Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir

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Le célèbre auteur des Memoirs of a womanof pleasure naquit en 1707 ou en 1709. Les biographes, qui nesont pas d’accord sur ce point, ne peuvent indiquer le lieu où ilvit le jour.

Il était fils du colonel Cleland, qui, sous lenom de Will Honeycomb, figure parmi les membres du SpectatorClub, imaginé par Steele et Addison.

Bien que laissé sans fortune par la mort deson père, le jeune John Cleland reçut une bonne éducation à l’Écolede Westminster. Ses études terminées, il fut, après 1722, nomméconsul à Smyrne. En 1736, il entra au service de la Compagnie desIndes et résida à Bombay, mais ce ne fut pas pour longtemps, car, àla suite d’une affaire qu’on ignore, il fut destitué et revint enAngleterre.

C’est alors que, sans emploi, il connut lamisère, traînant de taverne en taverne, au milieu des débauchés etdes prostituées.

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À cette époque, les rues de Londres étaient,le soir, pleines de filous et de filles. La dépravation desLondoniens était à son comble. La jeunesse dorée de la Noblesse etde la Bourgeoisie dissipait de grosses sommes à courir lestavernes, les Bagnios et les Seraglios que l’onvenait d’ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissementsparisiens que l’on a appelés des Temples d’Amour.

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Les tavernes étaient de diverses sortes. Il yen avait de fort ignobles fréquentées par les misérables et lesprostituées de bas étage. Dans d’autres, au contraire, la Noblesses’enivrait, jurait et faisait tapage de la façon la plus grossière.La plupart des repas fins se donnaient à la taverne. Et si lesAnglais goûtaient peu les potages, ils faisaient une honorableexception en faveur de la Soupe à la Tortue. Lorsqu’une taverne enannonçait, il n’était point rare que les consommateurs vinssentfaire queue à la porte.

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Cleland ne nous fournit guère de détails surla chère que faisaient les Anglais de son temps.

Voici la description d’un fin dîner anglais aumois de juin.

Un repas de cette sorte durait généralementplus de quatre heures, et le plus souvent les convives étaientsilencieux.

Pour le premier service, d’un côté, la tableronde était chargée d’un jambon rôti, reposant mollement sur desfèves de marais. Un énorme rosbif était de l’autre côté. Un plat dechoux-fleurs ornait le milieu de la table, flanqué de deuxsaucières, l’une de beurre, l’autre d’une sauce au gingembre et auxherbes, aromatiques. Dans une marmite se trouvait du bouilli peucuit, et, devant elle, un plat dans lequel se pressaient quelquespoulets que le beurre surbaignait.

Ensuite, on servait une oie grasse, unetortue, des petits pois sans sauce, cuits, dans l’eau bouillante, àdécouvert, pour conserver leur couleur verte, et une sorte de tartecroquante bourrée de groseilles à maquereau.

Les convives avaient devant eux des vidrecomespour le vin commun et des pots d’argent pour la bière, uneassiette, une fourchette de fer à deux branches, un couteau ensabre, arrondi par le bout pour servir de cuiller. Les serviettesétaient inconnues,

Après le second service, la nappe enlevée, onservait le dessert&|160;: des fraises, du melon, du fromage et cinqou six sortes de vins. On apportait alors les verres à la françaiseet l’on portait les santés, en commençant par celle du Roi. Oncontinuait par celle des Dames.

On servait ensuite du punch, puis le café etle thé avec des tartines de beurre.

Dans un coin de la salle était le pot àpisser, où chacun se soulageait sans vergogne, et comme l’on tenaitle plus souvent les fenêtres fermées, les vapeurs de l’urine, semêlant aux vapeurs de l’alcool et du vin, rendaient l’atmosphèreirrespirable pour d’autres que des Anglais.

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À propos du sans-gêne qu’apportaient lesAnglais dans la satisfaction de leurs besoins naturels, il convientde citer un trait rapporté par Casanova, qui visita Londresquelques années après la publication du livre de Cleland&|160;:

«&|160;Tout à coup, aux environs deBuckingham-House, j’aperçus à ma gauche cinq ou six personnes dansles broussailles qui satisfaisaient un besoin impérieux et quitournaient le derrière aux passants. Cette position me parut d’uneindécence révoltante et j’en témoignai mon dégoût à Martinelli, enlui disant que ces déhontés devraient au moins tourner leur faceaux passants.

«&|160;— Nullement, s’écria-t-il, car alors onles reconnaîtrait peut-être, et à coup sûr on lesregarderait&|160;; tandis qu’en exposant leur postérieur, ils necourent point le danger d’être connus, et qu’en outre ils forcentles gens tant soit peu délicats à se détourner.

«&|160;— J’approuve votre raisonnement, moncher ami, mais vous trouverez naturel que cela révolte unétranger.

«&|160;— Sans doute, car les usagess’enracinent comme des préjugés. Vous aurez pu remarquer qu’unAnglais qui, dans la rue, a besoin de lâcher ses écluses ne va pas,comme chez nous, se cacher dans une allée, se coller contre uneporte ou s’abriter contre une borne&|160;?

«&|160;— Oui, j’en ai vu qui se tournent versle milieu de la rue&|160;; mais s’ils évitent ainsi la vue des gensqui passent sur le trottoir ou qui sont dans les boutiques, ilssont vus de ceux qui passent en voiture, et cela n’est pasbien.

«&|160;— Qui oblige ceux qui passentcommodément en voiture à regarder là&|160;?

«&|160;— C’est encore vrai.&|160;»

Les repas se passaient le plus souvent ensilence, mais ce n’était pas une règle, et, dans les bonnescompagnies, la conversation allait son train. Faut-il ajouter queles hommes juraient volontiers et que les Damnations, lesFutitions, les Malédictions, le Ciel et l’Enfer formaient dans cesexclamations irritées les plus étranges alliances de mots quicontrastaient souvent avec un langage fort raffiné et témoignantd’une profonde culture.

Ces imprécations étaient à la mode au pointque les gens polis eux-mêmes s’abordaient delà façonsuivante&|160;:

«&|160;Damn ye, I am glad to seeyou. (Soyez damné, je suis bien aise de vousvoir.)&|160;»

Ou bien&|160;:

«&|160;Damn ye, you dog, how do youdo&|160;? (Soyez damné, chien, comment vousportez-vous&|160;?)&|160;»

Rencontrait-on un ami qu’on n’avait vu depuislongtemps, on lui disait&|160;:

«&|160;You son of a whore, wherehave you been&|160;? (Fils d’une putain, oùavez-vous été&|160;?)&|160;»

Et les damned revenaient sans cesse,envoyant au diable les hommes et les choses.

** * * *

Il serait trop long d’énumérer toutes lestavernes où l’on rencontrait les prostituées ou bien où l’onpouvait les faire venir en chaise.

Les plus misérables ou les plus corrompuesallaient à la Tête de Turc à Bow Street, ou bien parfoisdans la paroisse Saint-Gilles, où il existait une taverne fameusepar le club que les filous y tenaient tous les soirs.

Les couteaux et les fourchettes y étaientenchaînés aux tables et les nappes y étaient clouées. Les, filous yobservaient un certain décorum. Ils avaient, des règlements et deschefs qui les appliquaient. On y buvait et fumait, on y échangeait,on y vendait ce qui avait été escamoté pendant la journée.

Non loin de cette taverne était un autrecabaret à eau-de-vie. Sur la grande table, on lisait l’inscriptionque voici&|160;:

Here you may get drunk for a penny,dead drunk for two pence, and get straw fornothing.

(Ici on peut se saouler pour unpenny, tomber ivre-mort pour deux pence et avoirde. la paille par-dessus le marché.)

En effet, ceux qui tombaient ivres-mortsétaient descendus dans les caves, où on les étendait sur de lapaille. Une société mêlée fréquentait encore le LionBlanc, une des dernières des cent tavernes de Drury, sicélèbres sous Charles Il. La police voulut une fois intervenir dansune orgie qui s’y faisait et l’on trouva, mêlées à des filles de laplus basse catégorie, des dames de qualité qui furent laissées enliberté, tandis que les autres étaient menées en prison.

À la Cave au Cidre, près de MaidenLane, on rencontrait de jolies femmes et des gens d’esprit, desécrivains, des acteurs.

La Rose Tavern, dans Russel Street,n’était fréquentée que par les membres de l’aristocratie. Ilsvenaient s’y enivrer en soupant avec des femmes.

Mais l’établissement le plus élégant et leplus cher était celui à la Tête de Shakespeare et lescourtisanes tenaient à honneur de figurer sur la liste que JackHarris, le gérant, tenait à la disposition des gentlemen, sesclients.

C’est dans une de ces tavernes aristocratiquesque je ne sais plus quel écervelé, s’étant enivré, rencontra unefille qui lui plut au point qu’il voulut boire du champagne dansson soulier, et il faut ajouter qu’elle avait le pied bien fait etfort petit.

Le jeune Anglais ne se contenta pas decela&|160;: il voulut manger le soulier et le fit accommodersur-le-champ.

La tige, qui était de damas, fut mise enragoût, la semelle en hachis, et les talons de bois, coupés enlamelles fines, furent frits au beurre et servirent à garnir leplat, qui fut savouré amoureusement.

Cette folie fut renouvelée au XIX° siècle, àSaint-Pétersbourg, en l’honneur de la Taglioni, dont un soir deuxadmirateurs dévorèrent les chaussons de danse.

Il ne faut parler ici que pour mémoire descabarets à bière (Ale houses), où l’on ne voyait guère defemmes et où on ne donnait pas de verres, toutes les personnes dela même compagnie buvant au même pot. Quand le maître du cabaretservait lui-même, on l’invitait ordinairement à boire le premier etil acceptait toujours, disant&|160;:

«&|160;Your healths,gentlemen. (À vos santés,gentlemen).&|160;»

Il enfonçait alors son nez dans l’écume quis’élevait au-dessus du pot et s’essuyait ensuite du revers de lamain en faisant passer la bière de droite à gauche. Et celui quiaurait témoigné de la répugnance à boire après son voisin auraitété regardé de travers.

Il y avait aussi parmi les basses etcrapuleuses tavernes quelques cafés où les femmes allaient la nuit.Les plus nombreux de ces établissements étaient semblables au caféde Tom King.

Dans cette baraque en planches, accotée aumarché, en face de Tavistock Row, on trouvait toute la nuit depauvres filles, parfois belles et jeunes, mais bizarrement attiféeset trop fardée, les yeux cernés à l’encre de Chine, parées decolliers en verroteries de toutes couleurs, de boucles d’oreilles,et dont le langage précieux et grossier était mêlé de termesd’argot, de mythologie et de mots marins.

** * * *

Casanova nous a laissé dans ses mémoires ungrand nombre de précieuses notes touchant la vie anglaise.

«&|160;Rien en Angleterre, écrit-il, n’estcomme dans le reste de l’Europe&|160;; la terre même a une nuancedifférente, et l’eau de la Tamise a un goût qu’on ne trouve àaucune autre rivière&|160;; tout Albion porte un caractèreparticulier&|160;; les poissons, les bêtes à cornes, les chevaux,les hommes et les femmes, tout a un type qu’on ne trouve que là. Iln’est pas étonnant que la manière de vivre, en général, neressemble en rien à celle des autres peuples, et surtout leurcuisine. Quant au trait principal de ces fiers insulaires, c’estl’orgueil national qui les fait se mettre fort au-dessus de tousles autres peuples. Il faut cependant connaître que ce défaut estcommun à toutes les nations&|160;; chacune se met en premièreligne, et au fait il n’y a que le second rang qui soit difficile àdéterminer.

«&|160;Ce qui attira d’abord mon attention, cefut la propreté générale, la beauté de la campagne et de la bonneculture, la solidité de la nourriture, la beauté des routes, celledes voitures de poste, la justesse des prix des courses, lafacilité de les payer avec un morceau de papier, la rapidité deleurs chevaux de trait, quoiqu’ils n’aillent jamais qu’au trot,enfin la construction de leurs villes, de Douvres à Londres, tellesque Canterbury et Rochester, villes très populeuses, et quipourraient être figurées par de vastes boyaux, car elles sontextrêmement longues et n’ont presque point de largeur.&|160;»

Voici ce que Casanova vit dans un café, lejour de son arrivée à Londres&|160;:

«&|160;Il était sept heures, et un quartd’heure après, voyant beaucoup de monde dans un café, j’y entrai.C’était le café le plus mal famé de Londres, celui où se réunissaitla lie des mauvais sujets de l’Italie qui venaient à passer laManche. J’en avais été informé à Lyon, et je m’étais fortementproposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard, qui se mêlepresque toujours de nous faire aller à gauche quand nous voulonsaller à droite, me joua ce mauvais tour, bien à mon insu. Je n’ysuis plus allé.

«&|160;Étant allé m’asseoir à part et ayantdemandé une limonade, un inconnu vint se placer près de moi, pourprofiter de la lumière, et lire une gazette que je reconnus êtreimprimée en italien. Cet homme, muni d’un crayon, s’occupait àeffacer certaines lettres et mettait la correction en marge&|160;;ce qui me fit juger que c’était un auteur. Une oisive curiositém’ayant fait suivre cette besogne, je vis qu’il corrigeait le motancora, mettant un h en marge, comme voulant faire imprimeranchora. Cette barbarie m’irritant, je lui dis que depuis quatresiècles on écrivait ancora sans h.

«&|160;— D’accord, me dit-il&|160;; mais jecite Boccace, et dans les citations il faut être exact.

«&|160;— Je vous fais réparation d’honneur,monsieur, je vois que vous êtes homme de lettres.

«&|160;— De la très petite espèce. Jem’appelle Martinelli.

«&|160;— Alors vous êtes de la grande et nonde la petite espèce. Je vous connais de réputation, et, si je ne metrompe, vous êtes parent de Calsabigi, qui m’a parlé de vous. J’ailu quelques-unes de vos satires.

«&|160;— Oserais-je vous demander à qui j’ail’honneur de parler&|160;?

«&|160;— Je me nomme Seingalt. Avez-vousachevé votre édition du Décaméron&|160;?

«&|160;— J’y travaille encore et je tâched’augmenter le nombre de mes souscripteurs.

«&|160;— Si vous me voulez, je vous prie de memettre du nombre.

«&|160;— Vous me faites honneur.

«&|160;Il me donna un billet, et voyant que cen’était qu’une, guinée, je lui en pris quatre, puis, me levant pourm’en aller, je lui dis que j’espérais le revoir au même café, dontje lui demandai le nom. Il me le dit, étonné que je l’ignorasse. Jefis cesser son étonnement en lui disant que je n’étais à Londres,pour la première fois, que depuis une heure.

«&|160;—Vous serez, me dit-il, embarrassé deretourner chez vous&|160;; permettez-moi de vous accompagner.

«&|160;Dès que nous fûmes sortis, il meprévint que le hasard m’avait conduit au café d’Orange, le plusdécrié de Londres.

«&|160;— Mais vous y allez&|160;!

«&|160;— Moi, je puis y aller, escorté du versde Juvénal&|160;:

Cantabit vacuus coram latrone viator.

Les fripons n’ont aucune prise sur moi&|160;;je les connais, ils me connaissent&|160;; nous ne nous parlonspoint.&|160;»

S’il ne retourna pas au café d’Orange,Casanova voulut connaître toutes les tavernes.

«&|160;J’allai dîner à toutes les tavernes debon et de mauvais ton pour me faire aux mœurs de ces insulaires sigrands et si petits.&|160;»

C’est dans les tavernes que l’on invitait àdîner ses amis.

«&|160;À Londres, dit Casanova, on peut bieninviter un homme comme il faut à dîner en compagnie à la taverne,où il paye son écot, c’est l’habitude, mais non à sa propre, table.Je fus un jour invité, au parc Saint-James, par un cadet du duc deBeaufort, à manger des huîtres et à boire une bouteille dechampagne. J’acceptai, et arrivé à la taverne il commanda deshuîtres et une bouteille de champagne. Mais nous en bûmes deux, etil me fit payer la moitié de la seconde. Telles sont les mœurs audelà de la Manche. On me riait au nez quand je disais que jemangeais chez moi, parce qu’aux tavernes on ne donnait pas lasoupe&|160;: — Êtes-vous malade&|160;? me disait-on, car la soupen’est bonne que pour les gens malades.&|160;» L’Anglais estsouverainement carnivore&|160;; il ne mange presque pas de pain etse prétend économe, parce qu’il épargne la dépense de la soupe etdu dessert, ce qui m’a fait dire que le dîner anglais n’a nicommencement ni fin. La soupe est considérée comme une grandedépense, parce que les gens de service même ne voudraient pasmanger de la viande qui aurait servi à faire le bouillon. Ilsprétendent que le bouilli n’est bon que pour être donné au chien.Au fait, le bœuf salé qui leur en tient lieu est excellent. Il n’enest pas de même de leur bière, à laquelle il me fut impossible dem’accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, cequi contribua peut-être à m’en dégoûter, ce furent les vinsexcellents de France que mon marchand de vin me fournissait&|160;;ils étaient très purs, mais très chers.&|160;»

Voici une autre visite de Casanova dans unetaverne&|160;:

«&|160;…J’allai dîner à Star-tavern,où l’on m’avait dit que l’on trouvait les filles les plus jolies etles plus réservées de Londres. C’était de lord Pembroke que jetenais cette nouvelle&|160;; il y allait fort souvent. En arrivantà la taverne, je demande un cabinet particulier, et le maître,s’apercevant que je ne parlais pas l’anglais, vint me tenircompagnie, m’aborda en français, ordonna ce que je voulais etm’étonna, par ses manières nobles, graves et décentes, au point queje n’eus pas le courage de lui dire que je désirais dîner avec unejolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des détours trèsrespectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke m’avait trompéen me disant que je pourrais trouver chez lui les plus joliesfilles de Londres.

«&|160;— Il ne vous a point trompé, monsieur,et si vous en désirez, vous pouvez en avoir à souhait.

«&|160;— Je suis venu dans cetteintention.

«&|160;Il appelle, et un garçon fort propres’étant présenté, il lui ordonna de faire venir une fille pour monservice, du même ton qu’il lui aurait dit de m’apporter unebouteille de champagne. Le jeune homme sort et quelques minutesaprès je vois entrer une fille aux formes herculéennes.

«&|160;— Monsieur, lui dis-je, l’aspect decette fille ne me revient pas.

«&|160;— Donnez un shilling pour les porteurset renvoyez-la, On ne fait pas de façons à Londres, monsieur.

«&|160;Ce propos m’ayant mis à mon aise,j’ordonnai qu’on donnât un shilling et qu’on m’en amenât une autreplus jolie. La seconde vint pire que la première, et je la renvoyaiainsi que dix autres qui vinrent à la suite, charmé de voir que mongoût difficile amusait le maître, qui me tenait toujourscompagnie.

«&|160;— Je ne veux plus de filles, luidis-je&|160;; je ne veux que bien dîner. Je suis sûr que lepourvoyeur s’est moqué de moi pour faire plaisir aux porteurs.

«&|160;— C’est très possible, monsieur, etcela leur arrive souvent, quand on ne leur donne pas le nom et lademeure de la fille que l’on veut.&|160;»

Casanova raconta à lord Pembroke samésaventure&|160;:

«&|160;Il partit d’un grand éclat de rirequand je lui dis qu’à Star-tavern j’avais renvoyé une vingtaine defilles sans m’accommoder d’aucune, et qu’il était la cause de mondésappointement.

«&|160;— Je ne vous, ai pas dit le nom decelles que j’envoie chercher, et j’ai eu tort.

«&|160;— Oui, vous auriez dû me le dire.

«&|160;— Mais, ne vous connaissant pas, ellesne seraient pas venues, car elles ne sont pas à la disposition dupourvoyeur. Promettez-moi de les payer comme moi, et je vousdonnerai des billets qui les feront venir.

«&|160;— Pourrai-je aussi les avoirici&|160;? «&|160;— À votre choix.

«&|160;— Eh bien, cela me convientmieux, faites-moi des billets et donnez la préférence à celles quiparlent français.

«&|160;— Voilà le mal&|160;; les plusbelles ne parlent qu’anglais.

«&|160;— Faites toujours&|160;; pour ceque je veux en faire, nous nous comprendrons.&|160;»

«&|160;Il écrivit plusieurs billets àquatre et à six guinées&|160;; une seule était marquéedouze.

«&|160;— Celle-ci est donc le doubleplus belle&|160;? lui dis-je.

«&|160;— Ce n’est pas précisément lecas, mais elle fait cocu un duc et pair de la Grande-Bretagne quil’entretient et qui n’en use qu’une ou deux fois parmois.

«&|160;… N’ayant rien à faire cejour-là, j’envoyai Jarbe[1] chez l’unedes belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en luifaisant dire que c’était pour dîner tête à tête avecelle.

«&|160;Elle vint, mais, malgré l’envie quej’avais de la trouver aimable, je ne la trouvai bonne que pourbadiner un instant après dîner. Elle ne devait pas s’attendre àquatre guinées que je ne lui avais pas fait gagner&|160;; aussi jela renvoyai fort contente en les lui mettant dans la main. Laseconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain&|160;; elleavait été fort jolie&|160;; elle l’était encore&|160;; mais je latrouvai triste et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudreà la faire déshabiller.

«&|160;Le troisième jour, n’ayant point envied’essayer encore d’un troisième billet, j’allai à Covent-Garden, etm’étant trouvé face à face d’une jeune personne attrayante, jel’abordai en français, en lui demandant si elle voulait venirsouper avec moi.

«&|160;— Que me donnerez-vous audessert&|160;?

«&|160;— Trois guinées.

«&|160;— Je suis à vos ordres.

«&|160;Après le théâtre, je me fis servir unbon souper pour deux, et elle me tint tête comme je l’aimais. Quandnous eûmes soupé, je lui demandai son adresse, et je fus fortsurpris quand je trouvai que c’était l’une de celles que lordPembroke m’avait taxées à six guinées. Je jugeai qu’il fallaitfaire ses affaires par soi-même ou n’avoir pas de grands seigneurspour agents. Les autres billets ne me procurèrent que des objets àpeine dignes d’attention.

«&|160;La dernière, celle de douze guinées,que je m’étais réservée pour la bonne bouche, fut celle qui me plutle moins. Je ne la trouvai pas digne d’un sacrifice et je ne mesouciai point de cocufier le noble lord quil’entretenait.&|160;»

Les parties que Casanova fit dans les taverneslondoniennes furent parfois de véritables orgies, et voici le récitd’une de ces folies, mais le célèbre aventurier ne fit qu’yfigurer, triste qu’il était des misères que lui faisait subir cetteCharpillon, qui pendant une partie du séjour de Seingalt enAngleterre fut son bourreau. Casanova voulait se suicider&|160;; ilfit rencontre du chevalier Edgard, jeune Anglais, aimable,riche, qui le sauva&|160;:

«&|160;— Fort bien, dit Edgard… je ne vousquitte pas&|160;; après la promenade nous irons au Canon.Je vais faire prévenir une jeune fille qui devait venir dîner avecmoi de venir nous y joindre avec une jeune Française charmante, etnous ferons partie carrée.

«&|160;Je lui donnai ma parole d’allerl’attendre au Canon…

«&|160;Edgard revint bientôt et fut content deme retrouver…

«&|160;Les discours sensés badins et toujourspleins de bienveillance que me tenait ce jeune homme me faisaientdu bien&|160;; je commençais à le sentir, quand les deux jeunesfolles arrivèrent, portant la gaieté sur leur charmantephysionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la nature lesavait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs dans lesplus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice qu’ellesméritaient, mais sans leur faire l’accueil auquel elles étaientaccoutumées…

«&|160;Nous eûmes un dîner à l’anglaise,c’est-à-dire sans l’essentiel, sans soupe&|160;; aussi je n’avalaique quelques huîtres avec du vin de Graves délicieux&|160;; mais jeme sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard occuperhabilement les deux nymphes.

«&|160;Dans le fort de la joie, ce jeune fouproposa à l’Anglaise de danser le Rompaipe en costume dela mère Ève, et elle y consentit, pourvu que nous prissions lecostume du père Adam et que l’on trouvât les musiciensaveugles…

«&|160;On me dispensa des frais de toilette, àcondition que si je venais à sentir l’aiguille de la volupté, je medépouillerais comme les autres. Je promis. On alla chercher lesaveugles, on ferma les portes, et les toilettes s’étant faitespendant que les artistes accordaient leurs instruments, l’orgiecommença.

«&|160;Ce fut un de ces moments dans lesquelsj’ai connu beaucoup de vérités. Dans celui-là j’ai vu que lesplaisirs de l’amour sont l’effet et non la cause de la gaîté.J’avais sous mes yeux trois corps superbes, admirables de fraîcheuret de régularité&|160;; leurs mouvements, leur grâce, leurs gesteset jusqu’à la musique, tout était ravissant, séduisant&|160;; maisaucune émotion ne vint m’annoncer que j’y fusse sensible. Ledanseur conserva l’air conquérant, même pendant la danse, et jem’étonnais de n’avoir jamais fait cette expérience sur moi-même.Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l’une à l’autrejusqu’à ce que l’effet naturel l’eût rendu inhabile en le forçantau repos. La Française vint s’assurer si je donnais quelque signede vie&|160;; mais sentant mon néant, elle me déclara invalide.

«&|160;L’orgie terminée, je priai Edgard dedonner quatre guinées à la Française et de payer les frais, n’ayantque peu d’argent sur moi.&|160;»

Parmi les lieux fréquentés par les débauchésse trouvaient les bagnios.

Les bagnios avaient été d’abord devéritables établissements de bains.

C’est dans un bagnio que Tillotson,qui fut dans le XVII° siècle le plus profond théologien et leprédicateur le plus éloquent de la Grande-Bretagne, eut l’aventuresuivante, qui montre qu’il pouvait aussi prétendre au titre d’hommele plus distrait de l’Angleterre.

Ayant donc été dans un bagnio, il s’ybaigna, enfoncé dans ses méditations&|160;; lorsqu’il se rhabilla,il oublia de mettre sa culotte et sortit gravement dans la rue.

Tout le monde éclatait de rire en le regardantet une troupe d’enfants le suivit. Finalement, il entra dans uneboutique et demanda ce qui causait tant de désordre. On lui en ditla cause et, plein de confusion, Tillotson envoya chercher laculotte.

C’est encore Tillotson qui, discutant avecquelques savants, sentit une mouche le piquer à la jambe. Il se mità gratter la jambe de son voisin qui le laissait faire. Tillotson,qui se sentait toujours piquer, continua à gratter la jambe de sonvoisin en trouvant qu’il ne concevait pas l’obstination de cettemouche qui le perçait jusqu’au sang…

** * * *

Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furentplus destinés qu’au plaisir.

Ces maisons, qui existaient encore aucommencement du XIX siècle, étaient montées avec magnificence. Cen’étaient que tapis précieux, meubles somptueux. On y trouvait toutce qui pouvait flatter les sens, dont aucun n’avait été oublié. LesAnglais s’y livraient à la débauche la plus dispendieuse. Un jeunehomme de Southampton, qui n’avait jamais mis les pieds à Londres,vint à perdre son père, qui le laissa maître d’une fortune de4o,ooo livres sterling.

Notre héritier voulut visiter la capitale et,arrivé à Londres, il descendit dans un bagnio dont il nevoulut plus sortir. Peu accoutumés à recevoir des gens aussiprodigues, les tenanciers du bagnio résolurent de plumerle pigeon. On l’entoura de good companions, de filleschoisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plusspirituelles. À ses frais, on lui donna de la musique, des banquetsoù les vins les plus chers n’étaient pas épargnés. Cette orgiedurait depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d’un amiqu’il avait à Londres. Il l’envoya chercher pour qu’il prît part àses débauches. Mais l’ami était un homme sérieux qui, non sanspeine, décida le séquestré volontaire à sortir du mauvais lieu.

Il fallut payer ce qui avait été dépensé, etla carte s’élevait à 12, 000 livrés sterling (environ 296, 000francs).

