LA COMTESSE DE CAGLIOSTRO (aventure d’Arsène Lupin)

Puis, se tournant vers Josine :

– Alors tu cherchais aussi ?

– Oui, mais sans données précises…

– Et une autre femme cherchait comme toi ? dit-il en la regardant au fond des yeux, celle qui a tué les deux amis de Beaumagnan ?

– Oui, dit-elle, la marquise de Belmonte qui est, je le suppose, une descendante de Cagliostro.

– Et tu n’as rien découvert ?

– Rien, jusqu’au jour où j’ai rencontré Beaumagnan.

– Lequel voulait venger le meurtre de ses amis ?

– Oui, dit-elle.

– Et Beaumagnan, peu à peu, t’a confié ce qu’il savait ?

– Oui.

– De lui-même ?

– De lui-même…

– C’est-à-dire que tu as deviné qu’il poursuivait le même but que toi, et tu as profité de l’amour que tu lui inspirais pour l’amener aux confidences.

– Oui, dit-elle franchement.

– C’était jouer gros jeu.

– C’était jouer ma vie. En décidant de me tuer, il a voulu certes s’affranchir de l’amour dont il souffrait, puisque je n’y répondais pas, mais aussi et surtout il a eu peur des révélations qu’il m’avait faites. Je suis devenue soudain pour lui, l’ennemie qui pouvait atteindre le but avant lui.

« Le jour où il s’est aperçu de la faute commise, j’étais condamnée.

– Cependant ses découvertes se réduisaient à quelques données historiques, assez vagues somme toute ?

– À cela seulement.

– Et la branche du chandelier que j’ai sortie du pilastre fut le premier élément de vérité positive.

– Le premier.

– Du moins je le suppose. Car, depuis votre rupture, rien ne prouve qu’il n’ait avancé, lui, de quelques pas.

– De quelques pas ?

– Oui, d’un pas tout au moins. Hier soir Beaumagnan est venu au théâtre. Pourquoi ? Sinon pour cette raison que Brigitte Rousselin portait sur son front un bandeau composé de sept pierres. Il a voulu se rendre compte de ce que cela signifiait, et sans doute est-ce lui, ce matin, qui a fait surveiller la maison de Brigitte.

– En admettant qu’il en soit ainsi, nous ne pouvons rien savoir.

– Nous pouvons le savoir, Josine.

– Comment ? Par qui ?

– Par Brigitte Rousselin.

Elle tressaillit.

– Brigitte Rousselin…

– Certes, dit-il tranquillement, il suffit de l’interroger.

– Interroger cette femme ?

– Je parle d’elle et non d’une autre.

– Mais alors… mais alors… elle vit donc ?

– Parbleu ! dit-il.

Il se leva de nouveau et pivota deux ou trois fois sur ses talons, petit tournoiement qu’il fit suivre d’une esquisse de danse qui tenait du cancan et de la gigue.

– Je t’en supplie, comtesse de Cagliostro, ne me lance pas des regards furieux. Si je n’avais pas provoqué en toi une secousse nerveuse assez forte pour démolir ta résistance, tu ne soufflais pas mot de l’aventure, et où en serions-nous ? Un jour ou l’autre Beaumagnan étouffait le milliard, et Joséphine se mordait les pouces. Allons, un joli sourire au lieu de cet œil chargé de haine.

Elle chuchota :

– Tu as eu l’audace ! … tu as osé !… Et toutes ces menaces, tout ce chantage pour me contraindre à parler, c’était de la comédie ? Ah ! Raoul, je ne te pardonnerai jamais.

– Mais si, mais si, dit-il d’un ton badin, tu pardonneras. Simple petite blessure d’amour-propre, qui n’a rien à voir avec notre amour, ma chérie ! Entre gens qui s’aiment comme nous, cela n’existe pas. Un jour c’est l’un qui égratigne, le lendemain c’est l’autre… jusqu’à l’instant où l’accord est parfait sur tous les points.

– À moins qu’on ne rompe auparavant, fit-elle entre ses dents.

– Rompre ? parce que je t’ai soulagée de quelques confidences ? Rompre ?…

Mais Joséphine gardait un air si déconcerté que, soudain, Raoul, pris d’un fou rire, dut interrompre ses explications. Il sautait d’un pied sur l’autre, et tout en gambadant, gémissait :

– Dieu ! que c’est drôle ! Madame est fâchée ! … Alors, quoi ? plus moyen de se jouer des petits tours ?… Pour un rien, la moutarde vous monte au nez ! … Ah ! ma bonne Joséphine, ce que tu m’auras fait rire !

Elle ne l’écoutait plus. Sans s’occuper de lui, elle enleva la serviette qui encapuchonnait Léonard et coupa les liens.

Léonard bondit vers Raoul, avec une allure de bête déchaînée.

– N’y touche pas ! ordonna-t-elle.

Il s’arrêta net, les poings tendus contre le visage de Raoul, qui murmura les larmes aux yeux :

– Allons bon, voilà le sbire… un diable qui sort de sa boîte…

Hors de lui, l’homme frémissait :

– On se retrouvera, mon petit monsieur … On se retrouvera … mon petit monsieur… fût-ce dans cent ans…

– Tu comptes donc par siècles aussi, toi ! … ricana Raoul, comme ta patronne…

– Va-t’en, exigea la Cagliostro en poussant Léonard jusqu’à la porte… Va-t’en… Tu emmèneras la voiture…

Ils échangèrent quelques mots rapides en une langue que Raoul ne comprenait pas. Puis, quand elle fut seule avec le jeune homme, elle se rapprocha et lui dit d’une voix âpre :

– Et maintenant ?

– Maintenant ?

– Oui, tes intentions ?

– Mais tout à fait pures, Joséphine, des intentions angéliques.

– Assez de blagues. Que veux-tu faire ? Comment comptes-tu agir ?

Devenu sérieux, il répondit :

– J’agirai différemment de toi, Josine, qui t’es toujours défiée. Je serai ce que tu n’as pas été, un ami loyal qui rougirait de te porter préjudice.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que je vais poser à Brigitte Rousselin les quelques questions indispensables, et les poser de manière que tu entendes. Cela te convient ?

– Oui, dit-elle, toujours irritée.

– En ce cas, reste ici. Ce ne sera pas long. Le temps presse.

– Le temps presse ?

– Oui, tu vas comprendre, Josine. Ne bouge pas.

Aussitôt Raoul ouvrit les deux portes de communication et les laissa entrebâillées afin que le moindre mot pût être perçu par elle, et se dirigea vers le lit où Brigitte Rousselin reposait sous la garde de Valentine.

La jeune actrice lui sourit. Malgré tout son effroi, et bien qu’elle ne saisît rien de ce qui se passait, elle avait, en voyant son sauveur, une impression de sécurité et de confiance qui la détendait.

– Je ne vous fatiguerai pas, dit-il… Une minute ou deux seulement. Vous êtes en état de répondre ?

– Oh ! certes.

– Eh bien ! voilà. Vous avez été victime d’une sorte de fou que la police surveillait et que l’on va interner. Donc, plus le moindre péril. Mais je voudrais éclaircir un point.

– Interrogez.

– Qu’est-ce que c’est que ce bandeau de pierreries ? De qui le tenez-vous ?

Il sentit qu’elle hésitait. Cependant, elle avoua :

– Ce sont des pierres… que j’ai trouvées dans un vieux coffret.

– Un vieux coffret de bois ?

– Oui, tout fendu et qui n’était pas même fermé. Il était caché sous de la paille, dans le grenier de la petite maison que ma mère habite en province.

– Où ?

– À Lillebonne, entre Rouen et Le Havre.

