L’ art de la Guerre (Les Treize Articles)

Article VI – Du plein et du vide

Sun Tzu dit : Une des choses les plusessentielles que vous ayez à faire avant le combat, c’est de bienchoisir le lieu de votre campement. Pour cela il faut user dediligence, il ne faut pas se laisser prévenir par l’ennemi, il fautêtre campé avant qu’il ait eu le temps de vous reconnaître, avantmême qu’il ait pu être instruit de votre marche. La moindrenégligence en ce genre peut être pour vous de la dernièreconséquence. En général, il n’y a que du désavantage à camper aprèsles autres.

Celui qui est capable de faire venir l’ennemide sa propre initiative le fait en lui offrant quelqueavantage ; et celui qui est désireux de l’en empêcher le faiten le blessant.

Celui qui est chargé de la conduite d’unearmée, ne doit point se fier à d’autres pour un choix de cetteimportance ; il doit faire quelque chose de plus encore. S’ilest véritablement habile, il pourra disposer à son gré du campementmême et de toutes les marches de son ennemi. Un grand généraln’attend pas qu’on le fasse aller, il sait faire venir. Si vousfaites en sorte que l’ennemi cherche à se rendre de son plein grédans les lieux où vous souhaitez précisément qu’il aille, faites ensorte aussi de lui aplanir toutes les difficultés et de lever tousles obstacles qu’il pourrait rencontrer ; de crainte qu’alarmépar les impossibilités qu’il suppute, où les inconvénients tropmanifestes qu’il découvre, il renonce à son dessein. Vous en serezpour votre travail et pour vos peines, peut-être même pour quelquechose de plus.

La grande science est de lui faire vouloirtout ce que vous voulez qu’il fasse, et de lui fournir, sans qu’ils’en aperçoive, tous les moyens de vous seconder.

Après que vous aurez ainsi disposé du lieu devotre campement et de celui de l’ennemi lui-même, attendeztranquillement que votre adversaire fasse les premièresdémarches ; mais en attendant, tâchez de l’affamer au milieude l’abondance, de lui procurer du tracas dans le sein du repos, etde lui susciter mille terreurs dans le temps même de sa plus grandesécurité.

Si, après avoir longtemps attendu, vous nevoyez pas que l’ennemi se dispose à sortir de son camp, sortezvous-même du vôtre ; par votre mouvement provoquez le sien,donnez-lui de fréquentes alarmes, faites-lui naître l’occasion defaire quelque imprudence dont vous puissiez tirer du profit.

S’il s’agit de garder, gardez avecforce : ne vous endormez point. S’il s’agit d’aller, allezpromptement, allez sûrement par des chemins qui ne soient connusque de vous.

Rendez-vous dans des lieux où l’ennemi nepuisse pas soupçonner que vous ayez dessein d’aller. Sortez tout àcoup d’où il ne vous attend pas, et tombez sur lui lorsqu’il ypensera le moins.

Pour être certain de prendre ce que vousattaquez, il faut donner l’assaut là où il ne se protège pas ;pour être certain de garder ce que vous défendez, il faut défendreun endroit que l’ennemi n’attaque pas.

Si après avoir marché assez longtemps, si parvos marches et contre-marches vous avez parcouru l’espace de millelieues sans que vous ayez reçu encore aucun dommage, sans même quevous ayez été arrêté, concluez : ou que l’ennemi ignore vosdesseins, ou qu’il a peur de vous, ou qu’il ne fait pas garder lespostes qui peuvent être de conséquence pour lui. Évitez de tomberdans un pareil défaut.

Le grand art d’un général est de faire ensorte que l’ennemi ignore toujours le lieu où il aura à combattre,et de lui dérober avec soin la connaissance des postes qu’il faitgarder. S’il en vient à bout, et qu’il puisse cacher de mêmejusqu’aux moindres de ses démarches, ce n’est pas seulement unhabile général, c’est un homme extraordinaire, c’est un prodige.Sans être vu, il voit ; il entend, sans être entendu ; ilagit sans bruit et dispose comme il lui plaît du sort de sesennemis.

De plus, si, les armées étant déployées, vousn’apercevez pas qu’il y ait un certain vide qui puisse vousfavoriser, ne tentez pas d’enfoncer les bataillons ennemis. Si,lorsqu’ils prennent la fuite, ou qu’ils retournent sur leurs pas,ils usent d’une extrême diligence et marchent en bon ordre, netentez pas de les poursuivre ; ou, si vous les poursuivez, quece ne soit jamais ni trop loin, ni dans les pays inconnus. Si,lorsque vous avez dessein de livrer la bataille, les ennemisrestent dans leurs retranchements, n’allez pas les y attaquer,surtout s’ils sont bien retranchés, s’ils ont de larges fossés etdes murailles élevées qui les couvrent. Si, au contraire, croyantqu’il n’est pas à propos de livrer le combat, vous voulez l’éviter,tenez-vous dans vos retranchements, et disposez-vous à soutenirl’attaque et à faire quelques sorties utiles.