L’ami du provincial s’opposa à ce qu’on ledépouillât. On plaida, et le tribunal jugea qu’un mois de plaisirsincessants dans un bagnio ne valaient que 2, 000 livres sterling,que l’habitant de Southampton fut condamné à payer.

** * * *

Le plus réputé parmi les bagniosétait celui de Molly King, au milieu de Covent-Garden.

Il y avait aussi celui de la mère Douglas,connue sous le nom de Mère Cole et que, Cleland a dépeintesous ce nom, ainsi que le fit ensuite Foote dans sa fameusecomédie, la Bouquetière de Bath.

Ses traits ont été fixés par Hogarth. C’étaitune femme maniérée, rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C’estencore elle qui inventa la capeline.

Le bagnio de Mrs. Gould était un desplus élégants et renommé pour les liqueurs qu’on y servait.

Mrs. Stanhope tenait un bagnioégalement fameux et connu sous le nom de HellfireStanhope. Cette procureuse était la maîtresse du président del’Hellfire-Club ou Club du feu d’enfer, où l’on se livraitaux orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope était riche, etc’était chez elle que l’on trouvait les plus belles filles. Il yavait encore le Saint-James-Bagnio et leKey-Bagnio.

Casanova ne manqua pas de visiter lesbagnios.

«&|160;Je voulus aussi, écrit-il, dès lapremière semaine, connaître les bains choisis, où un homme riche vasouper, coucher et se baigner avec une catin de bon ton, espèce quin’est pas rare à Londres. C’est une partie de débauche magnifiqueet qui ne coûte que six guinées. L’économie peut réduire la dépenseà cent francs, mais l’économie qui gâte les plaisirs n’était pas demon fait.&|160;»

Toutefois, plus loin, Casanova paraît secontredire, il semble qu’il ne connut les bagnios que plustard et qu’il y fut mené par lord Pembroke longtemps après sonarrivée à Londres et pendant ses démêlés avec la Charpillon.

«&|160;Je passai le jour suivant avecl’aimable lord, qui me fit connaître le bagnio àl’anglaise, partie de plaisir qui coûte fort cher et que je nem’arrêterai pas à décrire, parce qu’elle est connue de tous ceuxqui ont voulu dépenser six guinées pour se procurer cettejouissance. Nous eûmes, dans cette partie, deux sœurs fort joliesqu’on appelait les Garis.&|160;»

** * * *

Il y avait aussi, à Londres, des maisonsdiscrètes où l’on trouvait deux ou trois filles. Mais le premierseraglio venait à peine d’être ouvert par Mrs. Goadby, quimérita le surnom de la grande Goadby. C’est elle qui donna à sonétablissement le nom de seraglio. Elle avait un grandnombre de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avecles soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare enbuvant du lait d’amandes. Les clients ne venaient guère qu’après lafermeture des théâtres.

Les seraglios se multiplièrentvite.

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Voici réimprimées d’après un ouvrage rare,Les Sérails de Londres, livre traduit de l’anglais, lesdescriptions des lieux de prostitution à Londres, au XVIII°siècle&|160;:

«&|160;Ce siècle d’avancement[2] et de perfection dans les arts, lessciences, le goût, l’élégance, la politesse, le luxe, la débaucheet même le vice, devait être particulièrement distingué par le modeet les cérémonies usités dans le culte rendu à la déesse deCypris.

«&|160;Nos pères connaissaient si peu ce quel’on appelle aujourd’hui le ton qu’ils regardaient infâme touthomme qui entretenait une maîtresse&|160;; les saillies même de lajeunesse étaient inexcusables&|160;; il fallait, avant le vœumatrimonial, observer très religieusement, des deux côtés, le plusparfait célibat. L’adultère était alors jugé un des plus grandscrimes que l’on pût commettre&|160;; et lorsqu’une femme s’enrendait coupable, fût-elle de la plus haute noblesse, on labannissait de la société&|160;; ses parents et ses amis ne laregardaient même pas. Aujourd’hui, la véritable politesse, établiesur les principes les plus libéraux du savoir-vivre, apris la place de ces notions gothiques&|160;: la galanterie s’estintroduite graduellement jusqu’à ce qu’elle ait atteint son présentdegré de perfection.

«&|160;Ce fut sous le règne de CharlesII qu’elle commença à prendre naissance. Ce monarque enétablit l’exemple dans le choix et le nombre de ses maîtresses pourses courtisans et ses sujets&|160;; mais dès que Jacques,ce prince moine et bigot (qui, comme l’avait observé LouisXIV, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trône,la galanterie fut alors bannie de ces royaumes.

«&|160;À. l’avènement de George I°,les dames reprirent leur pouvoir. La gaieté et la familiaritéétablirent un commerce entre les deux sexes. Il n’y avait point departie complète sans les dames&|160;; ces parties devinrent ensuiteplus particulières et favorisèrent les desseins des amants.L’intrigue commença alors à éviter les regards de la cour que lepalais avait favorisée&|160;; et les courtisans, pour mieux suivreleur passion, se retirèrent dans les boudoirs.

«&|160;Sous le règne de George II, lagalanterie se purifia&|160;; elle devint une science pour ceux quivoulurent intriguer avec dignité. Les femmes eurent alors toutpouvoir à Saint-James. On faisait plus sa cour à la maîtresse d’unhomme puissant qu’au premier ministre, et les dignitaires del’Église ne se croyaient pas déshonorés de solliciter les faveursd’une Laïs favorite.

«&|160;Le règne présent est celui où lagalanterie et l’intrigue sont parvenues au plus haut degré deperfection.

«&|160;Les divorces ne furent jamais simultipliés qu’ils le sont de nos jours&|160;; il ne faut pass’imaginer qu’ils sont occasionnés par aucune affection réelle del’une ou l’autre des parties, car si elles se sont unies parl’intérêt ou l’alliance, de même elles se désunissent par l’intérêtou le caprice d’un autre mariage.

«&|160;Des femmes entretenues, nous passeronsà celles que l’on peut se procurer pour une somme stipulée. Avantl’institution des sérails, le théâtre principal des plaisirslascifs était dans le voisinage de Covent-Garden. Ilexiste encore quelques libertines de ce temps qui doivent seressouvenir des amusements nocturnes de Moll-king, aucentre du marché de Covent-Garden. Ce rendez-vous était leréceptacle général des prostituées et libertines de tous les rangs.À cette époque, il y avait sous le marché un jeu public appelélord Mordington. Plusieurs familles ont dû leur ruine àcette association&|160;; elle était souvent la dernière ressourcedu négociant gêné qui allait droit dans cet endroit avec lapropriété de ses créanciers, dans l’espérance de s’yenrichir&|160;; mais il était entouré de tant d’escrocs qui, parleurs artifices, le trompaient si adroitement que c’était unmiracle lorsqu’il retournait chez lui avec une guinée dans sapoche. De cet établissement infernal, le joueur ruiné qui n’avaitpas un schelling pour se procurer un logement se rendait chezMoll-king pour y passer le reste de la nuit&|160;; si par hasard ilavait une montre ou une paire de boucles d’argent, tandis qu’ildormait, les mains habiles de l’un et l’autre sexe remplissaientles devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de lafortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure etde ses disciples.

«&|160;Lorsque Moll-king quitta sesrendez-vous nocturnes, elle se retira avec une fortune trèsconsidérable, qu’elle avait amassée par les folies, les vices et lelibertinage du siècle.

«&|160;Vers le même temps, la mèreDouglas, mieux connue sous le nom de mère Cole, avaitla plus grande réputation. Elle ne recevait dans sa maison que deslibertins du premier rang&|160;; les princes et les pairs lafréquentaient, et elle les traitait en proportion de leursdignités&|160;; les femmes de la première distinction y venaientfréquemment incognito, le plus grand secret était strictementobservé, et il arrivait souvent que, tandis que milord jouissaitdans une chambre des embrassements de Chloé, son épouse lui rendaitla chance dans la pièce adjacente.

«&|160;Il y avait à cette époque, à l’entourde Covent-Garden, d’autres endroits de marque inférieure.Mme&|160;Gould fut la première en vogue, après la mèreDouglas. Elle jouait la dame de qualité&|160;; elle méprisait lesfemmes qui juraient ou parlaient indécemment, et elle ne recevaitpas celles qui étaient adonnées à la débauche. Ses pratiquesconsistaient en citoyens riches qui, sous le prétexte d’aller à lacampagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaientjusqu’au lundi matin&|160;; elle les traitait du mieux qu’il luiétait possible&|160;; ses liqueurs étaient excellentes, sescourtisanes très honnêtes, ses lits et ses meubles du goût le plusélégant. Elle avait un cher ami dans la personne d’un certainnotaire-public, d’extraction juive, pour qui elle avait un trèsgrand penchant, en raison de ses rares qualités et de ses grandescapacités.

«&|160;Près de cet endroit était une autremaison de plaisir, tenue par une dame connue sous le nom deHelle-Fire-Stanhope&|160;; on l’appelait ainsi à cause dela liaison intime qu’elle avait eue avec un gentilhomme à qui onavait donné ce sobriquet, parce qu’il avait été président duclub de Helle-Fire. Mme&|160;Stanhope passaitpour une femme aimable et spirituelle&|160;; elle avaitgénéralement chez elle les plus belles personnes de Covent-Gardenet elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la bonnecompagnie.

** * * *

«&|160;Commençons ce chapitre en donnant unedescription de ces deux fameux et infâmes endroits de rendez-vousnocturnes connus sous le nom de Weatherby et deMargeram.

«&|160;Le premier de ces endroits, où seréfugiaient les fripons, les débauchés, les voleurs, les filous etles escrocs, fut, dans l’origine, établi, il y a environ trenteans, par Weatherby, peu de temps après la retraite de Moll-king.Son institution ne fut pas plus tôt connue qu’un grand nombre defilles de Vénus, de tous les rangs et conditions, depuis lamaîtresse entretenue jusqu’à la barboteuse, se rendirent dans lamaison. Un méchant déshabillé était un passeport suffisant pour cetendroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse quimourait de faim, tandis qu’elle lavait sa seule et unique chemise,était sûre, en entrant dans cet infâme lieu, d’y rencontrer unjeune apprenti qui la régalait d’une tranche de mouton et d’un potde bière&|160;; et, s’il avait un peu d’argent, elle lui faisaitpayer pour dix-huit sols de punch et l’engageait à passer le restede la nuit avec elle.

«&|160;Lucy Cooper avait coutume devenir fréquemment dans ce séjour de prostitution&|160;: non qu’elleeût l’intention de disposer de ses charmes à un prix aussi vil quecelui de cet endroit, ni qu’elle y fût conduite par lanécessite&|160;; car elle était alors élégamment entretenue par feule baronnet Orlando Br…n, un vieux débauché, qui était sienchanté de ses reparties qu’il l’aurait épousée si elle n’eût paseu la générosité de refuser sa main, pour ne point couvrir safamille de déshonneur. Quoiqu’il ne lui laissât manquer de rien etqu’il eût pour elle tous les soins imaginables, la voiture de Lucyétait souvent pendant vingt-quatre heures, et quelquefois plus,arrêtée à la porte de Weatherby. D’après ce récit, le lecteur estsans doute curieux de savoir ce qui la portait à fréquenter cettemaison de débauche, plutôt que de rester dans son hôtel. Ladissipation était sa devise&|160;; elle haïssait le baronnet, etchez Weatherby elle était sûre d’y rencontrerPalmerl’acteur, Bet Weyms, AlexandreStevens, Derrick et autres esprits dont la compagnielui était agréable.

«&|160;À. la retraite du vieux baronnet, lesaffaires de Lucy prirent une tournure bien différente&|160;; ellene donna plus de dîners au beau Tracey ni au roi Derrickqui était dans la plus grande misère. Sa Majesté a compté plusd’une fois les arbres du parc pour un repas&|160;; mais si quelqueconnaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et nel’invitait pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour dela cuisine de Lucy ou de Charlotte Hayes. À cette époque,cette dernière dame était entretenue par Tracey, un des hommes lesplus dissipés du siècle par rapport au beau sexe&|160;; il avaitcinq pieds neuf pouces de haut&|160;; sa taille était celle d’unHercule et sa contenance tout à fait agréable&|160;; l’extravagancede sa parure lui avait fait donner l’étiquette de beauTracey. Abstraction de ses qualités pour les femmes,c’était un homme au-dessus du médiocre pour le bon sens etl’instruction&|160;; il était écolier supportable, il avait unebibliothèque assez bien composée, il aimait tellement les livresque, pendant que son perruquier arrangeait ses cheveux, il lisaitconstamment quelque auteur estimé et il disait en cette occasion«&|160;que tandis qu’on embellissait l’extérieur de sa tête, ilpolissait toujours la région intérieure&|160;». Il serait à désirerque les jeunes gens du siècle qui affectent le savoir suivissent laremarque judicieuse d’un homme adonné à la dissipation et à ladébauche, et qui, quoiqu’il fût d’une forte constitution,détruisit, par ses vices, sa santé avant d’avoir atteint satrentième année&|160;; mais nos élégants du jour n’ont quel’extérieur&|160;; ils n’ont d’expressions dans leur contenance quecelles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures.

«&|160;La pauvreté de Derrick étaitquelquefois si grande qu’il n’avait ni souliers ni bas. Se trouvantun jour dans cette situation au café Forrest, à Charing-Cross, ilse retira plusieurs fois dans le temple Cloacinien pour rajusterses bas qui, méchamment, déployaient, à chaque minute, des trousremarquables, ce qui mettait le roi hors de contenance. Le docteurSmolletétait présent&|160;; il aperçut son embarras et luidit&|160;: «&|160;Il faut, Derrick, que vous soyez bien relâchépour aller si souvent au cabinet.&|160;» Comme il n’y avait pointd’étrangers dans le café, Derrick pensa qu’il pourrait tireravantage de l’observation et se procurer une bonne paire de bas parune plaisanterie&|160;; exposant alors sa pauvreté&|160;: «&|160;Ilest vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le relâchement est dans mestalons, comme vous pouvez aisément le voir.&|160;» — «&|160;Sur monhonneur, Derrick, reprit Smollet, je l’avais jugé de même, car vospieds sentent mauvais.&|160;» Le malheur fut que l’observation setrouva juste. Cependant le docteur, pour lui faire réparation de lasévérité de sa raillerie, l’emmena chez lui, lui donna un bon dîneret, à son départ, il lui remit une guinée pour se procurer des baset des souliers.

«&|160;Nous avons donné la description desamis de Lucy Cooper et des autres personnes qui fréquentaient lamaison Weatherby, dans le temps de sa célébrité, afin de poursuivrehistoricalement notre narration. Bientôt après, elle n’eut plus lamême vogue&|160;; les disputes et les rixes qui toutes les nuitsavaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point le voisinageque la maîtresse de ce logis, conformément aux peines de la loi,fut emprisonnée et exposée sur le tabouret.

«&|160;La maison de Margeram était dans lamême rue, directement opposée à celle de Weartherby&|160;; elleétait établie sur le même pied&|160;; on la regardait comme lapetite pièce d’un spectacle, ou, pour mieux dire, on s’y rendaitcomme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh, c’est-à-direque dès que l’on se trouvait fatigué des amusements d’un endroit,on allait à l’autre et on y restait toute la soirée. Ce rendez-vousne dura pas longtemps après la suppression de l’autre.

«&|160;Après avoir ainsi parcouru dès sanaissance les progrès de l’intrigue, de la galanterie et dulibertinage dans ses différents établissements, nous arrivons àl’époque où ces amusements nocturnes furent établis à l’extrémitéméridionale de la ville, sous une forme plus honnête et plusagréable et sous la dénomination d’Institution des Sérails.

«&|160;Mme&|160;Goadby fut la premièrefondatrice de ces sortes de couvents, dans sa maison deBerwick-Street, Soho. Elle avait voyagé en France et avaitété initiée dans les sérails des boulevards de Paris, sous ladirection des dames Pâris et Montigny, deuxanciennes abbesses qui connaissaient parfaitement tous les mystèreset les secrets de leur profession. Ces deux endroits renfermaientun certain nombre des plus belles prostituées de cette ville&|160;;elles étaient de différents pays et de différentes religions&|160;;mais elles étaient toutes unies par la même doctrine que l’onappelait la croyance de Paphos&|160;; elle consistait en peud’articles. Le premier, la plus grande soumission à la mèreabbesse, dont les décrets étaient irrévocables et la conduite jugéeinfaillible&|160;; le second, le zèle le plus sincère pour lesrites et les cérémonies de la déesse de Cypris, l’attention la plusstricte à satisfaire leurs admirateurs dans leurs fantaisies, leurscaprices et extravagances, et à prévenir, par leurs soins assidus,leurs souhaits et leurs désirs&|160;; enfin, à éviter les excès dela boisson et de la débauche, afin qu’elles pussent toujours avoirun air de modestie et de décence, même au milieu de leursamusements. Ces articles et quelques autres formaient leurconstitution. Enfin, c’était un crime impardonnable de cacher à lamère abbesse les présents et autres gratifications pécuniairesqu’elles recevaient au delà des prix fixés du sérail, lesquelsétaient très modérés. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bonsouper et autres dépenses se payait un louis d’or, somme qui auraitsuffi à défrayer une de nos dames de la perte de son temps, sanscompter les rubans et autres ajustements du soir, ni mentionner lesouper, le vin de champagne mousseux et autres dépenses de lamaison.

«&|160;Ces dévotes de Vénus passaientordinairement leur après-dîner jusqu’au soir dans un grandsalon&|160;; quelques-unes pinçaient de la guitare, tandis qued’autres les accompagnaient de la voix&|160;; il y en avait quibrodaient au tambour ou festonnaient&|160;; on leur interdisaitl’usage des liqueurs, excepté l’orgeat, le sirop capillaire etautres boissons innocentes, afin que leurs esprits ne fussent pointéchauffés et qu’elles observassent le plus strict décorum.

«&|160;L’amateur des dames se rendait dans cesendroits avant la comédie ou l’opéra, et, semblable au grandseigneur, il jetait son mouchoir à la sultane favorite de lanuit&|160;; si elle le ramassait, c’était une preuve qu’elleacceptait le défi, et conformément aux lois du sérail&|160;; ellene voyait personne et elle lui était fidèle pour cette nuit.

«&|160;Mme&|160;Goadby, à son retour deFrance, commença à raffiner nos amusements amoureux et à lesétablir d’après le système parisien&|160;: elle meubla une maisondans le goût le plus élégant&|160;; elle engagea les filles de joiede Londres les plus accréditées&|160;; elle prit un chirurgien pourexaminer leur salubrité et n’en recevait aucune qui, à cet égard,paraissait douteuse. Ayant apporté avec elle une grande quantitéd’étoffes de soie et de dentelles des manufactures françaises, ellese trouva en état d’habiller ses vestales dans le goût le plusrecherché&|160;; elle y employa donc tous ses soins&|160;; mais ensuivant le plan des sérails parisiens, il y eut deux articlesqu’elle n’observa point, l’économie des prix et. l’abolition desliqueurs jusqu’au temps du souper. Mme&|160;Goadby ne recevaitpoint les bourgeois dans son sérail, mais les personnes de rang etde fortune, dont les bourses s’ouvraient largement lorsqu’ils’agissait de satisfaire leurs passions, et à l’extravagancedesquelles elle proportionnait toujours ses demandes&|160;; aussielle amassa en peu de temps une fortune considérable&|160;; elleacheta des terres et elle devint, par la suite, une femme vertueusede caractère et de réputation.

** * * *

«&|160;Le succès de Mme&|160;Goadby dans sanouvelle entreprise engagea plusieurs personnes à l’imiter dans sonplan. Charlotte Hayes, femme bien connue par sa galanterieet ses intrigues, suivit son exemple&|160;; elle loua une maisondans King’s-place, Pall-mall, elle la meublamagnifiquement et parut sur ses rangs peu de temps après avecéclat.

«&|160;Charlotte Hayes, Lucy Cooper etNancy Jones sortirent vers ce temps de leur obscurité etse montrèrent avec avantage dans les endroits publics. Nous avonsdéjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre Nancy Jones,elle fut seulement le météore d’une heure&|160;; elle était une desplus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole,cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu’il étaitimpossible de la reconnaître. Comme Nancy n’avait plus alors lamoindre prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avaitfait perdre ses connaissances et l’empêchait d’entrer dans lesséminaires amoureux, comme elle avait été obligée de vendre sesmeubles pour se faire soigner pendant sa maladie, qu’elle, n’avaitplus, ni voiture élégante ni habillements magnifiques, qu’elleétait, en un mot, dans la plus grande détresse, elle se vit donccontrainte à parcourir les rues dans l’espoir de rencontrer quelquecitoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui pût lui donner unméchant repas. Dans le cours de cette carrière choquante, ellecontracta une certaine maladie qui la força d’aller à l’hôpital, oùelle paya bientôt la dette de la nature.

«&|160;Quant à Lucy, ses affaires, après lamort du baronnet Orlando, prirent une tournure trèsdésagréable&|160;; elle avait, par son intempérance et sa débauche,bien affaibli sa constitution&|160;; sa figure vive et tout à faitagréable était bien changée, elle n’avait plus les charmessuffisants pour captiver un homme, au point de la placer dans lemême état de splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps.Il est vrai que Fett…acela secourut autant qu’il le put,mais ses affaires étaient tellement dérangées que, pour éviterl’impertinence de ses créanciers, il fut obligé de partir pour lecontinent. Lucy, abandonnée de tous côtés, après avoir disposé desa vaisselle, de ses meubles et hardes pour vivre, fut poursuiviepar ses créanciers et enfermée jusqu’au moment où elle fut mise enliberté par un acte d’insolvabilité.

«&|160;Après son élargissement, Lucy se vitcontrainte de recommencer de nouveau son état dans un temps où elleaurait dû assurer son sort pour le reste de ses jours. Elle trouvacependant des amis qui l’aidèrent à établir un séminaire àl’extrémité de Bow-Street, où elle fit assez bien sesaffaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses débauchesla réduisirent au tombeau.

«&|160;Charlotte avait pris tant d’empire surle beau Tracey qu’il faisait ce qu’elle lui commandait&|160;; nousavons déjà observé qu’il était devenu, par la suite de sesdébauches, un homme très faible pour les femmes&|160;; aussiCharlotte le trompait notoirement&|160;; il le voyait et il n’osaitlui en faire de reproches. Quand elle se prenait d’inclination pourun homme dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous àShakespeare ou à la Rose, et là elle le régalait de la manière laplus somptueuse aux dépens de Tracey, car il lui avait donné créditdans ces deux maisons&|160;; mais lorsqu’il croyait que la dépensene devait se monter qu’à quatre ou cinq livres sterling, il étaitétonné de la voir portée à trente ou quarante. Quand Charlottemanquait d’argent, elle avait un moyen ingénieux pour s’enprocurer&|160;: elle s’habillait avec élégance et volupté, elleallait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grandembarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, etquand, par des artifices bien connus aux femmes de cette caste,elle avait émouvé ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plusà moins qu’il ne lui donnât une guinée, ce à quoi il se soumettaitde bonne grâce pour jouir de sa compagnie&|160;; elle ne restaitpas avec lui plus d’une heure, mais s’il voulait jouir une autreheure de la même faveur, encore une autre guinée&|160;; ainsi ellelui faisait, de cette manière, si bien payer, ses courses qu’ilaurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune del’Angleterre&|160;; aussi à sa mort, qui arriva quelques moisaprès, ses affaires se trouvèrent-elles dans le plus granddésordre.

«&|160;Charlotte avait, avant cet accident,rompu avec Tracey. Elle tâcha de se procurer d’autres admirateurs,aussi complaisants que lui, ce qui n’était pas facile àrencontrer&|160;; mais, après une variété de vicissitudes, elle futenfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle fit la connaissanceparticulière d’un comte qui, après avoir obtenu sa liberté, luiprocura la sienne. C’est alors que Charlotte forma sonétablissement dans King’s-Place&|160;; elle eut soin d’avoir desmarchandises choisies (telle était son expression). Ses nonnesétaient de la première classe&|160;; elle leur apprenait lesinstructions nécessaires pour le culte de la déesse de Cypris, elleen connaissait tous les mystères, elle savait aussi fixer le prixd’une robe ou autres ajustements, celui, d’une montre, d’une pairede boucles d’oreilles ou autres menus bijoux. Elle l’établissait enproportion de la nourriture, du logement et du blanchissage despersonnes&|160;; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, ellese les assurait&|160;; lorsque quelques-unes cherchaient às’échapper, elle les renfermait jusqu’à ce qu’elles se fussentacquittées envers elle&|160;; alors ces malheureuses retournaient àleur devoir ou cédaient à l’abbesse leurs vêtements, bijoux, etc.,en un mot, tout ce qu’elles possédaient, afin d’obtenir leurliberté. Tel était le pied sur lequel elle avait établi samaison.

** * * *

«&|160;Les visiteurs du sérail deCharlotte étaient des pairs débiles, qui comptaient plussur l’art et les effets des charmes femelles que sur lanature&|160;; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peutles appeler telles&|160;; et ils étaient obligés d’avoir recours,non seulement à la pharmacie, mais encore à l’aide factice del’invention femelle&|160;; des Aldermans impotents et autresLévites riches, qui s’imaginaient que leurs capacités amoureusesn’étaient pas en décadence, tandis qu’ils manquaient de force et dezèle pour pouvoir sans secours remplir leurs dévotions envers ladéesse de Cypris. Charlotte considérait de telles pratiques commedes amis choisis, qui, pour posséder des vierges, oubliaient lavaleur de l’or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse et à labeauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par leursembrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable.Kitty Young et Nancy Feathers étaient denouvelles figures que l’on ne connaissait pas dans la ville et qui,avec une certaine préparation, pouvaient aisément passer pour desvierges&|160;; elles jouèrent donc le rôle de vestales etdonnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs immaculéesvirginités.

«&|160;Voici, à cette occasion, un échantillonde l’état des prix et demandes de ce sérail&|160;:

«&|160;Dimanche, 9 janvier.

«&|160;Une jeune fille pour l’AldermanDrybones. — Nell Blossom, âgée d’environ dix-neufans, qui, depuis quatre jours, n’a fréquenté personne et est dansson état de virginité.

20guinées.

«&|160;Une fille de dix-neuf ans, pas plusâgée, pour le baronnet Harry Flagellam. — NellHardy, de Bow-Street. — Bet-Flourish, deBerners-Street, —ou Miss Birch, elle-même, deChapel-Street.

10guinées

«&|160;Une bonne réjouie pour lordSpasm.— Black Moll, de Hedge Lane, jouissant d’unesanté vigoureuse.

5guinées

«&|160;Colonel Tearall, une femmemodeste. — La servante de Mme&|160;Mitchell, arrivant dupays et n’ayant point encore paru dans le monde.

10guinées

«&|160;Doctor Frettext, aprèsl’office, une jeune personne complaisante, affable, d’une peaublanche et ayant la main douce. — Poll Nimblewrist,d’Oxford Market ou Jenny Speedydhand de May-fair.

2guinées

«&|160;Lady Loveit, arrivant des eauxde Bath, trompée dans ses amours avec lord Alto, désire derencontrer mieux et d’être bien montée cette soirée avant de serendre sur la route de la duchesse de Basto. — Lecapitaine O’Thunder ou Sawney Rawbone.

50guinées

«&|160;Son Excellence le comte Alto,—une femme à la mode, pour la bagatelle seulement pendant uneheure, Mme&|160;O’Smirk, arrivant de Dunkerque, ouMiss Graeful, de Paddington.

10guinées

«&|160;Lord Pyebald, pour jouer unepartie de piquet, prendre les tétons et autre chose, sans en venirà d’autre fin qu’à la politesse. — Mme&|160;Tredrille, deChelsea.

5guinées.

