Malgré le matelas exceptionnellement inconfortable de mon lit de camp
comparé à l’incroyable matelas de la chambre d’amis, je ne tarde pas à
m’endormir, lovée dans les bras d’Andrew après qu’on a fait l’amour là-
haut. Je n’aurais jamais imaginé faire l’amour dans cette chambre. D’autant
plus vu la sévérité des règles de Nina quant au fait de me laisser recevoir
des invités.
Cette règle n’a pas très bien fonctionné.
Je me réveille vers 3 heures du matin. La première sensation dont je suis
consciente, c’est ma vessie : pleine et légèrement inconfortable. Il faut que
j’aille aux toilettes. D’habitude, j’y vais juste avant d’aller me coucher,
mais Andrew m’a épuisée et je me suis endormie avant d’en avoir trouvé
l’énergie.
Et c’est là qu’une autre sensation se fait jour. Un sentiment de vide.
Andrew n’est plus dans le lit de camp.
Sans doute que, me voyant endormie, il a décidé de descendre dans son
propre lit. Je ne peux pas lui en vouloir. Ce petit lit est déjà tout juste
confortable pour une personne, alors pour deux… Et puis, la chambre est
étouffante. Il a peut-être essayé de tenir le coup, mais après avoir tourné et
viré, il aura migré en bas. Andrew est de plus de dix ans mon aîné, et même
mon dos supporte mal une nuit sur ce matelas, donc je peux difficilement
lui en vouloir.
Je suis vraiment heureuse que ce soit ma dernière nuit ici. Peut-être
qu’après avoir utilisé les toilettes, j’irai rejoindre Andrew en bas.
Je me lève, les planches gémissent sous mon poids. Je me dirige vers la
porte et tourne la poignée. Comme d’habitude, elle est bloquée. Alors je la
tourne plus fermement.
Elle ne bouge toujours pas.
La panique monte dans ma poitrine. Je m’appuie contre la porte, les
rayures dans le bois me râpent l’épaule, et je place ma main droite sur la
poignée. J’essaie encore une fois de la tourner dans le sens des aiguilles
d’une montre. Mais elle ne bouge pas. Pas même d’un millimètre. Je
comprends alors ce qui se passe.
La porte n’est pas coincée.
Elle est fermée à clé.
PARTIE II
38
Nina
Si on m’avait dit, il y a quelques mois, que je passerais cette nuit dans
une chambre d’hôtel pendant qu’Andy serait chez moi avec une autre
femme – la bonne ! –, je ne l’aurais pas cru.
Et pourtant je suis là. Habillée d’un peignoir en éponge trouvé dans le
placard, allongée de tout mon long dans le grand lit. La télévision est
allumée, mais j’y prête à peine attention. J’ai sorti mon téléphone et je
clique sur l’application que j’utilise depuis plusieurs mois. « Trouver mes
amis ». J’attends qu’elle m’indique l’emplacement de Wilhelmina
« Millie » Calloway.
Sauf que sous son nom, il est écrit : « Emplacement non trouvé ». La
même chose que depuis le début de cet après-midi.
Elle a dû comprendre que je la suivais et désactiver l’appli. Petite
maligne.
Mais pas assez maligne.
J’attrape mon sac à main où je l’ai posé sur la table de nuit. Je fouille à
l’intérieur jusqu’à y trouver la seule photo papier que j’aie d’Andy. Elle
date de quelques années, c’est un exemplaire des photographies qu’il a fait
prendre par des professionnels pour le site web de l’entreprise, et il m’en
avait donné une. Je fouille le brun profond de ses yeux sur le morceau de
papier brillant, ses cheveux acajou parfaits, l’esquisse de fossette dans son
menton carré. Andy est le plus bel homme que j’aie jamais connu dans la
vraie vie. Je suis tombée à moitié amoureuse de lui au premier regard que
j’ai posé sur lui.
Et puis je trouve un autre objet dans mon sac, que je fourre dans la poche
de mon peignoir.
Je me lève du lit queen-size, pour enfoncer les pieds dans l’épaisse
moquette de la chambre d’hôtel. Cette chambre coûte une fortune, qui est
ponctionnée sur la carte de crédit d’Andy, mais ce n’est pas grave. Je ne
vais pas rester longtemps.
