Les Aventures de Tom Sawyer

XVI
Après le déjeuner, les trois camarades s’amusèrent à chercher des œufs de tortue sur le rivage. Armés de bâtons, ils tâtaient le sable et, quand ils découvraient un endroit mou, ils s’agenouillaient et creusaient avec leurs mains. Parfois, ils exhumaient cinquante ou soixante œufs d’un seul coup. C’étaient de petites boules bien rondes et bien blanches, à peine moins grosses qu’une noix. Ce soir-là, ils se régalèrent d’œufs frits et firent de même au petit déjeuner du lendemain, c’est-à-dire celui du vendredi matin. Leur repas terminé, ils s’en allèrent jouer sur la plage formée par le banc de sable. Gambadant et poussant des cris de joie, ils se poursuivirent sans fin, abandonnant leurs vêtements l’un après l’autre jusqu’à se retrouver tout nus. De là, ils passèrent dans l’eau peu profonde du chenal où le courant très fort leur faisait brusquement lâcher pied, ce qui augmentait les rires. Puis ils s’aspergèrent en détournant la tête afin d’éviter les éclaboussures, et finalement s’empoignèrent, luttant tour à tour pour faire toucher terre à l’autre. Tous trois furent bientôt confondus en une seule mêlée, et l’on ne vit plus que des bras et des jambes tout blancs. Ils ressortirent de l’eau, crachant et riant en même temps.
Épuisés, ils coururent alors se jeter sur le sable pour s’y vautrer à loisir, s’en recouvrir, et repartir de plus belle vers l’eau où tout recommença. Il leur apparut soudain que leur peau nue rappelait assez bien les collants des gens du cirque. Ils firent une piste illico, en traçant un cercle sur le sable. Naturellement, il y eut trois clowns, car aucun d’eux ne voulait laisser ce privilège à un autre.
Ensuite, ils sortirent leurs billes et y jouèrent jusqu’à satiété.
Joe et Huck prirent un troisième bain. Tom refusa de les suivre : en quittant son pantalon, il avait perdu la peau de serpent à sonnettes qui lui entourait la cheville, et il se demandait comment il avait pu échapper aux crampes sans la protection de ce talisman. Quand il l’eut retrouvée, ses camarades étaient si fatigués qu’ils s’étendirent sur le sable, chacun de son côté, et le laissèrent tout seul.
Mélancolique, notre héros se mit à rêvasser et s’aperçut bientôt qu’il traçait le nom de Becky sur le sable à l’aide de son gros orteil. Il l’effaça, furieux de sa faiblesse. Mais il l’écrivit malgré lui, encore et encore. Il finit par aller rejoindre ses camarades pour échapper à la tentation. Les trois pirates se seraient fait hacher plutôt que d’en convenir, mais leurs yeux se portaient sans cesse vers les maisons de Saint-Petersburg que l’on distinguait au loin. Joe était si abattu, il avait tellement le mal du pays, que pour un rien il se fut mis à pleurer. Huck n’était pas très gai, lui non plus. Tom broyait du noir, cependant il s’efforçait de n’en rien laisser paraître. Il avait un secret qu’il ne tenait pas à révéler tout de suite, à moins, bien entendu, qu’il n’y eût pas d’autre solution pour dissiper l’atmosphère de plus en plus lourde.
« Je parie qu’il y a déjà des pirates sur cette île, déclara-t-il en feignant un entrain qu’il était loin d’avoir. Nous devrions l’explorer encore. Il y a certainement un trésor caché quelque part. Que diriez-vous, les amis, d’un vieux coffre rempli d’or et d’argent ? »
Ses paroles ne soulevèrent qu’un faible enthousiasme. Il fit une ou deux autres tentatives aussi malheureuses. Joe ne cessait de gratter le sable avec un bâton.
Il avait l’air lugubre. À la fin, n’y tenant plus, il murmura :
« Dites donc, les amis, si on abandonnait la partie ? Moi, je veux rentrer à la maison. On se sent trop seuls ici.
— Mais non, Joe, fit Tom. Tu vas t’y habituer. Songe à tout le poisson qu’on peut pêcher.
— Je me moque pas mal du poisson et de la pêche. Je veux retourner à la maison.
— Mais, Joe, il n’y a pas un endroit pareil pour se baigner.
— Ça aussi, ça m’est égal, j’ai l’impression que ça ne me dit plus rien quand personne ne m’interdit de le faire. Je veux rentrer chez moi.
— Oh ! espèce de bébé, va ! Je suis sûr que tu veux revoir ta mère.
— Oui, je veux la revoir, et tu voudrais revoir la tienne si tu en avais une. Je ne suis pas plus un bébé que toi. »
Sur ce, le pauvre Joe commença à pleurnicher.
« C’est ça, c’est ça, pleure, mon bébé, ricana Tom. Va retrouver ta mère. On le laisse partir, n’est-ce pas, Huck ? Pauvre petit, pauvre mignon, tu veux revoir ta maman ? Alors, vas-y. Toi, Huck, tu te plais ici, hein ? Eh bien, nous resterons tous les deux.
— Ou… ou… i, répondit Huck sans grande conviction.
— Je ne t’adresserai plus jamais la parole, voilà ! déclara Joe en se levant pour se rhabiller.