– Je sais. Et ce coffret provenait ?…

– Je l’ignore. Je ne l’ai pas demandé à maman.

– Vous avez trouvé les pierres comme elles sont maintenant ?

– Non, elles étaient montées en bagues sur de gros anneaux d’argent.

– Et ces anneaux ?

– Je les avais encore hier dans ma boîte de maquillage au théâtre.

– Vous ne les avez donc plus ?

– Non, je les ai cédés à un monsieur qui est venu me féliciter dans ma loge et qui les a vus par hasard.

– Il était seul ?

– Avec deux messieurs. C’est un collectionneur. Je lui ai promis de lui rapporter les sept pierres aujourd’hui à trois heures afin qu’il reconstitue les bagues. Il doit me les racheter un bon prix.

– Ces anneaux portent des inscriptions à l’intérieur ?

– Oui… des mots en caractères anciens, auxquels je n’ai pas fait attention.

Raoul réfléchit et conclut d’une voix un peu grave :

– Je vous conseille de garder le secret le plus absolu sur tous ces événements. Sinon, l’affaire pourrait avoir des conséquences fâcheuses, non pas pour vous, mais pour votre mère. Il est assez étonnant qu’elle dissimule chez elle des bagues, sans valeur évidemment, mais d’un grand intérêt historique.

Brigitte Rousselin s’effara :

– Je suis toute prête à les rendre.

– Inutile. Conservez les pierres. Moi, je vais exiger en votre nom la restitution des anneaux. Où demeure ce monsieur ?

– Rue de Vaugirard.

– Son nom ?

– Beaumagnan.

– Bien. Un dernier conseil, mademoiselle. Quittez cette maison. Elle est trop isolée. Et pendant quelque temps (mettons un mois) allez vivre à l’hôtel avec votre femme de chambre. Vous n’y recevrez personne. C’est convenu ?

– Oui, monsieur.

Dehors, Joséphine Balsamo s’accrocha au bras de Raoul d’Andrésy. Elle semblait très agitée et bien loin de toute idée de vengeance et de rancune. À la fin, elle lui dit :

– J’ai compris, n’est-ce pas ? Tu vas chez lui ?

– Chez Beaumagnan.

– C’est de la démence.

– Pourquoi ?

– Chez Beaumagnan ! Et à une heure où tu sais qu’il est chez lui, avec les deux autres.

– Deux plus un égale trois.

– N’y va pas, je t’en prie.

– Et après ? Crois-tu qu’ils me mangeront ?

– Beaumagnan est capable de tout.

– C’est donc un anthropophage ?

– Oh ! ne ris pas, Raoul !

– Ne pleure pas, Josine.

Il sentit qu’elle était sincère et que, par un retour de tendresse féminine, elle oubliait leur désaccord, et tremblait pour lui.

– N’y va pas, Raoul, répéta-t-elle. Je connais le logis de Beaumagnan. Les trois bandits se jetteraient sur toi, que personne ne pourrait te secourir.

– Tant mieux, dit-il, car personne ne pourrait les secourir non plus, eux.

– Raoul, Raoul, tu plaisantes, et cependant…

Il la pressa contre lui.

– Écoute, Josine, j’arrive bon dernier au milieu d’une affaire colossale où je me trouve en présence de deux organisations puissantes, la tienne et celle de Beaumagnan qui, toutes les deux, naturellement, se refusent à m’accueillir, moi, troisième larron… de sorte que si je n’emploie pas les grands moyens, je risque de demeurer Gros-Jean comme devant. Laisse-moi donc m’arranger avec notre ennemi, Beaumagnan, de la même manière que je me suis arrangé avec mon amie Joséphine Balsamo. Je ne m’y suis pas trop mal pris, n’est-ce pas, et tu ne peux pas nier que j’aie quelques cordes à mon arc ?…

C’était la blesser de nouveau. Elle dégagea son bras, et ils marchèrent l’un près de l’autre, en silence.

Au fond de lui, Raoul se demandait si son adversaire le plus implacable n’était pas cette femme au doux visage qu’il aimait si ardemment et de qui il était si ardemment aimé.

Chapitre 9 – La roche Tarpéienne

– Monsieur Beaumagnan, c’est ici ?

À l’intérieur, le battant d’un judas avait été tiré, et le visage d’un vieux domestique se collait à la grille.

– C’est ici. Mais monsieur ne reçoit pas.

– Allez lui dire que c’est de la part de Mlle Brigitte Rousselin.

Le logis de Beaumagnan, qui occupait le rez-de-chaussée, formait hôtel avec le premier étage. Pas de concierge. Pas de sonnette. Un marteau de fer qu’on heurtait contre une porte massive munie d’un guichet de prison.

Raoul attendit plus de cinq minutes. La visite d’un jeune homme, alors qu’on prévoyait celle de la jeune actrice, devait intriguer les trois personnages.

– On demande à monsieur de donner sa carte, revint dire le domestique.

Raoul donna sa carte.

Nouvelle attente. Puis un bruit de verrous tirés et de chaîne décrochée, et Raoul fut conduit à travers un large vestibule bien ciré, semblable à un parloir de couvent, et dont les murs suintaient.

On passa devant plusieurs portes. La dernière était doublée d’un vantail capitonné de cuir.

Le vieux serviteur ouvrit et referma derrière le jeune homme, qui se trouva seul en face de ses trois ennemis, car pouvait-il appeler autrement ces trois hommes dont deux, tout au moins, guettaient son entrée, debout, dans des postures de boxeurs qui vont déclencher leur attaque ?

– C’est lui ! c’est bien lui ! cria Godefroy d’Étigues, soulevé de rage, Beaumagnan, c’est lui, c’est notre homme de Gueures, celui qui a volé la branche du chandelier. Ah ! il en a de l’aplomb ! Que venez-vous faire aujourd’hui ? Si c’est pour la main de ma fille…

Raoul répondit en riant :

– Mais enfin, monsieur, vous ne pensez donc qu’à cela ? J’éprouve pour mademoiselle Clarisse les mêmes sentiments profonds, je garde au fond de moi le même espoir respectueux. Mais, pas plus aujourd’hui que le jour de Gueures, le but de ma visite n’est matrimonial.

– Alors, votre but ?… mâchonna le baron.

– Le jour de Gueures, c’était de vous enfermer dans une cave. Aujourd’hui…

Beaumagnan dut intervenir, sans quoi Godefroy d’Étigues s’élançait sur l’intrus.

– Restons-en là, Godefroy. Asseyez-vous, et que monsieur veuille bien nous dire la raison de sa visite.

Lui-même, il s’assit devant son bureau. Raoul s’installa.

Avant de parler, il prit le temps d’examiner ses interlocuteurs dont les visages lui semblaient changés depuis la réunion de la Haie d’Étigues. En particulier, le baron avait vieilli. Ses joues s’étaient creusées et l’expression de ses yeux avait, à certaines minutes, quelque chose de hagard qui frappa le jeune homme. L’idée fixe, le remords donnent cette fièvre et cette inquiétude que Raoul crut discerner également sur le visage tourmenté de Beaumagnan.

Cependant celui-ci restait plus maître de lui. Si le souvenir de Josine morte le hantait, cela devait être plutôt à la manière d’un débat de conscience où l’on juge ses actes et où l’on se confirme dans son droit. Drame tout intérieur qui n’affectait pas l’apparence même de l’homme et ne pouvait compromettre son équilibre que par saccades et aux minutes de crise.

