Le visage d’Andrew est gris. Bien sûr, puisqu’il n’avait aucune idée de
mon passé de taularde. Je n’ai même pas envisagé de le lui dire. Quand je
suis avec lui, cette période de ma vie semble définitivement appartenir à un
passé lointain, une autre existence. Mais la plupart des gens ne le voient pas
de cette façon. Pour eux, je ne suis qu’une chose : une ex-détenue.
Et Nina veut s’assurer que je sais où est ma place.
Pour l’instant, je cherche désespérément le moyen d’échapper à
l’expression choquée d’Andrew. Je me retourne pour remonter dans ma
chambre. Je suis presque au pied de l’escalier quand Nina m’appelle.
— Millie ?
Je m’arrête, le dos raide. Il me faut toute ma retenue pour ne pas
l’envoyer paître quand je me retourne. Je regagne lentement la salle à
manger, un sourire artificiel aux lèvres.
— Oui, Nina ?
Elle fronce les sourcils.
— Vous avez oublié de mettre la salière et la poivrière sur la table. Et
malheureusement, cette côtelette de porc manque un peu de sel. J’aimerais
que vous soyez plus généreuse avec l’assaisonnement.
— Vous avez raison. Désolée.
J’entre dans la cuisine et je prends le sel et le poivre sur le comptoir. Ils
étaient à peu près à deux mètres de l’endroit où Nina est assise dans l’autre
pièce. Je les apporte à la salle à manger et, malgré mes efforts pour refouler
mon agacement, je les pose sur la table dans un claquement sec. Quand je
regarde Nina, les commissures de ses lèvres tressaillent.
— Merci beaucoup, Millie, dit-elle. S’il vous plaît, n’oubliez pas la
prochaine fois.
J’espère qu’elle va marcher sur un tesson de verre.
Je n’ose même pas regarder Andrew. Dieu sait ce qu’il pense de moi.
Quand je pense que j’ai envisagé une sorte de futur avec lui. Enfin, non, pas
vraiment, mais pendant une fraction de seconde… Eh bien, on a vu se
produire des choses plus étranges. Mais c’est fini maintenant. Il a eu l’air
horrifié quand elle a mentionné mon séjour en prison. Si seulement je
pouvais lui expliquer…
Cette fois, je réussis à atteindre l’escalier sans que Nina m’appelle pour
me dire que, je ne sais pas, je dois lui passer le beurre de l’autre côté de la
table ou quelque chose comme ça. Je monte péniblement les marches
jusqu’au premier étage, puis celles, plus sombres et plus étroites, qui
grimpent jusqu’à ma chambre. Je claque la porte derrière moi, en regrettant
pour la énième fois de ne pouvoir la verrouiller.
Effondrée sur mon lit, je m’efforce de ravaler mes larmes. Depuis
combien de temps Nina connaît-elle mon passé ? Ne l’a-t-elle découvert
que récemment, ou a-t-elle finalement fait une vérification de mes
antécédents quand elle m’a embauchée ? Peut-être que l’idée d’engager une
ex-détenue lui plaisait. Quelqu’un qu’elle pourrait commander à sa guise.
N’importe qui d’autre aurait démissionné depuis des mois.
Alors que je suis affalée sur le lit, à m’apitoyer sur mon sort, quelque
chose sur ma table de nuit attire mon attention.
Un exemplaire du programme de Showdown.
Je le saisis, confuse. Pourquoi le programme est sur ma table de nuit ? Je
l’ai glissé dans mon sac à main après le spectacle, et je l’ai gardé dedans, en
guise de rappel de cette nuit magique. Mon sac à main est par terre, contre
la commode. Alors comment la brochure s’est-elle retrouvée sur la table de
nuit ? Je ne l’ai pas sortie, j’en suis sûre. Certaine.
Quelqu’un d’autre a dû le poser là. J’ai fermé la porte de la chambre,
mais je ne suis pas la seule ici à avoir la clé.