— Je m’en fiche ! répliqua Tom. Allez, file, rentre chez toi. On rira bien en te voyant. Tu en fais un joli pirate ! Nous au moins, nous allons persévérer et nous n’aurons pas besoin de toi pour nous débrouiller. »
Malgré sa faconde, Tom ne se sentait pas très bien à l’aise. Il surveillait du coin de l’œil Joe qui se rhabillait et Huck, qui suivait ses mouvements, pensif et silencieux. Bientôt, Joe s’éloigna sans un mot et entra dans l’eau du chenal. Le cœur de Tom se serra. Il regarda Huck. Huck ne put supporter son regard et baissa les yeux.
« Moi aussi, je veux m’en aller, Tom, dit-il. On se trouvait déjà bien seuls, mais maintenant, qu’est-ce que ça va être ? Allons-nous-en, Tom.
— Moi, je ne partirai pas. Tu peux t’en aller si tu veux, moi, je reste.
— Tom, il vaut mieux que je parte.
— Eh bien, pars ! Qu’est-ce qui te retient ? »
Huck ramassa ses hardes.
« Tom, je voudrais bien que tu viennes aussi. Allons, réfléchis. Nous t’attendrons au bord de l’eau.
— Dans ce cas, vous pourrez attendre longtemps », riposta le chef des pirates.
Huck s’éloigna à son tour, le cœur lourd, et Tom le suivit du regard, partagé entre sa fierté et le désir de rejoindre ses camarades. Il espéra un moment que Joe et Huck s’arrêteraient, mais ils continuèrent d’avancer dans l’eau à pas lents. Alors, Tom se sentit soudain très seul et, mettant tout son orgueil de côté, il s’élança sur les traces des fuyards en criant :
« Attendez ! Attendez ! J’ai quelque chose à vous dire ! »
Joe et Huck s’arrêtèrent, puis firent demi-tour. Lorsque Tom les eut rejoints, il leur exposa son secret. D’abord très réticents, ils poussèrent des cris de joie quand ils eurent compris quel était le projet de leur ami, et lui affirmèrent que, s’il leur avait parlé plus tôt, ils n’auraient jamais songé à l’abandonner.
Il leur donna une excuse valable. Ce n’était pas la bonne. Il avait toujours craint que ce secret lui-même ne suffise pas à les retenir près de lui, et il l’avait gardé en réserve comme dernier recours.
Les trois garçons reprirent leurs ébats avec plus d’ardeur que jamais, tout en parlant sans cesse du plan génial de Tom. Ils engloutirent au déjeuner un certain nombre d’œufs de tortue, suivis de poissons frais.
Après le repas, Tom manifesta le désir d’apprendre à fumer et, Joe ayant approuvé cette nouvelle idée, Huck leur confectionna deux pipes qu’ils bourrèrent de feuilles de tabac. Jusque-là, ils n’avaient fumé que des cigares taillés dans des sarments de vigne qui piquaient la langue et n’avaient rien de viril.
Ils s’allongèrent, appuyés sur les coudes et, quelque peu circonspects, commencèrent à tirer sur leurs pipes. Les premières bouffées avaient un goût désagréable et leur donnaient un peu mal au cœur, mais Tom déclara :
« C’est tout ? Mais c’est très facile. Si j’avais su, j’aurais commencé plus tôt.
— Moi aussi, dit Joe. Ce n’est vraiment rien. »
Tom reprit :
« J’ai souvent regardé fumer des gens en me disant que j’aimerais bien en faire autant, mais je ne pensais pas y arriver. N’est-ce pas, Huck ? Huck peut le dire, Joe. Demande-lui.
— Oui, des tas de fois !
— Moi aussi, sans mentir, des centaines de fois ! Souviens-toi, près de l’abattoir. Il y avait Bob Tanner, Johnny Miller et Jeff Thatcher quand je l’ai dit. Tu te rappelles, Huck ?
— Oui, c’est vrai. C’est le jour où j’ai perdu une agate blanche. Non, celui d’avant.
— Tu vois bien, je te le disais, Huck s’en souvient.
— J’ai l’impression que je pourrais fumer toute la journée. Mais je te parie que Jeff Thatcher en serait incapable.
— Jeff Thatcher ! Après deux bouffées, il tomberait raide. Qu’il essaie une fois et il verra.
— C’est sûr ! Et Johnny Miller ? J’aimerais bien l’y voir !
— Bah ! Je te parie que Johnny Miller ne pourrait absolument pas y arriver. Juste un petit coup, et hop !…
— Aucun doute, Joe. Si seulement les copains nous voyaient !
— Si seulement !
— Dites donc, les gars. On tient notre langue et puis, un jour où les autres sont tous là, j’arrive et je demande : « Joe, tu as ta pipe ? Je veux fumer. » Et mine de rien, tu réponds : « Oui, j’ai ma vieille pipe, j’en ai même deux, mais mon tabac n’est pas fameux. » Et j’ajoute : « Oh ! ça va, il est assez fort ! » Alors tu sors tes pipes, et on les allume sans se presser. On verra leurs têtes !
— Mince, ça serait drôle, Tom. J’aimerais bien que ça soit maintenant !
