Les Aventures de Tom Sawyer

XXII
Les vacances approchaient. Le maître se fit encore plus sévère et plus exigeant car il voulait voir briller ses élèves au tournoi de fin d’année. Sa baguette et sa férule ne chômaient pas, du moins avec les jeunes écoliers. Seuls y échappaient les aînés, garçons et filles de dix-huit à vingt ans. Les coups de fouet de M. Dobbins étaient particulièrement vigoureux, car malgré la calvitie précoce qu’il cachait sous une perruque, son bras ne donnait aucun signe de faiblesse, comme il sied à un homme dans la force de l’âge. À mesure qu’approchait le grand jour, sa tyrannie latente s’exprimait de plus en plus ouvertement. Il semblait prendre un malin plaisir à punir les moindres peccadilles. Si bien que les petits écoliers passaient le jour dans la terreur, et la nuit à ruminer des projets de vengeance. Ils ne manquaient aucune occasion de jouer un mauvais tour au maître. Mais dans ce combat inégal, le maître avait toujours une bonne longueur d’avance. À chaque victoire de l’adversaire, il répondait par un châtiment d’une telle sévérité que les garçons quittaient immanquablement le champ de bataille en piteux état. Ils finirent, en une véritable conspiration, par mettre au point un plan qui promettait une réussite éblouissante. Ils entraînèrent dans leurs rangs le fils du peintre d’enseignes et lui firent jurer le silence. Le maître, qui logeait dans la maison de ses parents, lui avait donné de bonnes raisons de le détester ; aussi se réjouissait-il de ce projet. La femme du vieil instituteur devait partir pour quelques jours à la campagne. Rien ne s’opposerait donc à la bonne marche du complot.
Le maître d’école se préparait toujours aux grandes occasions en buvant passablement la veille.
Le fils du peintre profiterait du petit somme où l’auraient plongé ses libations, pour « faire ce qu’il avait à faire ». Il n’aurait plus qu’à le réveiller à l’heure dite pour l’accompagner en hâte à l’école. Le temps passa et le grand soir arriva.
À huit heures, l’école ouvrit ses portes. Elle était brillamment illuminée et décorée de couronnes, de feuillages et de fleurs. Le maître présidait devant son tableau noir. Sa chaire trônait sur une estrade surélevée qui dominait toute l’assemblée. Il était visiblement éméché. Les notables et les parents d’élèves avaient pris place sur des bancs en face de lui. À sa gauche, sur une plate-forme de circonstance, se tenaient, assis en rangs serrés, les élèves qui devaient prendre part aux exercices de la soirée : petits garçons horriblement gênés dans leur peau et leurs vêtements trop propres, adolescents gauches, fillettes et jeunes filles noyées sous une neige de batiste et de mousseline, toutes visiblement conscientes de leurs bras nus, des petits bijoux de la grand-mère, de leurs bouts de rubans roses et bleus, et de leurs cheveux piqués de fleurs.
Les exercices commencèrent. Un bambin vint gauchement réciter : « Qui s’attendrait à voir sur scène un enfant de mon âge… » Ses gestes mécaniques et saccadés rappelaient ceux d’une machine quelque peu déréglée. Mais il réussit à aller jusqu’au bout malgré sa peur et se retira sous les applaudissements après avoir salué d’un geste artificiel.
Une fillette toute honteuse récita en zézayant : « Marie avait un petit mouton », fit une révérence pitoyable, eut sa bonne mesure d’applaudissements et se rassit, rouge d’émotion, ravie.
Tom Sawyer s’avança, la mine assurée, et se lança avec une belle fureur et des gestes frénétiques dans l’immortelle et intarissable tirade : « Donnez-moi la liberté ou la mort. »
Hélas ! saisi par un horrible trac, il dut s’arrêter au beau milieu, les jambes tremblantes et la voix étranglée. Il est vrai que la sympathie de la salle lui était manifestement acquise. Son trou de mémoire aussi, ce qui était pire. Le maître fronça les sourcils et cela l’acheva. Il ne put reprendre pied et se retira dans une totale déconfiture. Une brève tentative d’applaudissements mourut d’elle-même.