«&|160;Cet échantillon de prix donnera uneidée de la manière dont Charlotte conduisait ses affaires. On serapeut-être embarrassé de savoir comment elle s’y prit pour procurer,dans le même temps, à chacune de ses pratiques, un appartementsuffisant pour les satisfaire conformément à leurs différentsamusements favoris. Elle était trop bonne directrice de sa maisonpour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leursprix. Le Doctor fut donc placé au troisième&|160;; LadyLoveit eut la chambre dans laquelle il y avait un sopha et un litde camp&|160;; l’Alderman Drybones, la chambre desépreuves, qui, quoique petite, était élégante et ne servait quepour ces sortes de cérémonies&|160;; le baronnet HarryFlagellum, la salle des mortifications, qui était pourvue detout ce qui était nécessaire à cet effet&|160;; LordSpasm, la chambre française à coucher&|160;; leColonel passa dans le parloir&|160;; le Comtealla dans le salon de chasteté, et lord Pyebald dans lasalle de jeu. Tandis que Charlotte faisait toutes ses dispositions,elle fut interrompue par l’arrivée d’un jeune gentilhomme quivenait souvent dans la maison et à qui elle avait donné la plusgrande satisfaction à ses amusements. Il entra avec sa gaietéordinaire&|160;; il demanda à Charlotte une bouteille de vin dechampagne&|160;; il la pria de lui faire compagnie et de boire aveclui&|160;; elle y consentit et lui dit qu’étant dans ce moment trèsoccupée, elle espérait qu’il ne la retiendrait pas longtemps. Aprèsavoir porté deux ou trois santés constitutionnelles, conformément àla charte du séminaire, il dit à Charlotte qu’il venait pour uneaffaire très importante, dans laquelle elle devait être leprincipal agent. «&|160;J’allai, la nuit dernière, chezArthur, et, par un malheur inexprimable, je fus enragé devoir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au lit.Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperaitune certaine maladie à la mode.

«&|160;— Eh bien&|160;! milord, dit Charlotte,comment puis-je vous aider dans cette affaire&|160;?

«&|160;— Je vous dirai, répliqua-t-il, qu’à maconnaissance, mon rival a une liaison criminelle avec ma femme.Procurez-moi donc, pour demain soir, une personne qui aitgrandement cette, maladie, afin que je sois complètement en état deme venger de l’infidélité de ma femme et de la bonne fortune de monrival.

«&|160;— Dieux&|160;! s’écria Charlotte, quis’imaginait qu’il voulait l’insulter et jeter du discrédit sur samaison. Vous m’étonnez, milord, et me traitez bien mal, moi qui aitoujours pris le plus grand soin de votre santé. Je ne connaispoint et ne reçois point chez moi de cette espèce.&|160;»

«&|160;Il était temps pour milord d’en venir àune explication plus particulière&|160;; pour la convaincre de lavérité, il tira de sa poche son portefeuille et lui présenta unbillet de banque de trente livres sterling. Cette espèce d’avocatfit sur Charlotte son effet ordinaire&|160;: elle l’écouta avecplus d’attention, et promit de lui procurer un objet conforme à sessouhaits. Le lendemain, la consommation heureuse s’ensuivit, et, aubout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu que la doubleinoculation avait eu tout l’effet qu’il en avait désiré. Quelquetemps après, l’associé de son lit parut en public&|160;; milord luidemanda le prix de sa gageure, qu’il paya immédiatement afin de nepas entrer en discussion sur cette affaire.

«&|160;Nous voyons dans quelle variété deservices Charlotte était obligée de s’engager&|160;; elle étaitnécessitée de produire des vierges qui, depuis longtemps nel’étaient plus&|160;; des femelles disposées à satisfaire de toutesles manières possibles le caprice imaginaire de la chair&|160;; desmaîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons lesplus sensibles à la garantie d’une minute près.

«&|160;Vers, les neuf heures du soir,Charlotte, après avoir arrangé tout son monde, était occupée àpréparer un bon souper, lorsqu’une des servantes, en allantchercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rueouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait dela taverne&|160;; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre laporte de la chambre des postes&|160;: le capitaine O’Thunder, parun oubli national, avait oublié de mettre le verrou, et Lady Loveitétait trop pressée pour avoir pensé à une pareille bagatelle. Lecapitaine Toper aperçoit sur le sopha O’Thunder et la dame en défiamoureux&|160;; elle était entièrement livrée à ses désirspassionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis. Leursurprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de seretirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s’écriaavec extase&|160;; «&|160;C’est un ange, grand dieux&|160;!&|160;»M.&|160;O’Thunder, quoique Irlandais, était si confondu et sihonteux qu’il ne savait que dire ni que faire&|160;; à la fin, ils’écrie&|160;: «&|160;Il est impertinent d’interrompre ainsi lesgens dans leurs amusements particuliers.&|160;» En disant ces mots,il saute en bas du sopha, il saisit Toper par le col et l’assommed’une grêle de coups de poing. La dame jette des crisaffreux&|160;; chacun, effrayé du bruit, sort avec précipitation desa retraite&|160;; le docteur Fretlext court ou plutôt roule en basdes escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa chemise àmoitié pendante&|160;; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons àmoitié relevés&|160;; l’alderman Drybones paraît avec un torrent detabac qui ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Altoexprime sa surprise en disant&|160;: «&|160;Diantre&|160;! quelfracas pour une maison si «&|160;bien réglée.&|160;» Le lordPyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifiéd’avoir perdu son coup, quoiqu’il ne jouât rien. Le colonelTearall, avec sa modeste dame, paraissent presque in purisnaturalibus, croyant que le feu est dans la maison. Le lordSpasm tremble comme la feuille, et, n’ayant point de force,s’appuie sur Lady Loveit. La pauvre Charlotte s’évanouit, ellecraint que sa maison et la réputation de Lady Loveit ne souffrentde ce scandale.

«&|160;Il fut aussitôt résolu, par toutes lesparties, que le capitaine Toper serait invité de sortir et, dans lecas de refus, que l’on l’y forcerait. O’Thunder se chargea de cetemploi s’il en était nécessaire&|160;; mais le capitaine Toper, quiétait roué de coups, ne balança pas à se retirer.

** * * *

«&|160;Pour varier le sujet, nous allonstransporter la scène dans la maison de Madame Mitchell&|160;; sonprincipal commerce était moins avec la noblesse qu’avec lesbourgeois et souvent avec leurs épouses&|160;; elle avait le plusgrand soin de leur donner des marchandises choisies&|160;; elleconsidérait que la réputation de sa maison dépendait de cettecirconstance&|160;; elle était constamment à l’affût des jeunespersonnes qui se dégoûtaient de la rigueur de leurs parents ou qui,par un faux pas irréparable, se réfugiaient chez leurs amis etabandonnaient le sentier de la chasteté pour prendre le chemin dela destruction…

«&|160;Sam Foote (le fameuxcomédien), Chace Price et George Sel…n, étant aucafé de Saint-James, M.&|160;Price leur dit qu’il venait de luitomber entre les mains une relation curieuse du couvent deCharlotte Hayes et que, s’ils voulaient, il leur en ferait lalecture.&|160;»&|160;Volontiers&|160;», s’écrièrent Samuelet George. Il lut comme il suit&|160;:

«&|160;— Relation authentique du monastère deSainte-Charlotte.

«&|160;— Plusieurs institutions importantes etlouables sont ignorées par l’effet d’une timidité qui accompagnetoujours la vertu et la modestie, tandis que des entreprises demoindre importance sont recommandées à l’attention du public parl’impudence et la présomption&|160;; car c’est ordinairement enproportion du mérite supposé des candidats que l’on en impose.

«&|160;— Il est de mon devoir de devenir ledéfenseur d’une institution qui a ses avantages politiques etcivils. Les parents et les tuteurs ne seront plus en peined’envoyer leurs filles ou leurs pupilles dans les couvents deSaint-Omer ou de Lille, lorsqu’ils seront assurés de trouver icitous les avantages de leur éducation, en les plaçant dans unséminaire fondé par une de nos compatriotes, dans la partie la plusagréable de la capitale. On n’y adopte point les préjugés ni leserreurs étrangères, et tandis que l’on inspirera à ce sexe aimableles sentiments de la liberté anglaise, nos trésors alors nesortiront point de notre île et ne passeront point dans d’autresroyaumes. Cette institution est actuellement en activité et estsituée près de Pall-mall.

«&|160;— Cet établissement fut fondé par unesainte qui existe encore et dont il porte le nom. À en juger parles miracles qu’elle a déjà opérés et qu’elle fait, journellement,il n’y a point de doute qu’elle ne soit incessamment canonisée etque son nom ne soit inséré dans le calendrier, ce dont le lecteurconviendra d’après la lecture suivante&|160;:

«&|160;— Liste des miracles opérés et faitsjournellement par sainte Charlotte&|160;:

«&|160;— Elle change en un instant les guinéesen vins de champagne, de Bourgogne ou punch.

«&|160;— Elle guérit le mal d’amour et par satouche apprivoise le cœur le plus sauvage.

«&|160;— Elle fait passer la beauté des dameset donne de la beauté et des grâces à celles qui n’en ontpoint.

«&|160;— Elle donne aux vieillards qui secroient gais la vigueur de la jeunesse et elle change les jeunesgens en vieillards.

«&|160;— Elle a un spécifique particulier pourporter une femme à haïr son mari et à faire un prompt divorce.

«&|160;— Elle administre l’absolution dans lescas les plus désespérés, sans confession.

«&|160;— Elle possède la pierre philosophaleet, au grand étonnement de ses visiteurs, elle change la formela plus grossière en l’or le plus pur, par un procédéaussi vif qu’inexprimable, lequel a échappé à la découverte de tousnos chimistes, alchimistes, etc.

«&|160;— Ayant ainsi démontré ses pouvoirsmiraculeux qui lui donnent tant de droits pour être rangée aunombre des saints modernes, nous allons maintenant parler des lois,constitution, règlements et mœurs de ce séminaire.

«&|160;— Toute sœur qui prend le voile doitêtre ou jeune ou. belle&|160;; si elle réunit ces deux qualités, lesacrifice de sa personne en est mieux considéré par la déesseVénus, à qui cette institution est dédiée. Elle ne doit pasbeaucoup connaître le monde et si elle n’y a pas eu de grandeintimité, l’abbesse la juge digne d’être admise au rang descandidates.

«&|160;— Elle ne doit pas être mariée, niavoir aucun amant favori&|160;; si par hasard il lui restait dansle cœur quelque tendre attachement, elle doit aussitôt se soumettreà la touche miraculeuse, afin d’en obtenir une parfaiteguérison.

«&|160;— Comme les frères des séminairesadjacents viennent visiter leurs sœurs de la manière amicale quiconvient à leurs caractères, dans le dessein de les convertir etd’apporter du soulagement à leur âme, de même les sœurs, enpareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et ne rien cacher àces dignes frères.

«&|160;— Comme les richesses de ce monde sontau-dessous de l’attention des dévotes qui se sont séquestrées dansce cloître, la digne patronne, sainte Charlotte, s’approprie, à ceteffet, tous les présents, dons et possessions des sœurs, d’unemanière tout à fait édifiante, afin de ne pouvoir exciter en ellesla vanité ou l’ambition.

«&|160;— Sainte Charlotte, en formant cetétablissement glorieux et vertueux, ayant en horreur les infidèleset leurs lois, n’en admet aucun dans le couvent&|160;; elle n’aimepoint les coutumes des Turcs qui défendent de boire du vin&|160;;elle en permet, au contraire, l’usage, surtout dans les instants oùl’on sacrifie à la déesse&|160;; ces moments devant être regardés,par la communauté, comme des jours de fêtes qui doivent êtredistingués en lettres rouges dans le calendrier du séminaire.

«&|160;— Sa sévérité ne s’étend point à priverles sœurs de la jouissance des plaisirs raisonnables etinnocents&|160;; sous ce rapport, elle considère lesreprésentations dramatiques de toute espèce&|160;; elle leur permetde visiter souvent les théâtres et même l’opéra. Elle a loué à ceteffet, dans chacun de ces endroits, une loge particulière, sous ladénomination de séminaire de Sainte-Charlotte. Comme lesjésuites irlandais et autres prêtres de ce pays sont en grandnombre dans cette capitale et que ces prêtres sont connus pour êtrepauvres et dans le besoin, elle avertit particulièrement les sœursde ne point se confesser à aucun des frères de ce royaume, exceptéle prieur du monastère qui, quoique natif d’Irlande, vient souvent,pour des raisons particulières, faire l’instruction dans soncouvent.

«&|160;— Comme la dévotion fervente des nonnesest un objet de la plus grande attention, elles ne doivent, sousaucun prétexte quelconque, en être détournées par leurs autressœurs, ni par les domestiques de la maison.

«&|160;— Si quelque frère essayait d’enleverquelque sœur du couvent, il doit aussitôt subir sur le pupitre lechâtiment le plus exemplaire et être chassé à perpétuité duséminaire.

«&|160;— Il est jugé convenable pour le bonordre et le règlement de la société que les sœurs ne communiquentpoint avec celles des autres communautés.

«&|160;— Aucune femme ou demoiselle ne peutêtre admise dans la communauté sans avoir des lettres derecommandation sur leur chaste moralité et leurs vertueusesdispositions&|160;; ces lettres doivent être écrites par lespersonnes qui ont donné des preuves incontestables de leurattachement à ce séminaire.

«&|160;— Sainte Charlotte, qui considèrel’exercice très nécessaire à la santé, visite fréquemment lesendroits publics et se promène fort souvent dans les rues de lacapitale avec deux ou trois de ses nonnes. Ces exemples de beauténaissante, dévouée à la vertu et à la vie monastique&|160;; lasatisfaction et la gaieté exprimées dans leur aimable contenancelui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui, édifiées deses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle est laprêtresse.

«&|160;— Lorsque le temps ne permet pas lespromenades à pied, alors elle sort toujours accompagnée dequelques-unes de ses vestales, dans un brillant équipageappartenant au couvent, afin d’attirer constamment l’attention despassants.

«&|160;— Les heures des sœurs pour le coucheret le lever sont différentes&|160;; elles sont relatives auxvigiles qu’elles doivent observer et au nombre des saints qu’ellesdoivent fêter&|160;: car, à cet égard, sainte Charlotte est trèsrigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas derémission. Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité etle décorum le plus strict sont observés&|160;; alors les nonnes setrouvent toutes réunies aux heures réglées du couvent.

«&|160;— Ces vigiles et ces prières étantconsidérées comme le principal établissement de cette institution,rien ne peut donner de plus grande satisfaction à sainte Charlotteque de trouver dans chaque sœur cette ferveur et dévotion quicaractérisent particulièrement cet ordre&|160;; mais commel’approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions,généralement témoignée par une croix en diamants ou quelques autresprésents de prix, alors il est permis à chacune des nonnes, tantqu’elle reste dans le séminaire, de porter ces croix, en forme decollier, sur le sein.

«&|160;— Comme cette institution n’est pastrop rigide et qu’on n’y envisage que l’éducation agréable du sexe,on n’y interdit point la musique et la danse&|160;; au contraire,il y a des maîtres attachés au couvent qui enseignent ces deuxarts, dont la plupart des sœurs ont tiré le plus grandavantage&|160;: on y joue à chaque instant de la guitare et on yexécute des cotillons et même le menuet de la cour avec uneréputation sans pareille.

«&|160;— Il y a un docteur attaché aumonastère qui, suivant l’occasion, agit doublement comme médecin etconfesseur&|160;; il ne prend point d’honoraires.

«&|160;— En un mot, tous les plaisirsinnocents d’une vie agréable et la félicité sociale règnent, sansmélange, dans ce séminaire qui n’a rien de cette austérité nirigueur monacale des couvents étrangers.&|160;»

«&|160;Dès que M.&|160;Price eut fini salecture, toute la compagnie, le croyant l’auteur de cettecomposition facétieuse, le remercia du plaisir qu’il lui avaitprocuré. Il fut ensuite résolu d’aller, le soir même, faire unevisite à sainte Charlotte et à ses nonnes&|160;; et nous nemanquerons pas d’accompagner les trois Génies dans leséminaire.

** * * *

«&|160;Les trois Génies se rendirent donc autemps prescrit dans la maison de Charlotte qui les reçut avecbeaucoup de politesse. Après les compliments de part et d’autre,Samuel Foote dit à Mme&|160;Hayes que ses amis et lui étaient venusd’après la lecture qu’on leur avait faite des règles et lois de sonséminaire, qui lui paraissaient extrêmement judicieuses etheureusement calculées pour l’avancement de la décence, du décorumet du bon ordre. L’abbesse le remercia poliment de son honnêteté.Samuel Foote lui ayant demandé à voir quelques-unes de ses nonnes,elle lui dit que Clara Ha.w…d finissait sa toilette etallait paraître dans le moment&|160;; que Miss Sh…ly avaitprié avec tant d’ardeur ce matin, que pour rétablir ses sens agitéselle prenait du repos&|160;; que Miss Sh…d.m était en cemoment confessée par un vieux baronnet qui, constamment, lavisitait deux fois par semaine, et que Miss W…ls etMiss Sc…tt étaient allées à la comédie&|160;; mais que sielles n’y rencontraient pas quelques frères, elles reviendraientaussitôt que la pièce serait achevée…

«&|160;… Alors Clara entra&|160;; et commeM.&|160;Price avait suffisamment satisfait sa curiosité, laconversation changea. On pria donc Miss Ha.w…d de chanter, cequ’elle fit à la satisfaction générale de toute la compagnie.Mme&|160;Hayes dit que Clara était une excellente actrice&|160;;Foote la pria de lui réciter quelques morceaux&|160;; après quelquehésitation, elle déclama avec tant d’art une scène de la BellePénitente que Samuel, surpris et enchanté de sontalent, jura qu’elle jouerait sur son théâtre si cette propositionlui paraissait agréable. Clara crut que c’était une pure railleriede sa part, et elle ne lui répondit que par une révérence&|160;;mais peu de temps après, elle fut engagée au théâtre de Hay-Market,où elle eut le plus grand succès, et passa ensuite, à larecommandation de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint lesapplaudissements les plus avantageux.

«&|160;Miss Sh…d…m descendit&|160;: on la priade chanter&|160;; elle répondit qu’elle était si fatiguée de sonopération avec Sir Harry Flagellum qu’elle demandait un petitmoment de répit pour remettre ses esprits. «&|160;J’ai été,dit-elle, deux grandes heures avec lui et j’ai eu plus de peine àfaire passer dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à ladéesse que nous servons, que si j’eusse fouetté la plus obstinée detoutes les mules des Alpes.&|160;»

«&|160;Chace Price dit qu’il s’étonnait que lafertile imagination de Charlotte n’eût pas encore inventé unemachine propice à ces sortes d’œuvres pieuses&|160;; qu’il luiétait venu dans l’idée d’en construire une dans le genre de cellequi fut inventée, il y a quelques années, pour raser cent personnesà la fois&|160;; et que, d’après un pareil procédé, on pourraitsatisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de quaranteFlagellums,

«&|160;Foote fut de cet avis&|160;; puis,tournant le projet à l’avantage national, il pensa que ces machinesdevraient être construites par autorisation de patentes etqu’attendu le rapport énorme qu’en retireraient les propriétaires,il jugeait nécessaire que le Parlement mît un droit considérablesur chacune de ces machines.

«&|160;George Sel…n s’informa ensuite de lavirginité des nonnes. L’alderman Portsoken l’avait assuréhier, à la Taverne de Londres, qu’il avait passé la nuitd’auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne véritablementvierge, mais qu’il ne pouvait pas concevoir commentl’hymen pouvait être préservé des assauts perpétuelsauxquels il était continuellement livré.

«&|160;Charlotte parut un peudéconcertée&|160;; mais le champagne agissant en ce moment avecbeaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de soutenirla dignité de sa maison et elle lui répliqua trèsinjudicieusement&|160;: — Que son opinion était qu’une femmepouvait perdre sa virginité cinq cents fois et paraître toujoursvierge&|160;; que le Dr O’Patrick l’avait assuré que lavirginité pouvait être rétablie de la même manière que l’on fait leboudin&|160;; qu’elle l’avait éprouvé elle-même et que, quoiqu’elleeût perdu la sienne mille fois et qu’elle eût été ce matin mêmesous la direction du docteur, elle se croyait une vierge aussibonne qu’une vestale. Que, quant à l’hymen, elle avaittoujours entendu dire que c’était un dieu et que, par conséquent,il ne faisait point partie de la formation de la femme&|160;;qu’elle hasardait donc de dire qu’elle avait maintenant dans sonséminaire autant de virginités qu’il en fallait pour contentertoute la cour des Aldermans et la Chambre des communes par-dessusle marché&|160;; qu’elle avait une personne, nommée MissSu…y, arrivant justement de la Comédie avec le conseillerPliant, qui, dans une semaine, avait fait trente-troiséditions de virginalité&|160;; que Miss Su…y, étant lafille d’un libraire et ayant travaillé sous l’inspection de sonpère, connaissait la valeur des éditions nouvelles.&|160;»

«&|160;Charlotte ayant ainsi conclu cettenarration curieuse, qui était un composé d’ignorance, de sophismesirlandais et de faux esprit, but un verre de vin de champagne, afinde remettre ses esprits. Foote proposa à ses amis de seretirer&|160;; il paya le mémoire, qui était assez bienchargé&|160;; il donna un rendez-vous pour le lendemain matin àClara Ha.w…d, afin de l’engager pour son théâtre&|160;; ensuite lestrois Génies prirent congé de Mme&|160;Charlotte et se rendirentjoyeusement à Bedford-arms.

** * * *

«&|160;Après avoir rendu une assez longuevisite à Charlotte et après avoir parlé avantageusement de soncouvent, nous allons maintenant donner quelques notions sur celuide sa voisine.

«&|160;Mme&|160;Mitchell, qui demeurait à côtéde Charlotte, fut probablement la première dame abbesse qui, pours’attirer des chalands, en leur recommandant la bonté de sesmarchandises, mit une devise latine au-dessus de sa porte&|160;;sur une plaque de cuivre était inscrit&|160;:

In medio tutissimus.

«&|160;La nouveauté de la pensée lui attira unnombre prodigieux de pratiques&|160;; elle ne manquait pas de leurprocurer les meilleures marchandises et de leur prouver la véritéde sa devise. Elle avait parmi ses nonnes Miss EmilieC…lth…st. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruitdans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personneet sa vie.

«&|160;Son père tient un magasin considérabledans Piccadilly&|160;; elle était un jour dans la boutique lorsquele comte de L…n y vint pour acheter différentesmarchandises&|160;: le lord fut grandement frappé des charmesd’Emilie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de laposséder&|160;; il informa son valet de chambre, qui était sonconfident et son mercure, de l’impression que cette jeune personneavait faite sur lui&|160;; il lui promit une récompenseconsidérable s’il pouvait la lui procurer&|160;: l’appât était trèsséduisant&|160;; il lui répondit qu’il allait tout employer pourl’accomplissement de ses souhaits&|160;; il commença son attaquepar lui adresser une lettre dans laquelle il lui marquait&|160;:«&|160;qu’il avait souvent contemplé ses charmes avecravissement&|160;; qu’il s’était flatté de pouvoir vaincre sapassion, mais qu’il s’apercevait qu’il lui était impossible de luicacher plus longtemps son amour&|160;; qu’il se jetait à ses piedset implorait sa miséricorde&|160;; que son destin était entre sesmains et qu’il la conjurait de décider, à son gré, de sonsort&|160;; qu’il préférait la mort à une vie de tourmentsperpétuels, que la belle main de l’aimable Emilie pouvait seuleadoucir.&|160;» La jeune personne lut cette épître avecémotion&|160;; d’un côté, sa vanité était en quelque sortesatisfaite d’avoir fait la conquête d’un beau jeune homme qu’ellesavait venir dans le magasin de son père&|160;; de l’autre part, sapitié et sa compassion la portaient à plaindre son tourment&|160;:elle consulta donc une dame en qui elle avait confiance pour savoircomment elle devait agir dans une pareille circonstance. Le valetde chambre du lord L…n n’était pas à mépriser&|160;; il était legrand favori de son maître&|160;; rien ne se faisait dans la maisonque par ses ordres&|160;; il dirigeait tout et même milordpar-dessus le marché. Comme milord avait beaucoup de crédit à lacour, Emilie ne doutait point qu’il ne procurât un fort bon emploià son valet de chambre&|160;: dans tous les événements, elle seraitbien mariée et c’était la principale des choses qu’elle désiraitdepuis longtemps. Elle lui fit, en conséquence, une réponse qui,quoique équivoque, donnait assez d’espérance pour poursuivre cetteaffaire avec succès, ce qu’il ne manqua d’exécuter&|160;; ilintroduisit auprès d’elle une femme qu’il faisait passer pour sasœur et qu’Emilie regardait déjà comme la sienne propre&|160;; ellelui ouvrit donc les secrets de son cœur qui furent aussitôtrapportés au frère supposé. Il lui proposa d’aller à la comédie, etcomme la sœur, en apparence, devait être de la partie, Emilie nevit point de danger d’accepter la proposition. Chacun fut trèssatisfait du spectacle jusqu’à la conclusion du drame, lorsquemalheureusement, ou plutôt heureusement pour le valet de chambre demilord, la pluie tomba avec une force si prodigieuse qu’il lui futimpossible d’avoir une voiture&|160;; il fallait cependant prendreune résolution&|160;: son avis fut de se rendre dans une tavernevoisine et d’y souper jusqu’à ce que la pluie cessât ou que l’onpût se procurer une voiture. Emilie frémit d’abord au nom detaverne, mais elle n’eut plus de scrupules lorsque sa compagne luireprésenta qu’en pareille circonstance sa délicatesse était hors desaison, surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteillede vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, on but àla ronde. Le valet de chambre n’avait pas oublié de préparer sonhameçon, ni d’introduire une bouteille de vin de champagne bienrenforcée d’eau-de-vie. La soirée était très humide, et, comme onsortait d’un endroit extrêmement chaud, un autre verre de vin nepouvait point faire de mal, telle était la doctrine du valet dechambre, et du second on passa au troisième et ainsi de suite.Pendant ce temps, les yeux d’Emilie étaient plus animés quejamais&|160;; cette agréable boisson ajoutait à ses charmes et à sagaieté. Le souper achevé, il pleuvait toujours, et point devoiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du valetde chambre. Il avait apporté avec lui de l’opium qu’il infusaadroitement dans un verre de vin et qu’Emilie but.

L’effet n’en fut pas long, car Morphées’empara aussitôt de ses sens. Emilie étant ainsi livrée ausommeil, le valet de chambre et la sœur prétendue se retirèrent,lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine l’issue del’affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficultés à sesdésirs brûlants. Emilie s’éveilla et s’aperçut trop sensiblement desa situation&|160;; elle connaissait milord&|160;; elle vit qu’elleétait perdue. Milord s’efforça de l’apaiser, il lui dit que sapassion pour elle était si forte qu’il n’était plus le maître de saraison, qu’il l’adorait, l’idolâtrait, qu’il lui donnait carteblanche sur les conditions qu’elle lui imposerait pour vivre aveclui&|160;; une voiture, une maison élégante, , cinq cents livressterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu de femmes nerésistent pas. Ces propositions plaidèrent tellement en sa faveurqu’elle s’abandonna donc entièrement à sa discrétion. Il la mitaussitôt en possession de ce qu’il lui avait promis. Mais,hélas&|160;! la satiété des complaisances répétées du même objetfort souvent nous ennuie. Après la révolution de plusieurs mois,milord s’aperçut que sa passion était bien diminuée&|160;; sous leprétexte de la jalousie, il lui chercha donc une querelle quirompit leur liaison.