Une sensation désagréable me vrille le ventre. Je comprends enfin
pourquoi Nina a lâché que j’étais allée en prison. Elle sait que j’ai vu le
spectacle avec Andrew. Elle sait que nous sommes allés à Manhattan
ensemble, tous les deux. Je ne suis pas sûre qu’elle soit au courant de la nuit
au Plaza, mais elle sait que nous n’étions pas à la maison à 23 heures. Et je
suis sûre que, si elle est assez maligne, elle découvrira notre bref séjour
dans cet hôtel.
Nina sait tout.
Je viens de me faire une ennemie dangereuse.
31
Dans le cadre de mon nouveau régime de torture quotidienne, Nina s’est
donné pour objectif de me rendre les courses le plus difficile possible.
Elle a rédigé une liste d’articles dont nous avons besoin à l’épicerie. Mais
ils sont tous très spécifiques. Elle ne veut pas « du lait ». Elle veut « du lait
bio de la ferme Queensland ». Et s’ils n’ont pas le produit exact qu’elle
souhaite, je dois lui envoyer un SMS pour le lui faire savoir et lui envoyer
des photos d’autres produits potentiels à la place. Et elle prend bien son
temps pour me répondre, pendant que moi, je dois rester plantée devant ce
putain de lait, à attendre.
Là, je suis dans l’allée des pains. J’envoie un message à Nina :
Ils n’ont plus de pain au levain de Nantucket. Voici quelques autres
possibilités.
Je lui envoie des photos de chaque type de pain au levain qu’ils ont en
stock. Et maintenant, je dois poireauter pendant qu’elle les compulse. Au
bout de plusieurs minutes, je reçois sa réponse.
Est-ce qu’ils ont de la brioche ?
Du coup, je dois lui envoyer des photos de tous les pains briochés en
vente. Je vous jure, je vais me faire sauter la cervelle avant la fin de ces
courses. Elle me tourmente volontairement. Mais bon, ce n’est que justice,
j’ai couché avec son mari.
Alors que je prends des photos du pain, je remarque un homme de forte
corpulence aux cheveux gris, qui m’observe de l’autre côté de l’allée. Il
n’essaie même pas d’être discret. Je lui lance un regard, et il s’en va, Dieu
merci. Je ne vais pas me taper un harceleur en plus de tout le reste.
Pendant que Nina examine les pains sous toutes leurs coutures, je laisse
mon esprit vagabonder. Comme d’habitude, il se dirige vers Andrew
Winchester. Après la révélation de Nina sur mon séjour en prison, Andrew
n’est jamais venu me trouver pour « parler », comme il l’avait dit. Ç’a
marché, il a eu peur. Je ne peux pas lui en vouloir.
J’aime bien Andrew. Non, je ne l’aime pas « bien ». Je suis amoureuse de
lui. Je pense à lui tout le temps, et c’est douloureux de partager cette maison
avec lui sans être en mesure de me laisser aller à mes sentiments. En plus, il
mérite mieux que Nina. Je pourrais le rendre heureux. Je pourrais même lui
donner un bébé comme il le souhaite. Soyons honnête, n’importe qui serait
mieux qu’elle.
Mais, même s’il sait qu’il y a une connexion entre nous, rien ne se
passera jamais. Il est au courant de mon séjour en prison. Il ne veut pas
d’une ex-détenue. Et il va continuer à être malheureux avec cette sorcière,
probablement jusqu’à la fin de ses jours.
Mon téléphone vibre à nouveau.
Du pain français ?
Ça me prend encore dix minutes, mais je réussis à trouver une miche de
pain qui répond aux attentes de Nina. Alors que je pousse mon chariot
jusqu’à la caisse, je revois le type de forte corpulence. Et il me reluque, pas
de doute. Le plus troublant, c’est qu’il n’a pas de caddie. Alors qu’est-ce
qu’il fabrique, au juste ?