Après « Le garçon se tenait sur le pont du navire en flammes », « L’Assyrien descendit » et autres chefs-d’œuvre déclamatoires, les auditeurs eurent droit à des exercices de lecture et à un concours d’orthographe. La maigre classe de latin s’en tira avec honneur. Enfin ce fut le grand moment de la soirée : celui des « compositions originales » des jeunes filles. Chacune à son tour s’avança jusqu’au bord de l’estrade, s’éclaircit la voix, brandit son manuscrit orné d’un beau ruban, et entreprit une lecture laborieuse où l’« expression » et la ponctuation faisaient l’objet d’un soin extrême. Les thèmes étaient ceux qui avaient déjà servi à leurs mères, leurs grand-mères, et sans doute à leurs ancêtres, du même sexe en ligne directe depuis les Croisades : « L’Amitié », « Les Souvenirs des jours passés », « La Religion dans l’Histoire », « Le Pays du rêve », « Les Avantages de la culture », « Les Formes du gouvernement politique comparées et opposées », « La Mélancolie », « L’Amour filial », « Les Aspirations du cœur ».
On retrouvait chez tous ces « auteurs » la même mélancolie jalousement cultivée, l’amour immodéré du « beau langage » inutile et pompeux, enfin l’abus de mots si recherchés qu’ils en devenaient vides de sens.
Mais ce qui faisait la particularité unique de ces travaux, ce qui les marquait et les défigurait irrémédiablement, c’était l’inévitable, l’intolérable sermon qui terminait chacun d’eux à la façon d’un appendice monstrueux.
Peu importait le sujet. On était tenu de se livrer à une gymnastique intellectuelle inouïe pour le faire entrer coûte que coûte dans le petit couplet d’usage où tout esprit moral et religieux pouvait trouver matière à édification personnelle. L’hypocrisie flagrante de ces sermons n’a jamais suffi à faire bannir cet usage des écoles. Aujourd’hui encore, il n’y en a pas une seule dans tout notre pays, où l’on n’oblige les jeunes filles à terminer ainsi leurs compositions. Et vous découvrirez que le sermon de la jeune fille la plus frivole et la moins pieuse de l’école est toujours le plus long et le plus impitoyablement dévot. Mais assez disserté. Nul n’est prophète en son pays. Revenons au Tournoi.
La première composition s’intitulait « Est-ce donc là la vie ? » Peut-être le lecteur pourra-t-il supporter d’en lire un extrait :
« Dans les sentiers habituels de la vie, avec quelle délicieuse émotion le jeune esprit ne regarde-t-il pas vers quelque scène anticipée de réjouissances ? La folle du logis s’évertue à peindre de douces couleurs ces images de joie. La voluptueuse adoratrice de la mode s’imagine, au sein de la foule en fête, la plus regardée de ceux qui regardent. Sa silhouette gracieuse parée de robes de neige tourbillonne entre les groupes de joyeux danseurs.
Ses yeux sont les plus brillants, son pas est le plus rapide de toute l’allègre assemblée. À de si douces fantaisies, le temps passe bien vite et l’heure tant attendue arrive enfin de son entrée dans ces champs élyséens dont elle a tant rêvé. Combien féerique apparaît tout ce qui touche son regard.
Chaque scène est plus charmante que la précédente. Mais vient le temps où elle découvre sous ces belles apparences que tout est vanité.
La flatterie qui jadis a charmé son âme grince alors rudement à son oreille. La salle de bal a perdu de ses attraits. La santé ruinée et le cœur rempli d’amertume, elle se détourne avec la conviction que les plaisirs terrestres ne peuvent satisfaire les aspirations de l’âme. » Etc., etc.
Des murmures d’approbation, ponctués d’exclamations à voix basse, accompagnaient de façon intermittente cette lecture : « Comme c’est charmant ! » « Quelle éloquence ! » « Comme c’est vrai ! »
Cela se termina par un sermon particulièrement affligeant, et les applaudissements furent enthousiastes.