« Ces minutes-là, se dit Raoul, c’est à moi de les créer si je veux réussir. Lui ou moi, il faut que l’un des deux flanche. »

Et, comme Beaumagnan reprenait :

– Que désirez-vous ? Le nom de mademoiselle Rousselin vous a servi pour pénétrer chez moi. Dans quelle intention ?…

Il répondit hardiment :

– Dans l’intention, monsieur, de poursuivre l’entretien que vous avez commencé hier soir, avec elle, au théâtre des Variétés.

L’attaque était directe. Mais Beaumagnan ne se déroba pas.

– J’estime, dit-il, que cet entretien ne pouvait se continuer qu’avec elle, et c’est elle seule que j’attendais.

– Une raison sérieuse a retenu mademoiselle Rousselin, dit Raoul.

– Une raison très sérieuse ?

– Oui. Elle a été victime d’une tentative de meurtre.

– Hein ? Que dites-vous ? On a essayé de la tuer ? Et pourquoi ?

– Pour lui prendre les sept pierres, de même que vous et messieurs lui aviez pris les sept anneaux.

Godefroy et Oscar de Bennetot s’agitèrent sur leurs chaises. Beaumagnan se contint, mais il observait avec étonnement ce tout jeune homme, dont l’intervention inexplicable prenait cette allure de défi et d’arrogance. En tout cas, l’adversaire lui semblait d’étoffe un peu mince, et on le sentit au ton négligent de sa riposte :

– Voilà deux fois, monsieur, que vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas, et d’une manière qui nous obligera sans doute à vous donner la leçon que vous méritez. Une première fois, à Gueures, après avoir attiré mes amis dans un guet-apens, vous vous êtes emparé d’un objet qui nous appartenait, ce qui, en langage ordinaire, s’appelle tout uniment un vol qualifié. Aujourd’hui, votre agression est encore plus choquante, puisque vous venez nous insulter en face, sans le moindre prétexte, et tout en sachant fort bien que nous n’avons pas volé ces bagues, mais qu’elles nous ont été cédées. Pouvez-vous nous dire les motifs de votre conduite ?

– Vous savez fort bien également, répondit Raoul, qu’il n’y a eu de mon côté, ni vol ni agression, mais simplement l’effort de quelqu’un qui poursuit le même but que vous.

– Ah ! vous poursuivez le même but que nous ? interrogea Beaumagnan avec quelque moquerie. Et quel est ce but, s’il vous plaît ?

– La découverte des dix mille pierres précieuses cachées au creux d’une borne de granit.

Du coup, Beaumagnan fut démonté, et, par son attitude et son silence gêné, il le laissa voir assez maladroitement. Sur quoi, Raoul renforça son attaque :

– Alors, n’est-ce pas, comme nous cherchons tous deux le trésor fabuleux des anciens monastères, il arrive que nos chemins se croisent, ce qui produit un choc entre nous. Toute l’affaire est là.

Le trésor des monastères ! La borne de granit ! Les dix mille pierres précieuses ! Chacun de ces mots frappait Beaumagnan comme une massue. Ainsi donc on devait encore compter avec ce rival ! La Cagliostro disparue, il surgissait un autre compétiteur dans la course aux millions !

Godefroy d’Étigues et Bennetot roulaient des regards féroces et bombaient leurs bustes d’athlètes prêts à la lutte. Beaumagnan, lui, se raidissait pour recouvrer un sang-froid dont il sentait l’impérieuse nécessité.

– Légendes ! dit-il, tout en essayant d’assurer sa voix et de retrouver le fil de ses idées. Commérages de bonne femme ! Contes à dormir debout ! Et c’est à cela que vous perdez votre temps ?

– Je ne le perds pas plus que vous, répliqua Raoul, qui ne voulait point que Beaumagnan se remît d’aplomb et qui ne manquait pas une occasion de l’étourdir. Pas plus que vous dont tous les actes tournent autour de ce trésor… pas plus que ne le perdait le cardinal de Bonnechose dont la relation n’était pourtant pas un commérage de bonne femme. Pas plus que la douzaine d’amis dont vous êtes le chef et l’inspirateur.

– Seigneur Dieu, fit Beaumagnan qui affecta l’ironie, ce que vous êtes bien renseigné !

– Beaucoup mieux que vous ne pouvez le croire.

– Et de qui tenez-vous ces renseignements ?

– D’une femme.

– Une femme ?

– Joséphine Balsamo, comtesse de Cagliostro.

– La comtesse de Cagliostro ! s’écria Beaumagnan, bouleversé. Vous l’avez donc connue !

Le plan de Raoul se réalisait soudain. Il lui avait suffi de jeter dans le débat le nom de Cagliostro pour mettre l’adversaire en désarroi, et ce désarroi était tel que Beaumagnan, imprudence inexplicable, parlait de la Cagliostro comme d’une personne qui n’était plus vivante.

– Vous l’avez connue ? Où ? Quand ? Que vous a-t-elle dit ?

– Je l’ai connue au début de l’hiver dernier, comme vous, monsieur, répondit Raoul, aggravant son offensive. Et, tout cet hiver, jusqu’au moment où j’ai eu la joie de rencontrer la fille du baron d’Étigues, je l’ai vue à peu près chaque jour.

– Vous mentez, monsieur, proféra Beaumagnan. Elle n’a pu vous voir chaque jour. Elle aurait prononcé votre nom devant moi ! J’étais assez de ses amis pour qu’elle ne gardât pas un secret de ce genre.

– Elle gardait celui-là.

– Infamie ! Vous voulez faire croire qu’il y a eu entre elle et vous une intimité impossible ! C’est faux, monsieur. On peut reprocher à Joséphine Balsamo bien des choses : sa coquetterie, sa fourberie, mais pas cela, pas un acte de débauche.

– L’amour n’est pas la débauche, fit Raoul, tranquillement.

– Que dites-vous ? de l’amour ? Joséphine Balsamo vous aimait ?

– Oui, monsieur.

Beaumagnan était hors de lui. Il brandissait son poing devant le visage de Raoul. À son tour on dut le calmer, mais il tremblait de fureur et la sueur lui coulait du front.

« Je le tiens, pensa Raoul tout joyeux. Sur la question du crime et des remords, il ne bronche pas. Mais il est encore rongé par l’amour et je le conduirai où je voudrai. »

Une ou deux minutes s’écoulèrent. Beaumagnan s’épongeait la figure. Il avala un verre d’eau, et, se rendant compte que l’ennemi, si mince qu’il fût, n’était pas de ceux dont on se débarrasse en un tournemain, il reprit :

– Nous nous égarons, monsieur. Vos sentiments personnels pour la comtesse de Cagliostro n’ont rien à voir avec ce qui nous occupe aujourd’hui. Je reviens donc à ma première question : que venez-vous faire ici ?

– Rien que de très simple, répondit Raoul, et une brève explication suffira. À l’égard des richesses religieuses du Moyen Âge, richesses que, personnellement, vous voulez faire entrer dans les caisses de la Société de Jésus – voici où nous en sommes : ces offrandes, canalisées à travers toutes les provinces, étaient envoyées aux sept principales abbayes de Caux et constituaient une masse commune gérée par ce qu’on pourrait appeler sept administrateurs délégués, dont un seul connaissait l’emplacement du coffre-fort et le chiffre de la serrure. Chaque abbaye possédait une bague épiscopale ou pastorale qu’elle transmettait, de génération en génération, à son propre délégué. Comme symbole de sa mission, le comité des sept était représenté par un chandelier à sept branches, dont chaque branche portait, souvenir de la liturgie hébraïque et du temple de Moïse, une pierre de la même couleur et de la même matière que la bague à laquelle elle correspondait. Ainsi la branche que j’ai trouvée à Gueures porte une pierre rouge, un faux grenat, qui était la pierre représentative de telle abbaye, et d’autre part nous savons que le frère Nicolas, dernier administrateur en chef des monastères cauchois, était un moine de l’abbaye de Fécamp. Nous sommes d’accord ?