Je passe à la caisse aussi vite que possible. Je charge les sacs en papier
remplis de provisions dans mon chariot, pour pouvoir le pousser sur le
parking jusqu’à ma Nissan. C’est seulement quand je me rapproche de la
sortie qu’une main se referme sur mon épaule. Je lève la tête et le costaud
se tient là, au-dessus de moi.
J’essaie de me libérer d’un mouvement brusque, mais il me tient par le
bras. Je serre le poing droit. Au moins, un groupe de personnes nous
regarde, donc j’ai des témoins.
— Excusez-moi ! je m’écrie. Qu’est-ce que vous faites ?
Il montre un petit badge d’identification accroché au col de sa chemise
bleue, que je n’avais pas remarqué auparavant.
— Je suis de la sécurité du supermarché. Pouvez-vous me suivre,
mademoiselle ?
Je vais vomir. Déjà que je viens de perdre presque quatre-vingt-dix
minutes dans cet endroit, pour acheter seulement une poignée d’articles,
voilà maintenant qu’on m’arrête ? Pour quel motif ?
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je déglutis.
Nous avons attiré un groupe de gens. Je reconnais quelques femmes de la
sortie d’école, qui, j’en suis sûre, se feront une joie de rapporter à Nina
qu’elles ont vu sa gouvernante se faire appréhender par la sécurité du
supermarché.
— S’il vous plaît, venez avec moi, insiste le gars.
J’embarque mon chariot, ne voulant pas le laisser sans surveillance. Il y a
pour plus de deux cents dollars de provisions là-dedans, et je suis sûre que
Nina me les ferait rembourser si elles étaient perdues ou volées. Je suis
l’homme dans un petit bureau avec une table de travail en bois rayé et deux
chaises en plastique installées devant. L’homme me fait signe de m’asseoir.
Je m’installe donc sur l’une des chaises, qui émet un grincement inquiétant
sous mon poids.
— Il doit y avoir une erreur… (Je regarde le badge de l’homme. Paul
Dorsey.) Que se passe-t-il, monsieur Dorsey ?
Il fronce les sourcils, les bajoues tombantes.
— Un client m’a prévenu que vous voliez des articles dans le
supermarché.
Je laisse échapper un hoquet.
— Je ne ferais jamais ça !
Il passe son pouce dans la boucle de sa ceinture.
— Peut-être pas. Mais je dois vérifier. Puis-je voir votre ticket de caisse,
s’il vous plaît, mademoiselle… ?
— Calloway, je termine en fouillant dans mon sac jusqu’à retrouver la
bande de papier froissé. Tenez.
— Juste pour vous avertir, nous poursuivons en justice tous les voleurs à
l’étalage.
Assise sur ma chaise en plastique, les joues brûlantes, j’attends que
l’agent de sécurité passe minutieusement en revue tous mes achats pour les
comparer avec le contenu du chariot. Mon ventre se retourne quand
j’envisage l’horrible possibilité que l’employé de caisse n’ait pas enregistré
un article correctement et qu’il pense que je l’ai volé. Et alors quoi ? Ils
poursuivent tous les voleurs à l’étalage. Ce qui veut dire qu’ils vont appeler
la police. Et ce serait une violation de ma liberté conditionnelle,
évidemment.
Je songe soudain que ça ferait sacrément les affaires de Nina. Elle se
débarrasserait de moi sans passer pour la méchante qui m’a virée. Elle
tiendrait aussi une belle revanche sur moi pour avoir couché avec son mari.
Bien sûr, c’est un peu dur d’être envoyé en prison pour adultère, mais j’ai
l’impression que Nina verrait les choses différemment.
Mais ça ne peut pas arriver. Je n’ai rien volé à l’épicerie. Il ne trouvera
dans ce chariot rien qui ne soit pas sur mon ticket.
Ou si ?