Alors se leva une mince jeune fille mélancolique dont le visage avait cette « pâleur intéressante » due aux pilules et à une mauvaise digestion. Elle lut un poème. Deux strophes suffiront :

L’ADIEU D’UNE JEUNE FILLE
DU MISSOURI À L’ALABAMA

Alabama, adieu ! Je t’aime !
Mais je dois te quitter pour un temps !
De tristes, tristes pensées de toi, s’enfle mon cœur,
Et les souvenirs brûlants se pressent sur mon
front.
Car j’ai souvent marché dans tes forêts fleuries
Et lu, et rêvé près du ruisseau de la Tallapoosa,
Écouté les flots furieux de la Tallassee
Et courtisé, près de Coosa, le rayon d’Aurore.
Je n’ai point de honte à porter ce cœur trop plein,
Et je ne rougis pas de me cacher derrière ces yeux
remplis de larmes.
Ce n’est pas un pays étranger que je dois
maintenant quitter.
Ce ne sont pas des étrangers à qui vont ces
soupirs.
Foyer et bon accueil étaient miens partout en
cet État
Dont je dois abandonner les vallées, dont
les clochers s’éloignent si vite de moi.
Et bien froids seront alors mes yeux, et mon cœur,
et ma tête
S’ils viennent un jour à être froids pour toi,
cher Alabama.

Rares étaient ceux qui connaissaient le sens de tête, mais le poème reçut néanmoins l’approbation de tous.
Enfin apparut une fille noire de cheveux, d’yeux et de teint.
Elle attendit un temps infini, prit une expression tragique et commença à lire d’une voix mesurée :

UNE VISION
Sombre et tempétueuse était la nuit. Autour du trône céleste ne frémissait pas une seule étoile. Mais les accents profonds du puissant tonnerre vibraient constamment à l’oreille, tandis que l’éclair terrifiant s’enivrait de sa colère dans les appartements célestes et semblait mépriser le frein mis par l’illustre Franklin à la terreur qu’il exerce. Les vents exubérants eux-mêmes sortaient tous de leur asile mystique et se déchaînaient comme pour rehausser de leur aide la sauvagerie de la scène. En un tel moment si morne, si sombre, vers l’humaine compassion mon cœur se tourna. Mais au lieu de cela, mon amie la plus chère, ma conseillère, mon soutien et mon guide, ma joie dans la peine, ma félicité dans la joie, vint à mon côté. Elle avançait comme l’un de ces êtres merveilleux marchant dans les sentiers ensoleillés du Paradis imaginaire des jeunes romantiques. Une reine de splendeur, sans ornement que celui de sa beauté transcendante. Si léger était son pas qu’il ne faisait aucun bruit, et sans le magique frisson de son doux contact, sa présence serait passée inaperçue, ignorée. Une étrange tristesse pesait sur ses traits, comme les larmes de glace sur le manteau de décembre, tandis qu’elle me montrait les éléments furieux au-dehors, et me priait de contempler les deux êtres qui m’étaient présentés.

Ce cauchemar occupait dix bonnes pages de manuscrit et se terminait par un sermon si destructeur de toute espérance pour des non-presbytériens qu’il remporta le premier prix.
Cette composition fut considérée comme le plus bel effort de la soirée. En remettant la récompense à son auteur, le maire du village fit une chaleureuse allocution où il disait que c’était de loin la « chose la plus éloquente qu’il ait jamais entendue, et que Daniel Webster lui-même pourrait en être fier ».
Le nombre de compositions où revenaient sans cesse les mots « beauté sublime », et « pages de vie » pour désigner l’expérience humaine, fut égal à la moyenne habituelle.
Attendri par l’alcool jusqu’à la bienveillance, le maître repoussa sa chaise, tourna le dos à l’assistance et se mit à dessiner sur le tableau une carte d’Amérique pour les exercices de géographie. Mais le résultat fut lamentable tant sa main tremblait. Des ricanements étouffés fusèrent dans la salle. Il en connaissait la raison et voulut y remédier. Il effaça et recommença, mais ne fit qu’aggraver les choses. Les ricanements augmentèrent. Il concentra alors toute son attention sur sa tâche, bien déterminé à ne pas se laisser atteindre par les rires. Il sentait tous les yeux fixés sur lui. Il crut en venir enfin à bout, mais les ricanements continuèrent et augmentèrent manifestement.