«&|160;Une jeune personne âgée tout au plus devingt ans et ayant les charmes d’Emilie a rarement la prudencesuffisante pour profiter du présent et amasser pour l’avenir.Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure aimable et rempliede grâces, les traits les plus réguliers, les yeux les plusséduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une belle boucheornée de deux rangées d’ivoire qui, par leur régularité et leurblancheur, enchantent la vue&|160;; imaginez-vous, dis-je, unetelle personne et ne vous étonnez pas si le miroir fidèle d’Emilielui disait qu’elle avait de justes prétentions à la conquêteuniverselle&|160;; que si milord l’avait adorée, les autres pairsdevaient par conséquent rendre hommage à ses charmes&|160;; avec depareils sentiments pouvait-elle se former l’idée d’un besoin àvenir&|160;; mais les vicissitudes de cette vie sont siextraordinaires et si peu attendues qu’elle se trouva, en peu detemps, dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, devendre ses bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grandepartie de ses ajustements&|160;; elle ne trouva plus d’admirateurs,elle se trouva enfin forcée de se soumettre à ces moyens infâmesauxquels la nécessité contraint souvent le sexe&|160;; enfinMme&|160;Mitchell ayant appris sa situation l’invita à venirdemeurer chez elle et la persuada qu’elle y serait regardée commeune amie. Emilie avait paru avec éclat dans le grand monde, et elleétait appelée le Phaéton femelle par rapport à un accidentqui lui arriva au spectacle&|160;: un jour qu’elle se trouvait authéâtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n’étant pascalculée à celle des girandoles, le feu y prit avec tant deviolence que cet accident lui serait devenu funeste ainsi qu’auxdames qui étaient dans la même loge et qui craignaient le mêmeévénement pour leurs têtes, si M.&|160;Gl…n ne fût venugalamment à son secours et n’eût éteint le feu. Il préserva, aurisque de sa personne, les charmes et les ajustements d’Emilie dela proie des flammes, et elle se rendit ensuite dansKing’s-Place.

«&|160;Emilie est en une si haute estime poursa beauté et la douceur de son caractère qu’elle peut exiger lasomme qu’elle désire&|160;; elle a refusé plus d’une fois un billetde banque de vingt livres sterling, parce qu’elle n’aimait pointles personnes qui les lui offraient. Un certain juif très riche,qui était très passionné de la chair chrétienne, lui proposa del’entretenir et de l’établir très avantageusement&|160;; mais commeelle avait la plus grande aversion pour la circoncision, ellerejeta sa demande. Un certain lieutenant de marine, qui n’est pastrès délicat dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjàvendu sa femme à un riche baronnet, offrit à Emilie del’épouser&|160;; mais, soit qu’elle soupçonnât que sa premièrefemme était encore vivante, soit qu’elle craignît qu’il eutl’intention de la traiter comme sa première épouse, elle refusa lemariage, quoique la personne du capitaine lui convînt beaucoup. Engénéral, Emilie est une fille de joie, mais elle n’en apoint les sentiments&|160;; elle peut servir d’exemple aux sœurs dela communauté et leur inspirer de la dignité dans l’exercice deleur profession.

** * * *

«&|160;… Dans les alentours de King’s-Place,nous sommes restés assez longtemps, et nous allons faire une petiteexcursion à Curzon-Street, May-Fair. Dans cet endroit demeuraitMme&|160;B…nks, femme intelligente, assidue et polie, qui,ayant assez de bon sens pour se convaincre qu’elle n’avait plus decharmes suffisants pour captiver les adorateurs, résolut de tournerà son avantage les talents que la nature lui avait accordés, enbénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes personnes deson sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance des bellesvoluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne désiraient quesatisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son agence, detrouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne manquaientjamais de donner les preuves les plus convaincantes de leurconnaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dansl’indigence et qui se trouvaient forcées de faire un métier deleurs charmes, elle avait toujours pour elles un magasin constantdes meilleurs marchands des alentours de Saint-James et autresendroits. Charlotte Hayes avait été longtemps sa directrice&|160;;elle avait fait chez elle un apprentissage régulier, et, aidée deses conseils, elle parvint à acquérir les connaissances qui sontnécessaires dans cet état critique et important&|160;; en un mot,B…nks, ayant amassé une somme d’argent dans sa louable vocation,pensa qu’il était temps pour elle de fonder, à son tour, uneabbaye&|160;; en conséquence, elle prit une maison fort agréabledans Curzon-Sreet. Clara Ha.w…d fit son premiernoviciat public dans ce séminaire, quoiqu’elle allât dans la suitedans celui de Charlotte. Miss M…d…s fut la seconde qui futenregistrée sur la liste de ses nonnes&|160;; elle se renditcélèbre par ses charmes transcendants, qui étaient si puissantsqu’ils captivèrent le savant Dr. B…kns. Miss Sally H…ds…nétait la troisième en date&|160;; elle fut si prudente et siéconome qu’elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôtune abbesse. La turbulente Mme&|160;C…x était aussiinscrite sur la liste de Mme&|160;B…nks. Ses liaisons avec un jeuneÉcossais, fils de Mars, lui donnent le droit, sous d’autresrapports, de choisir sa compagnie&|160;; mais elle n’écoute pointles propositions de tout homme qui lui offre moins de cinq guinées.Il vient constamment dans ce séminaire un autre gentilhommecalédonien qui, par des questions politiques, s’est distingué dansle monde, littéraire. On crut d’abord que Mme&|160;C…x étaitl’objet de ses attentions&|160;; mais cette erreur fut bientôtrectifiée, lorsqu’on vit clairement que Mme&|160;B…nks occupaitseule ses pensées et régnait en impératrice sur son cœur, malgréson visage hommasse et sa figure commune&|160;; il disait à cetteoccasion qu’elle avait ce je ne sais quoi, auquel tout hommesensible ne peut résister. Miss Betsey St…n…s…n exerce lafonction d’une nonne lorsqu’il y a un trop grand courant d’affaireset que toutes les autres sœurs se trouvent en exercice, et ce dansla vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne point le forcerd’aller dans un séminaire&|160;; mais sa vocation générale estcelle d’assister Mme&|160;B…nks&|160;; et dans cette circonstance,elle déploie la plus grande connaissance et industrie. La fatiguede l’action, dans ce double emploi, l’oblige généralement à prendreles eaux dans la saison du printemps, afin de donner du relâchementà sa constitution. Mme&|160;W…ls.n a un embonpointdésagréable que les plaisirs de la table lui ont donné&|160;; maisses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent toujoursl’admiration. Mme&|160;Br…n, généralement connue sous ladénomination de The Constable, étant un excellent moulepour les grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernementpour recruter les forces de Sa Majesté. Mme&|160;F…gs…n,la dernière sur la liste, a une main très utile et de très bonaccord avec tout le monde&|160;; soyez chrétien ou païen, brun oublond, court ou long, de travers ou droit, elle ne s’en met pas enpeine, pourvu que l’argent ne soit pas léger&|160;; mais, pour nepas être trompée, elle portait constamment une paire de balancespour peser l’or&|160;: malgré le grand nombre d’admirateurs dedifférentes complexions et nations que cette dame a eus, sespassions amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peutl’attester un certain gentilhomme irlandais, grand et à largesépaules, qui, il est vrai, est forcé de faire avec elle un devoirtrès dur, ce dont ne peuvent disconvenir les personnes quiconnaissent Mme&|160;F…gs…n., qui (pour me servir de ses propresexpressions) lorsqu’elle tient dans ses bras l’homme qu’elle aime,s’abandonne tout à fait. Marie Br…n a étépareillement engagée dans ce séminaire…

** * * *

«&|160;Rendons une dernière visite à CharlotteHayes, avant qu’elle ne quitte King’s-Place&|160;; cependant, commeelle était résolue avant de se retirer du commerce de fairequelques coups d’éclat, elle commença d’abord par recruter de deuxmanières différentes de nouvelles nonnes toutes fraîches pour sonséminaire&|160;; la première, par la visite des registresd’offices&|160;; la seconde, par les avertissements insérés dansles papiers publics. Nous allons donner une idée de ces deuxopérations.

«&|160;Charlotte s’habilla d’une manièresimple et, ressemblant, par sa mise et son maintien, à la femmed’un honnête négociant, elle alla dans les différents bureaux desregistres d’offices, aux alentours de la ville, demandant une jeunepersonne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le principalemploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au premierétage&|160;; quelquefois elle jugeait convenable de rendre salocataire malade au point de garder le lit&|160;; d’autres fois,elle la rendait vaporeuse&|160;; mais les gages étaient forts etbien au-dessus du prix ordinaire. Afin d’amener son plan àexécution, elle prit des logements et même des petites maisonsagréablement meublées dans les différents quartiers de la ville, decrainte que le caractère de son séminaire, si on fût venu prendredes renseignements dans le voisinage, n’eût donné de l’alarme etn’eût empêché l’accomplissement de son dessein. Lorsque quelquefille honnête, d’une figure jolie et annonçant la santé, seprésentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame quidemeurait au premier étage, qui était très mal et qu’elle nepouvait pas voir&|160;; mais elle lui disait qu’il fallait que laservante couchât auprès d’elle, parce que ses infirmités étaient sigrandes qu’il était important qu’elle eût, pendant toute la nuit,une personne pour la veiller.

«&|160;Les préliminaires furent ainsiétablis&|160;; comme les servantes vont généralement le soirprendre possession de leurs places, la fille innocente, qui s’étaitprésentée à elle, fut conduite dans une chambre très sombre, parceque les yeux de la dame étaient dans un si triste état qu’ils nepouvaient pas supporter la lumière. À dix heures, toute la maisonétait tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil&|160;;mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. Onaccorda à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission desouper avec Mme&|160;Charlotte&|160;; on lui donna de laforte bière et, pour lui montrer qu’elle serait bien traitée, on lafavorisa d’un verre de vin&|160;; les esprits de Nancyétant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui était dresséauprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand,hélas&|160;! la pauvre innocente fille se trouve dans son premiersommeil entre les bras du lord C…n, du lord B…keou du colonel L…, elle se plaint de la supercherie&|160;;les cris qu’elle jette n’apportent aucun soulagement à sasituation, et, voyant qu’il lui est inévitable d’échapper à sonsort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle se trouveseule avec quelques guinées et la perspective d’avoir une nouvellerobe, une paire de boucles d’argent et un mantelet de soie noire.Ainsi trompée, il n’y a plus de grandes difficultés de l’engager àquitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dansKing’s-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit êtresacrifiée de la même manière.

«&|160;Quand ces ressources ne remplissaientpas suffisamment les projets de Charlotte, elle avait recours auxavertissements qu’elle faisait insérer dans les papiers du jour,qui souvent lui produisaient l’effet désiré et lui procuraient,pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes innocenteset confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d’unenature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunespersonnes qui se proposaient d’entrer en service, toutes lesapparences de la vérité, de la sincérité et le témoignage de labonté du lieu&|160;; quelquefois Charlotte enjolivait son style endonnant à entendre que l’on serait chez elle sur le pied d’amie, etpar ces publications badines elle trompait ainsi l’innocenceconfiante. Voici un avertissement qu’elle fit paraître il y aquelque temps et qu’elle adressa à George S…n&|160;:

«&|160;— On a besoin d’une jeune personne devingt ans, tout au plus, d’une bonne famille, qui ait eu la petitevérole et qui n’ait, en aucune manière, servi dans lacapitale&|160;; elle doit savoir tourner ses mains à toute chose,vu qu’on se propose de la mettre sous un cuisinier habile et trèsexpérimenté&|160;; elle doit entendre le repassage et connaître laboulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever lapâte&|160;; elle doit avoir également assez de connaissances pourconserver le fruit. On lui donnera de bons gages et de grandsencouragements si elle devient habile et si elle conçoit facilementet profite des instructions qui lui seront faites pour sonavantage.&|160;»

«&|160;Tout badin que puisse paraître cetavertissement, il produisit néanmoins son effet et il procura aumoins une demi-douzaine de jeunes personnes qui, en conséquence, seprésentèrent pour entrer au service et qui profitèrent bientôt desinstructions qui leur étaient données.

«&|160;Charlotte, par ses ruses, avait initiédans les secrets de son séminaire une douzaine de jeunes filles,belles, florissantes et saines&|160;; elle commença d’abord parleur faire apprendre un nouveau genre d’amusement pour divertir sesnobles et honorables convives, et, après leur avoir fait subir,deux fois par jour et pendant une quinzaine, leurs exercices, elleenvoya, après ce laps de temps, une circulaire à ses meilleurespratiques, dont voici le contenu&|160;:

«&|160;— Mme&|160;Hayes présente sescompliments respectueux à lord…&|160;; elle prend la liberté del’informer que demain soir, à sept heures précises, une douzaine debelles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la santéet la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, tellesqu’elles sont pratiquées à Otaïti, d’après l’instructionet sous la conduite de la reine Oberea, dans lequel rôleMme&|160;Hayes paraîtra.&|160;»

«&|160;Afin que le lecteur puisse se formerune idée compétente de leurs exercices, nous allons donner lacitation suivante, tirée du voyage de Cook, et écrite par lecélèbre docteur Hawkesworth&|160;:

«&|160;— Telles étaient nos matines…&|160;» Enparlant des cérémonies religieuses exécutées dans la matinée parles Indiens, il dit&|160;: «&|160;Nos Indiens jugeaient convenablede célébrer leurs vêpres d’une manière toute différente&|160;: unjeune homme de six pieds de haut et une petite fille d’environ onzeà douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant plusieurspersonnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans sedouter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissaitd’après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Aunombre des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d’un rangsupérieur, particulièrement Oberea, qui, l’on peut dire, avaitassisté à toutes leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent àce sujet les instructions nécessaires pour bien exécuter sa partiedans un temps où elle était trop jeune pour connaître lesimportances de ce culte.&|160;»

«&|160;Le lecteur ne sera certainement pasmécontent du commentaire du docteur Hawkesworth sur l’exécution deces cérémonies, d’autant qu’elles sont plus que curieuses etvraiment philosophiques. Il dit&|160;:

«&|160;— Cet événement n’est pas mentionnécomme un objet de curiosité oisive, mais il mérite au contraired’être considéré et de déterminer ce qui a été longtemps débattu enphilosophie, si la honte qui accompagne certaines actions, qui, detous les côtés, sont reconnues être en elles-mêmes innocentes, estimprimée par la nature ou cachée par la coutume&|160;: si elle ason origine dans la coutume, quelque générale qu’elle soit, il seradifficile de remonter jusqu’à sa source&|160;; si c’est dansl’instinct, il ne sera pas moins difficile de découvrir pour quelsujet elle fut surmontée par ce peuple dans les mœurs duquel onn’en trouve pas la moindre trace.&|160;»

«&|160;Voyage de Hawkesworth, v. 2, p.128.

«&|160;Mme&|160;Hayes avait certainementconsulté ce passage avec une attention toute particulière, et elleconclut que la honte en pareille occasion «&|160;était seulementcachée par la coutume&|160;». Ayant donc assez de philosophienaturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut nonseulement d’apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénustelles qu’elles sont observées à Otaïti, mais aussi de lesaugmenter de l’invention, imagination et caprice del’Arétin. C’était donc à cet effet que dans lesrépétitions qu’elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elleavait assigné à chacune d’elles les gestes et postures danslesquels elles étaient déjà très expérimentées.

«&|160;Il se trouva à cette fête lubriquevingt-trois visiteurs, de la première noblesse, des baronnets etcinq personnages de la Chambre des Communes.

«&|160;L’horloge n’eut pas plus tôt sonné septheures que la fête commença. Mme&|160;Hayes avait engagé douzejeunes gens les mieux taillés dans la forme athlétique qu’elleavait pu se procurer&|160;: quelques-uns d’entre eux servaient demodèles dans l’Académie royale, et les autres avaient les mêmesqualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur lecarreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène desmeubles nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquellesles acteurs et actrices dévoués à Vénus devaient paraître,conformément au système de l’Arétin. Après que les hommes eurentprésenté à chacune de leur maîtresse un clou au moins de douzepouces de longueur, en imitation des présents reçus en pareillesoccasions par les dames d’Otaïti qui donnaient à un long clou lapréférence à toute autre chose, ils commencèrent leurs dévotions etpassèrent avec la plus grande dextérité par toutes les différentesévolutions des rites, relativement au mot d’ordre de santaCharlotta, en conservant le temps le plus régulier aucontentement universel des spectateurs lascifs, dont l’imaginationde quelques-uns d’eux fut tellement transportée qu’ils ne purentattendre la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partiedans cette fête cyprienne, qui dura près de deux heures et obtintles plus vifs applaudissements de l’assemblée. Mme&|160;Hayes avaitsi bien dirigé sa troupe qu’il n’y eut pas une manœuvre qui ne fûtexécutée avec la plus grande exactitude et la plus grandehabileté.

«&|160;Les cérémonies achevées, on servit unebelle collation et on fit une souscription en faveur des acteurs etactrices qui avaient si bien joué leurs rôles. Les acteurs étantpartis, les actrices restèrent&|160;; la plupart d’elles répétèrentla partie qu’elles avaient si habilement exécutée avec plusieursdes spectateurs. Avant que l’on se séparât, le vin de champagneruissela avec abondance. Les présents faits par les spectateurs etl’allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de lasoirée&|160;!

«&|160;Vers les quatre heures du matin, chaqueactrice, accompagnée d’un sacrificateur, se retira dans sa chambre.Bientôt après, Charlotte se jeta dans les bras du comte… pourmettre en pratique une partie de ce dont elle était si grandemaîtresse en théorie.

«&|160;Nous allons les laisser jusqu’à midi,l’heure du déjeuner, attendu que les fatigues de la soirée doiventleur avoir imposé la taxe nécessaire du sommeil jusqu’à cemoment.

** * * *

«&|160;… La maison deMme&|160;Hamilton…[3] peutproprement être regardée plutôt comme une maison d’intrigue qu’unséminaire. Les plus belles femmes galantes de cette capitale lafréquentent très souvent. Mme&|160;Hamilton n’avait point lecaractère mercenaire des autres mères abbesses&|160;: elle aimaitmieux traiter d’une partie joyeuse, agréable et amusante que derecevoir des personnes tristes, flegmatiques et ennuyantes, quichassent la bonne humeur en proportion de l’argent qu’ellesdépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et aimables serassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune passionlascive que pour jouir du plaisir d’être dans une bonne compagnieet pour passer quelques heures dans une agréable société.

«&|160;D’après ce genre d’amis et deconnaissances de Mme&|160;Hamilton, le lecteur est en état de seformer une idée du motif qui attirait les visiteurs dans samaison&|160;; en parlant ainsi, nous ne prétendons point direqu’elle est la région de l’amour platonique. Non, il n’est point defemmes plus sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il estvrai qu’elle a un homme qu’elle aime ou plutôt qu’elle est lafavorite d’un homme de grands moyens et qui a des liaisons avec lesthéâtres, mais nous ne voulons pas assurer que pendant son absenceelle est aussi chaste que Pénélope&|160;: non, Nelly est tropsincère pour prétendre à la parenté de Diane&|160;; elle viseseulement à garder les apparences et à soutenir la dignité d’unefemme honnête…

** * * *

«&|160;… Mme&|160;Nelson est une damequi, dans les premières années de sa vie, fut considérée comme unebeauté du plus grand mérite&|160;; elle céda à la fin à l’influencede ses passions et se jeta dans les bras du capitaine W…nqui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayantrencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et luilaissa prendre son essor&|160;; elle se livra bientôt au premiervenu&|160;; mais lorsqu’elle s’aperçut que ses charmes déclinaient,que sa constitution était en quelque sorte dérangée par lesirrégularités de sa conduite et par les visites trop fréquentesauxquelles elle se livrait, elle écouta alors les avis deM.&|160;Nelson, qui lui donna à entendre qu’il seraitprudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre sonnom et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu’il avait quelquecrédit chez un tapissier et qu’il jugeait, d’après la connaissanceet l’expérience qu’elle avait obtenues dans le cours régulier de saprofession, et d’après l’étude et le jugement approfondi qu’ilavait faits de la vie réelle et d’une variété de vocations qu’ilavait poursuivies, que le plan était non seulement très praticable,mais pouvait avoir la plus grande réussite.

«&|160;Mme&|160;Nelson admira son plan et ydonna sa sanction&|160;; ils louèrent une maison agréable dans leWardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street, qu’ils arrangèrenten très peu de temps et qu’ils meublèrent de la manière la plusélégante. Il était préalablement nécessaire de se procurer unassortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises dansles différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt queNancy Br…n, Maria S…s, Lucy F…scher etCharlotte M…rtin s’étaient aussitôt engagées dans ceséminaire&|160;: elles étaient toutes des filles très agréables,quoique quelques-unes d’elles eussent paru dans la ville pendant unassez long temps&|160;; il était alors urgent de se pourvoir dereligieuses pour le service présent&|160;; mais commeMme&|160;Nelson se proposait d’être délicate dans le choix, enattendant elle saisissait toutes les jeunes personnes qui seprésentaient.

«&|160;Son secrétaire et mari matrimonialétait employé à écrire des lettres circulaires aux nobles et auxriches qui étaient connus pour visiter le séminaire deMme&|160;Goadby etc., etc., ce qui procura à Mme&|160;Nelson unnombre considérable de visiteurs. Le lord M…h, le lordD…ne, le lord B…ke, le duc de D…t, lecomte H…g, le lord F…th, le lord H…n etune quantité estimable de membres des Communes vinrent lavoir&|160;; mais, en général, ils se plaignirent tous que lesmarchandises n’étaient pas de fraîche date, de sorte quelle étaitfréquemment obligée d’envoyer chercher d’autres dames, afin desatisfaire ses pratiques, ce qui diminuait beaucoup ses profits etfaisait perdre à sa maison le crédit et la réputation dont elleparaissait jouir. Mme&|160;Nelson, voulant donc rétablir larenommée de son séminaire, se servit de son génie, qui étaitfertile dans l’art de la séduction, pour obtenir de véritablesvierges dont elle pourrait demander un prix considérable&|160;;elle alla donc, visiter constamment tous les registresd’offices&|160;; elle se rendit dans les auberges où lesdiligences, les carrosses ou autres voitures publiques étaientattendus, et là, par ses insinuations adroites et sous prétexte deprocurer des places aux jeunes filles de campagne et autresdemoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt unjoli assortiment des marchandises les plus fraîches que l’on pûttrouver dans Londres.

«&|160;Mme&|160;Nelson triompha alors de sesrivales. Mme&|160;Goadby, en son particulier, devint si jaloused’elle que, dans le dessein d’établir son séminaire sur le mêmepied que celui de Mme&|160;Nelson, elle fit le tour de l’Angleterreet fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie provision denouvelles marchandises, qu’elle se proposa de présenter à sesconvives lors de la rentrée du Parlement.

«&|160;Mme&|160;Nelson n’eut pas plus tôtappris le but du départ de sa rivale que cette nouvelle, loin de ladécourager, excita dans son cœur l’émulation la plus forte desurpasser les projets de Mme&|160;Goadby&|160;; elle mit une foisde plus son génie imaginatif en marche&|160;; elle avait une légèreconnaissance de la langue française, elle avait appris dans sajeunesse à travailler à l’aiguille&|160;; ayant donc lu dans lespapiers un avertissement pour être gouvernante dans une école dejeunes filles, elle fit en conséquence les démarches nécessairespour avoir cet emploi, et fit tant que par son habileté elle enobtint la place. Comme son dessein n’était pas d’exercer longtempscette fonction, elle n’essaya point d’améliorer l’éducation desjeunes demoiselles en leur enseignant les bonnes mœurs’&|160;; aucontraire, elle s’efforça de corrompre leur esprit en leur parlantdes plaisirs agréables que l’on goûtait dans les caresses d’un beaujeune homme, et en leur donnant à entendre que c’était folie etpréjugé de croire qu’il y avait du crime à céder à leurs passionssensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains tous leslivres qu’elle jugea convenables à éveiller leur inclinationlascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. LesMémoires d’une fille de joie et autres productions du même genreleur furent secrètement communiqués&|160;; elles les lisaient avecavidité. Quand elle vit qu’elle avait suffisamment animé leurspassions et qu’elle avait fait passer dans leurs sens le désirinvincible de la flamme amoureuse, un jour, sous le prétexte deprendre l’air, elle se rendit avec deux des plus belles filles del’école dans sa maison située dans Wardour-Street. Ces deux jeunesdemoiselles, qui s’appelaient Miss W…ms et MissJ…nes, étaient âgées d’environ seize à dix-sept ans etappartenaient à de très bonnes familles.

«&|160;Mme&|160;Nelson avait antérieurementprévenu le lord B… et M.&|160;G… de se tenirprêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas plustôt entrées dans cette maison qu’elles trouvèrent une collationservie&|160;; il y avait des fruits et des confitures en abondance.Mme&|160;Nelson informa les jeunes demoiselles qu’elles étaientchez une de ses parentes et qu’elle les priait d’agir librement etsans cérémonie&|160;; en conséquence, Miss W…ms et Miss J…nes selivrèrent à leur appétit avec beaucoup de satisfaction&|160;; onles engagea à boire un ou deux verres de vin, ce qui anima leuresprit. Mme&|160;Nelson jugea alors qu’il était temps d’introduireles gentilshommes&|160;; et quoiqu’ils fussent déjà dans la maison,un coup à la porte annonça leur arrivée&|160;; en entrant dansl’appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu’ilscausaient&|160;; les jeunes demoiselles furent d’abord alarméesmais la politesse des gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes,et on parla agréablement de différentes choses.

«&|160;Il commençait déjà à se faire tard, etles jeunes personnes étaient en quelque sorte inquiètes de savoircomment elles pourraient regagner la pension, qui était au-delà deKensington&|160;; lorsque l’on fit entrer la musique et que l’onproposa de danser&|160;; elles étaient si passionnées de la dansequ’elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps quis’écoulait tandis qu’elles se divertissaient&|160;; en un mot,elles continuèrent de danser jusqu’à minuit&|160;; pendant cetemps, on leur fit boire différentes liqueurs pour augmenterl’effervescence de leur passion. Les assiduités de leurs danseursles empêchèrent de prévoir leur danger et presque leur destructionprochaine.

«&|160;Il était deux heures du matinlorsqu’elles se retirèrent pour se coucher&|160;; tandis qu’ellesse déshabillaient, elles ne purent s’empêcher de parler de latournure, de l’élégance, de la conduite honnête de leurs danseurs.Miss W…ms avoua qu’elle désirait posséder pendant la nuit le lordB… dans ses bras, et Miss J…nes déclara qu’elle se croiraitcomplètement heureuse si M.&|160;G… était dans son lit avecelle&|160;; les amants, qui étaient aux écoutes, entrèrentsur-le-champ dans leur chambre, en disant qu’il était impossible derefuser des invitations aussi tendres et qu’ils se croiraient plusque des mortels si, après avoir entendu de pareilles déclarations,ils n’offraient pas leurs services.

«&|160;Les jeunes demoiselles étaient toutesles deux sur le point de se mettre au lit, et elles n’avaient en cemoment d’autres vêtements que leur chemise, lorsque M.&|160;G…,prenant Miss J…nes dans ses bras, la porta sur un lit qui étaitdans une chambre adjacente, et laissa le lord B… maître de lapersonne de Miss W…ms. Elles s’étaient trop avancées pour reculer,et leur destin devint alors inévitable.

«&|160;Nous supposons que les amants et lesbelles nymphes furent aussi heureux que leur situation l’exigeaitet qu’ils goûtèrent jusqu’au lendemain un bonheur sans mélange.

«&|160;Mais le lendemain, comment retourner àleur école&|160;? comment excuser leur absence&|160;? Ellesprièrent Mme&|160;Nelson de les reconduire à leur maîtresse et dedonner elle-même quelque raison plausible en leur faveur&|160;;elles la supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, maisle jeu de Mme&|160;Nelson était trop beau&|160;; elle avaitentièrement les cartes entre les mains&|160;; elle en avait déjàjoué un sans prendre et avait gagné deux centsguinées&|160;; elle espérait avec de telles dames en avoir encorequelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunesdemoiselles apprirent l’endroit où elles étaient retenues&|160;;ils obtinrent du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrentun procès contre Mme&|160;Nelson.