Je le regarde scruter le morceau de papier tandis que le pot de glace à la
pistache est probablement en train de se liquéfier. Mon cœur bat la chamade
et je peux à peine respirer. Je ne veux pas retourner en prison. Je ne veux
pas. Je ne peux pas y retourner. Je préfère encore me tuer.
— Bon, lâche-t-il enfin, tout semble correspondre.
Je manque d’éclater en sanglots.
— Évidemment. Bien sûr.
— Je suis désolé de vous avoir dérangée, mademoiselle Calloway,
grogne-t-il, mais nous avons beaucoup de problèmes avec les voleurs à
l’étalage, donc j’ai dû prendre l’accusation au sérieux. J’ai reçu un appel
téléphonique m’avertissant qu’une cliente correspondant à votre description
pourrait avoir l’intention de voler quelque chose.
Un appel téléphonique ? Qui appellerait l’épicerie pour me décrire et
avertir l’agent de sécurité que j’ai l’intention de voler quelque chose ? Qui
ferait une telle chose ?
Je ne vois qu’une personne capable de ça.
— Quoi qu’il en soit, reprend-il, merci de votre patience. Vous pouvez
partir maintenant.
Ce sont les quatre plus beaux mots que j’aie jamais entendus. « Vous
pouvez partir maintenant. » Je suis en mesure de quitter cette épicerie les
mains libres, en poussant mon chariot. Je peux rentrer chez moi.
Pour cette fois.
Mais j’ai le terrible pressentiment que ce n’est pas fini. Nina a des tas
d’idées en réserve pour moi.
32
Je n’arrive pas à dormir.
Ça fait trois jours que j’ai failli être appréhendée à l’épicerie. Je ne sais pas
quoi faire. Nina se montre assez agréable, j’en déduis qu’elle estime peut-
être m’avoir donné une bonne leçon sur qui est la patronne dans cette
maison. Peut-être qu’elle n’essaie pas de m’envoyer en prison.
Mais ce n’est pas la raison pour laquelle je me tourne et me retourne dans
mon lit.
La vérité, c’est que je ne peux pas m’empêcher de penser à Andrew.
À cette nuit que nous avons passée ensemble. À ce que je ressens quand je
suis avec lui. Je n’ai jamais ressenti ça avant. Et jusqu’à ce que Nina lâche
sa bombe sur mon passé, il éprouvait la même chose. Je le devinais.
Mais plus maintenant. Maintenant, il pense que je ne suis rien d’autre
qu’une vulgaire criminelle.
Je repousse les couvertures. Il règne une chaleur étouffante dans ma
chambre, même la nuit. Si seulement je pouvais ouvrir cette fichue fenêtre.
Mais je doute que Nina fasse quoi que ce soit pour améliorer mon confort
ici.
Je finis par descendre à la cuisine. J’ai un mini-réfrigérateur dans ma
chambre, mais je n’y conserve pas beaucoup de nourriture. Il est trop petit
pour contenir grand-chose. Les trois mini-bouteilles d’eau que Nina m’a
laissées, encore intactes, voilà à peu près tout ce qu’il y a là-dedans.
En arrivant à la cuisine, je remarque que la lumière de la terrasse de
derrière est allumée. Je fronce les sourcils et m’approche de la porte. Et je
comprends alors pourquoi c’est allumé. Il y a quelqu’un dehors.
Andrew.
Assis tout seul dans l’un des fauteuils, il boit une bière à la bouteille.
Je fais discrètement coulisser la porte. Andrew lève les yeux vers moi,
surpris, mais il ne dit rien. Il prend juste une autre gorgée à sa bouteille de
bière.
— Coucou, je lance.
— Coucou, répond-il.
Je serre les mains l’une contre l’autre.
— Je peux m’asseoir ici ?
— Bien sûr. Fais-toi plaisir.
Je sors sur les planches de bois froides de la terrasse et je m’installe sur le
siège à côté du sien — J’aimerais bien une bière, moi aussi.