Rien d’étonnant à cela : de la trappe du grenier située juste au-dessus de l’estrade, descendait un chat soutenu par une corde liée aux hanches. Un foulard lui nouait la tête et les mâchoires, pour l’empêcher de miauler. Pendant cette lente descente il se débattit, tantôt vers le haut afin d’attraper la corde, tantôt vers le bas sans autre résultat que de battre l’air de ses pattes. Cette fois, les rires emplissaient la salle. Le chat était maintenant à quinze centimètres de la tête du maître totalement absorbé dans sa tâche.
Plus bas, plus bas, encore plus bas ; enfin le chat put en désespoir de cause s’agripper à la perruque, s’y cramponna, et fut alors remonté en un tournemain avec son trophée.
Comme il brillait, ce crâne chauve sous les lumières ! Il brillait d’autant plus que le fils du peintre d’enseignes l’avait bel et bien enduit de peinture dorée.
Cela mit fin à la séance. Les garçons étaient vengés. Les vacances commençaient.

XXIII
L’Ordre des Cadets de la Tempérance avait un uniforme et des insignes si magnifiques que Tom résolut d’y entrer. Il dut promettre de s’abstenir de fumer, de boire, de mâcher de la gomme et de jurer. Il fit alors cette découverte : que promettre de ne pas faire une chose est le plus sûr moyen au monde pour avoir envie de la faire. Tom se trouva vite en proie au désir de boire et de jurer ; ce désir devint si intense que seule la perspective de s’exhiber avec sa belle ceinture rouge l’empêcha de se retirer de l’Ordre. Cependant, pour justifier pareille démonstration, il fallait une occasion valable. Le 4 juillet approchait, certes, mais Tom, renonçant à attendre jusque-là, misa entièrement sur le vieux juge Frazer qui, selon toute vraisemblance, était sur son lit de mort et ne manquerait pas d’avoir, en tant que juge de paix et grand notable, des funérailles officielles.
Pendant trois jours, Tom s’inquiéta fortement de l’état de santé du juge et se montra avide de nouvelles. Son espoir fut bientôt tel qu’il sortit son uniforme et s’exerça devant la glace. Mais l’état du juge était d’une instabilité décourageante. On annonça finalement un mieux, puis une convalescence. Tom fut écœuré et se sentit même atteint personnellement. Il remit sa démission immédiatement. Cette nuit-là, le juge fit une rechute et mourut. Tom jura de ne plus jamais accorder sa confiance à un grand homme de son espèce. La cérémonie fut remarquable, et les cadets paradèrent avec tant d’allure que l’ex-membre crut en mourir… de dépit !
Tom avait toutefois gagné quelque chose : il était à nouveau un garçon libre.
Il pouvait boire et fumer, mais découvrit avec surprise qu’il n’en avait plus envie. Le simple fait de pouvoir le réaliser tuait tout désir, et ôtait tout son charme à la chose.
Tom s’étonna bientôt de constater que les vacances tant désirées lui pesaient.
Il essaya de rédiger son journal, mais étant dans une période creuse, il abandonna au bout de trois jours.
Les premiers groupes de chanteurs noirs arrivèrent en ville et firent sensation. Tom et Joe Harper montèrent un orchestre, ce qui fit leur bonheur pendant deux jours.
La fameuse fête du 4 elle-même fut en un sens un échec car il plut à verse : il n’y eut pas de défilé. De plus, au grand désappointement de Tom, l’« homme le plus grand du monde », un certain M. Benton – sénateur des U. S. A. de son état -, était loin de mesurer huit mètres comme il l’avait cru !
Un cirque passa. Les garçons jouèrent au cirque pendant trois jours sous un chapiteau fait de morceaux de tapis. Trois jetons pour les garçons, deux pour les filles ! Puis on abandonna la vie du cirque.