** * * *

«&|160;Les démarches rigoureuses que lesparents de Miss W…ms et de Miss J…nes prirent enversMme&|160;Nelson pour la citer en justice la forcèrent dedécamper&|160;: le bruit que cette affaire fit dans le voisinageengagea plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison dedébauche, et si Mme&|160;Nelson eût continué plus longtemps soncommerce, elle aurait probablement monté à la tribune, non pas pourprêcher, mais pour prier la populace de ne pas la régaler d’œufsdurs.

«&|160;Au bout de quelques moisMme&|160;Nelson, ayant vu qu’il n’y avait point de poursuite contreelle, prit un autre séminaire dans Bolton-Street, Piccadilly. Ellerésolut de jouer à un jeu plus assuré que celui qu’elle avait jouédans Wardour-Street&|160;; dans cet endroit, elle avait été troploin, avait trop risqué et avait presque tout perdu&|160;; ellejugea alors qu’il était prudent de ne pas s’élever au-dessus desfilles de joie sur le haut ton.

«&|160;Au nombre de ses nonnes, dans ladernière classe, étaient Mme&|160;Marsh…l,Mme&|160;Sm…th, Mme&|160;B…ker,Mlle&|160;Fisher et Mlle&|160;H…met.

«&|160;La première de ces dames était la filled’un chapelain qui lui donna une bonne éducation et qui s’efforçade fortifier son esprit par les sentiments de la religion et de lamorale. Elle est d’une figure agréable et bien faite. Se trouvantpar la mort de son père dans la plus grande détresse, elle écoutales sollicitations du colonel W…n, et elle résigna savertu et non pas son cœur à ces propositions&|160;; au colonelsuccéda un homme qu’elle aimait sincèrement, mais elle découvrittrop tard qu’il était engagé dans le mariage, et peu de semainesaprès il la quitta&|160;; elle fut donc alors forcée de rôder pourpourvoir à ses besoins, et maintenant, suivant les occasions, ellerend des visites à Mme&|160;W…ston, à Mme&|160;Nelson etdans les autres séminaires.

«&|160;Mme&|160;Sm…th est une femme fortjolie, quoique pas remarquablement belle&|160;; elle est trèsignorante, et elle fut trompée par un acteur ambulant, dont elle aadopté le nom. Pour ne point mourir de faim avec lui dans ungrenier, ou pour ne pas être envoyée à la maison de correctioncomme une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique toute sascience se borne à lire une chanson et à prononcer les mots tout detravers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes&|160;;étant donc entrée chez Mme&|160;Nelson comme une nouvelle figure,elle y a gagné une somme considérable d’argent, et maintenant ellefigure avec éclat au Ranelagh, à Carlisle-House et au Panthéon.

«&|160;Mme&|160;B…ker est une dame qui,pendant longtemps, a été très connue au théâtre. Quoiqu’elle aitparu souvent ici dans le caractère d’une déesse, nous ne pensonspas qu’elle ait quitté les planches&|160;; elle a de justesprétentions à ce titre&|160;; elle vécut pendant deux ans avec lecomte H…g&|160;; mais le comte, au bout de ce temps, ayantremarqué que ses affaires étaient très embarrassées et ayant doncen conséquence refusé de satisfaire aux demandes pécuniaires deMme&|160;B…ker, elle visite maintenant les séminaires pour yrencontrer un administrateur temporaire et pour se mettre au-dessusdu besoin&|160;; elle va également dans les mascarades et autresendroits publics.

«&|160;Miss Fisher a adopté ce nom parcequ’elle s’imagine ressembler beaucoup à la célèbre Kitty Fisher,qui était, il y a quelques années, la Laïs du bon ton la plusadmirée&|160;; on ne peut refuser qu’il y ait beaucoup de rapportentre elles&|160;; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que laprésente Fisher possède les qualités personnelles et spirituellesde Kitty&|160;; néanmoins elle est une fille très agréable, elle aplusieurs admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnesdu premier rang.

«&|160;Miss H…met a la prétention de se croirepetite parente de Mme&|160;Les…ham, mais nous croyons que laconsanguinité est imaginaire&|160;; il est certain qu’il y aquelque légère ressemblance de traits entre elles, elle imite cettedame autant qu’elle le peut dans son jeu, et comme Miss H…met esttrès vive, elle se flatte d’être engagée l’année prochaine à un desthéâtres.

«&|160;Nous allons maintenant parler d’unedame qui unit le jeûne et la débauche, la religion et le vice dansun degré d’hypocrisie dont il y a peu d’exemples.Mme&|160;P… est ou prétend être la femme d’un prédicateurambulant qui, depuis quelque temps, est enfermé par ordre de lajustice&|160;; elle est si extrêmement dévote qu’elle considèrecomme un péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sabouche&|160;; mais nous ne dirons pas qu’elle l’abhorre aussicomplètement que de ne jamais en goûter d’une autre manière etaussi abondamment et aussi voluptueusement que possible&|160;; ellea, par sa rigide pénitence, obtenu le titre de systèmevégétal… Sa dévotion est égale à son péché. Si elle doit secoucher à cinq heures avec l’amant le plus athlétique que l’onpuisse décrire, elle n’a aucune sorte d’objection pour ne paséprouver la vigueur de son camarade de lit&|160;; mais aussitôtqu’elle entend la cloche de sept heures, qui appelle à la prière,elle se jette alors à bas du lit, elle s’habille promptement etelle vole à l’église ou à la chapelle pour faire desdévotions&|160;; l’office achevé, elle revient à son cher amoureux,elle se déshabille et elle se remet au lit pour achever lescérémonies de Vénus qu’elle avait auparavant commencées&|160;;cette conduite exemplaire, jointe à sa stricte abstinence de lachair dans un sens ou à son système végétal, doit certainement laplacer dans le vrai chemin du ciel dans lequel elle ne doit pastrouver d’obstacles pour empêcher le progrès de son voyagecéleste.

«&|160;Par ces secours agréables et religieux,Mme&|160;Nelson trouve les moyens de satisfaire le goût et lesdispositions de chacun de ses visiteurs. Est-il philosophe,casuiste ou métaphysicien&|160;? Mme&|160;M…rshall peut disputerdes sciences occultes avec le logicien le plus subtil des écoles.Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans lapersonne de Mme&|160;Sm…th, d’autant que l’unique étude à laquelleelle s’est toujours appliquée est celle d’une agréable courtisane.Mme&|160;B…ker peut ravir par son chant et vous faire croirequ’elle est presque une déesse, comme elle l’était autrefois sur lethéâtre. Si la pompe et l’affection doivent avoir quelques charmesaux yeux d’un adorateur, Miss Fisher peut prendre tous les airsd’une femme de qualité du plus haut ton. Si un amoureux désireentendre Desdemona ou autres personnages furieux, Miss H…met peuten remplir le caractère avec autant de grâce qu’Othello lui-même.Si le puritain fanatique paraît animé de l’esprit de la chair,Mme&|160;P… jeûnera et priera avec lui aussi longtemps qu’il ledésirera, excepté au lit.

«&|160;Il n’est donc point surprenant que lesvisiteurs de Mme&|160;Nelson fussent de tous les rangs etdénominations, depuis le duc jusqu’au méthodiste qui accable sesparoissiens d’une abondance de damnation pour l’autre monde, afinde pouvoir jouir, sans trouble des douceurs et félicités de cettesphère mondaine dans les bras de sa Laïs.

«&|160;Ayant, comme nous le présumons, renduun triste hommage, à Mme&|160;Nelson, nous jugeons qu’il est tempsde renouveler nos visites à nos anciennes amies deKing’s-Place.

** * * *

«&|160;Nous revenons maintenant au grandendroit d’amour, de plaisir et de bonheur, au célèbre sanctumsanctorum, ou King’s-Place. Pendant nos dernières excursions àMay-Fair et à Newman-Street, il arriva une révolution trèsconsidérable dans ces séminaires. Charlotte Hayes se retira ducommerce. Mme&|160;Mitchell ruina un gentilhomme irlandais,extrêmement riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée parses domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chezMme&|160;Dubéry, nous allons présentement parler d’elle comme d’uncaractère extraordinaire.

«&|160;État présent et exact des séminairesdans King’s-Place, donné d’après les meilleuresautorités&|160;:

«&|160;Mme&|160;Adams.

«&|160;Mme&|160;Dubéry.

«&|160;Mme°Pendergast.

«&|160;Mme&|160;Windsor.

«&|160;Mme&|160;Mathews.

«&|160;Avant de parler des belles nonnes deces séminaires, nous allons donner une petite description de lanégresse Harriot, tandis qu’elle demeure encore dans un deces endroits voluptueux.

«&|160;Harriot habitait les côtes de laGuinée&|160;; elle était extrêmement jeune lorsqu’elle fut conduiteavec d’autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée là, elle fut exposéeen vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée par un richecolon de Kingston. À mesure qu’elle avança en âge, on découvrit enelle un génie vif et une intelligence supérieure à la classeordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés parl’instruction. Son maître la distingua bientôt de sescamarades&|160;; il prit en elle une confiance particulière et illa fit l’intendante de ses négresses&|160;; il lui fit apprendre àlire, à écrire, à compter, afin de tenir ses registres et réglerses comptes domestiques. Comme il était veuf, il l’admettait trèssouvent dans son lit&|160;; cet honneur était toujours accompagnéde présents, qui bientôt attestèrent qu’elle était safavorite&|160;; elle resta dans cet état près de trois années,pendant lequel temps elle eut deux enfants. Ses affairesl’appelèrent alors en Angleterre&|160;; Harriot l’y accompagna.Malgré les beautés qui, dans cette île, fixaient son attention,elle demeura constamment et sans rivalité l’objet chéri de sesdésirs, et cela n’était pas en quelque sorte extraordinaire, car,quoique son teint ne fût pas aussi engageant que celui des bellesfilles d’Albion, elle possédait plusieurs charmes qui ne sont pasordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s’adonne à laprostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de sesintérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n’auraitpoint souffert que personne le trompât, et à cet égard elle luiépargna par an quelques centaines de livres sterling. La personned’Harriot était très attrayante&|160;; elle était grande, bienfaite et gentille. Pendant son séjour en Angleterre, elle avaitorné son esprit par la lecture de bons ouvrages et, à larecommandation de son maître, elle avait acheté plusieurs livresutiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait par làconsidérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis undegré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.

«&|160;Telle fut sa situation pendantplusieurs mois&|160;; mais, malheureusement pour elle, son maître,ou plutôt son ami, qui n’avait jamais eu la petite vérole, attrapacette maladie, qui lui devint si fatale qu’il paya le tribut de lanature. Harriot possédait une assez belle garde-robe et quelquesbijoux&|160;; elle avait toujours agi d’une manière si généreuse etsi équitable qu’à la mort de son maître elle n’avait pas amassé enargent une somme de cinq livres sterling, quoiqu’elle eût pu,aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis.

«&|160;La scène fut bientôt changée&|160;: desurintendante d’une table splendide, elle se trouva réduite à unetrès mince pitance, et même cette pitance n’aurait pas durélongtemps si elle n’eût pas avisé aux moyens de venir promptementau secours de ses finances presque épuisées.

«&|160;Nous ne pouvons pas supposer queHarriot eut quelques-uns de ces scrupules délicats et consciencieuxqui constituent ce que l’on appelle ordinairement la chasteté et ceque d’autres nomment la vertu. Les filles de l’Europe, aussi bienque celles de l’Afrique, en connaissent rarement la significationdans leur état naturel. La nature dirigea toujours Harriot,quoiqu’elle eût lu des livres pieux et remplis de morale&|160;;elle trouva qu’il était nécessaire de tirer un parti avantageux deses charmes et, à cet effet, elle s’adressa à Lovejoy,pour qu’il la produisît convenablement en compagnie. Elle était,dans le vrai sens du mot, une figure tout à fait nouvelle pour laville et un parfait phénomène de son espèce. Lovejoy dépêchaimmédiatement un messager au lord S…, qui s’arracha aussitôt desbras de Miss R…y pour voler dans ceux de la beauté maure.Le lord fut tellement frappé de la nouveauté des talents supérieursde Harriot, auxquels il ne s’attendait pas, qu’il la visitaplusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui donner chaquefois un billet de banque de vingt livres sterling,

«&|160;Harriot roula alors dans l’or&|160;;trouvant donc qu’elle avait des attraits suffisants pour s’attirerla recommandation et l’applaudissement d’un connaisseur aussiprofond que l’était milord dans le mérite femelle, elle résolut devendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle conclut quele caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvaittoujours commander le prix.

«&|160;Dans le cours de peu de mois, ellepouvait classer sur la liste de ses admirateurs quarante pairs etcinquante membres de la Commune qui ne se présentaient jamais chezelle qu’avec un doux papier appelé communément billet de banque.Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling, outre lelinge, la garde-robe immense, la vaisselle d’argent, les beauxameublements et les bijoux qu’elle s’était achetés. Un de ses amislui conseilla, alors de saisir l’occasion favorable qui seprésentait à elle de succéder à Mme&|160;Johnson dansKing’s-Place&|160;; elle écouta cet avis et, employa presque sapetite fortune à ce nouvel établissement.

«&|160;Harriot eut pendant quelque temps unsuccès prodigieux, mais ayant pris un caprice pour un certainofficier des gardes qui n’avait que sa paye pour se soutenir, ellerefusa d’accepter les offres de tout autre. adorateur&|160;; étantdonc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons de sa bourseen faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand déficitdans l’état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec sesnonnes, à Brightelmstoue&|160;; les domestiques, à qui elle avaitlaissé la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de sonabsence&|160;: ils augmentèrent non seulement le montant de sesdettes en prenant à crédit dans toutes les boutiques du voisinage,mais ils lui dérobèrent plusieurs choses de valeur, qu’elle ne putpas ravoir. Elle ne voulut pas les poursuivre, quoiqu’ilsterminèrent la scène de sa ruine, car Harriot fut et est encoreenfermée pour dettes.

«&|160;Nous allons donc la laisser où elle estpour rendre visite aux autres abbesses. Nous commencerons parMme&|160;Adams, à l’extrémité septentrionale de laconstellation des séminaires, chez qui nous trouvons l’aimableEmily, les beaux yeux de Ph…y et la jolie Coleb…ke.

«&|160;Cette Emily n’est point EmilyC…l…lh…st, dont nous avons déjà parlé, mais Emily R…berts, quidescendait d’une famille toute différente. Son père était unrémouleur très fameux, et peu d’artistes dans ce genre ont euautant de réputation que lui&|160;; cependant, malgré son état etla considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à sonEmily aucune fortune-capitale, ce qui la contraignit d’entrer auservice&|160;; elle se plaça donc chez un marchand respectable etvécut pendant quelque temps dans l’état de l’innocence. À la fin,le fils de son maître la débaucha, les fruits de leurcorrespondance devinrent bientôt visibles et elle se vit forcéed’abandonner la maison. Dès qu’elle eut donné au monde le gage deson indiscrétion, elle n’eut plus d’inclination pour le service. Lepanneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de sepersuader que ses charmes la maintiendraient dans cet étatd’aisance, de dissipation et de plaisir pour lequel elle était sinaturellement portée. Il faut avouer qu’Emily était, dans le sensdu mot reçu de King’s-Place, une très bonne marchandise&|160;; ilest impossible d’être plus aimable qu’elle… Son frère travailletoujours dans l’humble état de rémouleur ambulant, comme successeurde son père. Mais si Emily n’a pas avancé son frère dans quelqueautre dignité, elle a, du moins, augmenté son petit commerce en luiprocurant les pratiques de tous les séminaires de Ring’s-Place, oùil travaille presque tous les jours de sa vocation.

«&|160;Miss Ph…y est célèbre et remarquablepar le brillant et la vivacité de ses yeux&|160;; elle est, àd’autres égards, une fille fort gentille et très agréable&|160;;elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans Bond-Street etelle fut séduite par le lord P…, qui bientôt l’abandonna et la mitdans la nécessité d’aller exposer ses charmes dans ce marché,général de la beauté.

«&|160;Miss Coleb…ke est fort jolie et sedistingue par sa vivacité et ses reparties. M.&|160;R…, l’acteur,eut l’honneur d’être le premier sur la liste de sesadorateurs&|160;; elle fut la dupe d’un avertissement qu’il luiadressa au sujet de sa belle figure théâtrale&|160;; en conséquencede cet avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M.&|160;R…lui promit de lui enseigner l’art dramatique et de la présenter audirecteur du théâtre&|160;; il lui dit qu’il ne doutait pointqu’elle ne devînt, en peu de temps, l’ornement de la scène etqu’elle n’obtînt un traitement considérable&|160;; il lui donnaquelques leçons dramatiques&|160;; mais dans une des scènestendres, il joua si bien son rôle qu’elle fut forcée de reconnaîtreses talents et de céder à ses conseils, et qu’elle réalisa lesdescriptions les plus amoureuses de nos poètes.

** * * *

«&|160;Après avoir pris congé deMme&|160;Adams, nous approchâmes de l’équinoxe et nous fîmes voilevers le midi, où, après avoir touché le port suivant, nous entrâmesdans la baie Dubéry, où nous sommes assurés d’être très bienravitaillés et d’y être pourvus des vins et autres liqueursnécessaires pour poursuivre notre voyage à travers les détroits deKing’s-Place.

«&|160;Mme&|160;Dubéry est une femme du monde,et quoiqu’elle n’ait jamais lu les Lettres deChesterfield, elle peut découper une pièce avec autantd’adresse et de dextérité que milord lui-même. En effet, aucunefemme ne fait les honneurs de la table avec autant de propreté etd’élégance qu’elle. Quoiqu’elle ait reçu une éducation d’école etque ses mœurs furent un peu viciées par de mauvais exemples et parla lecture des Bijoux indiscrets, ses manières sont sipolies qu’elle paraît en quelque sorte une femme de ton&|160;; elleabhorre tout ce qui est vulgaire et ne se sert jamais d’expressionsqui choquent la bienséance&|160;; elle a quelque teinture de lalangue française&|160;; elle parle un peu italien, et, par lesecours de ces langues, elle peut accommoder les seigneursétrangers aussi bien que les sénateurs anglais&|160;: c’est pourcette raison que les ministres étrangers visitent souvent sonséminaire et trouvent toute la satisfaction qu’ils désirent.

Le comte de B…, M.&|160;de&|160;M…p…n, lebaron de N…, M.&|160;de&|160;D…, le comte de M… et le comte H…conviennent tous que les traités de cette maison sont dignes ducorps diplomatique. En un mot, tout le département du Nord vient,suivant l’occasion, y faire sa visite, et Mme&|160;Dubéry n’est passans les plus grandes espérances que le département méridionalsuivra bientôt leur exemple.

«&|160;Il ne faut cependant pas s’imaginer queles visiteurs de Mme&|160;Dubéry étaient tous des membres du corpsdiplomatique&|160;; non, assurément…

** * * *

«&|160;… Avant de rendre une visite en formeau séminaire de Mme&|160;Pendergast, qui, après la maisonde Mme&|160;Dubéry, est le plus voisin dans King’s-Place, nous nepouvons refuser l’invitation que nous avons reçue de nous rendrechez la célèbre Mme&|160;W…rs&|160;; une dame entièrementsur le haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour lesfemmes galantes et les beaux garçons de classesupérieure et qui s’est acquis une grande réputation par sacapacité à accoupler les deux sexes&|160;; aussi, par ces moyenshonorables et industrieux, elle roule dans un brillant équipage etsoutient une maison considérable, consistant en personnes depresque chaque dénomination…

«&|160;Nous y trouvâmes des beaux et desbelles, des auteurs, des artistes, des musiciens et des chanteurs.À notre première entrée, le groupe était formé du lordP…y, du colonel Bo…den, deM.&|160;A…ns…d et de M.&|160;C…b…d. Les damesétaient Mme&|160;H…n, Mme&|160;P…y, lamarquise de C…n, Mme&|160;Gr…r et MmesJ…… Il vint bientôt après d’autres visiteurs des deux sexes.Nous goûtâmes dans cette respectable compagnie le plaisir le plusagréable, d’autant que l’esprit et la beauté y régnaient à plusd’un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mélangées dejouer aux cartes, on fit deux quadrilles…

«&|160;… On pria M.&|160;L…ni dechanter&|160;; il se rendit de la manière la plus agréable au désirde la compagnie&|160;; son ami l’accompagna de la flûte, et ilsreçurent les applaudissements qu’ils méritaient.

«&|160;Le lord P.f.t., ayant tiré àpart notre petit cercle du reste de la compagnie, ne put s’empêcherde donner carrière à sa veine sarcastique&|160;; il nous dit&|160;:«&|160;Je suis disciple de Pythagoras, et je crois fermement à lamétempsycose. Tandis que M.&|160;L…ni chantait, je ruminais quelleserait la transmigration la plus probable des âmes des damesprésentes&|160;; je pensais que celle de Lady H…s passerait dans lecorps d’une chèvre de l’espèce la plus vicieuse&|160;; que celle deMme&|160;P…y animerait peut-être un hoche-queue&|160;; que celle dela marquise de C…n pourrait, comme un serpent, se plier et sereplier dans la figure d’un B…h orgueilleux&|160;; quecelle de Mme&|160;Gr…r occuperait certainement le corps petit, maischaud, d’une grenouille, d’autant que l’on assure que cet animalest de toutes les créatures vivantes le plus long dans l’acte decoïtion&|160;; que celle de la pauvre Mme&|160;H…x, que jeplains de tout mon cœur, se réfugierait dans celui d’une brebisinnocente, comme étant jugée une victime&|160;; quant à celles deMmes J…, je pense que rien ne pourrait mieux leur convenir que lescorps d’une vipère, d’un crapaud ou d’un serpent àsonnettes.&|160;» Le lord, après avoir ainsi donné un libre essor àson imagination sur la transmigration des âmes des dames, futinterrompu par M.&|160;L…ni qui chanta un air favori auquel chacunprêta la plus sérieuse attention et pour lequel il reçut lesapplaudissements réitérés de toute la compagnie.

** * * *

«&|160;En nous éloignant de King’s-Place, nousallons rendre une visite amicale à une ancienne connaissance, dansQueen-Anne’s-Street. Nous serions en effet inexcusables de ne pasnous trouver à un rendez-vous aussi important que celui qui nousest assigné par Mme&|160;Br…dshaw. Nous aurions dû, à lavérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait est quenous n’étions par informé, du moins en partie, des. anecdotessuivantes.

«&|160;Nous ne prétendons pas tracer avec uneexactitude biographique la généalogie de Miss FannyHerbert. Cette dame, que nous avons rencontrée d’abord dans unséminaire, dans Bow…-Street, commença, bientôt après, cette époque,à travailler pour son compte et tint une maison très renommée aucoin du passage de la Comédie, dans la même rue, où elle demeuralongtemps.

«&|160;C’était une belle femme, grande et bienfaite, ayant un beau teint, des yeux vifs et expressifs et lesdents très blanches et très régulières. Nous croyons qu’ellen’avait point recours à l’art supplémentaire qu’emploient presquetoutes les nymphes du jardin. Sa maison était élégammentmeublée&|160;; une bonne table servie en vaisselle d’argentséduisait l’œil de ses visiteurs&|160;: ses nymphes, en général,étaient des marchandises supportables. Un riche citoyen était sonami le plus assidu et peut-être le principal soutien de samaison&|160;; mais quoiqu’elle ne fût pas prodigue de ses faveurs,elle n’était pas insensible à la rhétorique persuasive d’un beaujeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et très bientaillé. Le capitaine H…, M.&|160;B…,M.&|160;W… et plusieurs autres personnes qui vinrent seranger sous son étendard furent, en diverses occasions, très bienaccueillis dans la compagnie particulière&|160;; il faut cependantavouer qu’elle n’avait point l’âme mercenaire&|160;: parconséquent, ces messieurs, qui étaient tous beaux garçons deprofession, au lieu d’augmenter ses revenus, contribuaientplutôt à les diminuer, d’autant que la plus grande partie d’entreeux se trouvaient ruinés.

«&|160;À la fin, elle trouva un gentilhommed’une fortune considérable qui fut si passionné de ses charmesqu’il pensa que le seul moyen de la posséder, à lui tout seul,était de l’épouser&|160;; il lui offrit donc sa main, dans uneintention honorable, et pour la convaincre que sa proposition étaitsérieuse, il prit une maison agréable dans Queen-Anne’s-Street (oùelle demeure actuellement)&|160;; il la fit meubler d’une manièreélégante et fixa le jour de leurs noces&|160;; mais il tombasubitement malade&|160;; ses médecins lui conseillèrent, pour sasanté, de se rendre aux eaux de Bath&|160;; il y fut àpeine rendu qu’il y paya, avant la célébration de leursépousailles, la grande dette de la nature. Miss Fanny Herbert, enentrant dans la maison qu’il lui avait meublée dansQueen-Anne’s-Street, y ayant pris son nom, l’a toujours portédepuis.

«&|160;Mis Fanny Herbert se trouvant par cettemort inattendue dans un embarras extrême, ne sut, pendant quelquetemps, quel parti prendre. Comme elle n’avait point entièrementabandonné sa maison dans Bow-Street, elle continua toujours sonancien train de prostitution variée&|160;; bientôt après, ellesuivit une route honnête, elle quitta sa maison de Covent-Garden etse retira entièrement dans celle de Queen-Anne’s-Street.

«&|160;Sa maison devint alors un desséminaires les plus policés pour l’intrigue élégante, car aucunefemme, quand elle le voulait, ne se comportait avec plusd’honnêteté que Fanny&|160;; elle a l’esprit enjoué et emploie àpropos l’équivoque&|160;; à cet égard, on peut la regarder commeune seconde Lucie Cooper&|160;; en effet, Fanny l’imite trop, etquelquefois sans succès, mais en général, elle est une compagnevive et agréable, et quoiqu’elle ne soit plus dans son printemps,elle n’en est pas moins une personne digne encore derecherches.

«&|160;Miss Fanny Butler reçoitsouvent dans sa maison l’agréable Miss M…n, la capricieuseMme&|160;W…n et l’aimable Miss T…h. Ces damesfréquentent alternativement King’s-Place et les autres séminaires.Mais elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plusconforme à leur esprit que dans Queen-Anne’s-Street.

«&|160;La première de ces dames est beaucoupcourtisée par le chevalier P…0 et M.&|160;M…r,Portugais. M.&|160;Pis…ni, résident vénitien, a pris uncaprice pour Mme&|160;W…n. Quant à Miss T…h, elle est devenuel’intime amie de M.&|160;d’Ag…o, ministre de Genève.

«&|160;Nous pouvons pareillement introduiredans la maison de Mme&|160;Br…dsh…w tout le corps diplomatique dudépartement méridional, à l’exception de l’ambassadeurespagnol&|160;; nous allons prendre congé de ces messieurs, pourparler d’un nouveau visiteur, le lord Champêtre…

** * * *

«&|160;Ce fut chez Mme&|160;Br…dsh…w que lelord Champêtre vit d’abord Mme&|160;Armst…d. C’est l’opiniongénérale que le lord eut un tendre penchant pour Fanny et qu’ilpassa dans ses bras de doux moments&|160;; mais il est certainqu’il rendait de fréquentes visites particulières àMme&|160;Br…dsh., w, toutes les fois qu’il n’avait point d’autreobjet ostensible d’attachement, et que l’on a vu cette dame sepromener dans sa voiture dans les environs de la ville et sur lesdifférents chemins qui conduisent à Richmond,Putney et Hampstead. Il dirigea bientôt sa chaudeartillerie sur Mme&|160;Armst…d qui venait souvent chezMme&|160;Br…dsh…w&|160;; il la pressa de si près qu’elle cédabientôt, d’après une carte blanche qui lui fut offerte parmanière de capitulation. Il lui accorda tous les honneurs de laguerre amoureuse, et elle céda tambour battant, mècheallumée. Nous prions le lecteur de ne pas mal interprétercette dernière expression et de croire qu’il n’y avait point lamoindre raison de soupçonner un tison de l’un ou de l’autrecôté.