Il ne me regarde même pas. Il continue à boire, les yeux rivés sur
l’immense jardin.
— Je veux t’expliquer. (Je m’éclaircis la voix.) Je veux dire, pourquoi je
ne t’ai pas parlé de…
Il jette un coup d’œil dans ma direction, puis revient à sa bière.
— Tu n’as pas à m’expliquer. La raison pour laquelle tu ne m’as rien dit
est assez évidente.
— Je voulais le faire.
Ce n’est pas vrai. Je n’avais aucune intention de le mettre au courant. Je
ne voulais pas qu’il sache, jamais, même si c’était totalement irréaliste.
— Bref, je suis désolée.
Il fait tourner la bière dans sa bouteille.
— Alors, pourquoi tu es allée en prison ?
J’aimerais vraiment, vraiment avoir une bière. J’ouvre la bouche, mais
avant que je puisse trouver les mots, il dit :
— Oublie ça. Je ne veux pas savoir. Ce ne sont pas mes affaires.
Je me mordille la lèvre.
— Écoute, je suis désolée de ne pas te l’avoir dit. Je voulais essayer de
mettre le passé derrière moi. Je ne pensais pas à mal.
— Ouais…
Je regarde fixement mes mains, sur mes genoux.
— Je… J’avais honte. Je ne voulais pas que tu me juges mal. Ton opinion
compte beaucoup pour moi.
Il tourne la tête pour me regarder, ses yeux me semblent doux sous la
lumière tamisée du porche.
— Millie…
— Je tiens aussi à ce que tu saches… (Je prends une profonde
inspiration.) J’ai passé un très bon moment l’autre soir. Ç’a été l’une des
meilleures nuits de ma vie. Grâce à toi. Alors quoi qu’il arrive, je te
remercie pour ça. Je… je voulais juste te le dire.
Un pli s’est creusé entre ses sourcils.
— J’ai passé un bon moment, moi aussi. Je ne m’étais pas senti aussi
heureux depuis… (Il se pince l’arête du nez.) Longtemps. Je ne m’en étais
même pas rendu compte.
Nous restons à nous dévisager un moment. Il y a encore de l’électricité
entre nous. Je vois dans ses yeux qu’il la ressent aussi. Il jette un coup d’œil
à la porte de derrière et, avant que je comprenne ce qui se passe, ses lèvres
sont sur les miennes.
Il m’embrasse pendant ce qui semble une éternité, mais qui dure plutôt
dans les soixante secondes. Quand il s’écarte, je lis du regret dans ses yeux.
— Je ne peux pas…
— Je sais…
Rien n’est possible entre nous. Pour beaucoup de raisons. Néanmoins,
s’il voulait se lancer, je le suivrais. Même si cela signifie me faire une
ennemie de Nina. Je prendrais le risque. Pour lui.
Au lieu de quoi, je me lève et je le laisse sur la terrasse avec sa bière.
Le sol de l’escalier est froid sous mes pieds nus pendant que je remonte
jusqu’au premier étage. La tête me tourne encore à cause de ce baiser, mes
lèvres picotent. Ça ne pouvait pas être la dernière fois. C’est impossible.
J’ai vu la façon dont il me regardait. Il a de vrais sentiments pour moi.
Même s’il connaît mon passé, il m’apprécie toujours. Le seul problème,
c’est…
Attendez. Qu’est-ce que c’est, ça ?
Je me fige en haut de l’escalier. Il y a une ombre dans le couloir. Je plisse
les paupières, essayant de distinguer la forme dans l’obscurité.
Et puis elle bouge.
Je laisse échapper un cri aigu et manque de dévaler les marches. Je
m’accroche à la rampe et me rattrape à la dernière seconde. L’ombre se
rapproche de moi et, maintenant, je vois ce que c’est.
Nina.
— Nina, je souffle.