Un phrénologue et un magnétiseur firent leur apparition, puis s’en retournèrent, laissant le village plus triste et plus morne que jamais.
Il y eut quelques soirées entre garçons et filles. Hélas ! Elles eurent beau se révéler fort agréables, elles furent si peu nombreuses qu’entre-temps la vie sembla encore plus vide.
Becky Thatcher était partie dans sa maison de Constantinople pour y rester avec ses parents pendant toute la durée des vacances. Il n’y avait donc aucune perspective réjouissante, où qu’on se tournât.
Ajoutez à cela le terrible secret du meurtre : c’était pour Tom un supplice permanent, un véritable cancer qui le rongeait.
Ensuite vint la rougeole.
Pendant deux longues semaines, Tom resta prisonnier, absent au monde et aux événements extérieurs. Très atteint, il ne s’intéressait à rien. Quand il put se lever et faire péniblement une première sortie, il dut constater que le village et les gens étaient tombés encore plus bas.
Il y avait eu un « réveil religieux » et tout le monde s’était « converti » ; pas seulement les adultes, mais les garçons et les filles. Tom fit le tour du pays, espérant en dépit de tout rencontrer au moins un visage de pécheur heureux, mais, où qu’il allât, ce ne fut qu’amère déception. Il découvrit Joe Harper absorbé dans l’étude d’un Évangile : il s’éloigna tristement de ce déprimant spectacle. Il chercha Ben Rogers, et le trouva en train de distribuer des tracts religieux. Il alla relancer Jim Hollis… et celui-ci attira son attention sur la précieuse bénédiction que constituait l’avertissement donné par sa rougeole. Chaque garçon qu’il rencontrait ajoutait un peu plus à son découragement. Quand, en désespoir de cause, ayant voulu chercher refuge dans le sein de Huckleberry Finn, il fut reçu avec une citation biblique, il n’y tint plus : vaincu, il rentra à la maison se mettre au lit. Il comprenait qu’il était désormais le seul dans ce village à être irrémédiablement damné, damné à jamais.
Il y eut cette nuit-là un orage épouvantable : une pluie torrentielle, des coups de tonnerre effroyables et des éclairs aveuglants qui illuminaient le ciel entier. Il enfouit sa tête sous les couvertures, croyant sa dernière heure venue. Pas de doute : ce déchaînement général lui était destiné ; il avait poussé à bout la patience des puissances célestes.
Il aurait toutefois pu penser que c’était beaucoup d’honneur et de munitions pour un moucheron comme lui, que de mettre toute une batterie d’artillerie en branle afin de l’anéantir.
Pourtant, il ne trouva pas autrement incongru qu’on déclenchât un orage aussi impressionnant dans le seul but de faire sauter la terre sous les pattes du malheureux insecte qu’il était.
Néanmoins, la tempête s’apaisa peu à peu. Elle s’éteignit finalement sans avoir accompli son œuvre. La première réaction du garçon fut de se convertir instantanément en signe de gratitude. La seconde fut d’attendre quelque peu pour ce faire… Sait-on jamais : peut-être n’y aurait-il plus de tempêtes comme celle-ci !
Le lendemain, le docteur était de retour. Tom avait rechuté. Les trois semaines qu’il passa au lit lui parurent un siècle entier. Quand il mit enfin le pied dehors, considérant son état de solitude et d’abandon, il n’avait plus guère de reconnaissance envers le Ciel qui l’avait épargné. Il erra sans but au long des rues. Il trouva Jim Hollis qui tenait le rôle du juge dans un tribunal d’enfants prétendant juger un chat pour meurtre, en présence de la victime : un oiseau. Il surprit peu après Joe Harper et Huck Finn en train de manger un melon dérobé dans une ruelle. Pauvres types ! Eux aussi, tout comme lui, avaient lamentablement rechuté !