«&|160;Plusieurs personnes pensent que le lordcontinue toujours d’avoir un tendre penchant pour Fanny,quoiqu’elle ait presque cinquante ans et qu’il partage sesaffections entre elle et Mme&|160;Armst…d. Que ce soit assuré ounon, il n’en est pas moins vrai que les dames vivent dans le plusparfait accord et qu’il ne paraît pas y avoir entre elles lamoindre apparence de jalousie.

«&|160;Comme nous avons donné un détailparticulier de la conduite de Fanny jusques et y compris sasituation présente, nous allons avoir la même attention pourMme&|160;Armst…d.

«&|160;Nous sommes informés queMme&|160;Armst…d n’est point d’une famille illustre et qu’elle estla fille d’un cordonnier&|160;; qu’étant abandonnée de ses parentset que n’ayant aucun moyen de vivre, elle jugea prudent de mettreses charmes à prix, et que l’excellente négociatrice,Mme&|160;Goadby, ayant entrepris d’en faire la vente, en informa unmarchand juif. Il paraît qu’à celte époque elle avait tout au plusquinze ans&|160;; elle était bien faite, ses traits étaientparfaits et sa physionomie était tout à fait agréable. Il estprouvé que le lord L…n fut, après le juif, le second admirateur àqui Mme&|160;Goadby la présenta&|160;: mais comme les finances dulord n’étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu’ilaurait pu le désirer, Mme&|160;Armst…d trouva que ses moyenspécuniaires n’étaient pas pour elle une connaissance avantageuse,et elle crut alors convenable d’accorder sa compagnie au duc deA…, mais leur correspondance ne dura que quelques mois,parce qu’il découvrit bientôt son infidélité&|160;; quelque tempsaprès, elle passa dans les bras du noble Cr…kter&|160;;cela paraîtra singulier en considérant sa liaison future avec ladyChampêtre&|160;; mais on peut dire, , en cette occasion, que le ducet le lord changèrent de danseuses dans le même cotillon.

«&|160;Bientôt après, le lord Champêtre formacette correspondance avec Mme&|160;Armst…d&|160;; il lui loua unepetite maison de campagne près de Hampstead&|160;; cette dame etFanny passèrent la plus grande partie de l’été dernier dans cetteretraite champêtre, allant dans la voiture du lord se promener dansles endroits voisins.

«&|160;Cette liaison est maintenant si bienétablie et le lord garde si peu le moindre secret de sonattachement pour ses deux dames qu’il y a raison de croire qu’elledurera longtemps&|160;; il est successivement occupé à satisfaireses passions amoureuses dans les bras de Fanny He…be…t etde Mme&|160;Armst.d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre,est fréquemment favorisée de la compagnie du colonel B…, dubaronnet Thomas L…, du lord B… et de plusieursdes membres de chez Arthur et de Bootle. Lesdames qui fréquentaient ordinairement la maison deMme&|160;Br…dsh…w étaient Charlotte Sp…r, qui prit ce nomde sa liaison avec le lord Sp…r, Miss G…lle,Miss Mas…n, Mme&|160;T…r etMme&|160;L…ne.

«&|160;La première de ces dames a, pendantquelques années, figuré sur la liste des courtisanes du hautton&|160;; quoiqu’elle soit toujours dans son printemps et qu’ellesoit de la figure la plus agréable, elle est très difficile dans lechoix de ses amants, et, quoiqu’elle en ait plusieurs, elle préfèretoujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord B… esttrès amoureux de Charlotte, malgré qu’il la connaisse depuis sixans passés. Le lord n’est plus actuellement le gai, le beaugarçon de vingt-deux ans, comme l’était Ned H… quandil fit la conquête d’une certaine duchesse àTunbridge&|160;; il trouve qu’il y a plus de peine àattacher un friand morceau que d’en venir à une action avec unedame d’expérience qui est libre d’accès et disposée à soutenir lesiège, quoiqu’il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que sic’était une attaque de jeunesse.

«&|160;Comme l’aventure du lord B… à Tunbridgefut à la fois heureuse et bizarre, nous pensons que le lecteur nesera pas fâché d’en trouver ici le détail. À cette époque, lesappartements, dans cet endroit, étaient loués parM.&|160;Toy, qui, sur le récit d’une hésitation dans savoix et commençant tous ses mots par Tit Tit (n’importel’interprétation que l’on donne à ce premier mot), fut surnomméTit Tit[4]. Mme&|160;la duchesse de M… était danscette saison à prendre les eaux&|160;; se promenant un jour dansles jardins, elle aperçut, à travers un buisson, une plantesensitive qui lui parut si extraordinaire qu’après l’avoir bienremarquée elle la reconnut pour être celle d’un Tit Tit.Elle fut si frappée de sa longueur et de sa grosseur qu’ellerésolut d’en avoir la possession&|160;; dans ce dessein, elle allajusqu’à offrir sa main au Toy&|160;; mais malheureusement il setrouvait engagé et ne pouvait pas accepter l’honneur qui lui étaitproposé&|160;; cependant Toy s’intéressant au vif désir de SonAltesse et s’étant aperçu aussitôt qu’elle avait envisagé avectransport la plante sensitive, voulant en outre rendre service àson ami Ned, il informa Mme&|160;la duchesse de M… que cegentilhomme possédait une plante encore plus belle et plussensitive que lui. Son Altesse fut tellement enchantée de cet avisqu’en peu de temps Ned fut en pleine possession de sa…fortune.

«&|160;Miss G…lle, la seconde personne sur laliste des visiteurs femelles de Mme&|160;Br…dsh…w, est grande etd’une figure agréable&|160;; elle a tout au plus dix-huitans&|160;; sa contenance douce et expressive indique la bonténaturelle de son caractère&|160;: elle est la fille d’un chapelainqui mourut pendant qu’elle était très jeune et qui ne lui laissad’autre soutien qu’une fondation faite au profit, soulagement,entretien et éducation des fils et des filles desecclésiastiques&|160;; elle fut donc, par les fonds de cetétablissement, placée apprentie chez une couturière&|160;; elledemeura chez cette dame une partie de son apprentissage, mais leclerc d’un avocat lui fit la cour&|160;; elle l’écoutafavorablement, s’imaginant que ses desseins étaienthonorables&|160;; elle consentit de passer avec lui en Écosse.Lorsqu’ils furent en route, le clerc employa si bien la rhétoriqueamoureuse qu’il lui persuada d’antidater la cérémonie. Après deuxnuits de pleine satisfaction, il la quitta&|160;; elle se vit alorsobligée de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiéed’avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignitde gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions à lachasteté et étant présentée chez Mme&|160;Nelson, on lui persuadaaisément de suivre les avis de cette dame&|160;; elle commençaalors un nouvel apprentissage dans cette maison.

«&|160;Miss Mas…n descend d’une famille quivivait au delà de ses revenus et qui s’imaginait qu’il n’étaitpoint nécessaire de lui amasser une dot, d’autant qu’elle avait,aux yeux de ses parents, des charmes suffisants pour se procurer unmari de rang et de fortune&|160;; mais, hélas&|160;! les hommes dece siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée quandelle est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune personne est unexemple frappant de la vérité de cette observation.

«&|160;Mme&|160;Tur…r est la fille d’un grosmarchand de drap qui, à sa. mort, lui laissa une fortune assezconsidérable&|160;; elle vécut pendant quelque temps dansl’abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance deM.&|160;Tur…r (qui était un des chasseurs les plus accrédités defortune et qui avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de lamême manière qu’il en usa avec cette dame) qui lui offrit del’épouser&|160;; elle céda en peu de temps à ses tendressollicitations&|160;: les noces se firent. À peine le premier moisde mariage était-il écoulé que M.&|160;Tur…r décampa, après s’êtreemparé de l’argent comptant, des billets de banque et effetsprécieux de sa femme, en un mot de tout ce qu’elle possédait&|160;;elle apprit, mais trop tard, qu’avant de l’épouser il avait aumoins une demi-douzaine de femmes existantes qu’il avait égalementtraitées. Dans son désespoir, elle résolut d’user de représaillesenvers tout le sexe masculin et de lever des contributions surtoutes les personnes qui s’adresseraient à elle&|160;; elle a sibien réussi à cet égard qu’après avoir travaillé dans sa vocationprésente pendant dix-huit mois consécutifs elle a réalisé une sommede 1, 5oo livres sterling.

«&|160;Mme&|160;L…ne est une fort jolie femme,elle a des yeux noirs très expressifs et de superbes cheveux&|160;;elle est âgée d’environ vingt-cinq ans&|160;; elle a demeurépendant quelque temps dans New-Compton-Street, n° 10. Nous avouonsque nous n’avons pas eu de renseignements sur sa vie, mais nouscroyons qu’elle a été pendant quelque temps chez une marchande demodes, près de Leicester-Fields. Elle n’a point l’âme mercenaire,mais elle est très voluptueuse et très agréable.

«&|160;Telles sont les principales personnesqui viennent chez Mme&|160;Bradshaw, de laquelle nous prenonscongé, après lui avoir fait une aussi longue visite.

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«&|160;La maison de Mme&|160;Pendergast estsituée dans le centre de King’s-Place et a, jusqu’à présent,conservé sa dignité, d’après les règlements de cette abbessejudicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la dénomination defilles de joie, ont figuré dans ce séminaire et ont contribué auxplaisirs de la première noblesse…

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«&|160;… Une ressemblance de nom entreMme&|160;Windsor et une autre dame, qui ne demeure pas à un millede Wardour-Street, Soho, a empêché plusieurs de ses amis, bienpensants, de venir dans son séminaire, d’après les bruits quiavaient couru de toutes parts que cette dernière dame était enclineà un vice qui révolte la nature humaine et dont l’idée seule faitfrémir. Mme&|160;Windsor ferait bien de changer de nom, afin queses amis et ses visiteurs n’imputassent plus à sa maison un pareilgenre d’amusements.

«&|160;Nous trouvons chez Mme&|160;Windsorplusieurs belles personnes, au nombre desquelles BetsyK…ng, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans, que l’onpeut regarder comme la Laïs là plus attrayante qui soit dans lesséminaires aux alentours de King’s-Place. On peut comparer sapersonne à son caractère qui est complètement aimable&|160;; et sil’on pouvait, pour un moment, oublier qu’elle est forcée par lanécessité de prostituer sa douce personne, on s’imaginerait voir enelle un ange. Betsy K…ng fut séduite, étant à l’école, par lanégresse Harriot qui était dans ce temps dans toute sagloire&|160;; mais il faut avouer qu’elle n’employa pas envers elleles mêmes artifices dont Santa Charlotta se servit àl’égard de Miss M…e, de B…L…, ou Mme&|160;Nelson à l’égard de MissW…ms et Miss J…nes. Il est vrai que la négresse Harriot fut lanégociatrice du traité entre Betsy K…g et le lord B…e&|160;; maisil faut convenir aussi que Betsy fit presque la moitié des avances,car elle déclara qu’elle était fatiguée d’être à moitié innocente,puisque d’après les pratiques de ses camarades d’école, elle avaitacquis une telle connaissance dans l’art de la masturbation qu’ellesatisfaisait ses passions presque à l’excès&|160;; mais ce moyen,au lieu de lui faire négliger les pensées du bonheur réel, laportait au contraire à désirer avec plus d’empressement lavéritable jouissance d’un bon compagnon. Le lord B…e lui futprésenté dans ce point de vue&|160;; comme il possédait de toutesles manières tout ce qu’il faut pour rendre une femme complètementheureuse, elle céda à la première entrevue à ses embrassements. Safuite jeta l’alarme dans l’école. Lorsque son oncle, qui était sonplus proche parent existant, découvrit qu’elle était débauchée etqu’elle résidait dans un des séminaires de King’s-Place (pour nousservir d’une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit qu’ellene lui était plus rien. La passion du lord B…e n’ayant pas durélongtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer sescharmes et d’admettre en sa compagnie une variété d’amants.

«&|160;Miss N…w…m est une autre Laïs favoritedu séminaire de Mme&|160;Windsor. Cette jeune dame est grande etgentille, ses yeux sont très expressifs&|160;; elle a les plusbeaux cheveux du monde qui n’exigent d’autres arts que de lesarranger à son avantage. Un marchand dans Lothbury la visitefréquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurerune aisance honnête&|160;; mais l’ambition de briller et un goûtinsatiable pour la parure et les amusements à la mode la jettentdans une compagnie qu’elle méprise et qui. quelquefois, lui devientà charge&|160;: mais comme l’argent est pour Mme&|160;N…w…m unargument tout-puissant, elle ne peut pas résister aux charmes de satentation toutes les fois qu’il se trouve dans sa route unSoubise ou le petit Isaac de Saint-MaryAxe, elle se rend aussitôt à leur apparition et elle ditqu’elle ne voit pas plus de péché à céder à un maure ou à un juifqu’à un chrétien, ou à toute autre personne, n’importe sacroyance.

«&|160;Mme&|160;Windsor a fait dernièrementune très grande perte en la personne de Miss Mere…th, unejeune dame gauloise qui attirait chez elle le baronnetV…tk…ns, le baronnet W…w, le lord B…yetla plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelquetemps à Londres&|160;; elle était entièrement formée dans le genredes anciennes Bretonnes&|160;; et il est généralement reconnu queles dames de ce pays sont modelées différemment des dames anglaiseset qu’elles vous procurent un degré supérieur de jouissances auquelnos compatriotes femelles n’ont encore pu atteindre…

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«&|160;Nous croyons devoir entretenir noslecteurs du séminaire de Mme&|160;R…ds…n, près de Bolton-Street,Piccadilly. Cette dame joue le bon ton au suprêmedegré&|160;; elle n’admet point dans sa maison les femmes quifréquentent les séminaires, ni celles que l’on peut se procurer àla minute par un messager de Bedford Arms ou deMaltby. Ses amies femelles sont des dames grandemententretenues ou des femmes mariées qui viennent, incognito, s’amuseravec un beau garçon et gagner, par leurs exploitsmultipliés, des couronnes de laurier pour en ceindre le front deleurs chers, doux et impotents maris…

«&|160;… Mme&|160;R…ds…n prend ordinairementsoin de rassembler chez elle des parties suivant qu’elle les jugesatisfaisantes aux deux sexes, mais elle a été quelquefois fautived’erreur dans son jugement (comme il est arrivé à l’infortunéByng)&|160;; et quoiqu’elle ait reçu mille complimentsavantageux du côté mâle et une multiplicité de réprimandes etd’abus de la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s’entirer avec avantage, malgré les fréquentes et sévèresmortifications que ses erreurs lui ont attirées et lui font essuyerjournellement.

«&|160;Le duc de A… vint un soir avecplusieurs de ses amis dans ce séminaire&|160;; ils pensèrent queles dames devaient être contraintes de capituler sur leursconditions&|160;; ils se trouvèrent tous trompés dans leurattente&|160;; ils se retirèrent, à l’exception d’un seul qui crutqu’en leur absence il pourrait vaincre Miss L…n qui passait pourune prude et qui, au rapport de plusieurs personnes, n’avait jamaiscédé à aucun homme, malgré qu’elle fréquentât la maison deMme&|160;R…ds…n. Il commença d’abord par railler sa prétenduemodestie et lui dit qu’il voulait la convaincre qu’il n’y avaitrien de moins réel dans le monde femelle que la chasteté&|160;; ilassura qu’il avait scrupuleusement étudié le sexe pendant plusieursannées, ses artifices, ruses, stratagèmes, affectations, hypocrisieet dissimulation&|160;; il ajouta qu’afin de raisonner avecprécision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de travail etd’assiduité, formé une échelle des passions amoureuses du sexefemelle et de leur continence prétendue, laquelle il se proposaitde présenter à la Société royale et pour laquelle il recevrait,comme il n’en doutait point, son approbation et sesremerciements&|160;; en disant cela, il tira de sa poche un papierqui était intitulé&|160;:

«&|160;Échelle d’incontinence et de continencefemelle.

«&|160;Nous supposerons le plus haut degréêtre un trente et un et lorsque le jeu est avec certitudeporté à une ouverture, le calcul doit être ainsi trouvé&|160;:

1. Furor uterinus&|160;: 31 2 en100

2. Un pouce au-dessous deFuror&|160;: 3o 4 en 100

3. Pour être complètement satisfaite&|160;: 296 en 40

4. Passions extravagantes.&|160;: 28 10 en50

5. Désirs insurmontables&|160;: 27 12 en60

6. Palpitations enchanteresses&|160;: 26 6 en20

7. Chatouillement déréglé&|160;: 25 8 en30

8. Frénésies d’occasion&|160;: 24 9 en 17

9. Langueurs perpétuelles&|160;: 23 5 en18

10. Affections violentes&|160;: 22 3 en 12

11. Appétits incontestables&|160;: 21 6 en25

12. Démangeaisons lubriques&|160;: 20 1 en3

13. Désirs déréglés&|160;: 19 3 en 4

14. Sensations voluptueuses&|160;: 18 1 en1

15. Caprices vicieux et opiniâtres&|160;: 17 4en 11

16. Idées séduisantes&|160;: 16 4 en 5

17. Émissions involontaires et secrètes&|160;:10 2 en 4

18. Jeunes filles frustrées et agitées despâles couleurs&|160;: 14 1 en 100

19. Masturbation dans les écoles&|160;: 13 12en 13

20. Jouissances en perspective&|160;: 12 12toutes

21. Sur le bord de la consommation&|160;: 1114 en 15

22. Lenteur fatale&|160;: 10 1 en 11

23. Espérances séduisantes&|160;: 9 1 en 2

24. Mûre pour la jouissance&|160;: 8 toutesau-dessus de 14

25. Penchant de jeunesse&|160;: 7 toutedemoiselle à tout âge.

26. Plaisirs antidatés&|160;: 6 4 en 5

27. Espérances flatteuses et attentesagitées&|160;: 5 3 en 9

28. Lubricité temporaire&|160;: 4 3 en 4

29. Pruderie judicieuse&|160;: 3 1 en 20

30. Chasteté à contrôler&|160;: 2 4 en1000

31[5].Insensibilité glaciale et froide&|160;: 1 1 en 10000

«&|160;… Miss Fa…kl…d, une des plus bellespersonnes de Soho square, débuta dans la vie galante à l’âge de 15ans. Elle fut remarquée à cette époque par un major desBlack-guards qui l’enleva et la tint pendant quelque tempsprisonnière dans son château du Somershire. Mais le tempérament deMessaline dont elle était douée fut la cause de sa rupture avec sonprotecteur, qui, l’ayant un jour surprise dans les bras de sonjardinier, s’empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui avoirroyalement garni la bourse pour acheter son silence. À Londres,elle mena joyeuse vie&|160;; elle ne négligea aucun des plaisirscapables d’assouvir les différentes passions de son âme&|160;;préférant donc les plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, ellerejeta les offres avantageuses qu’on lui faisaitjournellement&|160;; elle se forma une société de jeunes gens rouéset vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses désirs lascifs. Samaison, en un mot, était devenue le palais enchanteur de lavolupté&|160;; elle traitait avec la plus grande magnificence lesfavoris de ses plaisirs&|160;; elle récompensait le zèle de ceuxqui n’étaient pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquelMme&|160;W…p…le contribuait beaucoup par la gaieté et la vivacitéde son imagination, l’entraînait dans des dépensesconsidérables&|160;; chaque jour elle voyait diminuer les dons dufeu lord&|160;; elle s’aperçut bientôt que toujours dépenser et nerien recevoir était le vrai moyen de se ruiner&|160;; elle résolutdonc de réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncerà ses plaisirs&|160;; elle forma alors le dessein d’établir unsérail dans un genre différent des autres séminaires&|160;; ellefit part de son projet à Mme&|160;W…p…le, qui l’approuva et luidonna des avis à ce sujet. Pour mettre son plan à exécution, ellevendit une grande partie de ses bijoux.

Elle loua dans Saint-James’s-Street troismaisons qui se touchaient les unes aux autres&|160;; elle les fitmeubler dans le goût le plus élégant&|160;; les appartementsétaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés lesobjets&|160;; elle fit pratiquer des escaliers de communicationpour passer d’une maison dans l’autre&|160;:, Elle appelle cestrois maisons les temples de l’Aurore, de Floreet du Mystère. L’entrée principale du sérail de MissFa…kl…d est par la maison du milieu, que l’on intitule le temple deFlore&|160;; la maison à gauche est le temple de l’Aurore, et celleà droite se nomme le temple du Mystère.

«&|160;Le Temple de l’Aurore estcomposé de douze jeunes filles, depuis l’âge de onze ans jusqu’àseize&|160;; lorsqu’elles entrent dans leur seizième année, ellespassent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant cetteépoque&|160;; celles qui sortent du temple de l’Aurore sontremplacées sur-le-champ par d’autres jeunes personnes, pas plusâgées de onze ans, afin de ne pas faire de passe-droit&|160;; de.manière que cette maison, que Miss Fa…kl…d appelle le premiernoviciat du plaisir, est toujours composée du même nombre denonnes.

«&|160;Ces jeunes personnes sont élégammenthabillées et bien nourries&|160;; elles ont deux gouvernantes quiont soin d’elles et ne les quittent point. On leur enseigne à lireet à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu’à festonner et àbroder au tambour&|160;; elles ont un maître de danse pour donner àleur corps un maintien noble et aisé&|160;; elles ont également àleur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombredesquels sont La Fille de joie et autres ouvrages de cegenre, qu’on leur fait lire principalement, afin d’enflammer debonne heure leurs sens&|160;; les gouvernantes sont même chargéesde leur insinuer, avec une sorte de mystère, pour leur donner plusde désir, les sensations et les plaisirs qui résultent de l’uniondes deux sexes dans les divers amusements dont il est fait mentiondans ces sortes de livres. On leur défend entre elles lamasturbation&|160;; les gouvernantes les surveillent strictement àcet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise habitudeque l’on contracte malheureusement dans les écoles&|160;; elles nesortent jamais&|160;; elles sont cependant libres de ne pointdemeurer dans cette maison, si elles ne peuvent pas s’accoutumer àce célibat, mais elles sont si bien fêtées et si bien choyéesqu’elles ne songent pas à la privation de leur liberté.

«&|160;Cet établissement, qui, dans leprincipe, a beaucoup coûté à Miss Fa…kl…d, lui est maintenant d’ungrand rapport&|160;; elle s’assure, par cet arrangement, des jeunespersonnes vierges qui, lorsqu’elles ont atteint l’âge prescrit pourêtre initiées dans le temple de Flore, lui produisent un bénéficeconsidérable. Cependant ces petites nonnes ont quelques visiteursattitrés qui, à la vérité, sont hors d’état de préjudicier à leursvestalies. On ne peut être introduit dans ce noviciat que par MissFa…kl…d&|160;; il faut avoir, pour y être admis, plus de soixanteans ou faire preuve d’impuissance. Le lord Cornw…is, le lordBuck…am, l’alderman B…net et M.&|160;Simp…n sont les paroissiensles plus fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer aumaître d’école et à la maîtresse de pension avec ces jeunespersonnes&|160;; pendant le cours des leçons, les gouvernantes ontseules le droit d’aller faire des visites dans les appartements quiservent de classe aux maîtres et aux écolières, afin d’observer sices paroissiens paillards n’outrepassent pas les règles de l’ordre.Il est expressément défendu aux nonnes qui ne sont pas en exerciced’aller épier la conduite de leurs camarades. Ces jeunes personnesn’ont point de profits, les présents de leurs visiteurs suffisent àpeine pour leur entretien et leur éducation.

«&|160;Le Temple de Flore est composédu même nombre de nonnes, qui sont toutes jeunes, jolies etfraîches comme la déesse dont cette maison porte le titre. Ellesont au premier abord un air de décence qui vous charme&|160;; maisdans le tête-à-tête elles sont d’une vivacité, d’une gaieté, d’unecomplaisance et d’une volupté inconcevables&|160;; elles sontégalement si affables, si spirituelles et si enjouées que lesvisiteurs sont souvent incertains sur leur choix&|160;; ellesvivent ensemble de bonne union et sans rivalité. Miss Fa…kl…d pourentretenir entre elles la meilleure intelligence et pour ne pointles rendre jalouses les unes des autres par le plus ou moins devisiteurs à leur égard, a établi pour loi fondamentale de leurordre d’apporter en bourse commune les gratifications que leur fontles visiteurs au delà du prix convenu, lesquelles sont, au fur et àmesure, inscrites sur un registre, versées ensuite dans un coffredestiné à cet usage, et partagées entre elles, par portions égales,le premier de chaque mois&|160;; si par hasard l’une d’entre elles(ce qui n’est pas encore arrivé) se trouvait convaincue d’avoirfrustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait étéremise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa…kl…d, et tousles bénéfices qu’elle a reçus depuis le moment où elle est entréedans ce temple jusqu’à cette époque lui seraient confisqués parMiss Fa…kl…d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cetteloi rigoureuse qu’elles jurent, lors de leur admission dans lesérail, de remplir scrupuleusement, établit parmi elles lafranchise la plus sincère et les exempte de reproches etexplications de préférence qu’elles pourraient continuellement sefaire.

«&|160;Ces nonnes sont entièrement libres dequitter le sérail lorsqu’il leur plaît. Miss Fa…kl…d ne suit point,à leur égard, la règle commune des autres abbesses des séminaires,qui leur font payer les frais de leur entretien, de leur nourritureet qui leur retiennent, par nantissement, leurs habillements et lepeu qu’elles possèdent, et les forcent même de demeurer malgréelles, jusqu’à ce qu’elles se soient acquittées de leur dépense.Miss Fa…kl…d les exempte de toute charge quelconque&|160;; ellepousse le désintéressement jusqu’à faire don à celles qui ont étéélevées dans le temple de l’Aurore de tous les ajustements dontelles sont parées dans le sérail&|160;; mais toutes celles quiabandonnent la maison ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétextequelconque. Elles sont si bien traitées par Miss Fa…kl…d qu’ellesne songent point à s’en aller&|160;; d’ailleurs, les bénéfices decette maison sont si considérables qu’elles sont assurées des’amasser, en plusieurs années, une petite fortune.

«&|160;Miss Fa.kl.d est si généralement connuepar ses égards, son attachement, son affabilité et sondésintéressement envers ses nonnes qu’elle reçoit perpétuellementla visite de jeunes personnes de la plus grande beauté qui seprésentent chez elle dans le dessein de se faire religieuses de sonordre&|160;; mais, s’étant fait une loi inviolable d’avoir toujoursle même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune, àmoins qu’elle ne s’y trouve contrainte par de grands motifs ou queses nonnes ne s’en aillent d’elles-mêmes, elle n’accepte pointleurs offres, mais elle les enregistre dans le cas de placevacante.

«&|160;Des douze nonnes destinées au servicedu temple de. Flore, six ont été élevées dans celui de l’Aurore.Ces jeunes personnes étant dans ce séminaire depuis l’âge de onzeans, nous n’en donnerons aucun détail&|160;; les six autress’appellent Miss Edw…d, Miss Butler, MissRoberts, Miss Jonhs…n, Miss Bur…et etMiss Bid…ph.

«&|160;Miss Edw…d est une brune piquante devingt et un ans elle est la fille d’un bon marchand. Son père,homme très rigide et très intéressé, avait formé le projet de lamarier à un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à lavérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un espritcaustique et avaricieux. Miss Edw…d représenta en vain ladisproportion d’âge. Son père lui enjoignit expressément de seconformer à ses volontés, Cette jeune fille, se voyant sacrifiée àl’intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait sonâme&|160;; elle s’en alla de la maison paternelle la surveille dujour fixé pour ses noces et se réfugia chez sa marchande de modesqui, craignant que le père de la jeune demoiselle ne lui fît unmauvais parti s’il apprenait qu’elle était chez elle, la conduisitchez Miss Fa…kl…d, à qui elle la recommanda. Cette dame, à cetteépoque, commençait l’établissement de son sérail&|160;; elle lareçut avec affection et l’initia aussitôt dans les mystères de sonséminaire auxquels elle se livre aujourd’hui avec une ferveursurprenante.