Que fait-elle, plantée dans le couloir ? Est-ce qu’elle était en bas ? Est-ce
qu’elle nous a vus nous embrasser, Andrew et moi ?
— Bonjour, Millie.
Il fait sombre dans le couloir, mais le blanc de ses yeux semble presque
briller.
— Que… que faites-vous ici ?
Elle me regarde, les sourcils froncés, et la lumière de la lune crée des
ombres inquiétantes sur son visage.
— C’est ma maison. Je n’ai pas à rendre compte de mes allées et venues.
Bien sûr, ce n’est pas vraiment sa maison. La maison appartient à
Andrew. Et s’ils n’étaient pas mariés, elle ne pourrait pas vivre ici. S’il
décidait de me choisir, moi, à sa place, ce serait ma maison.
Ces pensées sont insensées. De toute évidence, ça n’arrivera jamais.
— Pardon.
Elle croise les bras.
— Et vous, que faites-vous ici ?
— Je… je suis descendue prendre un verre d’eau.
— Vous n’avez pas d’eau dans votre chambre ?
— J’ai tout bu, je mens.
D’ailleurs, elle sait que c’est un mensonge, j’en suis sûre, vu qu’elle
fouine dans ma chambre.
Elle reste silencieuse un moment.
— Andy n’était pas au lit. L’avez-vous vu en bas quelque part ?
— Je, euh… Je pense qu’il était dehors sur la terrasse de derrière.
— Je vois.
— Mais je ne suis pas sûre. Je ne lui ai pas parlé ou quoi que ce soit.
Le regard que Nina me lance m’indique clairement qu’elle n’en croit pas
un mot. Ce qui est assez logique, puisque ce ne sont que des mensonges.
— Je vais aller voir où il est.
— Et je vais monter dans ma chambre.
Elle acquiesce et me heurte l’épaule quand nous nous croisons. Mon
cœur bat la chamade. Je ne parviens pas à chasser le sentiment que j’ai
commis une terrible erreur en attirant sur moi la colère de Nina Winchester.
Et pourtant, je n’arrive pas à m’en empêcher, on dirait.
33
Comme j’ai mon dimanche de libre, je passe la journée hors de la
maison. C’est une belle journée d’été – ni trop chaude, ni trop fraîche –, si
bien que je prends ma voiture pour me rendre au parc local, où je m’assieds
sur un banc afin de lire mon livre. Quand vous êtes en prison, vous oubliez
ces plaisirs simples. Sortir lire au parc… Parfois vous en avez tellement
envie que c’est physiquement douloureux.
Je ne retournerai jamais là-bas. Jamais.
Je mange un morceau dans un fast-food, puis je rentre à la maison. La
propriété des Winchester est vraiment magnifique. Même si je commence à
mépriser Nina, je ne peux pas détester cette maison. C’est une très belle
maison.
Je me gare dans la rue comme d’habitude, puis gagne la porte d’entrée.
Le ciel s’est assombri pendant mon trajet du retour et, juste au moment où
j’arrive à la porte, les nuages se déchirent, libérant leurs gouttes de pluie.
J’ouvre en vitesse et me glisse à l’intérieur avant d’être trempée.
Quand j’arrive dans le salon, Nina est assise sur le canapé dans la
pénombre. Elle ne fait rien du tout. Elle ne lit pas, ne regarde pas la télé.
Elle est juste assise là. Et quand j’ouvre la porte, elle lève brusquement les
yeux.
— Nina ? Tout va bien ?
— Pas vraiment.
Elle jette un coup d’œil à l’autre bout du canapé, et je remarque la pile de
vêtements à côté d’elle. Ce sont les vêtements qu’elle a absolument voulu
que je lui prenne quand j’ai commencé à travailler ici.
— Qu’est-ce que mes vêtements font dans votre chambre ?
Je la regarde fixement tandis qu’un éclair illumine la pièce.
— Quoi ? De quoi parlez-vous ? C’est vous qui me les avez donnés.
