Elle ne dit pas un mot. Elle ne pleure pas, ne m’appelle pas. Mais ses
paupières s’agitent légèrement.
Je dois la sauver. Je dois couper l’eau et la sortir de la baignoire.
Seulement je n’arrive pas à bouger les pieds, et chaque mouvement me
donne l’impression d’évoluer dans un bac de mélasse. Je vais la sauver
quand même. Je vais sauver ma fille, même si cela demande que je puise
jusqu’à mes dernières forces. Même si ça me tue.
Je traverse la salle de bains à quatre pattes. Ma tête tourne tellement que
je ne suis pas sûre de pouvoir rester consciente. Mais il est hors de question
que je m’évanouisse. Mon bébé a besoin de moi.
J’arrive, Cece. S’il te plaît, tiens bon. S’il te plaît.
Quand mes doigts effleurent la faïence de la baignoire, j’en pleurerais
presque de soulagement. Elle a de l’eau au ras du menton maintenant. Je
m’étire vers le robinet, mais une voix dure me pétrifie.
— Madame Winchester, ne bougez pas.
J’attrape quand même le robinet. Personne ne m’empêchera de sauver
mon bébé. Je réussis à couper l’eau, toutefois avant que je puisse faire quoi
que ce soit d’autre, des mains puissantes me saisissent les bras et me hissent
sur mes pieds. À travers un brouillard, je distingue un homme en uniforme
qui sort Cecelia de la baignoire.
— Qu’est-ce que vous faites ? j’essaie de demander, mais je ne parviens
qu’à bredouiller.
L’homme qui a sauvé Cecelia ignore ma question. Une autre voix dit :
— Elle est vivante, mais on dirait qu’elle a été droguée.
— Oui, parviens-je à répéter. Droguée.
Ils savent. Ils savent ce qu’Andy a fait. Et en plus, il nous a droguées
toutes les deux. Dieu merci, la police est là. Maintenant, un urgentiste a mis
Cecelia sur une civière, et ils m’allongent sur une autre. On va s’en sortir.
Ils sont venus nous sauver.
Un homme en uniforme de police me projette une lumière dans les yeux.
Je détourne le regard, grimaçant à cause de l’insupportable luminosité.
— Madame Winchester, dit-il d’un ton brusque, pourquoi essayiez-vous
de noyer votre fille ?
J’ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Noyer ma fille ? Qu’est-ce
qu’il raconte ? J’essayais de la sauver. Ils ne le voient donc pas ?
Mais le policier se contente de secouer la tête. Il se tourne vers un de ses
collègues.
— Elle est trop dans les vapes. On dirait qu’elle en a pris aussi.
Emmenez-la à l’hôpital. Je vais appeler le mari et l’informer que nous
sommes arrivés à temps.
Arrivés à temps ? De quoi il parle ? Je n’ai fait que dormir toute la
journée. Pour l’amour de Dieu, qu’est-ce qu’ils croient que j’ai fait ?
43
Les huit mois suivants de ma vie, je les passe à l’hôpital psychiatrique de
Clearview.
L’histoire, qu’on m’a répétée d’innombrables fois, c’est que j’ai pris un
tas de sédatifs prescrits par mon médecin et que j’en ai aussi donné à ma
fille dans son biberon. Puis je l’ai placée dans la baignoire et j’ai fait couler
l’eau. Mon intention, apparemment, était de nous tuer toutes les deux. Dieu
merci, mon merveilleux mari Andy a deviné que quelque chose n’allait pas
et la police est arrivée à temps pour nous sauver.
Je ne me rappelle rien de tout ça. Je n’ai aucun souvenir d’avoir pris des
cachets. Je n’ai aucun souvenir d’avoir mis Cecelia dans la baignoire. Je
n’ai même aucun souvenir de mon médecin me prescrivant ce médicament,
pourtant le médecin de famille qu’Andy et moi consultons nous a assurés
que si.
Selon le thérapeute que je vois à Clearview, je souffre d’une grave
dépression et d’hallucinations. Ce sont ces hallucinations qui m’ont amenée
à croire que mon mari m’avait gardée captive dans une chambre pendant
deux jours. La dépression, quant à elle, est ce qui m’a poussée à la tentative
de meurtre-suicide.