«&|160;Miss Butler, jolie blonde, de la figurela plus voluptueuse, âgée de dix-neuf ans&|160;: elle entra chezMiss Fa…kl…d le jour même que Miss Edw…d. Elle perdit son père dansl’âge le plus tendre&|160;; sa mère est revendeuse à la toilette.Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder lesdentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère achetaitd’occasion dans les ventes. Mme&|160;Butler, pour se délasser, lesoir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de sonveuvage avec M.&|160;James, qui était son compère et le parrain desa fille. M.&|160;James ne manquait pas de venir tous les jourssouper avec sa commère. Après le repas, Mme&|160;Butler ordonnait àsa fille de se retirer dans sa chambre, qui n’était séparée de lasienne que par une cloison de planches couvertes en papierpeint&|160;; elle prenait le prétexte de chercher quelque chosedans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait&|160;;elle retournait ensuite auprès de son compère&|160;; elle jasaitavec lui&|160;; leur conversation devenait alors si vive, sianimée, elle était tellement accompagnée d’exclamations divines queMiss Butler, curieuse d’entendre leur baragouinage, auquel sonjeune cœur prenait déjà part, sans en connaître encore le véritablesens, se levait doucement, s’approchait sur la pointe du pied de lacloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée, afind’entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils sedisputaient avec tant d’ardeur&|160;; elle enrageait de ne rienvoir et de ne pouvoir pas bien comprendre l’agitation dont ilsétaient animés&|160;; les mots entrecoupés, joints aux soupirspoussés de part et d’autre pendant l’intervalle de cesexclamations, portaient dans ses sens un feu brûlant dont ellecherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène serépétait, et Miss Butler n’était pas plus instruite. Ne pouvantrésister plus longtemps au désir de connaître particulièrement cequi se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trouimperceptible à la muraille&|160;; elle découvrit alors le motif deleurs ébats et de leurs vives agitations&|160;;. elle soupira, elleenvia la jouissance d’une pareille conversation. Le surlendemain desa découverte (elle entrait alors dans sa seizième année), sa mèrelui dit qu’elle ne rentrerait que le soir et lui. recommandad’avoir bien soin de la maison. M.&|160;James vint dans la matinéede ce jour pour voir sa commère&|160;; Miss Butler lui dit que samère ne serait pas au logement de la journée&|160;; elle l’engageaà se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut enchanté.Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appasnaissants de sa filleule et qui cherchait l’occasion de les admirerde plus près, la complimenta d’abord sur ses charmes&|160;; il laprit en badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entreses bras, il l’accabla de mille baisers qu’elle lui rendit avec lamême ardeur et comme par forme de reconnaissance. M.&|160;James,animé par ses douces caresses et brûlant d’avoir avec sa filleulela même conversation qu’il avait journellement avec sa commère, luidit qu’il désirait s’entretenir avec elle d’un sujet qui demandaitde sa part la plus grande discrétion. Miss Butler, qui lisaitd’avance dans ses yeux le préambule de son discours, lui jura leplus grand secret. M.&|160;James, enhardi par sa promesse et parles préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule avait l’airde prendre la plus vive attention et qu’elle se gardait biend’interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d’une manièreforte et vigoureuse&|160;; Miss Butler soutint de même saréplique&|160;; elle alla même, dans la chaleur de l’action,jusqu’à lui pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallutrépondre&|160;; elle avait tant à cœur de prendre la défense d’unsujet aussi beau qu’elle voulut passer à un quatrièmeargument&|160;; mais le parrain, n’ayant plus d’objections valablesà lui présenter, s’avoua vaincu&|160;; cependant on finitamicalement par un baiser de part et d’autre la dispute, que l’onse proposa de reprendre le lendemain, à l’insu de sa mère.M.&|160;James prit donc congé de sa filleule et revint à son heureordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut couchée, repritla même conversation de la veille&|160;; mais la bonne dame avaitbeau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvaits’exprimer&|160;; la parole lui manquait&|160;; elle fut d’autantplus surprise de son silence, auquel elle ne s’attendait pas,qu’elle n’avait jamais eu tant envie de causer&|160;; elle fut doncobligée, à son grand mécontentement, d’abandonner la conversation.Miss Butler, qui observait tout ce qui se passait et qui, comme samère, avait la démangeaison de parler, se promit bien d’empêcher lelendemain son parrain d’avoir une grande conférence avecelle&|160;; en effet, elle s’y prit si bien qu’elle le mit horsd’état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellementsa mère qu’elle crut qu’il était attaqué de paralysie. Cependant,Mme&|160;Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parolefavorable de son compère, commença à le soupçonner d’indifférence àson égard&|160;: elle remarqua que M.&|160;James lui demandaitdepuis quelques jours si elle avait bien des courses à faire lelendemain&|160;; ses questions réitérées et les prévenances de safille pour son parrain lui firent augurer qu’il y avait del’intelligence entre eux&|160;; elle voulut donc s’enconvaincre&|160;; pour cet effet, elle dit un soir à sa fille,devant M.&|160;James, qu’elle sortirait le lendemain de bonne heureet qu’ayant de grandes courses à faire, elle dînerait en route. Àcette nouvelle, le parrain et la filleule se regardèrent d’un œilde satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons.

Mme&|160;Butler s’en alla donc de bon matin,comme elle l’avait annoncé la veille&|160;; elle se plaça ensentinelle dans un café peu éloigné de sa maison, d’où elle pouvaittout épier&|160;; elle vit bientôt M.&|160;James qui, d’un airjoyeux, se rendait chez elle&|160;; elle suivit peu de minutesaprès ses pas&|160;; elle ouvrit doucement sa porte, entrabrusquement dans la chambre de sa fille, où elle la trouva engrands pourparlers avec son parrain, car nos gens conversaient dansce moment avec tant de chaleur qu’ils n’avaient pas entendu rentrercette dame. À cette vue, Mme&|160;Butler se jeta avec rage sur safille&|160;; elle l’accabla de malédictions, elle la traîna par lescheveux et la chassa inhumainement de chez elle. M.&|160;Jamesvoulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, toutéplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu’elle rencontraMme&|160;Walp…e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le sujetde son chagrin, la consola et l’amena chez Miss Fa…kl…d.

«&|160;Miss Robert, âgée de vingt-deux ans,est de la figure la plus intéressante&|160;; elle perdit ses pèreet mère dès l’âge le plus tendre&|160;; elle fut élevée sous latutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa fortune au jeu,sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à peine quinzeans que son oncle devint éperdument amoureux d’elle.M.&|160;Roberts, non satisfait d’avoir perdu la légitime fortune desa nièce qui était considérable, jura la perte de son innocence.Pour venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caressesqu’elle prenait pour les marques sincères de son amitié et que, parconséquent, elle lui rendait dans la même intention. Au lieu derespecter l’attachement simple et naturel de cette jeune personnequi répondait à ses prévenances et à ses attentions, il poussa lascélératesse jusqu’à ravir l’honneur de cette créature faible etsans défense. M.&|160;Roberts n’eut pas plus tôt consommé son crimequ’il vit l’abîme infernal ouvert sous ses pieds&|160;; sansargent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d’infamie,accablé de dettes et de remords, il ne vit d’autre moyen d’échapperau glaive de la justice que d’anéantir lui-même sonexistence&|160;; il se brûla donc la cervelle. Miss Roberts setrouvant alors sans parents, sans fortune, sans expérience,s’abandonna aux conseils d’une amie avec qui elle avait été élevéedans la même pension. Cette amie, dont nous allons donner ladescription, puisqu’elle figure dans ce séminaire, était liée avecla marchande de modes de Miss Fa…kl…d&|160;; elle lui vanta,d’après les récits de ladite marchande de modes, les agréments etles plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame&|160;;elle l’engagea d’y entrer avec elle&|160;; Miss Roberts, qui étaitdénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver avecson amie, consentit à ce qu’elle voulut&|160;: elles se rendirent,en conséquence, chez la marchande de modes, qui les présenta à MissFa…kl…d.

«&|160;Miss Ben…et est justement cette amie deMiss Edw…d et qui entra avec elle dans le séminaire de MissFa…kl…d&|160;; elle a vingt et un ans et elle est de bonnefamille&|160;; il n’est point de figure plus enchanteresse que lasienne&|160;; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants du mondeavaient plus de charmes que les agréments d’un ménage paisible,envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s’épargnerl’embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation,ils épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dansles divertissements et ils mangèrent leur fortune qui étaitimmense. La misère et les infirmités, suite ordinaire d’unepareille existence, les accablèrent de leur poids&|160;; épuiséspar les veilles, les plaisirs et les chagrins, ils ne purentsoutenir le fardeau pénible de l’indigence, et ils avancèrent, parleur folle extravagance, le terme de leur dette à la nature. MissBen…et venait à peine de retourner à la maison paternellelorsqu’elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline etdénuée de fortune, elle chercha à se placer&|160;; elle s’adressapour cet effet à la marchande de modes de sa mère qui était aussicelle de Miss Fa…kl…d. Cette femme lui vanta tant les agréments dela maison de cette dame que, portée par tempérament aux plaisirs,elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea Miss Edw…d à yvenir avec elle.

«&|160;Miss Jonhs…n, superbe brune âgée devingt-deux ans&|160;; toute sa personne est un assemblage devolupté&|160;; elle est la fille d’une femme entretenue qui,dépensant d’un côté tout ce qu’elle gagnait de l’autre, se trouvaitsans cesse dans le besoin&|160;: voyant qu’elle n’avait plusd’attraits pour captiver les cœurs, elle ne trouva d’autreressource pour exister que de se faire succéder dans son infâmenégoce par sa fille qui avait à peine quatorze ans&|160;; mais lesrecettes ne répondant point à ses désirs, elle fut condamnée, parsentence, à être enfermée pour dettes. Miss Jonhs…n se vit alorscontrainte à se placer dans quelque maison&|160;; ayant entenduparler du nouvel établissement de Miss Fa…kl…d, elle se présentachez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu’à présent.

«&|160;Miss Bid…ph, blonde séduisante, âgée devingt ans. Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère.Son père, qui est un artisan et qui n’a point d’attachement pourelle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants&|160;: elleprit tant de goût à jouer à la maîtresse d’école qu’ennuyée à lalongue du peu de zèle des petits garçons, elle s’attachaparticulièrement à l’instruction des jeunes gens, qui, suivantelle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tantd’embonpoint dans son travail qu’elle se vit obligée, à l’âge dequinze ans, de quitter son père qui la maltraitait&|160;; elle seréfugia chez une sage-femme qui, après l’avoir débarrassée du gainde son école et voyant qu’elle ne voulait plus retourner à lamaison paternelle, la recommanda à Miss Fa…kl…d.

«&|160;Les visiteurs abonnés de ce temple sontle lord Sh…ri…an, le lord Gr…y, le lordHamil.on, le lord Bol…br…ke,MM.&|160;Sm…let, Vaub…gh, Sh…l…k,W…son, etc.&|160;» Le Temple du Mystère n’estconsacré qu’aux intrigues secrètes. Les nonnes du Temple deFlore, ni celles des autres séminaires, n’y sont pointadmises. Miss Fa…kl…d et son amie Mme&|160;Walp…e mettent tantd’adresse, d’honnêteté et de réserve dans ces sortes denégociations qu’elles retirent un produit considérable de ce genred’affaires. Ne voulant point trahir le secret de ce temple, nousnous abstiendrons de nommer les personnes que le zèle de ladévotion y attire avec affluence…&|160;»

Dans ces bagnios, dans ces seraglios,on n’ignorait pas la flagellation. Des particuliers même lapratiquaient chez eux. Le curieux ouvrage intitulé The Cries ofLondon, dont il a été donné une réimpression accompagnée d’unetraduction parfois insuffisante sous le titre&|160;: Les Crisde Londres au XVIII° siècle (Paris, 1893), nous montre unpetit marchand de verges parcourant les rues, en criant&|160;:«&|160;Come buy my little Tartars, my pretty littleJemmies&|160;; no more than a half penny a piece. (Venez,achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites verges&|160;; jene les vends qu’un demi-penny pièce.)&|160;» Le motTartars est sans doute une allusion aux Russes, à cause duknout dont ils usent. Les Anglais ont toujours eu un penchantdéclaré pour la fustigation, et l’on a conservé le nom du vieuxBuckhorse, vendeur de cannes et de verges que l’on ne destinait pastoujours à corriger les méchants enfants, mais qui servaientparfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux mœurscorrompues.

Cependant, ce n’est que plus tard qu’il y eutdes seraglios aménagés en vue de la flagellation. Lepremier fut installé sous George IV, par Miss Collett, àTavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans les environsde Portland-Place et finalement à Bedford-Street, Russel-Square, oùelle mourut. Mais ce ne fut qu’en 1828 que la reine de cetteprofession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet àflagellation appelé Berkeley-Horseet, paraît-il, encore enusage.

** * * *

Les précédentes digressions nous ont éloignésde notre acteur. Pendant sa jeunesse, Cleland avait connu cesprostituées qui, un masque sur le visage, parcouraient les rues envoiture, à cheval, se montraient nues aux fenêtres. Mais il nes’est pas donné la tâche de décrire cette époque. Il nous peintdans son livre la prostitution vers 1740. Et le début desMemoirs rappelle le premier tableau du Harlot’sProgress, de Hogarth&|160;; une vieille maquerelle accoste unejeune fille de la campagne. Cette fille, arrivée à Londres pourêtre couturière, ou modiste, vient de descendre de la diligenced’York devant l’auberge de la Cloche, à Wood-Street, dansle quartier de Cheapside. La pauvre fille ne sait pas la viemisérable qui l’attend dans les Cavernes d’iniquité duquartier de Flesh-Market, où logent les prostituées…

Cleland fréquenta aussi les bals et lesjardins publics. Il errait dans les rues populeuses, observant lesmœurs, écoutant les refrains populaires et chantonnant, commefaisaient les servantes, des refrains de chansonsconnues&|160;:

«&|160;Gentle shepherd tell mewhere, where, where, where, etc. (Gentil berger,dites-moi où, où, où, où, etc.)&|160;»

Le jour, Londres présentait un spectacle aussiintéressant que pendant la nuit. Cleland ne nous a pas laissé ladescription de l’animation de la ville. C’est à peine s’il nousparle de l’impression que les belles boutiques produisent sur lescampagnards. Il n’a pas fixé l’aspect pittoresque des petitsartisans, des petits marchands qui parcouraient la capitale enjetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa meule enchantant&|160;: Knives to grind, razors or scissors togrind&|160;! C’est-à-dire&|160;: Couteaux à repasser,rasoirs et ciseaux à repasser&|160;!

Le marchand de paillassons criait&|160;:Buy a mat&|160;; a door mat or a bed mat&|160;!(Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ouune descente de lit&|160;!)

Le marchand de tournebroches en fil de fertordu répétait sans cesse&|160;: Buy a roastingJack&|160;! (Achetez un tourne-broche&|160;!)

Le chaudronnier chantait&|160;: Anypots, or pans, or kettles to mend&|160;? Any work for thethinker&|160;? (Avez-vous des chaudrons, descasseroles, des bouilloires à raccommoder&|160;? Avez-vous del’ouvrage pour le chaudronnier&|160;?)

La marchande de ces sortes de petits poudingsaux raisins secs, appelés dumplings, les annonçaitbizarrement&|160;: Diddle, diddle, diddle, dumplings, o&|160;!hot&|160;! hot&|160;! et les petits garçons qui couraientaprès elle pour en acheter répétaient en l’imitant&|160;:Diddle, diddle, diddle dumplings&|160;! tout chauds, toutchauds.

Des juifs sordides, marchands d’habits,passaient en poussant leur appel lamentable&|160;: Old clothesto sell&|160;? Any shœs, hats or oldclothes&|160;? (Vieux habits à vendre&|160;?Chaussures, chapeaux ou vieux habits&|160;?)

Le marchand de sablon, accompagné de son âne,criait&|160;: Sand o&|160;! sand o, any sand below,maids&|160;? (Du sable, oh&|160;! du sable, oh&|160;! vousfaut-il du sable, servantes&|160;?)

Était-ce le vendredi saint&|160;? Le marchandde Hot-Cross Buns, sortes de brioches que l’on mangeait chaudes etsur lesquelles une croix était dessinée, les annonçait&|160;:One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns (Une pour unpenny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns&|160;!)

Avait-on un soufflet endommagé&|160;? Onattendait que le cri de celui qui les réparait retentît&|160;:Bellows to mend&|160;; maids your bellows to mend&|160;?(Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets àréparer&|160;?)

L’été, c’était la marchande de groseilles àmaquereau&|160;: Ready-pick’d green gooseberries, eight pence agallon&|160;! (Groseilles vertes, fraîches cueillies, huitpence le gallon.) Les ménagères en achetaient souvent pourpréparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange degroseilles, de lait et de sucre recouvert d’une légère pâte.

Le charbonnier n’était pas le moinsbruyant&|160;: Small coal&|160;; maids, do you want, any smallcoal&|160;? (Charbon de bois&|160;! Servantes, ‘vousfaut-il da charbon de bois&|160;?)

En avril, de jeunes paysannes vendaient desprimevères&|160;; Primroses, primroses&|160;!Buy my spring flowers. (Primevères,primevères&|160;? Achetez-moi des fleurs de printemps.)

Un des plus bizarres, parmi ces petitsmarchands, était celui qui vendait les pigs ou cochons,gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il criait&|160;: Apig and plum sauce. Who buys my pig an plumsauce&|160;? (Un cochon et de la compote depruneaux, qui m’achète du cochon et de la compote deprunes&|160;?)

Au moment des petits pois, on en vendait dansla rue, et l’on estimait surtout les rowley powlies. LesAnglais préparaient les pois en les faisant bouillir et en versantdessus du beurre fondu sur lequel on posait une tranche de lardfumé. Le cri du marchand de petits pois était long&|160;: GreenHastings, hastings. 0&|160;! come here’s your largerowley powlies, no more than six pence a peck&|160;!(Pois verts nouveaux, pois verts&|160;! Voilà vos grands rowleypowlies, je ne les vends que six pence le peck&|160;!)

Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaientcomme de nos jours. Déjà, sans doute, on falsifiait les fourruresprécieuses. Lorsque les servantes entendaient&|160;: Hareskins, or rabbit skins&|160;! (Peaux de lièvres, peaux delapins à vendre&|160;!) elles se hâtaient de porter à lamarchande les dépouilles des rongeurs qu’elles avaientsoigneusement mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatrepence et une peau de lièvre huit pence.

Les marchandes de homards vivants disaientd’une voix de tête&|160;: Buy a lobster, a large livelobster. (Achetez-moi un homard, un gros, homardvivant.) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s’en faisaitune grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnésd’huile, de vinaigre, de sel et de poivre.

Voici un cri particulièrementmélodieux&|160;: Ground ivy, ground ivy, come buy my groundivy&|160;; come buy my water cresses. (Lierreterrestre, lierre terrestre, venez m’acheter du lierre terrestre,venez m’acheter du cresson.)

La marchande d’allumettes chantonnait&|160;:Matches, maids&|160;! my pickedpointed matches&|160;!(Allumettes, servantes&|160;! mes allumettes bienpointues&|160;!)

Le vendeur de trappes en portait tout unassortiment qu’il annonçait ainsi&|160;: Buy a mouse trap, or atrap for you rats. (Achetez une trappe à souris ou unetrappe pour prendre vos rats.)

En automne, on vendait desnoisettes&|160;: Jaw-work, jaw-work, a whole pot for ahalf-penny, hazelnuts&|160;! (Ouvrage pourmâchoires, ouvrage pour mâchoires, une mesure pleine pour undemi-penny, noisettes&|160;!)

Les crabes s’annonçaient brièvement&|160;:Crab&|160;! Crab&|160;! Will youcrab&|160;? (Crabe&|160;! crabe&|160;! Voulez-vousdes crabes&|160;?)

Le pauvre homme qui recueillait les débris deverre, les tessons de bouteilles, les demandait humblement&|160;:Any fluit glass or broken bottles for a poor mantoday&|160;? (Avez-vous du cristal, des bouteilles casséespour un pauvre homme aujourd’hui&|160;?)

C’étaient encore les fèves vantéesallègrement&|160;: Windsor beans&|160;: a groat a peck, broadWindsors. (Fèves de Windsor, un groat le peck, les bellesfèves de Windsor.)

D’autres marchands de fruitsannonçaient&|160;: Nice peaches or nectarines&|160;; rare ripeplums (Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et dequalité rare), ou encore&|160;: A groat a pound largeFilberts, a groat a pound, full weight, a groat a pound.(Un groat la livre de belles avelines, un groat la livre, bonnemesure, un groat la livre.) Ou bien&|160;: Wheh youwill for a half-penny, golden rennets. (Choisissezcelle que vous voudrez pour un demi-penny, les reinettesdorées.)

De Chelsea, d’Hoxton, de Battersea, lesmaraîchers apportaient leurs légumes&|160;: Carotts, cabbages,fine Savoys, nice curious Savoys. (Carottes, choux, beauxchoux de Milan, choux de Milan extraordinaires&|160;!)

Le marchand de lapins les portait dépouilléset pendus à une perche, en criant&|160;: Rabbits, o&|160;! afine Rabbit. (Lapins&|160;! Oh&|160;! un beaulapin&|160;!)

Le gingembre était déjà une épice dont lesAnglais étaient très friands, et faisait le fond d’une sorte depain d’épice que l’on vendait chaud dans les rues&|160;: Hotspice gingerbread, all hot&|160;! (Du pain d’épice chaud,tout chaud&|160;!) Le plus renommé était débité par unmarchand qui se tenait aux alentours de Saint-Paul où il installaitchaque matin un petit four en fer-blanc.

Les pommes cuites faisaient le régal desgamins qui en achetaient en se rendant à l’école&|160;: Hotbak’d Pippins, nice and hot&|160;! (Pommes cuites etchaudes, belles et chaudes&|160;!)

Le marchand de volaille criait, d’une voixrauque&|160;: Buy a chicken, or a fine fat fowl&|160;!(Achetez, un poulet ou une belle poule grasse&|160;!)

Les servantes qui voulaient récurer lesmarmites, les bouilloires et les ustensiles de diverses sortes seprécipitaient lorsque retentissait le cri bien connu&|160;: Anybrickdust below, maids&|160;? Maids, do you want anybrickdust&|160;? (Vous faut-il de la poudre debrique, là en bas, les servantes&|160;? Servantes, avez-vous besoinde poudre de brique&|160;?)

Malgré qu’il soit un aliment indigeste, leconcombre avait ses gourmands et c’est pour eux que l’oncriait&|160;: Nice green cucumbers&|160;!0&|160;! two for three halfpence&|160;!(De beaux concombres verts&|160;! Oh&|160;! deux pour troisdemi-pences&|160;!)

Pour les chats et pour les chiens, on vendaitles aliments qu’ils préfèrent&|160;: Buy my found liver orlights for your cat&|160;! (Achetez-moi du foie bien fraisou du mou pour votre chat&|160;!)

Le cordier annonçait mélodieusement samarchandise&|160;: Buy a jack-line or a clothesline&|160;!(Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre lelinge&|160;!)

Les mandarines, que l’on appelait oranges deChine, étaient un fruit fort apprécié&|160;: Chinaoranges&|160;; one a penny, two a penny, nice China&|160;!(Oranges de Chine&|160;; une pour un penny, deux pour un penny,les belles oranges de Chine&|160;!)

La marchande d’éperlans allait en acheter àBillingsgate et toute la journée elle marchait, criant de rue enrue&|160;: Sprats, o&|160;! Sprats, o&|160;!Fresh live sprats&|160;! (Les éperlans, oh&|160;!Les éperlans frais vivants&|160;!)

Quand venait l’automne et jusqu’en hiver, lesnoix ornaient souvent la table. On les mangeait trempées dans unverre de vin&|160;; aussi était-il prospère le commerce de lapetite marchande qui poussait sa brouette en criant&|160;:Walnuts, nice walnuts&|160;; ten a penny, fine crackingwalnuts&|160;! (Les noix, les belles noix&|160;; dix pourun penny, les belles noix croquantes&|160;!)

Le marchand de lacets les portait au boutd’une perche, en ventant la qualité de sa marchandisemulticolore&|160;: Long and strong, long and strong&|160;; comebuy my garters and laces, long and strong&|160;! (Longs etsolides, longs et solides, venez m’acheter des jarretières et deslacets longs et solides&|160;!)

Le marchand de canards sauvages trouvait denombreux chalands pour son gibier&|160;: Buy a wild duck, or awild fowl&|160;! (Achetez un canard sauvage ou unepoule-sauvage&|160;!)

Le maquereau avait des amateurs décidés quidonnaient à ce poisson une place privilégiée à côté du turbot,proclamé roi des poissons&|160;: New mackerel, nicemackerel&|160;! (Le maquereau nouveau, le beaumaquereau&|160;!)

Quand l’été ramenait les cerises et quand lespremières apparaissaient, on entendait la voix de la marchande quivendait des bâtonnets sur lesquels elle avait attaché unedemi-douzaine de cerises&|160;: courte-queue, cerises de Kent oubigarreaux&|160;: A half-penny a stick, Duke cherries&|160;;round and found, no more than a half-penny a stick&|160;!(Un demi-penny le bâton, les griotes&|160;; rondes et saines,un demi-penny le bâton seulement&|160;!)

Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleurcriait&|160;: Old chairs to mend&|160;; any old chairs tomend&|160;? (Vieilles chaises à réparer, avez-vous desvieilles chaises à réparer&|160;?)

Pendant les mois en R, on vendait dans desbrouettes les bonnes huîtres de Colchester, de Wainfleet, deMelton&|160;: Oysters, o&|160;! Fine Wainfleetoysters&|160;! (Des huîtres, oh&|160;! de belleshuîtres de Wainfleet&|160;!)

Les fraises se vendaient dans de petitspaniers longs&|160;: Nice strawberries, or hautboys&|160;!(Les belles fraises, les grosses fraises&|160;!)

Les oiseaux chanteurs, le linot, l’alouetteaccompagnaient de leurs trilles leur marchand qui chantait&|160;:Buy my singing, singing birds&|160;! (Achetez-moi lesoiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs&|160;!)

Il y avait aussi un marchand de boules de bois(la nature et l’utilité de sa marchandise m’échappent), qui s’enallait par les rues en faisant des jeux de mots dans le genre dusuivant&|160;: My old soul, will you buy a bowl,&|160;?Cela rime en anglais, mais non plus en français&|160;: Mavieille âme, voulez-vous m’acheter une boule&|160;?

Le tonnelier criait&|160;: Any workfor the cooper&|160;? (Avez vous de l’ouvrage pourle tonnelier&|160;?)

Un des métiers les plus fatigants et les moinslucratifs était celui qui consistait à errer le jour et même lesoir en criant&|160;: Buy a fire-stone, cheeks for youstoves&|160;! (Achetez une pierre de foyer, des briquespour vos fourneaux.)

Des pêcheurs parcouraient les rues avec despoissons, flondes ou carrelets dans un panier sur la tête enchantant&|160;: Buy my flounders, live flounders&|160;!(Achetez-moi des flondes, des flondes vives&|160;!)

Le cireur se promenait, un petit panier à lamain&|160;: Black your shœs, Your Honour&|160;!Black, sir&|160;! black, sir&|160;!(Faites noircir vos souliers, Voire Honneur&|160;! Noircir,monsieur&|160;! noircir, monsieur&|160;!)

Il sollicitait ainsi les élégants etchoisissait de préférence les allées malpropres où lesbeaux ne s’aventuraient pas sans se salir.