XXIV
Un événement impatiemment attendu vint enfin secouer pour de bon la torpeur de Saint-Petersburg. Muff Potter allait être jugé devant le tribunal du pays. Aussitôt, il ne fut plus question que de cela. Tom ne pouvait s’en abstraire. Chaque fois qu’on parlait du crime devant lui, le garçon sentait son cœur se serrer. Sa conscience le mettait au supplice et il était persuadé que des gens abordaient ce sujet avec lui, uniquement pour tâter le terrain. Il avait beau se dire qu’on ne pouvait rien savoir, il n’était pas tranquille. Il emmena Huck dans un endroit désert afin d’avoir en sa compagnie une sérieuse conversation sur ce point. Cela le soulagerait un peu de délier sa langue pendant un court moment et de partager son fardeau avec un autre.
« Huck, tu n’as rien dit à personne ?
— À propos de quoi ?
— Tu sais très bien.
— Ah ! oui… Mais non, bien sûr, je n’ai rien dit.
— Pas un mot ? Jamais ?
— Non, pas un mot. Pourquoi me demandes-tu ça ?
— Je craignais que tu n’aies parlé.
— Mais voyons, Tom Sawyer, nous n’en aurions pas pour deux jours à vivre si nous ne tenions pas notre langue. Tu le sais bien. »
Tom se sentit rassuré.
« Huck, fit-il après une pause, on ne peut pas nous forcer à parler ?
— Me forcer à parler, moi ! Qu’on essaie ! Je n’ai aucune envie de me faire assassiner.
— Allons, je crois que nous n’aurons rien à craindre tant que nous nous tairons.
Mais nous ferions tout de même mieux de renouveler notre serment. C’est plus sûr.
— Si tu veux. »
Les deux garçons jurèrent donc de nouveau de ne jamais parler de ce qu’ils avaient vu la nuit, dans le cimetière.
« Dis donc, demanda Tom, ça ne te fait pas de la peine pour Muff Potter ?
— Si, forcément. Il ne vaut pas grand-chose mais ce n’est pas un mauvais type. Et puis, il n’a jamais rien fait de mal. Il pêche un peu pour avoir de quoi boire, il ne fiche rien d’un bout à l’autre de la journée, mais quoi ! Nous en sommes tous plus ou moins là ! Non, je t’assure que c’est un brave type. Une fois, il m’a donné la moitié de son poisson parce qu’il n’en avait pas d’autre. Il m’a souvent aidé dans les moments difficiles.
— Et moi, il m’a réparé mon cerf-volant et il a fixé des hameçons à ma ligne. Je voudrais bien lui permettre de s’évader.
— C’est impossible, mon pauvre Tom ! Et puis on ne serait pas long à le repincer, va.
— Oui, mais ça me dégoûte de les entendre parler de lui comme ils le font, alors qu’il est innocent.
— Moi aussi, je te prie de croire. Tout le monde dans le pays dit que c’est un monstre et qu’il aurait dû être pendu depuis longtemps.
— J’ai entendu dire que si jamais on ne le condamnait pas, il serait certainement lynché.
— Et ils le feraient, c’est sûr ! »
Les deux garçons continuèrent longtemps à bavarder sur ce thème, bien que cela ne leur apportât guère de réconfort.
Au moment du crépuscule, ils se retrouvèrent en train de rôder autour de la petite prison isolée comme s’ils attendaient que quelque chose ou quelqu’un vînt résoudre leur dilemme. Mais rien ne se produisit. On eût dit que ni les anges ni les fées ne s’intéressaient au sort de l’infortuné prisonnier.
Tom et Huck firent ce qu’ils avaient déjà fait maintes fois auparavant : ils se hissèrent jusqu’à l’appui extérieur de la petite fenêtre grillagée et passèrent du tabac et des allumettes à Potter. Il était seul dans sa cellule. Il n’y avait pas de gardien pour le surveiller.