Au début, je n’y croyais pas. Les souvenirs que je garde de mon séjour
dans le grenier sont si vivaces que je sentais presque la piqûre sur mon cuir
chevelu de chaque cheveu que j’ai dû m’arracher. Mais le Dr Barringer ne
cesse de m’expliquer que lorsqu’on a des hallucinations, elles peuvent
sembler très réelles, même quand ça ne l’est pas.
Du coup, maintenant, je suis deux traitements pour empêcher que ça se
reproduise. Un antipsychotique et un antidépresseur. Pendant mes séances
avec le Dr Barringer, je reconnais mon rôle dans ce que j’ai fait. Même si je
ne m’en souviens pas du tout. Je me rappelle seulement m’être réveillée et
avoir trouvé Cecelia dans la baignoire.
Mais j’ai bien dû le faire. Puisqu’il n’y avait personne d’autre à la
maison.
Ce qui a fini par me convaincre que c’était moi la fautive, c’est qu’Andy
n’aurait jamais pu me faire une chose pareille. Depuis le jour où je l’ai
rencontré, il a toujours été merveilleux. Et maintenant que je suis à
Clearview, il me rend visite dès qu’il en a la possibilité. Le personnel
l’adore. Il apporte des muffins et des cookies pour les infirmières. Et il en
garde toujours un pour moi.
Aujourd’hui, j’ai droit à un muffin à la myrtille. Il frappe à la porte de ma
chambre privée à Clearview, un établissement coûteux pour les personnes
ayant des problèmes psychiatriques mais pas de soucis d’argent. Il arrive
directement du travail, en costume cravate, et il est si beau que ça fait mal.
Au début de mon séjour ici, j’étais enfermée dans la chambre. Mais j’ai
fait tellement de progrès, avec les médicaments qu’on me donne, qu’on m’a
accordé le privilège d’une chambre non verrouillée. Andy se perche à
l’autre bout de mon lit pendant que je fourre le médicament dans ma
bouche. L’antipsychotique augmente mon appétit et j’ai pris dix kilos
depuis que je suis ici.
— Es-tu prête à rentrer à la maison la semaine prochaine ? me demande-
t-il.
Je hoche la tête, en essuyant les miettes du muffin aux myrtilles sur mes
lèvres.
— Je… Je pense que oui.
Il me prend la main, et je cille, mais je parviens à ne pas la lui retirer.
Quand je suis arrivée ici, je ne supportais pas qu’il me touche. Maintenant,
j’ai réussi à mettre de côté mes sentiments de répulsion. Andy ne m’a rien
fait. C’est mon cerveau détraqué qui a tout inventé.
Ça semblait si réel, pourtant.
— Comment va Cecelia ? je demande.
Il exerce une pression sur ma main.
— Elle va très bien. Elle est ravie que tu rentres à la maison.
J’aurais cru qu’elle m’oublierait pendant mon séjour ici, mais elle
n’oublie pas. Je n’étais pas autorisée à la voir pendant les premiers mois de
mon internement, mais quand Andy me l’a finalement amenée, on s’est
cramponnées l’une à l’autre, et à la fin des heures de visite, elle a tellement
pleuré que mon cœur s’est brisé en deux.
Je dois rentrer à la maison. Je dois retourner à ma vie d’avant. Andy a été
génial en tous points. Il a subi plus que ce pour quoi il s’était engagé avec
moi.
— Donc, je vais venir te chercher à midi dimanche, m’explique-t-il. Et
ensuite je te conduirai à la maison. Ma mère gardera Cece.
— Super.
Même si j’ai hâte de rentrer chez moi et de voir ma fille, l’idée de
retourner dans cette maison me serre le ventre. Je ne suis vraiment pas
pressée d’y remettre les pieds. Surtout dans le grenier.
Plus jamais je ne monterai là-haut.
44
— De quoi avez-vous peur, Nina ?