– Oui.

– Donc, il suffit de connaître le nom des sept abbayes pour connaître sept emplacements où des recherches aient des chances d’aboutir. Or, sept noms sont inscrits à l’intérieur des sept anneaux que Brigitte Rousselin vous a cédés hier soir au théâtre. Ce sont ces sept anneaux que je vous demande d’examiner.

– C’est-à-dire, scanda Beaumagnan, que nous avons cherché pendant des années et des années, et que vous, du premier coup, vous prétendez parvenir au même but que nous ?

– C’est exactement cela.

– Et si je refuse ?

– Pardon, refusez-vous ? Je ne répondrai qu’à une réponse formelle.

– Évidemment, je refuse. Votre demande est absolument insensée, et, de la façon la plus catégorique, je refuse.

– Alors je vous dénonce.

Beaumagnan parut abasourdi. Il observa Raoul comme s’il eût affaire à un fou.

– Vous me dénoncez… Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle histoire ?

– Je vous dénonce tous les trois.

– Tous les trois ? ricana-t-il. Mais à quel propos, mon petit monsieur ?

– Je vous dénonce tous les trois comme les assassins de Joséphine Balsamo, comtesse de Cagliostro.

Il n’y eut pas la moindre protestation. Pas un geste de révolte. Godefroy d’Étigues et son cousin Bennetot s’effondrèrent un peu plus sur leurs chaises. Beaumagnan était livide et son ricanement s’achevait en une grimace affreuse.

Il se leva, donna un tour de clef à la serrure et mit la clef dans sa poche, ce qui eut pour effet de rendre quelque ressort à ses deux acolytes. Le coup de force que semblait annoncer l’acte de leur chef les ranimait.

Raoul eut l’audace de plaisanter :

– Monsieur, dit-il, quand un conscrit arrive au régiment, on le plante à cheval sans étriers, jusqu’à ce qu’il tienne d’aplomb.

– Ce qui signifie ?…

– Ceci : je me suis juré de ne jamais porter de revolver sur moi, jusqu’au jour où je saurais faire face à toutes les situations avec le seul secours de mon cerveau. Donc, vous êtes avertis : je n’ai pas d’étriers… ou plutôt, je n’ai pas de revolver. Vous êtes trois, tous trois armés, et je suis seul. Donc…

– Donc, assez de mots, déclara Beaumagnan, d’une voix menaçante. Des faits. Vous nous accusez d’avoir assassiné la Cagliostro ?

– Oui.

– Vous avez des preuves pour soutenir cette accusation ahurissante.

– J’en ai.

– J’écoute.

– Voici. Il y a quelques semaines, j’errais autour du domaine de la Haie d’Étigues, espérant que le hasard me permettrait de voir mademoiselle d’Étigues, quand j’ai aperçu une voiture conduite par un de vos amis. Cette voiture est entrée dans le domaine. Moi également. Une femme, Joséphine Balsamo, a été transportée dans la salle de l’ancienne tour, où vous étiez tous réunis en soi-disant tribunal. Son procès a été instruit de la façon la plus déloyale et la plus perfide. Vous étiez l’accusateur public, monsieur, et vous avez poussé la fourberie et la vanité jusqu’à laisser croire que cette femme avait été votre maîtresse. Quant à ces deux messieurs, ils ont joué le rôle de bourreaux.

– La preuve ! La preuve ! grinça Beaumagnan, dont la figure devenait méconnaissable.

– J’étais là, couché dans l’embrasure d’une ancienne fenêtre, au-dessus de votre tête, monsieur.

– Impossible ! balbutia Beaumagnan. Si c’était vrai, vous auriez tenté d’intervenir et de la sauver.

– La sauver de quoi ? demanda Raoul qui ne voulait justement rien révéler du sauvetage de la Cagliostro. J’ai cru, comme vos autres amis, que vous la condamniez à la claustration dans une maison de fous anglaise. Je suis donc parti en même temps que les autres. J’ai couru jusqu’à Étretat. J’ai loué une barque, et, le soir, j’ai ramé au-devant de ce yacht anglais que vous aviez annoncé et dont j’avais l’intention d’effrayer le capitaine.

« Fausse manœuvre, et qui a coûté la vie à la malheureuse. Ce n’est que plus tard que j’ai compris votre ruse ignoble et que j’ai pu reconstituer votre crime dans toute son horreur, la descente de vos deux complices par l’escalier du Curé, la barque trouée et la noyade.

Tout en écoutant avec une frayeur visible, les trois hommes avaient rapproché leurs chaises peu à peu. Bennetot écarta la table qui faisait comme un rempart au jeune homme. Raoul avisa la face atroce de Godefroy d’Étigues et le rictus qui lui tordait la bouche.

Un signe de Beaumagnan, et le baron braquait un revolver et brûlait la cervelle de l’imprudent…

Et peut-être fût-ce précisément cette imprudence inexplicable qui retardait l’ordre de Beaumagnan. Il chuchota, l’air redoutable :

– Je vous répéterai, monsieur, que vous n’aviez pas le droit d’agir comme vous l’avez fait et de vous mêler de ce qui ne vous concerne pas. Mais je me refuse à mentir et à nier ce qui fut. Seulement… seulement je me demande, puisque vous avez surpris un tel secret, comment vous osez être là et nous provoquer ? C’est de la démence !

– Pourquoi donc, monsieur ? fit Raoul avec candeur.

– Parce que votre existence est entre nos mains.

Il haussa les épaules.

– Mon existence est à l’abri de tout danger.

– Nous sommes trois cependant et d’humeur peu accommodante sur un point qui touche d’aussi près notre sécurité.

– Je ne cours pas plus de risques entre vous trois, affirma Raoul, que si vous étiez mes défenseurs.

– En êtes-vous absolument certain ?

– Oui, puisque vous ne m’avez pas encore tué après tout ce que j’ai dit.

– Et si je m’y décidais ?

– Une heure plus tard, vous seriez arrêtés tous les trois.

– Allons donc !

– Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Il est quatre heures cinq. Un de mes amis se promène aux environs de la Préfecture de police. Si, à quatre heures trois quarts, je ne l’ai pas rejoint, il avertit le chef de la Sûreté.

– Des blagues ! Des balivernes ! s’écria Beaumagnan qui semblait reprendre espoir. Je suis connu. Dès qu’il aura prononcé mon nom, on lui rira au nez, à votre ami.

– On l’écoutera.

– En attendant… murmura Beaumagnan qui se tourna vers Godefroy d’Étigues.

L’ordre de mort allait être donné. Raoul éprouva la volupté du péril. Quelques secondes encore, et le geste dont il avait retardé l’exécution par son extraordinaire sang-froid, serait accompli.

– Un mot encore, dit-il.

– Parlez, gronda Beaumagnan, mais à la condition que ce mot soit une preuve contre nous. Je ne veux plus d’accusations. De cela et de ce que la justice peut penser, je m’en charge. Mais je veux une preuve, qui me montre que je ne perds pas mon temps en discutant avec vous. Une preuve immédiate, sinon…

Il s’était levé de nouveau. Raoul se dressa devant lui, et, les yeux dans les yeux, tenace, autoritaire, il articula :

– Une preuve… Sinon, c’est la mort, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Voici ma réponse. Les sept anneaux, tout de suite. Sans quoi…

– Sans quoi ?

– Mon ami remet à la police la lettre que vous avez écrite au baron d’Étigues pour lui indiquer le moyen de s’emparer de Joséphine Balsamo, et pour le contraindre à l’assassinat.