Dans la salle de bains, je tiens à bout de bras la photo du visage souriant
d’Andy. Puis je sors le contenu de ma poche.
Un briquet.
J’actionne la pierre jusqu’à ce qu’une flamme jaune apparaisse. Je tiens
sa lueur vacillante contre le bord de la photo jusqu’à ce qu’elle se
communique à elle. Et je regarde le beau visage de mon mari brunir et se
désintégrer, jusqu’à ce que le lavabo soit plein de cendres.
Et je souris. Mon premier vrai sourire en presque huit ans.
Je n’en reviens pas : je me suis enfin débarrassée de ce connard.
Comment se débarrasser de son mari sadique
et méchant. Un guide, par Nina Winchester
Première étape : se faire mettre en cloque par un coup d’un soir bourré, abandonner l’école et
prendre un boulot minable pour payer les factures.
Mon patron, Andrew Winchester, est un grand rêveur.
Enfin, il n’est pas vraiment mon patron. Il est plus, genre, le patron du
patron du patron de mon patron. Il se peut qu’il y ait même quelques strates
supplémentaires de personnes dans la chaîne entre lui – le PDG de cette
société depuis que son père est à la retraite – et moi – une réceptionniste.
Donc quand je suis assise à mon bureau, devant celui de mon patron, et
que je l’admire de loin, ce n’est pas comme si je craquais sur un homme
réel. C’est plus comme admirer un acteur célèbre lors d’une première de
film, voire une peinture au musée des beaux-arts. D’autant que je n’ai
aucune place dans ma vie pour un rencard, et encore moins pour un petit
ami.
N’empêche, ce qu’il est beau ! Tout cet argent et en plus il est beau ! Ça
en dirait long sur l’injustice de la vie, si le gars n’était pas aussi gentil.
Par exemple, quand il est venu parler à mon vrai patron, un gars d’au
moins vingt ans son aîné du nom de Stewart Lynch, qui n’apprécie
clairement pas d’être dirigé par un gars qu’il appelle « le gamin ». Andrew
Winchester s’est arrêté à mon bureau, il m’a souri et appelée par mon
prénom. Il a dit : « Bonjour, Nina. Comment allez-vous aujourd’hui ? »
Évidemment, il ne sait pas qui je suis. Il a juste lu mon nom sur mon
bureau. Mais quand même. C’était sympa qu’il ait fait l’effort. J’ai aimé
entendre mon nom si ordinaire, ces quatre lettres, sur sa langue.
Andrew et Stewart sont dans son bureau, en train de parler depuis
environ une demi-heure. Stewart m’a demandé de ne pas partir tant que
M. Winchester était là, parce qu’il pourrait avoir besoin de moi pour
chercher des données dans l’ordinateur. Je n’arrive pas à bien comprendre
quelles sont les attributions de Stewart, vu que je fais tout son travail. Mais
ce n’est pas grave. Ça ne me dérange pas, tant que j’ai mon salaire et mon
assurance maladie. Cecelia et moi avons besoin d’un endroit pour vivre, et
le pédiatre dit qu’elle va devoir recevoir une série de vaccins le mois
prochain (pour des maladies qu’elle n’a même pas !).
Ce qui me dérange un peu plus, en revanche, c’est que Stewart ne
m’avait pas prévenue qu’il allait me demander de rester plus tard. Je suis
censée pomper mon lait, là. Mes seins sont tellement pleins qu’ils me font
mal, ils tirent sur les agrafes et le tissu fin de mon soutien-gorge
d’allaitement. Je m’efforce de ne pas penser à Cece, parce que sinon, mes
mamelons vont très certainement exploser et le lait va couler tout seul. Et ce
n’est pas le genre de chose dont tu as envie quand tu es assise à ton bureau.
Cece est avec ma voisine Elena, en ce moment. Comme Elena est aussi
mère célibataire, nous faisons du baby-sitting l’une pour l’autre. Mes
horaires sont plus réguliers, et elle travaille le soir dans un bar. Donc je lui
garde Teddy et elle me garde Cece. Et ça fonctionne. À peu près.
Cece me manque quand je suis au travail. Je pense à elle tout le temps.