Je lève les yeux à la question du Dr Hewitt. Je vais à ces séances depuis
quatre mois, deux fois par semaine, depuis ma sortie de Clearview. Le
Dr Hewitt n’aurait pas été mon premier choix. Pour commencer, j’aurais
probablement choisi une femme psy et quelqu’un de plus jeune, sans
cheveux gris. Mais la mère d’Andy a fortement recommandé le Dr John
Hewitt, et je ne me sentais pas à l’aise de refuser, étant donné qu’Andy a
payé tous mes soins psychiatriques, qui ont dû lui coûter bonbon.
Mais bref, le Dr Hewitt s’est avéré très bon. Il me pose des questions
difficiles, cependant. Comme en ce moment, où nous abordons le fait que je
ne me suis pas approchée du grenier de la maison depuis que j’y suis
revenue.
Je remue sur son canapé en cuir. L’ameublement coûteux, dans ce bureau,
témoigne du grand succès de mon thérapeute.
— Je ne sais pas de quoi j’ai peur. C’est ça, le problème.
— Pensez-vous vraiment qu’il y a un cachot dans le grenier ?
— Pas un cachot, mais…
J’ai tellement clamé haut et fort ce que j’ai subi dans notre maison qu’un
officier de police a été envoyé pour vérifier le grenier. Il y a trouvé la pièce
et décrété que ce n’était rien de plus qu’un cagibi de rangement. Rempli de
boîtes et de papiers.
C’était une hallucination. Quelque chose a déconné avec les composés
chimiques de mon cerveau et j’ai imaginé qu’Andy m’y retenait en otage.
Parce qu’enfin, m’obliger à m’arracher les cheveux et à les mettre dans une
enveloppe, juste parce que j’aurais manqué un rendez-vous chez le
coiffeur… C’est complètement insensé, quand on y songe.
Sauf que sur le moment, ça semblait très réel. Et je me suis appliquée à
bien me colorer les cheveux depuis que je suis rentrée à la maison. Juste au
cas où.
Et Andy garde fermée la porte de l’escalier menant au grenier. Pour
autant que je sache, il ne l’a pas ouverte depuis que je suis rentrée.
— Je pense que ce serait thérapeutique pour vous d’aller là-haut, me dit
le Dr Hewitt, ses épais sourcils blancs froncés. De cette façon, l’endroit
n’aurait plus aucun pouvoir sur vous. Vous verrez par vous-même que ce
n’est qu’un cagibi de rangement.
— Peut-être…
Andy aussi m’encourage à y aller. Pour voir par toi-même. Il n’y a pas
de quoi avoir peur.
— Promettez-moi que vous essaierez, Nina.
— J’essaierai.
Peut-être. On verra bien.
Le Dr Hewitt me raccompagne jusqu’à la salle d’attente, où Andy est
assis sur l’une des chaises en bois, en train de lire quelque chose sur son
téléphone. Quand il me voit, son visage s’illumine d’un sourire. Il a
réorganisé son emploi du temps pour m’emmener à chacun de ces rendez-
vous. Je ne sais pas comment il peut encore m’aimer autant après les choses
terribles dont je l’ai accusé. Mais on travaille ensemble pour guérir.
Et il attend qu’on soit dans sa BMW pour m’interroger sur la séance.
— Alors, comment ça s’est passé ?
— Il pense que je devrais aller voir la pièce du grenier.
— Et ?
Je déglutis, les yeux tournés vers le paysage qui défile par la vitre.
— J’y réfléchis.
Andy hoche la tête.
— Je pense que c’est une bonne idée. Une fois que tu seras là-haut, tu
comprendras que tout ça n’était qu’une hallucination. Ce sera comme une
révélation, tu comprends ?
Ou je pourrais faire une autre crise et essayer de tuer Cecelia à nouveau.
Bien sûr, ce serait difficile, puisque pour l’instant, je ne suis pas autorisée à
être seule avec elle. Andy ou sa mère sont présents tout le temps. C’était
l’une des conditions de mon retour à la maison. Je ne sais pas combien de
temps je vais avoir besoin d’être cornaquée quand je suis avec ma propre
fille, mais pour l’instant il est clair que personne ne me fait confiance.