Elle laisse échapper un rire sec qui résonne à travers la pièce,
partiellement noyée par le tonnerre.
— Je vous les ai « donnés » ! Pourquoi je donnerais à ma bonne des
vêtements qui valent des milliers de dollars ?
J’en ai les jambes qui tremblent.
— Vous avez dit qu’ils vous étaient trop petits. Vous avez insisté pour
que je les prenne.
— Comment pouvez-vous mentir comme ça ? lance-t-elle en faisant un
pas vers moi. Vous avez volé mes vêtements ! Vous êtes une voleuse !
Ses yeux sont d’un bleu de glace. Je tends la main pour me rattraper à
quelque chose avant que mes jambes ne se dérobent sous moi. Mais je ne
saisis que de l’air.
— Je… Je ne ferais jamais ça.
— Ah ! ricane-t-elle. Voilà ce qui arrive quand on fait confiance à une ex-
détenue pour travailler chez soi !
Elle parle assez fort pour qu’Andrew s’inquiète de cette agitation. Il sort
précipitamment de son bureau et je vois son beau visage en haut de
l’escalier, illuminé par un autre éclair. Oh mon Dieu, que va-t-il penser de
moi ? C’est déjà bien assez pénible qu’il soit au courant de mon séjour en
prison. Je ne veux pas qu’il pense que j’ai volé dans sa propre maison.
— Nina ? lance-t-il en descendant les marches deux à deux. Qu’est-ce
qui se passe ?
— Je vais te le dire, ce qui se passe ! annonce-t-elle triomphalement.
Millie ici présente a volé dans mon armoire. Elle m’a volé tous ces
vêtements. Je les ai trouvés dans son placard.
Les yeux d’Andrew s’écarquillent lentement.
— Elle…
Les larmes me piquent les yeux.
— Je n’ai rien volé ! Je le jure. Nina m’a donné ces vêtements. Elle a dit
qu’ils ne lui allaient plus.
— Comme si nous allions croire à vos mensonges, se moque-t-elle. Je
devrais appeler la police pour vous dénoncer. Savez-vous combien valent
ces vêtements ?
— Non, s’il vous plaît, ne faites pas…
Nina rit de l’expression de mon visage.
— Oh, c’est vrai. Vous êtes en liberté conditionnelle, n’est-ce pas ? Une
affaire comme ça vous renverrait directement en prison.
Andrew regarde les vêtements sur le canapé, un pli profond entre ses
sourcils.
— Nina…
— Je vais les appeler, déclare-t-elle en sortant brusquement son
téléphone de son sac à main. Dieu sait ce qu’elle nous a encore volé, pas
vrai, Andy ?
Il relève les yeux de la pile de vêtements.
— Nina, Millie n’a pas volé ces vêtements. Je me souviens de t’avoir vue
vider ton armoire. Tu as tout mis dans des sacs-poubelles et tu as dit que tu
allais en faire don. (Il ramasse une petite robe blanche.) Tu ne rentres plus
là-dedans depuis des années.
C’est réjouissant de voir rosir les joues de Nina.
— Qu’est-ce que tu me dis ? Que je suis trop grosse ?
Il ne relève pas sa remarque.
— Je te dis qu’il n’y a pas moyen qu’elle t’ait volé ça. Pourquoi tu la
traites de cette façon ?
Elle ouvre grand la bouche.
— Andy…
Toujours planté près du canapé, Andrew me regarde.
— Millie (il prononce mon nom avec beaucoup de douceur), voulez-vous
monter à l’étage et nous laisser un peu d’intimité ? J’ai besoin de parler à
Nina.
— Oui, bien sûr. Avec joie.
Ils restent là tous les deux en silence pendant que je monte l’escalier qui
mène au premier étage. Parvenue en haut, je me dirige vers la porte du
grenier et je l’ouvre. Je m’arrête là quelques secondes, à réfléchir à ce que
je vais faire. Puis je referme la porte sans la franchir.