— Moi aussi. On leur dirait qu’on a appris quand on était pirates. Ils regretteraient rudement de ne pas avoir été là. Tu ne crois pas ?
— Je ne crois pas, j’en suis sûr ! »
Ainsi allait la conversation. Mais bientôt, elle se ralentit, les silences s’allongèrent. On cracha de plus en plus. La bouche des garçons se remplit peu à peu d’un liquide âcre qui arrivait parfois jusqu’à la gorge et les forçait à des renvois soudains.
Ils étaient blêmes et fort mal à l’aise. Joe laissa échapper sa pipe. Tom en fit autant. Joe murmura enfin d’une voix faible :
« J’ai perdu mon couteau, je crois que je vais aller le chercher.
— Je t’accompagne, dit Tom dont les lèvres tremblaient. Va par là. Moi, je fais le tour derrière la source. Non, non, Huck, ne viens pas. Nous le trouverons bien tout seuls. »
Huck s’assit et attendit une bonne heure. À la fin, comme il s’ennuyait, il partit à la recherche de ses camarades. Il les trouva étendus dans l’herbe à bonne distance l’un de l’autre. Ils dormaient profondément et, à certains indices, Huck devina qu’ils devaient aller beaucoup mieux.
Le dîner fut silencieux, et quand Huck alluma sa pipe et proposa de bourrer celles des deux autres pirates, ceux-ci refusèrent en disant qu’ils ne se sentaient pas bien et qu’ils avaient dû manger quelque chose de trop lourd.

XVII
Vers minuit, Joe se réveilla et appela ses camarades. L’air était lourd, l’atmosphère oppressante. Malgré la chaleur, les trois garçons s’assirent auprès du feu dont les reflets dansants exerçaient sur eux un pouvoir apaisant. Un silence tendu s’installa. Au-delà des flammes, tout n’était que ténèbres. Bientôt, une lueur fugace éclaira faiblement le sommet des grands arbres. Une deuxième plus vive lui succéda, puis une autre. Alors un faible gémissement parcourut le bois et les garçons sentirent passer sur leurs joues un souffle qui les fit frissonner car ils s’imaginèrent que c’était peut-être là l’Esprit de la Nuit. Soudain, une flamme aveuglante creva les ténèbres, éclairant chaque brin d’herbe, découvrant comme en plein jour le visage blafard des trois enfants. Le tonnerre gronda dans le lointain. Un courant d’air agita les feuilles et fit neiger autour d’eux les cendres du foyer. Un nouvel éclair brilla, immédiatement suivi d’un fracas épouvantable, comme si le bois venait de s’ouvrir en deux. Épouvantés, ils se serrèrent les uns contre les autres. De grosses gouttes de pluie se mirent à tomber.
« Vite, les gars ! Tous à la tente ! » s’exclama Tom.
Ils s’élancèrent dans l’obscurité, trébuchant contre les racines, se prenant les pieds dans les lianes. Un vent furieux ébranla le bois tout entier, faisant tout vibrer sur son passage. Les éclairs succédaient aux éclairs, accompagnés d’incessants roulements de tonnerre. Une pluie diluvienne cinglait les branches et les feuilles. La bourrasque faisait rage. Les garçons s’interpellaient, mais la tourmente et le tonnerre se chargeaient vite d’étouffer leurs voix. Cependant, ils réussirent à atteindre l’endroit où ils avaient tendu la vieille toile à voile pour abriter leurs provisions.
Transis, épouvantés, trempés jusqu’à la moelle, ils se blottirent les uns contre les autres, heureux dans leur malheur de ne pas être seuls. Ils ne pouvaient pas parler, car les claquements de la toile les en eussent empêchés, même si le bruit du tonnerre s’était apaisé. Le vent redoublait de violence et bientôt la toile se déchira et s’envola comme un fétu. Les trois garçons se prirent par la main et allèrent chercher un nouveau refuge sous un grand chêne qui se dressait au bord du fleuve.
L’ouragan était à son paroxysme. À la lueur constante des éclairs, on y voyait comme en plein jour. Le vent courbait les arbres. Le fleuve bouillonnait, blanc d’écume. À travers le rideau de la pluie, on distinguait les contours escarpés de la rive opposée. De temps en temps, l’un des géants de la forêt renonçait au combat et s’abattait dans un fracas sinistre. Le tonnerre emplissait l’air de vibrations assourdissantes, si violentes qu’elles éveillaient irrésistiblement la terreur. À ce moment, la tempête parut redoubler d’efforts et les trois malheureux garçons eurent l’impression que l’île éclatait, se disloquait, les emportait avec elle dans un enfer aveuglant. Triste nuit pour des enfants sans foyer.
Cependant, la bataille s’acheva et les forces de la nature se retirèrent dans un roulement de tonnerre de plus en plus faible. Le calme se rétablit. Encore tremblants de peur, les garçons retournèrent au camp et s’aperçurent qu’ils l’avaient échappé belle. Le grand sycomore, au pied duquel ils dormaient d’habitude, avait été atteint par la foudre et gisait de tout son long dans l’herbe.
La terre était gorgée d’eau. Le camp n’était plus qu’un marécage et le feu, bien entendu, était éteint car les garçons, imprévoyants, comme on l’est à cet âge, n’avaient pas pris leurs précautions contre la pluie.