Laissez fatiguer les ennemis, attendez qu’ilssoient ou en désordre ou dans une très grande sécurité ; vouspourrez sortir alors et fondre sur eux avec avantage. Ayezconstamment une extrême attention à ne jamais séparer lesdifférents corps de vos armées. Faites qu’ils puissent toujours sesoutenir aisément les uns les autres ; au contraire, faitesfaire à l’ennemi le plus de diversion qu’il se pourra. S’il separtage en dix corps, attaquez chacun d’eux séparément avec votrearmée toute entière ; c’est le véritable moyen de combattretoujours avec avantage. De cette sorte, quelque petite que soitvotre armée, le grand nombre sera toujours de votre côté.

Que l’ennemi ne sache jamais comment vous avezl’intention de le combattre, ni la manière dont vous vous disposezà l’attaquer, ou à vous défendre. Car, s’il se prépare au front,ses arrières seront faibles ; s’il se prépare à l’arrière, sonfront sera fragile ; s’il se prépare à sa gauche, sa droitesera vulnérable ; s’il se prépare à sa droite, sa gauche seraaffaiblie ; et s’il se prépare en tous lieux, il sera partouten défaut. S’il l’ignore absolument, il fera de grands préparatifs,il tâchera de se rendre fort de tous les côtés, il divisera sesforces, et c’est justement ce qui fera sa perte.

Pour vous, n’en faites pas de même : quevos principales forces soient toutes du même côté ; si vousvoulez attaquer de front, faites choix d’un secteur, et mettez à latête de vos troupes tout ce que vous avez de meilleur. On résisterarement à un premier effort, comme, au contraire, on se relèvedifficilement quand on d’abord du dessous. L’exemple des bravessuffit pour encourager les plus lâches. Ceux-ci suivent sans peinele chemin qu’on leur montre, mais ils ne sauraient eux-mêmes lefrayer. Si vous voulez faire donner l’aile gauche, tournez tous vospréparatifs de ce côté-là, et mettez à l’aile droite ce que vousavez de plus faible ; mais si vous voulez vaincre par l’ailedroite, que ce soit à l’aile droite aussi que soient vos meilleurestroupes et toute votre attention.

Celui qui dispose de peu d’hommes doit sepréparer contre l’ennemi, celui qui en a beaucoup doit faire ensorte que l’ennemi se prépare contre lui.

Ce n’est pas tout. Comme il est essentiel quevous connaissiez à fond le lieu où vous devez combattre, il n’estpas moins important que vous soyez instruit du jour, de l’heure, dumoment même du combat ; c’est une affaire de calcul surlaquelle il ne faut pas vous négliger. Si l’ennemi est loin devous, sachez, jour par jour, le chemin qu’il fait, suivez-le pas àpas, quoique en apparence vous restiez immobile dans votrecamp ; voyez tout ce qu’il fait, quoique vos yeux ne puissentpas aller jusqu’à lui ; écoutez tous les discours, quoiquevous soyez hors de portée de l’entendre ; soyez témoin detoute sa conduite, entrez même dans le fond de son cœur pour y lireses craintes ou ses espérances.

Pleinement instruit de tous ses desseins, detoutes ses marches, de toutes ses actions, vous le ferez venirchaque jour précisément où vous voulez qu’il arrive. En ce cas,vous l’obligerez à camper de manière que le front de son armée nepuisse pas recevoir du secours de ceux qui sont à la queue, quel’aile droite ne puisse pas aider l’aile gauche, et vous lecombattrez ainsi dans le lieu et au temps qui vous conviendront leplus.

Avant le jour déterminé pour le combat, nesoyez ni trop loin ni trop près de l’ennemi. L’espace de quelqueslieues seulement est le terme qui doit vous en approcher le plus,et dix lieues entières sont le plus grand espace que vous deviezlaisser entre votre armée et la sienne.

Ne cherchez pas à avoir une armée tropnombreuse, la trop grande quantité de monde est souvent plusnuisible qu’elle n’est utile. Une petite armée bien disciplinée estinvincible sous un bon général. À quoi servaient au roi d’Yue lesbelles et nombreuses cohortes qu’il avait sur pied, lorsqu’il étaiten guerre contre le roi de Ou ? Celui-ci, avec peu de troupes,avec une poignée de monde, le vainquit, le dompta, et ne luilaissa, de tous ses États, qu’un souvenir amer, et la honteéternelle de les avoir si mal gouvernés.