Beaumagnan joua la surprise.

– Une lettre ? Des conseils d’assassinat ?

– Oui, précisa Raoul… une lettre en quelque sorte déguisée, et dont il suffisait de négliger les phrases inutiles.

Beaumagnan éclata de rire.

– Ah ! oui, je sais… je me rappelle… un griffonnage…

– Un griffonnage qui constitue contre vous la preuve irrécusable que vous réclamiez.

– En effet…, en effet, je l’avoue, dit Beaumagnan, toujours ironique. Seulement je ne suis pas un collégien, et je prends mes précautions. Or cette lettre me fut rendue par le baron d’Étigues dès le début de la réunion.

– La copie vous fut rendue, mais j’ai gardé l’original que j’ai trouvé dans une rainure du bureau à cylindre dont se sert le baron. C’est cet original que mon ami remettra à la police.

Le cercle formé autour de Raoul se desserra. Les visages féroces des deux cousins n’avaient plus d’autre expression que celle de la peur et de l’angoisse. Raoul pensa que le duel était fini, et fini sans qu’il y eût réellement combat. Quelques froissements d’épée, quelques feintes. Pas de corps à corps. L’affaire avait été si bien menée, il avait par des manœuvres adroites si bien acculé Beaumagnan à une situation si tragique que, dans l’état d’esprit où il se trouvait, Beaumagnan ne pouvait plus juger sainement les choses et discerner les points faibles de l’adversaire.

Car enfin, cette lettre, Raoul affirmait bien qu’il en possédait l’original. Mais sur quoi s’appuyait-il pour l’affirmer ? Sur rien. De sorte que Beaumagnan qui exigeait une preuve irréfutable et palpable avant de céder, tout à coup, par une anomalie singulière, mais à quoi les manœuvres de Raoul avaient abouti, se contentait de l’unique affirmation de Raoul.

De fait, il lâcha pied brusquement, sans marchandage et sans tergiversation. Il ouvrit le tiroir, prit les sept anneaux, et dit simplement :

– Qui m’assure que vous ne vous servirez plus de cette lettre contre nous ?

– Vous avez ma parole, monsieur, et d’ailleurs, entre nous, les circonstances ne se représentent jamais de la même façon. La prochaine fois, vous saurez prendre l’avantage.

– N’en doutez pas, monsieur, dit Beaumagnan avec une rage contenue.

Raoul saisit les anneaux d’une main fébrile. Chacun d’eux, en effet, portait à l’intérieur, un nom. Sur un bout de papier, rapidement, il inscrivit les sept noms d’abbayes :

Fécamp,

Saint-Wandrille,

Jumièges,

Valmont,

Cruchet-le-Valasse,

Montivilliers,

Saint-Georges-de-Boscherville.

Beaumagnan avait sonné, mais il retint le domestique dans le couloir, et s’approchant de Raoul :

– À tout hasard, une proposition… Vous connaissez nos efforts. Vous savez exactement où nous en sommes et que le but, en définitive, n’est pas éloigné.

– C’est mon avis, dit Raoul.

– Eh bien ! seriez-vous disposé – je parle sans ambages – à prendre place au milieu de nous ?

– Au même titre que vos amis ?

– Non. Au même titre que moi.

L’offre était loyale, Raoul le sentit et fut flatté de l’hommage qu’on lui rendait. Peut-être eût-il accepté s’il n’y avait pas eu Joséphine Balsamo. Mais tout accord était impossible entre elle et Beaumagnan.

– Je vous remercie, dit Raoul, mais pour des raisons particulières, je dois refuser.

– Donc, ennemi ?

– Non, monsieur, concurrent.

– Ennemi, insista Beaumagnan, et comme tel, exposé à…

– À être traité comme la comtesse de Cagliostro, interrompit Raoul.

– Vous l’avez dit, monsieur. Vous savez que la grandeur de notre but excuse les moyens que nous sommes parfois contraints d’adopter. Si ces moyens se retournent un jour ou l’autre contre vous, vous l’aurez voulu.

– Je l’aurai voulu.

Beaumagnan rappela le domestique.

– Reconduisez monsieur.

Raoul fit trois salutations profondes, et s’en alla le long du couloir, jusqu’à la porte au judas qui fut ouverte. Là il dit au vieux serviteur :

– Une seconde, mon ami, veuillez m’attendre.

Il revint alors vivement vers le bureau où les trois hommes conféraient, et, se plantant sur le seuil, le bouton de la serrure dans la main, sa retraite assurée, il leur jeta d’une voix aimable :

– À propos de cette fameuse lettre si compromettante je dois vous faire un aveu qui vous donnera toute tranquillité, c’est que je n’en ai jamais pris copie, et, par conséquent, que mon ami n’en peut pas posséder l’original. Du reste ne croyez-vous pas que toute cette histoire d’ami qui se promène aux environs de la Préfecture, et qui guette les trois quarts de quatre heures est bien invraisemblable ? Dormez en paix, messieurs, et au plaisir de vous revoir.

Il ferma la porte au nez de Beaumagnan et gagna la sortie avant que celui-ci eût le temps d’avertir son domestique.

La seconde bataille était gagnée.

Au bout de la rue, Joséphine Balsamo qui l’avait conduit chez Beaumagnan, attendait, la tête penchée hors de la portière d’un fiacre.

– Cocher, dit Raoul, gare Saint-Lazare, au départ des grandes lignes.

Il sauta dans la voiture et s’écria aussitôt, tout frissonnant de joie, l’intonation conquérante :

– Tiens, chérie, voilà les sept noms indispensables. Voici la liste. Prends-la.

– Alors ? dit-elle.

– Alors, ça y est. Deuxième victoire en un jour, et quelle victoire, celle-là ! Mon Dieu ! que c’est facile de rouler les gens ! Un peu d’audace, des idées claires, de la logique, la volonté absolue de filer comme une flèche vers le but. Et les obstacles s’abolissent d’eux-mêmes. Beaumagnan est un malin, n’est-ce pas ? Eh bien ! il a flanché comme toi, ma bonne Josine. Hein ? ton élève te fait-il honneur ? Deux maîtres de première classe, Beaumagnan et la fille de Cagliostro, écrasés, pulvérisés par un collégien !

« Qu’en dis-tu, Joséphine ?

Il s’interrompit :

– Tu ne m’en veux pas, chérie, de parler ainsi ?

– Mais non, mais non, dit-elle en souriant.

– Tu n’es plus vexée pour l’histoire de tout à l’heure ?

– Ah ! fit-elle, ne m’en demande pas trop ! Vois-tu, il ne faut pas me blesser dans mon orgueil. J’en ai beaucoup et je suis rancunière. Mais, avec toi, on ne peut pas t’en vouloir bien longtemps. Tu as quelque chose de spécial qui désarme.

– Beaumagnan n’est pas désarmé, lui, fichtre, non !

– Beaumagnan est un homme.

– Eh bien ! je ferai la guerre aux hommes ! Et je crois vraiment que je suis fait pour cela, Josine ! oui, pour l’aventure, pour la conquête, pour l’extraordinaire et le fabuleux. Je sens qu’il n’est point de situation d’où je ne puisse sortir à mon avantage. Alors, n’est-ce pas, Josine, c’est tentant de lutter quand on est sûr de vaincre ?

Par les rues étroites de la rive gauche, la voiture courait bon train. On franchit la Seine.

– Et je vaincrai, Josine, dès aujourd’hui. J’ai tous les atouts en mains. Dans quelques heures, je débarque à Lillebonne. Je déniche la veuve Rousselin, et, qu’elle veuille ou non, j’examine le coffret en bois des Îles, sur lequel est gravé le mot de l’énigme. Et ça y est ! Avec ce mot-là, et avec le nom de sept abbayes, c’est bien le diable si je ne décroche pas la timbale !