J’avais toujours rêvé de pouvoir rester à la maison au moins les six premiers
mois, lorsque j’aurais un bébé. Au lieu de quoi, j’ai juste pris mes deux
semaines de congé et je suis retournée au travail direct après, même si
j’avais encore un peu de mal à marcher. Ils m’auraient bien donné douze
semaines de congé, mais les dix autres n’auraient pas été payées. Qui peut
se permettre dix semaines non payées ? Certainement pas moi.
Parfois Elena en veut à son fils, pour ce qu’elle a dû abandonner à cause
de lui. J’étais à l’université, quand le test de grossesse s’est avéré positif. Je
travaillais tranquillement sur un doctorat en anglais en vivant dans la semi-
pauvreté. C’est en voyant ces deux lignes bleues que j’ai compris que mon
éternel style de vie d’étudiante ne pourrait jamais me permettre de subvenir
à mes besoins et à ceux de mon enfant à naître. Le lendemain, j’ai quitté la
fac. Et j’ai commencé à battre le pavé, à la recherche de quelque emploi
pour payer les factures.
Ce n’est pas le job de mes rêves. Loin de là. Mais le salaire est correct, il
y a plein d’avantages, les horaires sont fixes et pas trop lourds. En plus, on
m’a dit qu’il y avait moyen d’obtenir de l’avancement. Un jour.
Pour l’instant, je dois tenir les vingt prochaines minutes sans que mes
seins se mettent à fuir.
Je suis à deux doigts de courir aux toilettes avec mon petit sac à dos de
matériel de pompage et mes minuscules bouteilles de lait quand la voix de
Stewart crépite dans l’interphone.
— Nina ? aboie-t-il. Pouvez-vous apporter le dossier Grady ?
— Oui, monsieur, tout de suite !
Je vais à mon ordinateur et je télécharge les fichiers qu’il veut, puis
j’imprime. Ça fait une cinquantaine de pages de données, et je reste assise
là, à tapoter le sol de la pointe de ma chaussure, tout en regardant
l’imprimante cracher chaque feuille. Une fois la dernière page imprimée,
j’arrache la liasse et me précipite vers son bureau.
J’entrouvre la porte.
— Pardon, monsieur Lynch ?
— Entrez, Nina.
Je laisse la porte s’ouvrir en entier. Tout de suite, je remarque la façon
dont les deux hommes me fixent. Et pas de cet air approbateur que j’avais
l’habitude de susciter dans les bars, avant de tomber en cloque et que toute
ma vie en soit bouleversée. Non, ils me regardent comme si j’avais une
araignée géante accrochée dans les cheveux sans que je m’en doute le
moins du monde. Je suis sur le point de leur demander ce qu’ils ont à me
reluquer comme ça, quand je baisse la tête. Et j’ai la réponse sous les yeux.
J’ai fui.
Non seulement j’ai fui, mais je me suis carrément traite comme une
vache. Il y a deux énormes cercles autour de chacun de mes mamelons, plus
quelques gouttelettes de lait qui ruissellent sur mon chemisier. J’ai envie de
ramper sous un bureau et de mourir.
— Nina ! s’écrie Stewart. Allez vous nettoyer !
— D’accord, je me hâte d’acquiescer. Je… Je suis vraiment désolée. Je…
Je lâche les papiers sur le bureau de Stewart et je sors du bureau aussi
vite que possible. J’attrape mon manteau pour cacher mon chemisier, tout
en retenant mes larmes. Je ne sais même pas trop ce qui me vexe le plus. Le
fait que le patron du patron de mon patron m’ait vue comme une vache
allaitante ou tout le lait que je viens de gaspiller.
J’emporte ma pompe dans les toilettes, je la branche et je soulage enfin la
pression dans mes seins. Malgré ma gêne, ça me fait un bien fou de vider
tout ce lait. C’est peut-être encore meilleur que le sexe. Non pas que je me
rappelle ce qu’est le sexe, la dernière fois, c’était ce stupide, stupide coup
d’un soir qui m’a mise dans cette situation. Je remplis deux bouteilles
entières de trente centilitres, que je fourre dans mon sac avec un pain de
glace. Je les mettrai dans le réfrigérateur jusqu’à l’heure de rentrer à la
maison. Maintenant, je dois retourner à mon bureau. Et garder mon
manteau sur moi tout le reste de l’après-midi, parce que j’ai découvert
récemment que même sec, le lait laisse une tache.