Cece est au sol, qui s’amuse avec un des jeux éducatifs qu’Evelyn lui a
achetés. Quand ma fille nous voit entrer, elle abandonne son jouet et se rue
vers moi. Son petit corps vient se blottir contre ma jambe gauche. Si vite
que je manque de tomber à la renverse. Malgré le fait que je n’ai pas le droit
d’être seule avec elle, Cece est extrêmement collante depuis que je suis à la
maison, la pauvre.
— Maman, les bras ! Maman maison !
Elle lève les bras vers moi jusqu’à ce que je la soulève. Elle porte une
robe blanche à frous-frous, un peu ridicule pour une si petite fille qui joue
dans le salon… C’est Evelyn qui a dû l’habiller.
Evelyn n’est pas aussi rapide que Cece pour se mettre debout. Elle se
lève lentement du canapé, lisse son pantalon blanc immaculé. Je n’avais
encore jamais remarqué qu’Evelyn s’habillait si souvent en blanc, ç’a
toujours été la couleur préférée d’Andy sur moi. Elle le porte bien, cela dit.
J’ai l’impression que ses cheveux ont dû être blonds par le passé,
maintenant elle est au bord du fameux précipice entre le blond et le blanc,
toutefois ses cheveux sont étonnamment épais et sains pour une femme de
son âge. Evelyn, de manière générale, est incroyablement bien conservée et
toujours impeccable. Je ne l’ai jamais vue avec ne serait-ce qu’un fil tiré sur
un pull.
— Merci de t’être occupée de Cece, maman, dit Andy.
— C’est bien normal, répond Evelyn. Elle s’est bien comportée
aujourd’hui. Mais… (Ses yeux montent vers le plafond.) J’ai remarqué que
vous avez laissé les lumières allumées dans la chambre à l’étage. Quel
terrible gaspillage d’électricité !
Elle lui adresse un regard désapprobateur et le visage d’Andy vire au
rouge vif. J’ai remarqué avec quel empressement il quête son approbation.
— C’est ma faute, interviens-je. J’ai laissé la lumière allumée.
Je ne suis pas sûre que ce soit le cas, mais tant pis, autant endosser le
blâme puisque, de toute façon, Evelyn ne m’aime pas.
— Tsst, tsst, Nina, la production d’électricité pompe beaucoup des
ressources de notre planète. Il faut vous souvenir d’éteindre les lumières
quand vous quittez une pièce.
— Je le ferai, absolument, je lui promets.
Le regard d’Evelyn m’indique qu’elle n’est pas sûre de ma sincérité,
mais que peut-elle faire ? Elle a déjà échoué à empêcher son fils de
m’épouser. Bien sûr, peut-être qu’elle avait raison, si l’on en juge par la
chose terrible que j’ai faite.
— On s’est arrêtés pour acheter à manger, maman, dit Andy. On en a pris
en plus. Veux-tu te joindre à nous ?
Je suis soulagée quand Evelyn secoue la tête. Ce n’est pas une invitée
agréable pour le dîner. L’avoir au repas, c’est la garantie d’une série de
critiques sur notre salle à manger, la propreté de nos plats et autres
ustensiles, et la nourriture elle-même.
— Non, je vais y aller, annonce-t-elle. Ton père m’attend.
Elle hésite devant Andy. Un moment, je pense presque qu’elle va
l’embrasser sur la joue, ce que je ne l’ai jamais vue faire. Finalement, elle
ajuste son col et lisse sa chemise. La tête inclinée en arrière, elle l’examine,
puis consent un hochement de tête.
— Très bien, je file.
Après qu’Evelyn est partie, nous passons un bon dîner ensemble, juste
tous les trois. Cecelia est assise dans sa chaise haute et mange des nouilles
avec les doigts. À la moitié du repas, une des nouilles se retrouve collée à
son front et y reste jusqu’à la fin du dîner. Cependant, j’ai beau m’efforcer
d’apprécier le repas, quelque chose est comme coincé au creux de mon
estomac. Je continue de penser à ce que le Dr Hewitt a dit. Il pense que je
devrais monter au grenier. Andy aussi.
Peut-être qu’ils ont tous les deux raison.
Alors, après avoir couché Cecelia pour la nuit et quand Andy aborde le
sujet, je dis « oui ».