Josine riait de son enthousiasme. Il exultait. Il racontait son duel avec Beaumagnan. Il embrassait la jeune femme, faisait des pieds de nez aux passants, ouvrait la glace, insultait le cocher dont le cheval trottait « comme une limace ».

– Au galop donc, vieux bougre ! Comment ! tu as l’honneur de traîner dans ton char le dieu de la Fortune et la reine de la Beauté, et ton coursier ne galope pas !

La voiture suivait l’avenue de l’Opéra. Elle coupa par la rue des Petits-Champs et la rue des Capucines. Dans la rue Caumartin le cheval prit le galop.

– Parfait ! cria Raoul. Cinq heures moins douze. Nous arriverons. Bien entendu, tu m’accompagnes à Lillebonne ?

– Pourquoi ? C’est inutile. Que l’un de nous deux y aille, c’est suffisant.

– À la bonne heure, dit Raoul, tu as confiance en moi, et tu sais que je ne trahirai pas, et que la partie est liée entre nous. La victoire de l’un est la victoire de l’autre.

Mais comme on approchait de la rue Auber, une porte cochère s’ouvrit brusquement sur la gauche, la voiture tourna sans que le train fût ralenti, et pénétra dans une cour.

Trois hommes se présentèrent de chaque côté, Raoul fut happé brutalement et enlevé avant même d’esquisser un geste de résistance.

Il eut juste le temps de distinguer la voix de Joséphine Balsamo qui, restée dans la voiture, commandait.

– Gare Saint-Lazare, et vivement !

Déjà les hommes le précipitaient à l’intérieur d’une maison et le jetaient dans une pièce à moitié obscure dont la porte massive fut barricadée derrière lui.

L’allégresse qui bouillonnait en Raoul était si forte qu’elle ne retomba pas aussitôt. Il continua de rire et de plaisanter, mais avec une rage croissante qui altérait le timbre de sa voix.

– À mon tour !… Bravo Joséphine… Ah ! quel coup de maître ! Voilà qui est envoyé ! En pleine cible !… Et, vrai, je ne m’y attendais pas. Non, mais ce que ça devait t’amuser, mes chants de triomphe « Je suis fait pour la conquête ! pour l’extraordinaire et le fabuleux ! » Idiot, va ! Quand on est capable de pareilles boulettes, on ferme la bouche. Quelle dégringolade !

Il se rua sur la porte. À quoi bon ! une porte de prison. Il essaya de grimper vers un petit vasistas qui laissait filtrer une lumière jaunâtre. Mais comment l’atteindre ? D’ailleurs, un léger bruit attira son attention, et, dans la pénombre, il s’aperçut qu’un des murs, à l’angle même du plafond, était percé d’une sorte de meurtrière par où jaillissait le canon d’un fusil braqué en plein sur lui, se déplaçant et s’immobilisant dès que lui-même se déplaçait ou restait immobile.

Toute sa colère se tourna vers le tireur invisible qu’il accabla généreusement d’invectives :

– Canaille ! Misérable ! Descends donc de ton trou pour voir comment je m’appelle. Quel métier tu fais ! Et puis, va dire à ta maîtresse qu’elle ne l’emportera pas en paradis et qu’avant peu…

Il s’arrêta soudain. Tout ce verbiage lui semblait stupide et, passant de la colère à une résignation subite, il s’étendit sur un lit de fer dressé dans une alcôve qui formait aussi cabinet de toilette.

– Après tout, dit-il, tue-moi si ça te plait, mais laisse-moi dormir…

Dormir, Raoul n’y songeait pas. Il s’agissait d’abord d’envisager la situation et d’en tirer les conclusions désagréables qu’elle comportait. Et c’était là chose facile qui se résumait en une phrase : Joséphine Balsamo se substituait à lui pour recueillir les fruits de la victoire qu’il avait préparée.

Mais quels moyens d’action fallait-il qu’elle eût à sa disposition pour avoir réussi en si peu de temps ! Raoul ne doutait pas que Léonard, accompagné d’un autre complice et d’une autre voiture, ne les eût suivis jusque chez Beaumagnan et ne se fût aussitôt concerté avec elle. Sur quoi, Léonard allait tendre le piège de la rue Caumartin, dans un logis spécialement affecté à cet usage, tandis que Joséphine Balsamo attendait.

Que pouvait-il faire, lui, à son âge, et seul, contre de tels ennemis ? D’une part Beaumagnan avec tout un monde de correspondants et d’affidés derrière lui. D’autre part Joséphine Balsamo et toute sa bande si puissamment organisée !

Raoul prit une résolution :

« Que je rentre plus tard dans le bon chemin, comme je l’espère, se dit-il, ou que je m’engage définitivement sur la route des aventures, ce qui est plus probable, je jure que, moi aussi je disposerai des moyens d’action indispensables. Malheur aux solitaires ! Il n’y a que les chefs qui atteignent le but. J’ai dominé Joséphine, et cependant, c’est elle qui, ce soir, mettra la main sur le coffret précieux, tandis que Raoul gémit sur la paille humide. »

Il en était là de ses réflexions lorsqu’il se sentit envahi d’une torpeur inexplicable qui s’accompagnait d’un malaise général. Il lutta contre ce sommeil insolite. Mais, très rapidement, son cerveau s’emplissait de brume. En même temps il avait des nausées et une impression de pesanteur à l’estomac.

Secouant sa faiblesse, il réussit à marcher. Cela dura peu, l’engourdissement croissant, et tout à coup, il se rejeta sur son matelas, étreint par une pensée effroyable : il se souvenait que, dans la voiture, Joséphine Balsamo avait tiré de sa poche une petite bonbonnière en or dont elle se servait habituellement, et, tout en prenant deux ou trois dragées qu’elle avalait aussitôt, lui en avait offert une, d’un geste machinal.

« Ah ! murmura-t-il, tout couvert de sueur, elle m’a empoisonné… les dragées qui restaient contenaient du poison… »

Ce fut une pensée dont il n’eut pas le loisir de vérifier la justesse. Saisi de vertige, il lui semblait tournoyer au-dessus d’un grand trou dans lequel il finit par tomber en sanglotant.

L’idée de la mort envahit Raoul assez profondément pour qu’il ne fût pas très sûr d’être vivant quand il rouvrit les yeux. Il fit péniblement quelques exercices de respiration, se pinça, parla tout haut. Il vivait ! Les bruits lointains de la rue achevèrent de le renseigner.

« Décidément, se dit-il, je ne suis pas mort. Mais quelle haute opinion j’ai de la femme que j’aime ! Pour un pauvre narcotique qu’elle m’a administré, comme c’était son droit, je l’accuse aussitôt d’être une empoisonneuse. »

Il n’aurait pu dire exactement combien de temps il avait dormi. Un jour ? Deux jours ? Davantage ? Sa tête était lourde, sa raison vacillait et une courbature infinie lui liait les membres.

Le long du mur, il avisa un panier de provisions que l’on avait dû descendre par la meurtrière. Aucun fusil ne paraissait là-haut.