Quand j’ouvre la porte des toilettes, je suis choquée de découvrir
quelqu’un planté devant. Et pas n’importe qui. C’est Andrew Winchester.
Le patron du patron de mon patron. Le poing levé, prêt à frapper à la porte.
Ses yeux s’écarquillent quand il me voit.
— Euh, oui ? je lâche. Les toilettes pour hommes se trouvent, euh, là-bas.
Je me sens stupide de dire ça. Parce qu’enfin, c’est son entreprise. Sans
compter qu’il y a le pochoir d’une femme avec une robe sur la porte des
toilettes. Il devrait comprendre que ce sont les toilettes pour femmes.
— En fait, je vous cherchais, dit-il.
— Moi ?
Il acquiesce.
— Je voulais voir si tout allait bien.
— Ça va. (J’essaie de sourire, pour cacher mon humiliation.) C’est juste
du lait.
— Je sais, mais… (Il fronce les sourcils.) Stewart s’est comporté comme
un imbécile. C’était inacceptable.
— Oui, bon…
Je suis tentée de lui lister une centaine d’autres occasions où Stewart
s’est comporté comme un con avec moi. Mais c’est une mauvaise idée de
dire du mal de son patron.
— Non, mais ça va. Bon, j’étais sur le point d’aller manger un morceau,
donc…
Il hausse un sourcil.
— Moi aussi. Vous accepteriez de vous joindre à moi ?
Bien sûr que j’accepte. Même s’il n’était pas le patron du patron de mon
patron, j’aurais dit « oui ». Il est super beau, pour commencer. J’adore son
sourire, les petits plis autour de ses yeux et le soupçon de fossette à son
menton. Mais ce n’est pas comme s’il m’invitait à un rencard. Il se sent
juste mal à cause de ce qui s’est passé avant dans le bureau de Stewart.
Quelqu’un des RH lui a probablement suggéré de faire ça pour éviter des
problèmes.
Bref, je suis Andrew Winchester au rez-de-chaussée, dans le hall de
l’immeuble qu’il possède. Je suppose qu’il va m’emmener dans l’un des
nombreux restaurants chics du quartier, d’où ma surprise quand il me guide
jusqu’au chariot à hot-dogs, juste devant le bâtiment, et qu’il se place dans
la file d’attente.
— Les meilleurs hot-dogs de la ville, annonce-t-il avec un clin d’œil.
Qu’est-ce que vous aimez sur les vôtres ?
— Euh… moutarde ?
Quand arrive notre tour, il commande deux hot-dogs, chacun avec de la
moutarde, et deux bouteilles d’eau. Il me tend un exemplaire de chaque et
me conduit jusqu’à une maison en grès brun en bas de la rue. Il s’assied sur
les marches et je l’imite. C’est presque comique, ce bel homme assis sur les
marches d’une maison dans son costume hors de prix, avec à la main un
hot-dog couvert de moutarde.
— Merci pour le hot-dog, monsieur Winchester.
— Andy, me corrige-t-il.
— Andy, je répète.
Je prends une bouchée de mon hot-dog. Plutôt bon. Le meilleur de la
ville ? Je n’en suis pas si sûre. Je veux dire, ce n’est que du pain et une
viande indescriptible.
— Quel âge a votre bébé ? demande-t-il.
Je suis tellement contente que mon visage s’empourpre, comme toujours
quand on me questionne sur ma fille.
— Elle a cinq mois.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Cecelia.
— C’est joli, fait-il en souriant. Comme la chanson.
Alors là, il marque des points, car c’est à cause de la chanson de Simon et
Garfunkel que je l’ai appelée ainsi, même si l’orthographe est différente.
C’était la chanson préférée de mes parents. C’était leur chanson… avant
qu’un accident d’avion ne me les enlève. Et ça m’a donné l’impression de
me rapprocher d’eux, de pouvoir les honorer de cette façon.
Nous restons assis là pendant une vingtaine de minutes, à manger nos
hot-dogs en discutant. Je suis étonnée de découvrir le côté pragmatique
d’Andy Winchester. J’adore la façon dont il me sourit. J’adore la façon dont
il me pose des questions sur ma vie, comme si ça l’intéressait vraiment. Je
ne suis pas surprise qu’il ait si bien réussi en affaires, il est doué avec les
gens. Peu importe que ce soient les RH qui lui aient dit de rattraper le coup
avec moi, il a fait du bon travail. Parce qu’effectivement, je ne suis plus
contrariée par l’incident survenu dans le bureau de Stewart.