C’était grave car ils grelottaient de froid. Ils se répandirent en lamentations sur leur triste sort, mais ils finirent par découvrir sous les cendres mouillées un morceau de bûche qui rougeoyait encore. Ils s’en allèrent vite chercher des bouts d’écorce sèche sous de vieilles souches à demi enfouies en terre et, soufflant à qui mieux mieux, ils parvinrent à ranimer le feu. Lorsque les flammes pétillèrent, ils ramassèrent des brassées de bois mort et eurent un véritable brasier pour se réchauffer l’âme et le corps. Ils en avaient besoin. Ils se découpèrent, après l’avoir fait sécher, de solides tranches de jambon, et festoyèrent en devisant jusqu’à l’aube, car il n’était pas question de s’allonger et de dormir sur le sol détrempé.
Dès que le soleil se fut levé, les enfants, engourdis par le manque de sommeil, allèrent s’allonger sur le banc de sable et s’endormirent. La chaleur cuisante les réveilla. Ils se firent à manger, mais, après le repas, ils furent repris par la nostalgie du pays natal. Tom essaya de réagir contre cette nouvelle attaque de mélancolie. Mais les pirates n’avaient envie ni de jouer aux billes ni de nager. Il rappela à ses deux compagnons le secret qu’il leur avait confié et réussit à les dérider. Profitant de l’occasion, il leur suggéra de renoncer à la piraterie pendant un certain temps et de se transformer en Indiens. L’idée leur plut énormément. Nus comme des vers, ils se barbouillèrent de vase bien noire et ne tardèrent pas à ressembler à des zèbres, car ils avaient eu soin de se tracer sur le corps une série de rayures du plus bel effet. Ainsi promus au rang de chefs sioux, ils s’enfoncèrent dans le bois pour aller attaquer un campement d’Anglais.
Peu à peu, le jeu se modifia. Représentant chacun une tribu ennemie, ils se dressèrent des embuscades, fondirent les uns sur les autres, se massacrèrent et se scalpèrent impitoyablement plus d’un millier de fois. Ce fut une journée sanglante et, partant, une journée magnifique.
Ravis et affamés, ils regagnèrent le camp au moment du dîner. Une difficulté imprévue se présenta alors. Trois Indiens ennemis ne pouvaient rompre ensemble le pain de l’hospitalité sans faire la paix au préalable et, pour faire la paix, il était indispensable de fumer un calumet. Pas d’autre solution : il fallait en passer par là, coûte que coûte. Deux des nouveaux sauvages regrettèrent amèrement de ne pas être restés pirates. Néanmoins, dans l’impossibilité de se soustraire à cette obligation, ils prirent leurs pipes et se mirent à tirer vaillamment dessus.
À leur grande satisfaction, ils s’aperçurent que la vie sauvage leur avait procuré quelque chose. Maintenant, il leur était possible de fumer sans trop de déplaisir et sans avoir à partir brusquement à la recherche d’un couteau perdu. Plus fiers de cette découverte que s’ils avaient scalpé et dépouillé les Six Nations , ils fumèrent leurs pipes à petites bouffées et passèrent une soirée excellente.

XVIII
Cependant, en ce calme après-midi du samedi, la joie était loin de régner au village de Saint-Petersburg. La famille Harper et celle de tante Polly préparaient leurs vêtements de deuil à grand renfort de larmes et de sanglots. Un silence inhabituel pesait sur toutes les maisons. Les enfants redoutaient le congé du dimanche et n’avaient aucun goût à jouer, aucun entrain.
Au cours de la journée, Becky Thatcher se surprit à errer dans la cour déserte de l’école, mais ne trouva rien pour dissiper sa mélancolie.
« Oh ! si seulement j’avais gardé sa boule de cuivre ! soupira-t-elle. Mais je n’ai rien pour me souvenir de lui ! »
Elle s’arrêta et considéra l’un des angles de la classe.
« C’était ici, fit-elle, poursuivant son monologue intérieur. Si c’était à recommencer, je ne dirai jamais ce que j’ai dit… Non, pour rien au monde. Mais, maintenant, c’est fini. Il est parti. Je ne le reverrai plus jamais, jamais, jamais… »
Cette pensée lui fendit le cœur et les larmes lui inondèrent le visage. Garçons et filles, profitant de leur journée de congé, vinrent à l’école comme on va faire un pieux pèlerinage. Ils se mirent à parler de Tom et de Joe, et chacun désigna l’endroit où il avait vu ses deux camarades pour la dernière fois.
« J’étais là, juste comme je suis maintenant. Il se tenait ici, à ta place. J’étais aussi près que ça, et il souriait ainsi. Et puis quelque chose de terrible m’a traversé. Je n’ai pas compris à ce moment-là. Si j’avais su ! »
Puis on se querella pour savoir qui les avait vus le dernier, chacun se disputant ce triste privilège.
Quand les témoins eurent tranché, les heureux élus prirent un air d’importance, éveillant autour d’eux l’admiration et l’envie. Un pauvre garçon qui n’avait rien d’autre à proposer alla jusqu’à dire, avec une fierté manifeste à ce souvenir :
« Eh bien, moi, une fois, Tom Sawyer m’a battu ! »
Mais cette tentative pour mériter la gloire fut un échec : la plupart des garçons pouvaient en dire autant, et cela ôtait tout son prix à l’exploit. Le groupe s’éloigna enfin en évoquant à voix sourde le souvenir des héros disparus.