Je dis que la victoire peut être créée ;même si l’ennemi est en nombre, je peux l’empêcher d’engager lecombat ; car, s’il ignore ma situation militaire, je peuxfaire en sorte qu’il se préoccupe de sa propre préparation :ainsi je lui ôte le loisir d’établir les plans pour me battre.

I. Détermine les plans de l’ennemi et tusauras quelle stratégie sera couronnée de succès et celle qui ne lesera pas.

II. Perturbe-le et fais-lui dévoiler son ordrede bataille.

III. Détermine ses dispositions et fais-luidécouvrir son champ de bataille.

IV. Mets-le à l’épreuve et apprends où saforce est abondante et où elle est déficiente.

V. La suprême tactique consiste à disposer sestroupes sans forme apparente ; alors les espions les pluspénétrants ne peuvent fureter et les sages ne peuvent établir desplans contre vous.

VI. C’est selon les formes que j’établis desplans pour la victoire, mais la multitude ne le comprend guère.Bien que tous puissent voir les aspects extérieurs, personne nepeut comprendre la voie selon laquelle j’ai créé la victoire.

VII. Et quand j’ai remporté une bataille, jene répète pas ma tactique, mais je réponds aux circonstances selonune variété infinie de voies.

Cependant si vous n’aviez qu’une petite armée,n’allez pas mal à propos vouloir vous mesurer avec une arméenombreuse ; vous avez bien des précautions à prendre avant qued’en venir là. Quand on a les connaissances dont j’ai parlé plushaut, on sait s’il faut attaquer, ou se tenir simplement sur ladéfensive ; on sait quand il faut rester tranquille, et quandil est temps de se mettre en mouvement ; et si l’on est forcéde combattre, on sait si l’on sera vainqueur ou vaincu. À voirsimplement la contenance des ennemis, on peut conclure sa victoireou sa défaite, sa perte ou son salut. Encore une fois, si vousvoulez attaquer le premier, ne le faites pas avant d’avoir examinési vous avez tout ce qu’il faut pour réussir.

Au moment de déclencher votre action, lisezdans les premiers regards de vos soldats ; soyez attentif àleurs premiers mouvements ; et par leur ardeur ou leurnonchalance, par leur crainte ou leur intrépidité, concluez ausuccès ou à la défaite. Ce n’est point un présage trompeur quecelui de la première contenance d’une armée prête à livrer lecombat. Il en est telle qui ayant remporté la plus signaléevictoire aurait été entièrement défaite si la bataille s’étaitlivrée un jour plus tôt, ou quelques heures plus tard.

Il en doit être des troupes à peu près commed’une eau courante. De même que l’eau qui coule évite les hauteurset se hâte vers le pays plat, de même une armée évite la force etfrappe la faiblesse.

Si la source est élevée, la rivière ou leruisseau coulent rapidement. Si la source est presque de niveau, ons’aperçoit à peine de quelque mouvement. S’il se trouve quelquevide, l’eau le remplit d’elle-même dès qu’elle trouve la moindreissue qui la favorise. S’il y a des endroits trop pleins, l’eaucherche naturellement à se décharger ailleurs.

Pour vous, si, en parcourant les rangs devotre armée, vous voyez qu’il y a du vide, il faut leremplir ; si vous trouvez du surabondant, il faut lediminuer ; si vous apercevez du trop haut, il fautl’abaisser ; s’il y du trop bas, il faut le relever.

L’eau, dans son cours, suit la situation duterrain dans lequel elle coule ; de même, votre armée doits’adapter au terrain sur lequel elle se meut. L’eau qui n’a pointde pente ne saurait couler ; des troupes qui ne sont pas bienconduites ne sauraient vaincre.

Le général habile tirera parti descirconstances même les plus dangereuses et les plus critiques. Ilsaura faire prendre la forme qu’il voudra, non seulement à l’arméequ’il commande mais encore à celle des ennemis.

Les troupes, quelles qu’elles puissent être,n’ont pas des qualités constantes qui les rendentinvincibles ; les plus mauvais soldats peuvent changer en bienet devenir d’excellents guerriers.

Conduisez-vous conformément à ceprincipe ; ne laissez échapper aucune occasion, lorsque vousla trouverez favorable. Les cinq éléments ne sont pas partout nitoujours également purs ; les quatre saisons ne se succèdentpas de la même manière chaque année ; le lever et le coucherdu soleil ne sont pas constamment au même point de l’horizon. Parmiles jours, certains sont longs, d’autres courts. La lune croît etdécroît et n’est pas toujours également brillante. Une armée bienconduite et bien disciplinée imite à propos toutes cesvariétés.

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