— Je ferais mieux d’y retourner, j’annonce quand ma montre indique
13 h 30. Stewart va me tuer si je reviens en retard de ma pause déjeuner.
Je ne souligne pas le fait que Stewart travaille pour lui.
Il se lève et fait tomber les miettes sur ses mains.
— J’ai le sentiment que ce hot-dog, ce n’était pas le déjeuner auquel vous
vous attendiez de ma part.
— C’était très bien.
Et ça l’était. J’ai passé un super moment à manger mon hot-dog avec
Andy.
— Laissez-moi me faire pardonner, reprend-il, les yeux dans les miens.
Laissez-moi vous emmener dîner ce soir.
J’en suis bouche bée. Andrew Winchester peut avoir toutes les femmes
qu’il veut. Toutes. Pourquoi voudrait-il m’inviter à dîner, moi ? N’empêche
qu’il l’a fait.
Et je brûle d’y aller, à tel point que c’est presque douloureux de devoir le
lui refuser.
— Je ne peux pas. Je n’ai personne pour garder la petite.
— Ma mère sera en ville demain après-midi, me dit-il. Elle adore les
bébés. Elle serait ravie de vous garder Cecelia.
Alors là, j’en reste carrément baba. Non seulement il m’invite à dîner
mais, quand je lui oppose un obstacle, il trouve une solution. Une solution
qui implique sa mère. Il a vraiment envie de dîner avec moi.
Comment pourrais-je refuser ?
39
Deuxième étape : épouser naïvement
l’homme sadique et maléfique.
Andy et moi sommes mariés depuis trois mois, et parfois je dois me
pincer.
Nous ne nous sommes pas tournés autour longtemps. Avant de rencontrer
Andy, tous les hommes avec qui je sortais voulaient juste s’amuser. Andy,
lui, n’était pas du genre à jouer. Dès le soir de notre premier rendez-vous
magique, il m’a clairement fait part de ses intentions. Il cherchait une
relation sérieuse. Il avait déjà été fiancé, un an plus tôt, à une certaine
Kathleen, mais ça n’avait pas marché. Il était prêt à se marier. Il était
d’accord pour nous accueillir, Cecelia et moi.
Et de mon point de vue, il était tout ce que je recherchais. Je voulais un
foyer sûr pour ma fille et moi, un homme avec un emploi stable, qui serait
une figure paternelle pour ma petite fille, un homme qui soit gentil,
responsable et… eh bien, oui, séduisant. Andy cochait absolument toutes les
cases.
Dans les jours qui ont précédé notre mariage, je n’ai pas arrêté de lui
chercher des défauts. Personne ne pouvait être aussi parfait qu’Andy
Winchester. Il avait forcément un problème secret : il se jouait de moi ou
peut-être qu’il avait une autre famille cachée dans l’Utah. J’ai même
envisagé d’appeler Kathleen, l’ancienne fiancée. Il m’avait montré des
photos d’elle – elle avait des cheveux blonds comme moi et un visage doux
–, mais je ne connaissais pas son nom de famille et je n’ai pas réussi à la
repérer sur les réseaux sociaux. Au moins, elle ne le démolissait pas sur
Internet. J’ai trouvé que c’était bon signe.
La seule chose qui ne soit pas idéale à propos d’Andy, c’est… eh bien, sa
mère. Evelyn Winchester est un peu plus présente que je le souhaiterais. Et
je ne la qualifierais pas de particulièrement chaleureuse, comme personne.
Malgré les affirmations d’Andy selon lesquelles elle « adore les bébés » et
elle est « ravie » de garder Cece, elle semble toujours un peu contrariée
quand on lui demande de faire du baby-sitting. Et la soirée se termine
invariablement par une série de critiques sur l’éducation que je donne à ma
fille, à peine voilées sous la forme de « suggestions ».