Beaucoup plus silencieusement cette fois, je retourne en haut de
l’escalier. Je me tiens au bout du couloir, juste avant la cage d’escalier. Je ne
vois pas Nina et Andrew, mais j’entends leurs voix. C’est mal d’écouter aux
portes, mais je ne peux pas m’en empêcher. Après tout, cette conversation
va très certainement porter sur les accusations de Nina à mon encontre.
J’espère qu’Andrew continuera à me défendre, maintenant que je ne suis
plus dans la pièce. Va-t-elle le convaincre que j’ai volé ses vêtements ? Je
suis une ex-détenue, alors… Vous faites une erreur dans la vie, et personne
ne vous fait plus jamais confiance.
— … n’a pas pris ces robes, entends-je déclarer Andrew. Je sais qu’elle
n’a pas fait ça.
— Donc tu prends son parti plutôt que le mien ? rétorque Nina. Cette fille
a fait de la prison. Tu ne peux pas faire confiance à quelqu’un comme ça.
C’est une menteuse et une voleuse, elle mérite probablement de retourner
en prison.
— Comment peux-tu dire une chose pareille ? Millie est merveilleuse
depuis le début.
— Oh, je ne doute pas que tu sois de cet avis.
— Quand es-tu devenue si cruelle, Nina ? (Sa voix tremble.) Tu as
changé. Tu es tellement différente.
— Tout le monde change, lui crache-t-elle.
— Non. (Sa voix est si basse que je dois tendre l’oreille pour l’entendre
par-dessus le bruit des gouttes de pluie qui tombent dehors et frappent le
pavé.) Pas comme toi. Je ne te reconnais même plus. Tu n’es plus la
personne dont je suis tombé amoureux.
S’ensuit un long silence, brisé par un coup de tonnerre qui éclate assez
fort pour faire trembler les fondations de la maison. Une fois qu’il s’est
estompé, j’entends les paroles de Nina, très distinctement.
— Qu’est-ce que tu veux dire, Andy ?
— Je veux dire… Je pense que je ne suis plus amoureux de toi, Nina. Je
pense que nous devrions nous séparer.
— Tu n’es plus amoureux de moi ? explose-t-elle. Comment peux-tu dire
ça ?
— Je suis désolé. Je me suis laissé porter, je vivais notre vie, et je n’ai
même pas pris conscience du point auquel j’étais malheureux.
Nina reste silencieuse un long moment, sans doute le temps de digérer cet
aveu.
— Est-ce que ça a un rapport avec Millie ?
Je retiens mon souffle en attendant sa réponse. Il y a eu quelque chose
entre nous, cette nuit-là à New York, mais je ne vais pas m’imaginer qu’il
quitterait Nina à cause de moi.
— Ça n’a rien à voir avec Millie, répond-il finalement.
— Ah non ? Alors tu vas me mentir les yeux dans les yeux et prétendre
que rien ne s’est jamais passé entre elle et toi ?
Merde. Elle est au courant. Ou du moins, elle pense savoir.
— J’ai des sentiments pour Millie, dit-il d’une voix si basse que j’ai
forcément dû l’imaginer. (Comment cet homme riche, beau et marié peut-il
avoir des sentiments pour moi ?) Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Là, on
parle de toi et moi. Je ne t’aime plus.
— C’est des conneries ! Tu me quittes pour notre bonne ! C’est la chose
la plus ridicule que j’aie jamais entendue. C’est une honte pour toi. Tu vaux
mieux que ça, Andrew.
La voix de Nina atteint des aigus tels que, bientôt, seuls les chiens
pourront l’entendre.
— Nina. (Son ton est froid.) C’est fini. Je suis désolé.
— Pardon ?! (Un autre coup de tonnerre secoue les planches.) Oh non, tu
ne sais pas ce que c’est qu’être désolé…
Un silence.