Le lendemain, après l’école du dimanche, le glas se mit à sonner au lieu du carillon qui conviait d’habitude les fidèles au service. L’air était calme et le son triste de la cloche s’harmonisait parfaitement avec le silence de la nature. Les villageois arrivèrent un à un. Ils s’arrêtaient un instant sous le porche pour échanger à voix basse leurs impressions sur le triste événement. À l’intérieur de l’église, pas un murmure, pas un chuchotement, rien que le frou-frou discret des robes de deuil. Jamais la petite chapelle n’avait contenu tant de monde. Lorsque tante Polly fit son entrée, suivie de Sid, de Mary et de toute la famille Harper, l’assistance entière se leva et attendit debout que les parents éplorés des petits disparus se fussent assis au premier rang. Alors, au milieu du silence recueilli, ponctué de brefs sanglots, le pasteur étendit les deux mains et commença tout haut à prier. Puis l’assemblée chanta une hymne émouvante, suivie du texte : « Je suis la Résurrection et la Vie. »
Le pasteur fit alors un tableau des vertus, de la gentillesse des jeunes disparus, et des promesses exceptionnelles qu’ils laissaient entrevoir.
Au point que chaque fidèle présent, conscient de la justesse de ces paroles, se reprocha son aveuglement devant ce qu’il avait pris pour des défauts et des lacunes graves chez ces pauvres garçons. Le révérend rappela mille traits qui prouvaient la bonté et la générosité de leur nature. Et tous, en pensant à ces épisodes, regrettaient d’avoir songé à l’époque que tout cela ne méritait que le fouet. Plus le révérend parlait, plus il devenait lyrique. À la fin, l’assistance émue jusqu’au tréfonds de l’âme se joignit au chœur larmoyant des parents éplorés et laissa libre cours à ses larmes et à ses sanglots. Le pasteur lui-même, gagné par la contagion, mouilla de ses pleurs le rebord de la chaire.
Si les gens avaient été moins accaparés par leur chagrin, ils eussent distingué comme une sorte de grincement au fond de l’église. Le pasteur releva la tête et regarda à travers ses larmes du côté de la porte. Il parut soudain pétrifié. Quelqu’un se retourna pour voir ce qui le troublait tant. Une autre personne fit de même, et bientôt tous les fidèles, debout et médusés, purent voir Tom qui s’avançait au milieu de la nef, escorté de Joe et de Huck aussi déguenillés que lui. Les trois morts s’étaient cachés dans un recoin et avaient écouté d’un bout à l’autre leur oraison funèbre.
Tante Polly, Mary et les Harper se jetèrent sur leurs enfants retrouvés, les étouffèrent de baisers et se répandirent en actions de grâce tandis que le pauvre Huck, ne sachant que faire, songeait déjà à rebrousser chemin devant les regards peu accueillants.
« Tante Polly, murmura Tom. Ce n’est pas juste. Il faut que quelqu’un se réjouisse aussi de revoir Huck.
— Mais, voyons, Tom, je suis très heureuse de le revoir, le pauvre petit. Viens, Huck, que je t’embrasse. »
Les démonstrations de la vieille dame ne firent qu’augmenter la gêne du garçon.
Tout à coup, le pasteur lança à pleins poumons :
« Béni soit le Seigneur de qui nous viennent tous nos bienfaits… Chantez, mes amis !… mettez-y toute votre âme ! »
Aussitôt, l’hymne Old Hundred jaillit de toutes les bouches et, tandis que les solives du plafond en tremblaient, Tom le pirate regarda ses camarades béats d’admiration et reconnut que c’était le plus beau jour de sa vie.
À la sortie de l’église, les villageois bernés tombèrent d’accord : ils étaient prêts à se laisser couvrir de ridicule une fois de plus, rien que pour entendre encore chanter l’Old Hundred de cette façon-là.
En fait, ce jour là, Tom, selon les sautes d’humeur de tante Polly, reçut plus de tapes et de baisers qu’en une année. Et il fut incapable de dire lesquels, des tapes ou des baisers, traduisaient le mieux la reconnaissance de sa tante envers le Ciel, et sa tendresse pour son garnement de neveu.

XIX
Tel était le grand secret de Tom. C’était cette idée d’assister à leurs propres funérailles qui avait tant plu à ses frères pirates. Le samedi soir, au crépuscule, ils avaient traversé le Missouri sur un gros tronc d’arbre, avaient abordé à une dizaine de kilomètres en amont du village et, après avoir dormi dans les bois jusqu’à l’aube, ils s’étaient faufilés entre les maisons, sans se faire voir, et ils étaient allés se cacher à l’église derrière un amoncellement de bancs détériorés.
Le lundi matin, au petit déjeuner, tante Polly et Mary parurent redoubler de prévenances à l’égard de Tom. La conversation allait bon train.