Mais c’est Andy que j’épouse, pas sa mère. Personne n’aime sa belle-
mère, pas vrai ? Je peux gérer Evelyn, d’autant qu’elle ne montre pas
beaucoup d’intérêt pour moi en général, en dehors de mon prétendu manque
de compétences parentales. Si c’est la seule chose qui cloche chez Andy, ça
va.
Alors je l’ai épousé.
Et même trois mois plus tard, je ne suis pas encore redescendue de mon
nuage. Je n’en reviens pas d’avoir acquis la stabilité financière qui me
permet de rester à la maison avec ma petite fille. Je veux retourner à la fac
un jour mais, pour l’instant, je vais profiter de chaque minute avec ma
famille. Cece et Andy. Comment une femme peut-elle avoir autant de
chance ?
Et en retour, j’essaie d’être une épouse modèle. Sur mon peu de temps
libre, je vais à la salle de sport pour être sûre d’être en parfaite forme. Je me
suis acheté une garde-robe de vêtements blancs absolument pas pratiques,
parce qu’il m’adore en blanc. J’ai étudié en ligne des recettes et j’essaie de
cuisiner pour lui autant que je peux. Je veux être digne de la vie incroyable
qu’il m’a donnée.
Ce soir, j’embrasse Cecelia sur sa joue lisse de bébé, prends quelques
secondes pour la contempler, écouter le son de sa respiration profonde et
inhaler son odeur de talc. Je passe une mèche de ses doux cheveux blonds
derrière son oreille presque translucide. Elle est si belle. Je l’aime tellement
que j’ai parfois l’impression que je pourrais la manger.
Au sortir de sa chambre, je découvre Andy qui m’attend. Il me sourit.
Avec ses cheveux bruns dont aucune mèche ne dépasse, il est aussi beau
que le jour où je l’ai rencontré. Je ne comprends toujours pas pourquoi il
m’a choisie, moi. Il aurait pu avoir n’importe quelle femme au monde.
Pourquoi moi ?
Mais peut-être que je ne devrais pas me poser de questions. Je devrais
juste être heureuse.
— Coucou, dit-il. (Il ramène une mèche de mes cheveux blonds derrière
mon oreille.) Je vois que tes racines commencent à repousser.
— Oh.
Gênée, je porte la main à la racine de mes cheveux. Comme Andy aime
les cheveux blonds, j’ai pris l’habitude d’aller au salon, depuis nos
fiançailles, pour les teindre dans un blond plus doré.
— Mon Dieu, j’ai dû être tellement occupée avec Cece, ça m’a échappé.
Je n’arrive pas à déchiffrer l’expression de son visage. Il sourit toujours,
mais il y a quelque chose de bizarre. Ça ne le dérange pas tant que ça que
j’aie manqué un rendez-vous chez le coiffeur, si ?
— Viens, dit-il. J’ai besoin de ton aide pour quelque chose.
Je hausse un sourcil, heureuse qu’il ne semble finalement pas trop
contrarié par mes cheveux.
— Bien sûr. Qu’est-ce que c’est ?
Il lève les yeux vers le plafond.
— Il y a des papiers du travail que j’ai rangés dans le cagibi à l’étage. Je
me demandais si tu pourrais m’aider à les chercher. Je dois boucler un
contrat ce soir. Et après, on pourra… (Il m’adresse un sourire coquin.) Tu
sais…
Il n’a pas besoin de me le dire deux fois.
Je vis dans cette maison depuis environ quatre mois maintenant, et je ne
suis jamais montée dans le cagibi du grenier. J’ai grimpé l’escalier jusque
là-haut, une fois, pendant que Cece faisait la sieste, mais la porte était
fermée, alors j’ai fait demi-tour. Andy dit qu’il n’y a là qu’un tas de papiers.
Rien de très intéressant.
Et la vérité, c’est que je n’aime pas aller là-haut. Je n’ai pas de phobie
des greniers, ni quoi que ce soit d’aussi dingo, mais l’escalier qui y mène
est un peu effrayant. Il y fait sombre et les marches grincent à chaque pas.
Je suis donc Andy de près pendant notre ascension.
Quand nous arrivons en haut de l’escalier, il me précède dans le petit
couloir jusqu’à la porte fermée à clé tout au bout. Il sort son trousseau et
introduit une petite clé dans la serrure. Puis il ouvre la porte en grand et tire
sur un cordon pour allumer.