Il avait faim et soif. Il mangea et but. Sa lassitude était telle qu’il ne réagissait plus à l’idée des conséquences que ce repas pouvait entraîner. Narcotique ? Poison ? Qu’importait ! Sommeil passager, sommeil éternel, tout lui était indifférent. Il se coucha de nouveau et, de nouveau, s’endormit pour des heures, pour des nuits et des jours…

À la fin, si accablant que fût son sommeil, Raoul d’Andrésy parvint à prendre conscience de certaines sensations, de même qu’on devine le terme d’un tunnel aux bouffées de lumière qui blanchissent les parois ténébreuses. Sensations plutôt agréables. C’était, sans aucun doute, des rêves, rêves de balancement très doux, que rythmait un bruit égal et continu. Il lui arriva de soulever ses paupières, et alors il apercevait le cadre rectangulaire d’un tableau dont la toile peinte bougeait et se déroulait en paysages constamment renouvelés, éclatants ou sombres, inondés de soleil ou flottant dans un crépuscule doré.

Maintenant il n’avait plus qu’à étendre le bras pour saisir les aliments. Il en goûtait peu à peu et davantage la saveur. Un vin parfumé les accompagnait. Il lui semblait, en le buvant, que de l’énergie coulait en lui. Ses yeux s’emplissaient de clarté. Le cadre du tableau devenait le châssis d’une fenêtre ouverte qui laissait voir une succession de collines, de prairies et de clochers de villages.

Il se trouvait dans une autre pièce, toute petite, qu’il reconnut pour l’avoir habitée déjà. À quelle époque ? Il y avait ses vêtements, son linge, et des livres à lui.

Un escalier en échelle s’y dressait. Pourquoi ne monterait-il pas, puisqu’il en avait la force ? Il lui suffisait de vouloir. Il voulut et il monta. Sa tête souleva une trappe et surgit dans l’espace infini. Un fleuve à droite et à gauche. Il chuchota : « Le pont de la Nonchalante… La Seine… La côte des Deux-Amants… »

Il avança de quelques pas.

Josine était là, assise dans un fauteuil d’osier.

Il n’y eut réellement point de transition entre les sentiments de rancune combative et de révolte qu’il éprouvait contre elle, et le sursaut d’amour et de désir qui le secoua des pieds à la tête. Et, même, avait-il jamais ressenti la moindre rancune et la moindre révolte ? Tout se confondit en un immense besoin de la presser dans ses bras.

Ennemie ? Voleuse ? Criminelle, peut-être ? Non. Femme seulement, femme avant tout. Et quelle femme !

Habillée très simplement comme à l’ordinaire, elle portait ce voile impalpable qui tamisait les reflets de ses cheveux et lui donnait une telle ressemblance avec la Vierge de Bernardino Luini. Le cou était nu, d’une teinte chaude et tiède. Ses mains fines s’allongeaient l’une près de l’autre sur ses genoux. Elle contemplait la pente abrupte des Deux-Amants. Et rien ne pouvait paraître plus doux et plus pur que ce visage empreint de l’immobile sourire qui en était l’expression profonde et mystérieuse.

Raoul la touchait presque, au moment où elle l’aperçut. Elle rougit un peu et baissa les paupières, laissant filtrer entre ses longs cils bruns un regard qui n’osait pas se fixer. Jamais adolescente ne montra plus de pudeur et de crainte ingénue, jamais moins d’apprêt et de coquetterie.

Il en fut tout ému. Elle redoutait ce premier contact entre eux. N’allait-il pas l’outrager ? Se jeter sur elle, la frapper, lui dire d’abominables choses ? Ou bien s’enfuir avec ce mépris qui est pire que tout ? Raoul tremblait comme un enfant. Rien ne comptait pour lui, à la minute actuelle, que ce qui compte éternellement pour les amants, le baiser, l’union des mains et des souffles, la folie des regards qui s’étreignent et des lèvres qui défaillent de volupté.

Il tomba à genoux devant elle.

Chapitre 10 – La main mutilée

La rançon de telles amours, c’est le silence auquel elles sont condamnées. Alors même que les bouches parlent, le bruit des mots échangés n’anime pas le morne silence des pensées solitaires. Chacun poursuit sa propre méditation, sans jamais pénétrer dans la vie même de l’autre. Dialogue désespérant dont Raoul toujours prêt à s’épancher, souffrait de plus en plus.

Elle aussi, Josine, devait en souffrir, à en juger par certains moments de lassitude extrême où elle semblait sur le bord même de ces confidences qui rapprochent les amants plus encore que les caresses. Une fois elle se mit à pleurer entre les bras de Raoul, avec tant de détresse qu’il attendit la crise d’abandon. Mais elle se reprit aussitôt, et il la sentit plus lointaine que jamais.

« Elle ne peut pas se confier, pensa-t-il. Elle est de ces êtres qui vivent à part, dans une solitude sans fin. Elle est captive de la sorte d’image qu’elle veut donner d’elle-même, captive de l’énigme qu’elle a élaborée et qui la tient dans ses mailles invisibles. Comme fille de Cagliostro, elle s’est habituée aux ténèbres, aux complications, aux trames, aux intrigues, aux travaux souterrains. Raconter à quelqu’un l’une de ces machinations, c’est lui donner le fil qui le guiderait dans le labyrinthe. Et elle a peur et elle se replie sur elle-même. »

Par contrecoup il se taisait également et se gardait de faire allusion à l’aventure où ils s’étaient engagés et au problème dont ils cherchaient la solution. S’était-elle emparée du coffret ? Connaissait-elle les lettres qui ouvraient la serrure ? Avait-elle plongé sa main au creux de la borne légendaire et puisé à même les mille et mille pierres précieuses ?

Sur cela, sur tout, le silence.

D’ailleurs, dès qu’ils eurent dépassé Rouen, leur intimité se relâcha. Léonard, bien qu’évitant Raoul, reparut. Les conciliabules recommencèrent. La berline et les petits chevaux infatigables, chaque jour, emmenèrent Joséphine Balsamo. Où ? Pour quelles entreprises ? Raoul nota que trois des abbayes se trouvaient à proximité du fleuve : Saint-Georges-de-Boscherville, Jumièges, Saint-Wandrille. Mais alors, si elle s’enquérait de ce côté, c’est que rien n’était encore résolu, et qu’elle avait tout simplement échoué ?

Cette idée le rejeta brusquement vers l’action. De l’auberge où il l’avait laissée près de la Haie d’Étigues, il fit venir sa bicyclette et poussa jusqu’aux environs de Lillebonne qu’habitait la mère de Brigitte. Là il apprit que douze jours auparavant – ce qui correspondait au voyage de Joséphine Balsamo – la veuve Rousselin avait fermé sa maison pour rejoindre, disait-elle, sa fille à Paris. Le soir précédent, selon l’affirmation des voisines, une dame était entrée chez elle.

À dix heures du soir seulement, Raoul revint vers la péniche qui stationnait au sud-ouest de la première boucle après Rouen. Or, un peu avant d’arriver, il dépassa la berline de Josine que traînaient péniblement, comme des bêtes exténuées, les petits chevaux de Léonard. Au bord du fleuve, Léonard sauta, ouvrit la portière, se pencha, et repartit avec le corps inerte de Josine, chargé sur son épaule. Raoul accourut. À eux deux ils installèrent la jeune femme dans sa cabine où le ménage des mariniers les rejoignit.

– Soignez-la, fit l’homme rudement. Elle n’est qu’évanouie. Mais « le torchon brûle ». Que personne ne bouge d’ici !

Il regagna la voiture et partit.

Toute la nuit Joséphine Balsamo eut le délire, sans que Raoul pût saisir aucun des mots incohérents qui lui échappaient. Le lendemain, l’indisposition était finie. Mais, le soir, Raoul ayant gagné le village voisin, se procura un journal de Rouen. Il lut, parmi les faits divers de la région :

Hier après-midi, la gendarmerie de Caudebec, avertie qu’un bûcheron avait entendu des cris de femme appelant au secours et qui sortaient d’un ancien four à chaux situé sur la lisière de la forêt de Maulévrier, mit en campagne un brigadier et un gendarme. Comme ces deux représentants de l’autorité approchaient du verger où se trouve le four à chaux, ils aperçurent, par-dessus le talus, deux hommes qui traînaient une femme vers une voiture fermée près de laquelle il y avait debout, une autre femme.