« Allons, Tom, fit la vieille dame, je reconnais que c’est une fameuse plaisanterie de laisser les gens se morfondre pendant une semaine pour pouvoir s’amuser à sa guise, mais c’est tout de même dommage que tu aies le cœur si dur et que tu aies pu me faire souffrir à ce point. Puisque tu es capable de traverser le fleuve sur un tronc d’arbre pour assister à ton enterrement, tu aurais bien pu t’arranger pour me faire savoir que tu n’étais pas mort. Je n’aurais pas couru après toi, va.
— Oui, tu aurais pu faire cela, déclara Mary. D’ailleurs, je suis persuadée que tu l’aurais fait si tu en avais eu l’idée.
— N’est-ce pas, Tom, tu l’aurais fait ?
— Je… Je n’en sais rien. Ça aurait tout gâché.
— J’espérais que tu m’aimais assez pour cela, dit la vieille dame d’un ton grave, qui impressionna le garnement. Cela m’aurait fait plaisir, même si tu n’avais fait qu’y penser.
— Écoute, ma tante, ce n’est pas dramatique, expliqua Mary. C’est seulement l’étourderie de Tom. Il est toujours tellement pressé !…
— C’est d’autant plus regrettable. Sid y aurait pensé, lui. Et il serait venu. Un jour, Tom, quand il sera trop tard, tu y réfléchiras, et tu regretteras de ne pas l’avoir fait, alors que cela te coûtait si peu.
— Mais enfin, petite tante, tu sais que je t’aime.
— Je le saurais mieux si tu me le montrais.
— Eh bien, je regrette de ne pas y avoir pensé, fit Tom, repentant. Et pourtant j’ai rêvé de toi. C’est quelque chose ça, non ?
— C’est peu, un chat en ferait tout autant ! Mais c’est mieux que rien. Qu’as-tu rêvé ?
— Eh bien, mercredi soir, j’ai rêvé que tu étais assise auprès de ton lit avec Sid et Mary à côté de toi.
— Ça n’a rien d’extraordinaire. Tu sais que nous nous tenons très souvent au salon le soir.
— Oui, mais j’ai rêvé qu’il y avait aussi Mme Harper.
— Tiens, ça c’est curieux ! C’est exact. Elle était avec nous mercredi. As-tu rêvé autre chose ?
— Oh ! des tas d’autres choses ! Mais c’est bien vague, tout cela maintenant.
— Essaie de te rappeler.
— J’ai l’impression que le vent a soufflé et que la lampe…
— Continue, Tom, continue. »
Tom se prit le front à deux mains et parut faire un violent effort.
« Ça y est ! Le vent a failli éteindre la lampe !
— Grands dieux ! Continue, Tom !
— Il me semble aussi que tu as fait une réflexion sur la porte qui venait de s’ouvrir.
— Oh ! Tom, continue, continue…
— Alors… je ne suis pas certain… mais tu as dû dire à Sid d’aller la fermer.
— Oh ! Tom, c’est invraisemblable ! Tout s’est bien passé ainsi ! Je n’ai jamais rien entendu de pareil. Dire qu’il y a des gens qui se figurent que les rêves ne signifient rien ! Je voudrais bien être plus vieille d’une heure pour aller raconter cela à Sereny Harper. Continue, Tom.
— Tout devient clair maintenant. Je me rappelle très bien. Tu as dit que je n’étais pas méchant mais seulement turbulent. Tu as parlé de chevaux échappés, je crois…
— Mais c’est vrai ! Vas-y, Tom, je t’en supplie.
— Alors tu t’es mise à pleurer.
— C’est vrai. Je t’assure que ce n’était d’ailleurs pas la première fois depuis ton départ. Et alors…
— Alors Mme Harper s’est mise à pleurer elle aussi en disant que c’était la même chose pour Joe et qu’elle regrettait de l’avoir fouetté parce que ce n’était pas lui qui avait volé la crème.
— Tom ! Mais c’est un miracle ! Tu as un don ! Continue…
— Alors Sid a dit… ?
— Je n’ai sûrement rien dit, coupa Sid.
— Si, si, tu as dit quelque chose, rectifia Mary.
— Il a dit qu’il espérait que je n’étais pas trop mal là où j’étais, mais que si j’avais été plus gentil…
— Écoutez-moi ça ! s’exclama tante Polly ! Ce sont les propres paroles de Sid.
— Et tu lui as imposé silence, ma tante.
— Ce n’est pas possible, il devait y avoir un ange dans le salon ce soir-là.
— Et puis, Mme Harper a dit que Joe lui avait fait éclater un pétard sous le nez et tu lui as raconté l’histoire du Doloricide et du chat…
— C’est la pure vérité.
— Alors, vous avez parlé des recherches entreprises pour nous retrouver et du service funèbre prévu pour le dimanche. Ensuite Mme Harper t’a embrassée et elle est partie en pleurant.
— Et alors, Tom ?
— Alors, tu as prié pour moi et tu t’es couchée. J’avais tellement de chagrin que j’ai pris un morceau d’écorce de sycomore et que j’ai écrit dessus : « Nous ne sommes pas morts, nous sommes seulement devenus des pirates. » J’ai posé le morceau d’écorce sur la table près de la bougie, et tu avais l’air si gentille pendant que tu dormais que je me suis penché et que je t’ai embrassée sur les lèvres.