À ce propos Casanova remarque&|160;:

«&|160;Un homme en costume de cour n’oseraitaller à pied dans les rues de Londres sans s’exposer à être couvertde boue par une vile populace, et les gentlemen lui riraient aunez.&|160;»

Ajoutons que l’accent de la plupart descireurs indiquait une origine irlandaise. Dans leur panier, ilsportaient un trépied pour placer le pied du client, des brosses,des linges et du cirage, ce fameux cirage anglais qui n’est connuen France que depuis la moitié du XIX° siècle. Il faut ajouter queles petits cireurs faisaient encore métier de surveiller lesprostituées pour le compte des maquerelles ou des logeuses, et touten brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement l’adresse dequelque maison fournie de jolies femmes comme était celle deMme&|160;Cole, dans le roman de Cleland.

La marchande d’anguilles portait sur la têteson baquet plein de sable où se lovaient les anguilles. Elle allaitainsi depuis Old-Shadwell jusqu’au Strand en criant&|160;: Buymy eels&|160;; a groat a pound live eels&|160;!(Achetez-moi des anguilles&|160;; un groat la livre d’anguillesvives&|160;!)

Rien d’étonnant à ce que le poisson soitabondant en Angleterre. Les poissonniers ont toujours été les plusnombreux des petits marchands qui parcourent les rues de Londres.Et tels de ces pêcheurs que guignaient les racoleurs pour la marineau seuil des cabarets vendaient des poissons chers etestimés&|160;: Buy my maids&|160;; and fresh soles&|160;!(Achetez-moi des anges de mer et des solesfraîches&|160;!)

De robustes laitières apportaient, dès lematin, le lait de leurs vaches dans certaines rues de différentsquartiers. King-Street surtout en était encombré et retentissait deleurs cris&|160;: Any milk below, maids&|160;? (Vousfaut-il du lait, là en bas, les servantes&|160;?)

La marchande de riz au lait s’installait avecson attirail et sa chaise au coin des rues populeuses, les enfantspauvres, les décrotteurs, les ramoneurs se délectaient de lafriandise qu’elle leur servait dans une tasse sale avec unecuillère plus sale encore&|160;: Hot rice milk&|160;!(Du riz au lait tout chaud&|160;!)

La marchande d’almanachs en vendait de toutessortes en criant&|160;: New almanacks, news&|160;!Some lies, and some true. Buy a newalmanack&|160;! (Almanachs nouveaux, nouveaux&|160;! Ily en a qui mentent, d’autres qui disent vrai. Achetez un almanachnouveau&|160;!)

L’almanach contenait les renseignements lesplus utiles, des prédictions, les jeûnes, les fêtes, les joursfériés, les changements de la lune, la table pour calculerl’intérêt, la liste des rois, l’époque où commencent et finissentles termes, etc.

Les pommes de terre, dans certaines provinces,forment la base de la nourriture des pauvres gens&|160;; dans leConnaught, dans le Cheshire, ils dévoraient avec joie les pommes deterre et le lait caillé et se passaient le plus souvent de viande.À Londres même, les pommes de terre coûtaient bon marché.Potatoes&|160;! o&|160;! Two pound a penny&|160;! fîvepound two pence&|160;! (Les pommes de terre&|160;!oh&|160;! Deux livres pour un penny&|160;! cinq livres pour deuxpence&|160;!) Mais ce mets était réputé grossier et réservéaux gens du commun.

Les servantes avaient comme petits profits leproduit de la vente des peaux de lièvres, de lapins, les graisses,le suif qui coulaient des chandelles. Elles vendaient ces résidusaux vieilles femmes qui criaient&|160;; Anykitchenstuff&|160;? (Avez-vous des restes de graisse àvendre&|160;?) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies,la mégère avait toujours quelques bons conseils à leur donner,comme d’aller trouver telle dame, dans telle rue de tel quartier,qui fournissait gratis, tant elle était bonne, des atours auxjeunes filles et s’occupait de leur fortune, pour peu qu’ellesvoulussent être aimables avec de vieux gentlemen prêts à lesépouser, et la vieille citait des noms de servantes devenues desgrandes dames pour l’avoir écoutée, et elle se retirait sepromettant de revenir bientôt afin de connaître l’effet de sesparoles habiles dans l’âme des jeunes filles innocentes etnaïves.

Dans les après-midi pluvieuses, quand on nepouvait aller prendre le thé à la jolie et agréable colline deWhite-Conduit, le jeune homme de la Cité donnait à sa maîtressel’illusion de cette promenade en achetant un pain de White-Conduitqu’on vendait dans les rues et qu’on allait manger dans unetaverne. A hot loaf&|160;! A White-Conduitloaf&|160;! (Un pain tout chaud&|160;! un pain deWhite-Conduit&|160;!) L’abus du thé était déjà un sujet derailleries de la part des écrivains de l’époque. White-Conduitétait un de ces jardins publics, nommés tea-gardens, parcequ’on y prenait surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins quifavorisèrent la débauche londonienne au XVIII° siècle furent ceuxde Vauxhall et de Ranelagh, qui étaient situéshors des barrières de Londres.

Les autres étaient dans la ville. Dans tous,la société était mêlée. La plupart étaient agréablement plantés etbien dessinés. Presque déserts pendant la semaine, ils étaientpleins le dimanche, et c’était surtout, ainsi que le dit unedescription du temps, «&|160;de petite bourgeoisie, d’ouvriers etd’ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles, toutesfilles d’honneur comme il plaît à Dieu.&|160;»

On dînait, on soupait, et le plus grand nombreparmi les visiteurs se bornaient à prendre du thé, à boire de labière ou encore du cidre dans des tonnelles aménagées autour dujardin. Faisait-il mauvais temps&|160;? On allait dans les sallesdu café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au demeurant, onpouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les plusfréquentés était le Dog’ and Duck, situé dansSaint-George’s fields, à portée des trois ponts. On allaitaussi à White-Conduit Hill, à Bagnigge Wels, auBelvédère, à Bermondsey Spas, au Cromwell, auNew Tumbridge, à la Florida, au Rumbolo,à Hihgbury barn.

Situés hors de Londres, les jardins deRanelagh et de Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grandconcours de cette population mêlée où ne manquaient ni lesdébauchés, ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.

Voici la description du Ranelagh,d’après un ouvrage du temps&|160;: Londres et ses environs ouGuide des voyageurs curieux et amateurs dans cette partie del’Angleterre… ouvrage fait à Londres par M.&|160;D. S. D.L.

«&|160;Ranelagh est agréablementsitué sur les bords de la Tamise, à deux milles de Londres&|160;;c’est un des endroits d’amusements publics les plus à la mode, tantpour la beauté que pour la grande compagnie qu’on y trouve lessoirées du printemps et partie de l’été. Afin que Ranelaghcontinue d’être le rendez-vous de la meilleure compagnie, on nel’ouvre qu’au commencement d’avril et il finit en juillet, qui estle temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.

«&|160;On paie à la porte unedemi-crown (un petit écu). En traversant le bâtiment, ontrouve un escalier qui conduit dans les jardins&|160;; mais, dansles temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans larotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l’abri del’inclémence des saisons.

«&|160;Ranelagh-House appartenait aucomte de Ranelagh. À sa mort, il fut acheté par des particuliersdans l’intention d’en faire une place d’amusements publics. Enconséquence, M.&|160;William Jones, architecte de la Compagnie desIndes, dessina le plan de la présente rotonde ouamphithéâtre. Comme la dépense aurait été énorme pour laconstruire en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faireen bois et sous l’inspection de M.&|160;Jones&|160;; elle futcommencée et finie en 1740.

«&|160;Le bâtiment est circulaire et a quelqueressemblance avec le Panthéon de Rome. L’architecture du dedans estanalogue à celle du dehors. Le diamètre extérieur est de centquatre-vingt-cinq pieds et l’intérieur de cent cinquante. On yentre par quatre portiques opposés les uns aux autres&|160;; ilssont de l’ordre dorique et le premier étage est rustique. Dans toutle tour, en dehors, règne une arcade et une galerie au-dessus, dontl’escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre dans lespremières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont lescroisées.&|160;»

À l’époque où parut Fanny Hill,l’orchestre était élevé au centre de la rotonde.

Les musiciens et les chanteurs étaientnombreux et bien choisis. Le concert commençait à sept heures etfinissait à dix. Autour de la rotonde se trouvaient cinquante-deuxloges ayant chacune une table sur laquelle on servait le thé et lecafé gratis. Les loges avaient chacune un escalier menantdans les jardins. Elles pouvaient contenir sept ou huit personnes.Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, qui contenait lamême quantité de loges qu’en bas, ayant chacune son escalierdérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la pièceétait bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plustard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde étaitplus élevée que les jardins. Reprenons la description deLondres et ses environs&|160;:

«&|160;La partie de derrière est entouréed’une allée sablée, éclairée avec des lampes, et l’extrémité decette espèce de terrasse est plantée d’arbustes en massifs. De là,on descend sur un beau lapis de gazon, de forme octogone, terminépar une allée sablée, ombragée par des ormes et des ifs. On entretout de suite dans des allées serpentantes, qui sont éclairées lesoir par des lampes qui font un effet agréable vues au travers desarbres.

«&|160;Mais la promenade la plus généralementadmirée est celle qui est au sud de Ranelagh-House et quiconduit au fond du jardin&|160;: c’est une allée sablée bordée dedeux tapis de gazon, ombragée d’ormes et d’ifs et éclairée parvingt lampes.

«&|160;Sur une éminence, tout à fait au bout,est un temple circulaire du dieu Pan, et la statue d’un de sesfaunes est sur le dôme&|160;; il est peint en blanc et le dôme estsupporté par huit piliers.

«&|160;À la droite de ces jardins est un beaucanal où il y a une grotte. Des deux côtés sont des alléeséclairées par douze lampes. À droite sont deux allées&|160;: laplus près de l’eau a douze lampes&|160;; et l’autre, qui est trèslongue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très grands. Au boutde cette allée sont vingt lampes, qui forment trois archestriomphales et offrent un charmant coup d’œil le soir.

«&|160;Les jardins hauts sont très aérés etbien plantés. Au bout est un édifice avec un fronton supporté pardix colonnes. Plusieurs personnes vont voir les jardins le matin.On voit aussi la rotonde&|160;; il n’en coûte qu’unschelling.&|160;»

Casanova rapporte à propos du Ranelagh unehistoire qui montre bien ce qu’était ce fameux jardin et nous faitjuger de la liberté des mœurs des dames anglaises du bon ton, en cetemps-là&|160;:

«&|160;Le soir, étant allé me promener au parcSaint-James, je me rappelai que c’était jour de Ranelagh, et,voulant connaître cet endroit, je pris une voiture et, seul, sansdomestique, je m’y rendis dans le dessein de m’y amuser jusqu’àminuit et d’y chercher quelque beauté qui me plût.

«&|160;La rotonde du Ranelagh me plut&|160;;je m’y fis servir du thé, j’y dansai quelques minutes&|160;; maispoint de connaissances&|160;; quoique j’y visse plusieurs filles etfemmes fort polies, de but en blanc je n’osais en attaquer aucune.Ennuyé, je prends le parti de me retirer&|160;; il était près deminuit&|160;; j’allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre queje n’avais point payé&|160;; mais il n’y était plus et j’étais fortembarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte enattendant sa voiture, s’apercevant de mon embarras, me dit enfrançais que, si je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, ellepourrait me conduire à ma porte. Je la remercie et, lui ayant ditoù je demeurais, j’accepte avec reconnaissance. Sa voiture arrive,un laquais ouvre la portière et, s’appuyant sur mon bras, ellemonte, m’invite à me placer à côté d’elle et ordonne qu’on arrêtedevant chez moi.

«&|160;Dès que je fus dans la voiture, jem’évertuai en expressions de reconnaissance et, lui disant mon nom,je lui témoignai le regret que j’éprouvais de ne l’avoir point vueà. la dernière assemblée de Soho-Square.

«&|160;— Je n’étais pas à Londres, medit-elle, je suis revenue de Bath aujourd’hui.

«&|160;Je me loue du bonheur que j’avais del’avoir rencontrée, je couvre ses mains de baisers, j’ose lui endonner un sur la joue, et, ne trouvant, au lieu de résistance, quela douceur et le sourire de l’amour, je colle mes lèvres sur lessiennes et, sentant la réciprocité, je m’enhardis et bientôt je luiai donné la marque la plus évidente de l’ardeur qu’elle m’avaitinspirée.

«&|160;Me flattant que je ne lui avais pasdéplu, tant je l’avais trouvée douce et facile, je la suppliai deme dire où je pourrais aller pour lui. faire une cour assiduependant tout le temps que je comptais passer à Londres&|160;; maiselle me dit&|160;: «&|160;Nous nous reverrons encore et soyezdiscret.&|160;» Je le lui jurai et ne la pressai pas. L’instantd’après la voiture s’arrête, je lui baise la main et me voilà chezmoi fort satisfait de cette bonne fortune.

«&|160;Je passai quinze jours sans la revoir,lorsqu’enfin je la retrouvai dans une maison où lady Haringtonm’avait dit d’aller me présenter à la maîtresse de sa part. C’étaitune lady Betty Germen, vieille femme illustre. Elle n’était pas aulogis, mais elle devait rentrer en peu de temps et je fus introduitau salon pour l’attendre. Je fus agréablement surpris en y.apercevant ma belle conductrice du Ranelagh, occupée à lire, unegazette. Il me vint dans l’esprit de la prier de me présenter. Jem’avance vers elle et à la question que je lui fais, si ellevoudrait bien être mon introductrice, elle répond d’un air poliqu’elle ne pouvait pas, n’ayant pas l’honneur de me connaître.

«&|160;— Je vous ai dit mon nom, madame,est-ce que vous ne me remettez pas&|160;?

«&|160;— Je vous remets fort bien, mais unefolie n’est pas un titre de connaissance.

«&|160;Les bras me tombèrent à cettesingulière réponse. Elle se remit tranquillement à lire sa gazetteet ne m’adressa plus la parole jusqu’à l’arrivée de ladyGermen.

«&|160;Cette belle philosophe passa deuxheures en conversation, sans faire le moindre semblant de meconnaître, me parlant cependant avec beaucoup de politesse lorsquel’à-propos me permettait de lui adresser la parole. C’était unelady de haut parage et qui jouissait à Londres d’une belleréputation.&|160;»

On trouve aussi dans Londres et sesenvirons une description détaillée des jardins de Vaux-Hallqui avaient été rouverts en 1732.

«&|160;Ils sont situés sur la Tamise, dans laparoisse de Lambeth, à deux milles de Londres. On ouvre ces jardinstous les jours, à 6 h. 1/2 du soir, excepté le dimanche, depuis maijusqu’à la fin d’août&|160;; l’admission est d’un schelling.

«&|160;En entrant par la grande porte, lepremier objet qui se présente est une allée de 900 pieds delongueur, plantée des deux côtés d’ormes qui forment une arche, àl’extrémité de laquelle on a le plus beau paysage, terminée par unobélisque gothique où on monte par un petit escalier. La base estdécorée de festons de fleurs et aux coins sont peints des esclavesenchaînés. Au-dessus est cette inscription&|160;:

Spectator

Fastidiosus

Sibi Molestus

«&|160;En avançant quelques pas, on trouve, àdroite, un quadrangle planté en bosquet. Au milieu est un orchestrede construction gothique, très orné de sculpture, niches, etc. Ledôme est surmonté de plumes blanches qui sont les armes des princesde Wales. Tout cet édifice est en bois peint en blanc etcouleur de chêne. Les ornements sont en plaistic,composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de Paris,mais qui n’est connue que de l’architecte. Les beaux jours, lamusique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pourla partie vocale qu’instrumentale, sont bien choisis. Le concertcommence à huit heures et finit à onze.

«&|160;Sur une grande pièce de bois est unpaysage qu’on appelle The Day-Scène. On l’ôte à la chutedu jour pour découvrir une cataracte en transparent, dont l’effetest très brillant. Il est curieux de voir comment toute lacompagnie court en foule, au son d’une cloche qui sonne à neufheures pour avertir du moment où cette cascade est visible. On larecouvre au bout de dix minutes.

«&|160;Dans la partie du bosquet, en face del’orchestre, sont placés quantité de tables et de bancs, et ungrand pavillon de l’ordre composite, qui fut construit pour ledernier prince de Wales, dans lequel son petit-fils asoupé souvent les années dernières. On monte dans ce pavillon parun escalier double à balustrades. Le front est supporté par despilastres de l’ordre dorique. Dans le plafond sont trois petitsdômes, avec des ornements dorés d’où descendent trois lustres.

«&|160;Il y a dans cette pièce plusieurstableaux, par M.&|160;Hay-man, tirés des pièceshistoriques de Shakespeare. Ils sont admirés généralement,tant pour le dessin que pour le coloris et l’expression.

«&|160;Le premier, en entrant dans lesjardins, est une représentation de la tempête dans la tragédie deLear.

«&|160;Le second est le moment de la tragédied’Hamlet, où le roi, la reine de Danemark, aumilieu de leur cour, donnent audience.

«&|160;Le troisième est la scène d’HenriV, qui précède la fameuse bataille d’Azincourt&|160;:elle se passe devant la tente du roi&|160;; son armée est à quelquedistance, et le héraut français, accompagné d’un trompette, vientlui demander s’il veut composer pour sa rançon.

«&|160;Le dernier est la scène de laTempête où Miranda aperçoit, pour la première fois,Ferdinand&|160;: elle est à lire sous un arbre&|160;; lelivre lui tombe des mains&|160;; Ferdinand est à sesgenoux et exprime l’agréable surprise qu’il éprouve.Prospero, dans sa robe magique, affecte de la colère…

«&|160;… L’espace entre le pavillon etl’orchestre est le rendez-vous général de la compagnie qui s’yrassemble pour entendre le chant. Lorsqu’une ariette est finie,elle se disperse dans les jardins. Le bosquet est illuminé par 2,000 lampes qui font un charmant effet au milieu des arbres. Sur laface de l’orchestre, elles forment trois arches triomphales&|160;;le tout est allumé avec une rapidité surprenante.

«&|160;Lorsque le temps est mauvais, leconcert se donne dans la grande salle ou rotonde qui a 70 pieds dediamètre…

«&|160;… La première allée du jardin, ensortant de la rotonde, est pavée de carreaux de Flandres, afind’éviter l’humidité que contracte le sable quand il a plu. Le restedu bosquet est entouré d’allées sablées. Il y a une quantité depavillons ou alcôves décorées de peintures, d’après les dessins deMM.&|160;Hayman et Hogarth. Chaque pavillon a unetable et peut tenir huit personnes…

«&|160;… Les peintures des pavillonssont&|160;:

«&|160;1° Deux Mahométants regardant avecétonnement toutes les beautés de ces lieux&|160;;

«&|160;2° Un berger qui joue du flageolet pourattirer une bergère dans le bois&|160;;

«&|160;3° La nouvelle rivièred’Islington avec une famille qui se promène&|160;; unevache qu’on trait et des cornes fixées sur la tête dumari&|160;;

«&|160;4° Une partie de quadrille et unservice de thé&|160;;

«&|160;5° Un concert&|160;;

«&|160;6° Des enfants faisant des châteaux decartes&|160;;

«&|160;7° Une scène du Médecin malgrélui&|160;;

«&|160;8° Un paysage&|160;;

«&|160;9° Une contredanse de villageois autourd’un mai&|160;;

«&|160;1o° Enfilez mon aiguille&|160;;

«&|160;11° Un vol de cerf-volant&|160;;

«&|160;12° Le moment du roman dePaméla, où elle annonce à la femme de charge le désirqu’elle a de retourner chez ses parents&|160;;

«&|160;13° Une scène du Diable àpayer entre Jobson Nell et le sorcier&|160;;

«&|160;14° Des enfants jouant à lacachette&|160;;

«&|160;15° Une chasse&|160;;

«&|160;16° Paméla sautant par lafenêtre pour s’échapper de chez lady Davers&|160;;

«&|160;17° La scène des Merry Wives deWindsor où Sir John Falstaff est mis dans lacorbeille au linge sale&|160;;

«&|160;18° Un combat naval entre les Espagnolset les Maures&|160;;

«&|160;Les peintures finissent ici&|160;; maisles pavillons continuent et conduisent à une colonnade de 5oo piedsde longueur, dans la forme d’un demi-cercle…

«&|160;Après avoir traversé ce demi-cercle, ontrouve d’autres pavillons qui mènent dans la grande allée.

«&|160;Dans le dernier de ces pavillons estpeinte Suzanne aux yeux pochés, lorsqu’elle vient direadieu à son doux William, qui est à bord de la flotte quiva partir…

«&|160;En retournant au bosquet, les pavillonsderrière l’orchestre ont les peintures suivantes&|160;:

«&|160;1° Difficile à plaire&|160;;

«&|160;2° Des glisseurs sur laglace&|160;;

«&|160;3 Des joueurs de musette et dehautbois&|160;;

«&|160;4° Un feu de joie à Charing-Cross etautres réjouissances. Le coche de Salisburyversé&|160;;

«&|160;5 Le jeu de Colin-Maillard&|160;;

«&|160;6° Le jeu des lèvres degrenouilles&|160;;

«&|160;7° Une hôtesse de Wapping,avec des matelots qui débarquent&|160;;

«&|160;8° Le jeu des épingles, et le marigrondé par sa femme qui lui enfonce des épingles dans lementon.&|160;»

La description continue, énumérant longuementles peintures, les allées, les statues, les cyprès, les ifs, lescèdres, les tulipiers et la belle «&|160;prairie défendue par unhaha pour empêcher qu’on n’y entre&|160;».

À la fin on donne&|160;:

«&|160;le prix des denrées qu’on peut avoirdans ces jardins.

Une bouteille de bourgogne&|160;: 7 Schelling6 Pence

Une de champagne&|160;: 10 Schelling 6Pence

De Frontignac&|160;: 7 Schelling

De Claret [6]&|160;: 7Schelling

De vieux hock&|160;: 6 Schelling

De madère&|160;: 5 Schelling

Du Rhin&|160;: 3 Schelling

De Sheres [7]&|160;: 3Schelling 6 Pence

De Montagne&|160;: 3 Schelling

De Port [8]&|160;: 2Schelling 6 Pence

De Lisbonne&|160;: 2 Schelling 6 Pence

Une bouteille de cidre&|160;: 1 Schelling

Une d’arrack&|160;: 8 Schelling

Deux livres de glace&|160;: 1 Schelling

La petite bière&|160;: 0 Schelling 6 Pence

Un poulet&|160;: 3 Schelling

Un plat de jambon&|160;: 1 Schelling

Un de bœuf&|160;: 1 Schelling

Un de bœuf roulé&|160;: 1 Schelling

Un pigeon préservé dans le beurre&|160;: 1Schelling

Une laitue&|160;: 0 Schelling 6 Pence

Une petite mesure d’huile&|160;: 0 Schelling 5Pence

Un citron&|160;: 0 Schelling 3 Pence

Une tranche de pain&|160;: 0 Schelling 1Pence

Un petit pain de beurre&|160;: 0 Schelling 2Pence

Un biscuit&|160;: 0 Schelling 1 Pence

Une tranche de fromage&|160;: 0 Schelling 2Pence

Une tarte&|160;: 1 Schelling 0 Pence

Une custard [9]&|160;: 0Schelling 4 Pence

Un gâteau de fromage&|160;: 0 Schelling 4Pence

Un plat d’anchois&|160;: 1 Schelling

Un d’olives&|160;: 1 Schelling

Un concombre&|160;: 0 Schelling 6 Pence

Une gelée&|160;:&|160;: 0 Schelling 6Pence

Les bougies&|160;: 1 Schelling 4Pence&|160;»

L’entrée au Vauxhall coûtait un schelling.

Casanova observe&|160;:

«&|160;Pour entrer au Vauxhall, on payait lamoitié moins que pour l’entrée du Ranelagh, et malgré cela onpouvait s’y procurer les plaisirs les plus variés, tels que bonnechère, musique, promenades obscures et solitaires, allées garniesde mille lampions, et l’on y trouvait pêle-mêle les beautés lesplus fameuses de Londres&|160;; depuis le plus haut jusqu’au plusbas étage.&|160;»

Perdu de dettes, John Cleland fut mis enprison, et c’est pour se libérer que, sur la proposition d’unlibraire, il écrivit les Memoirs of a woman of pleasure,autrement Fanny Hill, œuvre remarquable&|160;; libre, maisdélicate. Elle lui fut payée 20 guinées.

On ne sait pas bien si la première édition desMemoirs parut en 1 747, 1748, 1749 ou 1750. On pense quel’éditeur en fut le libraire Griffiths, qui publiait TheMonthly Review. Cela paraît probable, car dès 1760 Griffithpublia, sous le titre de Memoirs of Fanny Hill, uneédition publique, mais très adoucie de l’ouvrage de Cleland, et leMonthly Review fit l’éloge d’un ouvrage dont lapublication clandestine et le texte expurgé, mais publiéouvertement, lui rapportèrent.10, 000 guinées.

Poursuivi pour l’avoir écrit, Cleland alléguasa pauvreté comme excuse, et le Président qui le jugeait et quiétait le comte Granville lui fit une pension de 100 livres sterlingpar an. La seule condition était de ne plus écrire d’ouvrageslibres. Cleland observa cette condition et toucha sa pensionjusqu’à la fin de sa vie. Il vécut dans l’étude, à l’écart de lasociété qui ne lui pardonnait pas d’avoir écrit lesMemoirs. Cleland était un épicurien très doux, trèscultivé. Il vivait dans la retraite, ne voyant que quelques amis,qu’il charmait par son érudition aimable et inépuisable. Il avaitune bibliothèque pleine de livres rares et précieux.

Il mourut tranquillement le 23 janvier1789.

Cleland écrivit, outre les Memoirs of awoman of pleasure. plusieurs romans qui ne manquent pasd’intérêt&|160;:

The Memoirs of a Coxcomb(1767, in-18)ou Mémoires d’un fat&|160;;Surprises of Love ou Surprises d’amour (Londres,1765, in-12)&|160;; The Man of Honour ou l’Homme d’honneur(Londres, 3 vol. in-12).

Il composa des pièces&|160;: TitusVespasian, 1755 (in-8°), drame&|160;; Timbo Chiqui or theamerican Savage, 1758 (in-8°), drame en 3 actes.

On lui doit quelques essais dephilologie celtomaniaque sans grande valeur&|160;: Theway to thing by words, and to words. by thing, et en 1768,Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means ofthe analytic method, to retrieve the antient Celtic, ouvrageauquel il donna l’année suivante un supplément sous le titred’Additionnal articles to the Specimen, etc.

Cleland donna aussi des articles dans despériodiques tels que le Public Advertiser, où il signa tantôtModestus et tantôt A. Briton.

Gay, dans la Bibliographie des principauxouvrages relatifs à l’amour, etc., dit, en parlant du fameuxpamphlet en vers (parodie de l’Essai sur l’homme, dePope), intitulé Essay on woman ou Essai sur lafemme, et qui est de John Wilkes&|160;: «&|160;D’après unenote insérée dans un catalogue d’autographes vendus à Londres parSotheby, en 1829, le véritable auteur de cet Essai serait Cleland,l’auteur de The woman of pleasure.&|160;»

Dans le Bulletin du Bouquiniste (mars 1861),M.&|160;Charles Nodier releva vivement cette assertion&|160;:

«&|160;Il ne faut pas, disait-il, laisser sepropager cette erreur en France, et il est probable même qu’elle adû être signalée depuis longtemps en Angleterre.

«&|160;Wilkes est bien le véritable auteur del’Essai sur la femme&|160;; il n’est permis à aucun égardde le révoquer en doute…&|160;»

Le seul ouvrage qui garde de l’oubli le nom deJohn Cleland, c’est le roman de Fanny Hill, la sœur anglaise deManon Lescaut, mais moins malheureuse, et le livre où elle paraît ala saveur voluptueuse des récits que faisait Chéhérazade.

G.A.[10]

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