Obligés de contourner le talus, les gendarmes n’arrivèrent à l’entrée du verger qu’après le départ de la voiture. Aussitôt la poursuite commença, poursuite qui aurait dû se terminer par la victoire facile de la maréchaussée. Mais la voiture était attelée de deux chevaux si rapides, et le conducteur devait si bien connaître le pays, qu’il réussit à s’échapper par le lacis de routes encaissées qui montent vers le nord, entre Caudebec et Motteville. D’ailleurs la nuit tombait, et l’on n’a pas encore réussi à établir par où tout ce joli monde s’est sauvé.

« Et on ne le saura pas, se dit Raoul en toute certitude. Personne autre que moi ne pourra reconstituer les faits, puisque moi seul connais le point de départ et le point d’arrivée. »

Et Raoul, ayant réfléchi, formula ses conclusions.

« Dans l’ancien four à chaux, un fait indéniable : la veuve Rousselin est là, sous la surveillance d’un complice. Joséphine Balsamo et Léonard qui l’ont attirée hors de Lillebonne et enfermée, viennent la voir chaque jour et tentent de lui arracher le renseignement définitif. Hier, sans doute l’interrogatoire fut un peu violent. La veuve Rousselin crie. Les gendarmes arrivent. Fuite éperdue. On s’échappe. Le long de la route on dépose la captive dans une autre prison préparée d’avance, et c’est une fois de plus le salut. Mais toutes ces émotions ont provoqué chez Joséphine Balsamo une de ces crises nerveuses dont elle est coutumière. Elle s’évanouit. »

Raoul déplia une carte d’état-major. De la forêt de Maulévrier à la Nonchalante, le chemin direct mesure une trentaine de kilomètres. C’est aux environs de ce chemin, plus ou moins à droite, plus ou moins à gauche, que la veuve Rousselin est emprisonnée.

« Allons, se dit Raoul, le terrain de la lutte est circonscrit, et l’heure d’entrer en scène ne tardera pas pour moi. »

Dès le lendemain il se mettait à l’ouvrage, flânant sur les routes normandes, interrogeant, et tâchant de relever les points de passage et les points d’arrêt « d’une vielle berline attelée de deux petits chevaux ». Logiquement, fatalement, l’enquête devait aboutir.

Ces journées-là furent peut-être celles où l’amour de Joséphine Balsamo et de Raoul prit son caractère le plus âpre et le plus passionné. La jeune femme qui se savait recherchée par la police, et qui n’avait pas oublié les incidents de l’auberge Vasseur, à Doudeville, n’osait quitter la Nonchalante et sillonner le pays de Caux. Aussi Raoul la retrouvait-il entre chacune de ses expéditions, et ils se jetaient aux bras l’un de l’autre avec le désir exaspéré de goûter les joies dont ils pressentaient la fin prochaine.

Joies douloureuses, comme en pourraient avoir deux amants que le destin a séparés. Joies suspectes que le doute empoisonnait. L’un et l’autre ils devinaient leurs desseins secrets, et, quand leurs lèvres étaient unies, chacun savait que l’autre, tout en l’aimant, se conduisait comme s’il l’eût détesté.

– Je t’aime, je t’aime, répétait Raoul éperdument, tandis qu’au fond de lui il cherchait les moyens d’arracher la mère de Brigitte Rousselin aux griffes de la Cagliostro.

Ils se serraient parfois l’un contre l’autre avec la violence de deux adversaires qui se battent. Il y avait de la brutalité dans leurs caresses, de la menace dans leurs yeux, de la haine dans leurs pensées, du désespoir dans leur tendresse. On eût dit qu’ils se guettaient comme pour trouver le point faible où la blessure serait le plus décisive.

Une nuit Raoul se réveilla, avec une sensation de gêne, Josine était venue jusqu’à son lit et le regardait à la lueur d’une lampe. Il frissonna. Non pas que le visage charmant de Josine eût une autre expression que son sourire ordinaire. Mais pourquoi ce sourire sembla-t-il à Raoul si méchant et si cruel ?

– Qu’est-ce que tu as ? dit-il et que me veux-tu ?

– Rien… rien…, fit-elle d’un ton distrait et en s’éloignant.

Mais elle revint à Raoul et lui montra une photographie.

– J’ai trouvé ça dans ton portefeuille. Il est incroyable que tu gardes sur toi le portrait d’une femme. Qui est-ce ?

Il avait reconnu Clarisse d’Étigues, et il répondait en hésitant :

– Je ne sais pas… un hasard…

– Allons, dit-elle brusquement, ne mens pas. C’est Clarisse d’Étigues. Penses-tu que je ne l’aie jamais vue et que j’ignore votre liaison ? Elle a été ta maîtresse, n’est-ce pas ?

– Non, non, jamais, fit-il vivement.

– Elle a été ta maîtresse, répéta-t-elle, j’en ai la conviction, et elle t’aime, et rien n’est rompu entre vous.

Il haussa les épaules, mais, comme il voulait défendre la jeune fille, Josine l’interrompit.

– Assez là-dessus, Raoul. Tu es prévenu, ça vaut mieux. Je ne tenterai rien pour la rencontrer, mais si jamais les circonstances la mettent sur mon chemin, tant pis pour elle.

– Et tant pis pour toi, Josine, si tu touches à un seul de ses cheveux s’écria Raoul imprudemment.

Elle pâlit. Son menton trembla légèrement, et, posant sa main sur le cou de Raoul, elle balbutia :

– Ainsi tu oses prendre son parti contre moi !… contre moi ! …

Sa main, toute froide, se crispait. Raoul eut l’impression qu’elle allait l’étrangler, et il se leva, d’un bond, hors du lit. À son tour elle s’effara, croyant à une attaque, et elle tira de son corsage un stylet dont la lame brilla.

Ils se contemplèrent ainsi, l’un en face de l’autre, dans cette posture agressive, et c’était si pénible que Raoul murmura :

– Oh ! Josine, quelle tristesse ! est-il croyable que nous en soyons arrivés à ce point.

Tout émue également, elle tomba assise, tandis qu’il se précipitait à ses pieds.

– Embrasse-moi, Raoul… embrasse-moi… et ne pensons plus à rien.

Ils s’étreignirent passionnément, mais il remarqua qu’elle n’avait pas lâché le poignard, et qu’un simple geste eût suffi pour qu’elle le lui plantât dans la nuque.

Le jour même, à huit heures du matin, Raoul quittait la Nonchalante.

« Je ne dois rien espérer d’elle, se disait-il. De l’amour, oui elle m’aime, et sincèrement, et elle voudrait comme moi que cet amour fût sans réserve. Mais cela ne peut pas être. Elle a une âme d’ennemie. Elle se défie de tout et de tous, et de moi tout le premier. »

Au fond, elle demeurait impénétrable pour lui. En dépit de tous les soupçons et de toutes les preuves, et bien que l’esprit du mal fût en elle, il se refusait à admettre qu’elle pût aller jusqu’au crime. L’idée du meurtre ne pouvait s’allier à ce doux visage que la haine ou la colère ne parvenait pas à rendre moins doux. Non, les mains de Josine étaient pures de sang.

Mais il songeait à Léonard et il ne doutait pas que celui-là ne fût capable de soumettre la mère Rousselin aux plus affreuses tortures.

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