— C’est vrai, Tom, c’est vrai ? Eh bien, je te pardonne tout pour cela ! » Et la vieille dame se leva et embrassa son neveu à l’étouffer. Tom eut l’impression d’être le plus affreux coquin que la terre ait jamais porté.
« C’est touchant… même si ça ne s’est passé qu’en rêve, murmura Sid en appuyant sur le dernier mot.
— Tais-toi, Sid. On agit dans les rêves comme dans la réalité. Tiens, Tom, voilà une belle pomme que je gardais pour te la donner quand on te retrouverait. Maintenant, va à l’école. Je remercie le Seigneur, notre Père à tous, de t’avoir retrouvé. Il est patient et miséricordieux pour ceux qui croient en lui et gardent sa parole. Dieu sait si je n’en suis pas digne, mais s’il n’accordait secours qu’à ceux qui le sont, il n’y aurait pas beaucoup à se réjouir ici-bas, et encore moins à entrer dans sa paix quand arrivera l’heure du repos éternel. Allez, partez tous les trois. Vous m’avez retardée assez longtemps. »
Les enfants prirent le chemin de l’école, et la vieille dame se dirigea vers la maison de Mme Harper dont elle comptait bien vaincre le scepticisme en lui racontant le merveilleux rêve de Tom. Sid comprit qu’il valait mieux garder pour lui cette pensée qui lui trottait par la tête : « Bizarre, cette histoire : un rêve aussi long sans aucune erreur ! »…
Tom était devenu le héros du jour. Prenant son air le plus digne, il refusa de se mêler aux jeux ordinaires de ses camarades si peu en rapport avec la personnalité d’un pirate authentique. Il essaya de ne point voir les regards braqués sur lui et de ne point entendre les voix qui chuchotaient son nom, mais cela ne l’empêchait pas de boire comme du petit-lait toutes les remarques qu’il pouvait surprendre. Les plus petits s’attachaient à ses pas, fiers d’être tolérés à ses côtés. Ceux de son âge feignaient de ne pas s’être aperçus de son absence, mais intérieurement crevaient de jalousie. Ils auraient donné tout ce qu’ils avaient au monde pour avoir cette peau tannée et cette célébrité désormais attachée à son nom.
En fin de compte, les élèves cachèrent si peu leur admiration pour lui et pour Joe que les deux héros de l’aventure devinrent vite « puants » d’orgueil. Ils n’arrêtaient pas de narrer leurs exploits et, avec des imaginations comme celles dont ils étaient dotés, ils ne risquaient guère d’être à court. Quand ils sortirent leur pipe de leur poche et se mirent à fumer, ce fut du délire. Tom décida que désormais il pouvait se passer de Becky Thatcher. Il ne vivrait plus que pour la gloire, elle lui suffirait. Maintenant qu’il était un héros, Becky chercherait peut-être à se réconcilier.
Eh bien, qu’elle essaie ! Elle verrait qu’il pouvait jouer les indifférents tout comme n’importe qui. Du reste, elle ne tarda pas à faire son entrée dans la cour de l’école. Tom fit mine de ne pas la voir, rejoignit un groupe de garçons et de filles et se mit à parler avec eux. La petite avait l’air très gai. Les joues roses et l’œil vif, elle courait après ses camarades et s’esclaffait quand elle en avait attrapé une. Mais il remarqua qu’elle venait toujours les chercher dans son voisinage et qu’elle en profitait pour regarder de son côté. Cela flatta sa vanité et acheva de le convaincre de l’ignorer. Elle cessa alors son jeu et erra sans but, soupirant et jetant des regards furtifs dans sa direction. La vue de Tom en grande conversation avec Amy Lawrence lui serra le cœur. Elle changea de visage et de comportement. Elle essaya de s’éloigner mais ses pas la ramenaient malgré elle vers le petit groupe. Elle s’adressa à une fille voisine de Tom :
« Tiens ! Mary Austin, pourquoi n’es-tu pas venue à l’école du dimanche ?
— Mais j’y étais !
— C’est drôle, je ne t’ai pas vue ! Je voulais te parler du pique-nique.
— Oh ! ça c’est chic ! Qui est-ce qui l’offre ?
— C’est ma mère.
— Oh ! j’espère bien être de la fête.
— Bien sûr. C’est pour me faire plaisir qu’elle donne ce pique-nique. Je peux inviter qui je veux.
— Quand est-ce ?
— Probablement au moment des grandes vacances.
— On va bien s’amuser ! Tu vas inviter tous nos camarades ?
— Oui, tous ceux que je considère comme des amis », répondit Becky en se tournant vers Tom, mais Tom ne voulait rien entendre.
Il était en train d’expliquer à Amy Lawrence comment il avait échappé par miracle à la mort, la nuit de l’orage, lorsque le sycomore géant s’était abattu à quelques centimètres de lui.
« Oh ! est-ce que je pourrai venir ? demanda Gracie Miller.
— Oui.
— Et moi ? fit Sally Rogers.
— Oui.
— Et moi aussi ? dit Susy Harper. Et je pourrai amener Joe ?