Ses remerciements avaient toujours éveillé les remords des deux camarades, mais ce soir-là, ils les bouleversèrent. Ils se sentirent particulièrement ignobles et lâches, lorsque Potter leur dit :
« Vous avez été rudement bons pour moi, les gars, meilleurs que n’importe qui dans le pays. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait, jamais. Je me dis souvent : « Autrefois, je rafistolais les cerfs-volants des garçons, je leur apprenais un tas de trucs, je leur montrais les bons endroits pour pêcher, j’essayais d’être gentil avec eux, mais maintenant, ils m’ont tous oublié, ils ont tous oublié le vieux Muff parce qu’il est dans le pétrin. Oui, tous, sauf Tom et Huck. Et moi non plus, je ne les oublie pas… » Vous savez, les gars, j’ai fait une chose épouvantable. J’étais soûl, j’étais fou, je ne m’explique pas ça autrement, et maintenant je vais aller me balancer au bout d’une corde : c’est juste ! Et puis, je crois qu’il vaut mieux en finir. Allons, je n’en dirai pas plus pour ne pas vous faire de peine, mais je veux quand même vous dire de ne jamais vous enivrer, comme ça, vous n’irez pas en prison. Maintenant, montrez vos frimousses. Faites-vous la courte échelle. Ça fait du bien de voir les amis. Là, c’est ça. Laissez-moi vous caresser les joues. C’est ça. Serrons-nous la main. La vôtre passera à travers les barreaux, mais la mienne est trop grosse. Braves petites mains. Ça ne tient pas beaucoup de place, mais elles ont bien aidé le pauvre Muff et elles l’aideraient encore bien plus si elles le pouvaient. »
Tom rentra chez lui la mort dans l’âme. Cette nuit-là, il eut d’effroyables cauchemars. Le lendemain et le jour suivant, il erra aux abords du tribunal. Il était attiré là par une force irrésistible, mais il lui restait encore assez de volonté pour ne pas entrer. Il en allait de même pour Huck et les deux camarades étaient si troublés qu’ils s’évitaient avec soin.
Chaque fois que quelqu’un sortait du tribunal, Tom s’approchait et essayait d’obtenir des renseignements sur la marche du procès. À la fin du second jour, le verdict ne faisait plus de doute pour personne. Joe l’Indien n’avait pas varié d’une ligne au cours de sa déposition et le sort de Potter était réglé comme du papier à musique.
Tom resta dehors fort tard ce soir-là et rentra dans sa chambre par la fenêtre. Il était dans un état d’énervement indescriptible. Il lui fallut des heures pour s’endormir.
Le lendemain matin, la salle d’audience était pleine à craquer. Tout le village était là, car c’était le jour où devait se décider le sort de l’accusé. Les hommes et les femmes se pressaient en nombre égal sur les bancs étroits. Après une longue attente, les jurés vinrent s’asseoir aux places qui leur étaient réservées.
Puis, Potter entra à son tour avec ses chaînes. Il était pâle. Il avait les yeux hagards d’un homme qui se sait perdu. On l’installa sur un banc exposé à tous les regards ; Joe l’Indien, toujours impassible, attirait lui aussi l’attention de tous. Après quelque temps, le juge arriva, suivi du shérif qui déclara que l’audience était ouverte.
Comme toujours dans le procès, on entendit les avocats se parler à voix basse et remuer des papiers. Aucun de ces petits détails n’échappa au public, et tous contribuèrent à créer une atmosphère angoissante.
Bientôt, on appela le premier témoin. Celui-ci confirma qu’il avait surpris Potter en train de se laver au bord d’un ruisseau pendant la nuit du crime, et que l’accusé s’était enfui en l’apercevant.
« Vous n’avez rien à demander au témoin ? demanda le juge à l’avocat de Potter.
— Non, rien. »
Le témoin suivant raconta comment il avait trouvé le couteau auprès du cadavre du docteur.
« Vous n’avez rien à demander au témoin ? fit de nouveau le juge.
— Non, rien », répondit le défenseur de Muff Potter malgré le regard suppliant de son client.
Un troisième témoin jura qu’il avait vu souvent l’arme du crime entre les mains de Potter. Plusieurs autres insistèrent sur son air coupable quand il était revenu sur les lieux du crime. Les détails des tristes événements qui s’étaient passés ce matin-là dans le cimetière, et qui étaient présents à l’esprit de tous, furent ainsi rapportés par des témoins dignes de foi, mais tous défilèrent à la barre sans que l’avocat voulût poser la moindre question.
