules de prostituées et les réduits souterrains où les figurantsde cirque s’exerçaient avec leurs épées de bois. Aux portes de laville, entre les tombes, il lui raconta les histoires des hommesqui changent de peau, que les noirs, les Syriens, les taverniers etles soldats gardiens des croix de supplice se repassaient de boucheen bouche.
Vers la trentième année, Pétrone, avide de cette liberté diverse,commença d’écrire l’histoire d’esclaves errants et débauchés. Ilreconnut leurs mœurs parmi les transformations du luxe ; ilreconnut leurs idées et leur langage parmi les conversations poliesdes festins. Seul, devant son parchemin, appuyé sur une tableodorante en bois de cèdre, il dessina à la pointe de son calame lesaventures d’une populace ignorée. À la lumière de ses hautesfenêtres, sous les peintures des lambris, il s’imagina les torchesfumeuses des hôtelleries, et de ridicules combats nocturnes, desmoulinets de candélabres de bois, des serrures forcées à coups dehache par des esclaves de justice, des sangles grasses parcouruesde punaises, et des objurgations de procurateurs d’îlot au milieud’attroupements de pauvres gens vêtus de rideaux déchirés et detorchons sales.
On dit que lorsqu’il eut achevé les seize livres de son invention,il fit venir Syrus, pour les lui lire, et que l’esclave riait etcriait à haute voix en frappant dans ses mains. Dans ce moment, ilsformèrent le projet de mettre à exécution les aventures composéespar Pétrone. Tacite rapporte faussement qu’il fut arbitre desélégances à la cour de Néron, et que Tigellin, jaloux, lui fitenvoyer l’ordre de mort. Pétrone ne s’évanouit pas délicatementdans une baignoire de marbre, en murmurant de petits vers lascifs.Il s’enfuit avec Syrus et termina sa vie en parcourant lesroutes.
L’apparence qu’il avait lui rendit son déguisement facile. Syrus etPétrone portèrent tour à tour le petit sac de cuir qui contenaitleurs hardes et leurs deniers. Ils couchèrent en plein air, prèsdes tertres de croix. Ils virent luire tristement dans la nuit lespetites lampes des monuments funèbres. Ils mangèrent du pain aigreet des olives amollies. On ne sait pas s’ils volèrent. Ils furentmagiciens ambulants, charlatans de campagne, et compagnons desoldats vagabonds. Pétrone désapprit entièrement l’art d’écrire,sitôt qu’il vécut de la vie qu’il avait imaginée. Ils eurent dejeunes amis traîtres, qu’ils aimèrent, et qui les quittèrent auxportes des municipes en leur prenant jusqu’à leur dernier as. Ilsfirent toutes les débauches avec des gladiateurs évadés. Ils furentbarbiers et garçons d’étuves. Pendant plusieurs mois, ils vécurentde pains funéraires qu’ils dérobaient dans les sépulcres. Pétroneterrifiait les voyageurs par son œil terne et sa noirceur quiparaissait malicieuse. Il disparut un soir. Syrus pensa leretrouver dans une cellule crasseuse où ils avaient connu une filleà chevelure entremêlée. Mais un grassateur ivre lui avait enfoncéune large lame dans le cou, tandis qu’ils gisaient ensemble, enrase campagne, sur les dalles d’un caveau abandonné.

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