— Oui, oui. »
Et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun des membres du groupe eût demandé une invitation, sauf Tom et Amy. Alors Tom fit demi-tour et emmena Amy avec lui. Les lèvres de Becky tremblèrent, ses yeux s’embuèrent. Elle essaya de donner le change en se montrant particulièrement gaie, mais l’idée de son pique-nique ne présentait plus aucun charme pour elle. Elle alla se réfugier dans un coin et « pleura un bon coup » comme disent les personnes de son sexe. Elle resta là, seule, avec sa fierté blessée et son humeur morose. Quand la cloche sonna, elle s’arracha à son banc, secoua ses tresses et partit, bien décidée à se venger.
Pendant la récréation, Tom continua à se mettre en frais pour Amy Lawrence. Au bout d’un moment, il s’étonna de l’absence de Becky et la chercha partout pour l’humilier encore en lui infligeant le spectacle de son entente parfaite avec Amy. Il finit par la trouver sur un banc derrière l’école. Son sang ne fit qu’un tour. La rage l’étouffa. Elle était fort occupée à feuilleter un livre d’images avec Alfred Temple. Ils étaient si absorbés, leurs têtes étaient si rapprochées au-dessus du livre, qu’ils ne voyaient plus rien autour d’eux.
La jalousie envahit Tom. Il s’en voulut d’avoir rejeté la chance de réconciliation offerte par Becky. Il se traita de tous les noms. Il aurait pleuré de rage. Tout en marchant près de lui, Amy bavardait joyeusement. Mais Tom avait perdu sa langue. Il ne l’entendait pas et répondait à côté de toutes ses questions. Il retournait sans cesse derrière l’école pour mieux se déchirer à ce spectacle ; il ne pouvait s’en empêcher. Cela le rendait fou que Becky Thatcher semblât ignorer tout de son existence. Mais elle n’était pas aveugle ; elle savait pertinemment qu’elle était en train de gagner la bataille et n’était pas mécontente de le voir souffrir ce qu’elle avait souffert.
Le gentil babillage d’Amy devenait intolérable. Tom eut beau faire allusion à des occupations urgentes et dire que le temps passait, rien n’y fit. Elle continuait à pépier. Tom pensa : « Qu’elle aille au diable ! Est-ce que je ne vais pas arriver à m’en débarrasser ? » Il fallait bien qu’il parte enfin. Elle promit ingénument d’être « dans les parages » à la sortie de l’école. Et il la quitta en hâte, plein de ressentiment contre elle.
« N’importe qui, grinça Tom entre ses dents, n’importe qui, mais pas ce gandin de la ville qui se prend pour un aristocrate parce qu’il est bien habillé. Oh ! attends un peu ! Je t’ai rossé le premier jour où je t’ai rencontré et te rosserai encore. Tu ne perds rien pour attendre ! »
Il étrilla un garçon imaginaire, frappant l’air de ses bras, de ses pieds, visant les yeux.
« Ah ! oui, vraiment ! Tu cries trop fort, mon vieux ! Tiens, attrape ça ! »
Et la correction fictive se termina à sa plus grande satisfaction.
À midi, Tom s’enfuit chez lui. Il était partagé entre sa jalousie et sa conscience qui ne lui permettait plus de supporter la gratitude évidente et le bonheur d’Amy. Becky, de son côté, profita de la seconde récréation pour reprendre le manège avec Alfred, mais comme Tom refusait obstinément de venir étaler sa douleur devant elle, le jeu ne tarda pas à perdre de son charme. Son attitude se fit sérieuse, puis distraite, enfin franchement mélancolique. Elle crut reconnaître un pas à deux ou trois reprises. Espérance vite déçue. Ce n’était pas Tom. Elle commença à se sentir très malheureuse et regretta d’être allée si loin.
Comprenant qu’il la perdait sans saisir pourquoi, le pauvre Alfred ne savait plus à quel moyen recourir.
« Oh ! la belle image ! s’exclama-t-il. Regarde ça !
— Cesse de m’ennuyer avec cela, je m’en moque ! répondit Becky. Je m’en moque pas mal. »
Et là-dessus, elle fondit en larmes.
Alfred se pencha vers elle pour la consoler. Elle le repoussa.
« Laisse-moi tranquille ! Je te déteste ! »
Le garçon se demanda ce qu’il avait bien pu faire. C’était elle qui avait proposé de regarder des images et la voilà qui partait tout en pleurs. Furieux, humilié, Alfred s’en fut méditer dans l’école déserte. La vérité lui apparut très vite : Becky s’était servie de lui pour se venger de Tom Sawyer. Comme il était loin de nourrir une sympathie exagérée pour ce dernier, il décida de lui jouer un bon tour sans courir lui-même trop de risques. Il se leva et pénétra dans la classe. Il s’approcha du banc de Tom. Sur le pupitre était posé son livre de lecture.
Alfred l’ouvrit, chercha la page qui correspondait à la leçon du soir et versa dessus le reste d’un encrier. Embusquée derrière la fenêtre, Becky l’avait observé sans se faire remarquer. Dès qu’il eut terminé, elle se mit en route pour aller prévenir Tom. Il lui en saurait gré et ce serait la fin de leur brouille.
À mi-chemin, cependant, elle s’était ravisée. La façon dont Tom l’avait traitée pendant qu’elle lançait des invitations à son pique-nique ne pouvait pas se pardonner aussi facilement. Tant pis pour lui. Elle décida de le laisser punir, et de le détester à tout jamais par-dessus le marché !

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