L’assistance commençait à trouver bizarre l’attitude du défenseur.
« Allait-il donc laisser condamner son client à mort sans ouvrir la bouche ? » Telle était la question que tout le monde se posait. On était déçu et on le fit bien voir en manifestant sa désapprobation par des murmures qui valurent au public une remontrance du juge.
Le procureur se leva d’un air solennel.
« Messieurs les jurés, les dépositions de ces honorables citoyens, dont nous ne saurions mettre en doute la parole, nous renforcent dans notre idée qu’il ne peut y avoir d’autre coupable que l’accusé ici présent. Nous n’avons rien à ajouter et nous nous en rapportons à vous. »
Le malheureux Potter laissa échapper un gémissement et se prit la tête à deux mains tandis que des sanglots agitaient ses épaules. Les hommes étaient émus et les femmes laissaient couler leurs larmes sans vergogne.
L’avocat de la défense se leva à son tour et dit :
« Monsieur le juge, nos remarques au cours des débats ont dû vous faire deviner que nous comptions présenter la défense de notre client en invoquant l’irresponsabilité entraînée par état d’ivresse. Nous avons changé d’avis et nous renonçons à ce moyen. » Il se tourna vers le greffier.
« Faites appeler Thomas Sawyer, je vous prie. »
La stupeur se peignit sur tous les visages, y compris celui de Potter. Tout le monde eut les yeux braqués sur Tom lorsqu’il traversa la salle pour se rendre à la barre des témoins. Le jeune garçon avait l’air un peu affolé car il avait très peur. Il prêta serment.
« Thomas Sawyer, où étiez-vous le 17 juin vers minuit ? »
Tom jeta un coup d’œil à Joe l’Indien dont le visage immobile avait l’air sculpté dans la pierre. Aucun mot ne sortait de sa bouche. Finalement, Tom rassembla assez de courage pour répondre d’une voix étranglée :
« Au cimetière.
— Un peu plus haut, s’il vous plaît. N’ayez pas peur. Où étiez-vous ?
— Au cimetière. »
Un sourire méprisant erra sur les lèvres de Joe l’Indien.
« Vous étiez près de la tombe de Hoss Williams ?
— Oui, monsieur.
— Allons, un tout petit peu plus haut. À quelle distance en étiez-vous ?
— Aussi près que je le suis de vous.
— Étiez-vous caché ?
— Oui.
— Où cela ?
— Derrière un orme, tout à côté de la tombe. »
Joe l’Indien réprima un mouvement imperceptible.
« Y avait-il quelqu’un avec vous ?
— Oui. J’étais là avec…
— Attendez… Attendez. Inutile de citer le nom de votre compagnon. Nous le ferons comparaître quand le moment sera venu. Aviez-vous quelque chose avec vous ? »
Tom hésita et parut tout penaud.
« Allons, parlez, mon garçon. N’ayez pas peur. La vérité est toujours digne de respect. Vous n’aviez pas les mains vides, n’est-ce pas ?
— Non… nous avions emporté… un chat mort. »
Un murmure joyeux courut dans la salle, vite étouffé par le juge.
« Nous montrerons le squelette du chat. Maintenant, mon garçon, racontez-nous tout ce qui s’est passé. N’oubliez rien. N’ayez pas peur. Allez-y carrément. »
Tom commença son récit. Au début, il s’embrouilla, mais, à mesure qu’il s’échauffait, les mots lui venaient plus facilement. Au bout d’un moment, on n’entendit plus dans la salle que le son de sa voix. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Chacun retenait son souffle pour mieux écouter la sinistre et passionnante histoire. L’émotion fut à son comble lorsque Tom déclara : « Le docteur venait d’assommer Muff Potter avec une planche, quand Joe l’Indien sauta sur lui avec son couteau et… »
On entendit une sorte de craquement. Prompt comme l’éclair, le métis, bousculant tous ceux qui lui barraient le passage, avait sauté par la fenêtre et pris la poudre d’escampette !

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