Chapitre 10
– Il paraît que j’ai longtemps dormi, dit Tarass en s’éveillantcomme du pénible sommeil d’un homme ivre, et en s’efforçant dereconnaître les objets qui l’entouraient.
Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine àdistinguer les murs et les angles d’une chambre inconnue. Enfin ils’aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu’ilparaissait attentif à chacune de ses respirations.
– Oui, pensa Tovkatch ; tu aurais bien pu t’endormir pourl’éternité.
Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de setaire.
– Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent ? reprit Tarassen rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler lepassé.
– Tais-toi donc ! s’écria brusquement son camarade. Queveux-tu donc savoir de plus ? Ne vois-tu pas que tu es couvertde blessures ? Voici deux semaines que nous courons à cheval àperdre haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer.C’est la première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toidonc, si tu ne veux pas te faire de mal toi-même.
Cependant Tarass s’efforçait toujours de mettre ordre à sesidées, et de se souvenir du passé.
– Mais j’ai donc été pris et cerné par les Polonais ?… Maisil m’était impossible de me faire jour à travers leursrangs ?…
– Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s’écria Tovkatchen colère, comme une bonne poussée à bout par les cris d’un enfantgâté. Qu’as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t’essauvé ? il suffit que tu sois sauvé, il s’est trouvé des amisqui ne t’ont pas planté là ; c’est assez. Il nous reste encoreplus d’une nuit à courir ensemble. Tu crois qu’on ta pris pour unsimple Cosaque ? non ; ta tête a été estimée deux milleducats.
– Et Ostap ? s’écria tout à coup Tarass, qui essaya de semettre sur son séant en se rappelant soudain comment on s’étaitemparé d’Ostap sous ses yeux, comment on l’avait garrotté etcomment il se trouvait aux mains des Polonais.
Alors, la douleur s’empara de cette vieille tête. Il arracha etdéchira les bandages qui couvraient ses blessures ; il lesjeta loin de lui ; il voulut parler à haute voix, mais ne ditque des choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à lafièvre, au délire, des paroles insensées s’échappaient sans lien etsans ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon setenait debout devant lui, l’accablant de cruels reproches etd’injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,l’emmaillota comme on fait d’un enfant, replaça tous les bandages,l’enveloppa dans une peau de bœuf, l’assujettit avec des cordes àla selle d’un cheval, et s’élança de nouveau sur la route aveclui.
– Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je nepermettrai pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque,qu’ils mettent ton corps en lambeaux et qu’ils les jettent dans larivière. Si l’aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que cesoit l’aigle de nos steppes, non l’aigle polonais, non celui quivient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai enUkraine.
Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sanstrêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans lasetch même des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen desimples et de compresses ; il découvrit une femme juive,habile dans l’art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendredivers remèdes : enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l’influencedu traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris ledessus, au bout d’un mois et demi, il était sur pied. Ses plaiess’étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabretémoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque.Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Troisrides profondes avaient creusé son front, où elles restèrentdésormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parutnouveau dans la setch. Tous ses vieux compagnons étaientmorts ; il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pourla sainte cause, pour la foi et la fraternité.
Ceux-là aussi qui, à la suite du kochévoï, s’étaient mis à lapoursuite des Tatars, n’existaient plus ; tous avaient péri :l’un était tombé au champ d’honneur ; un autre était mort defaim et de soif au milieu des steppes salées de la Crimée ; unautre encore s’était éteint dans la captivité, n’ayant pu supportersa honte. L’ancien kochévoï aussi n’était plus, dès longtemps, dece monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l’herbe ducimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefoisbouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulementqu’autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante :toute la vaisselle avait volé en éclats ; il n’était pas restéune goutte de vin ; les hôtes et les serviteurs avaientemporté toutes les coupes, tous les vases précieux, et le maître dela maison, demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valuqu’il n’y eût pas de fête. On s’efforçait en vain d’occuper et dedistraire Tarass ; en vain les vieux joueurs de bandoura à labarbe grise défilaient, par deux et par trois devant lui, chantantses exploits de Cosaque ; il contemplait tout d’un œil sec etindifférent ; une douleur inextinguible se lisait sur sestraits immobiles et sa tête penchée ; il disait à voix basse:
– Mon fils Ostap !
Cependant, les Zaporogues s’étaient préparés à une expéditionmaritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, etl’Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresseflottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris ; elleavait vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables deses campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageantauprès du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalonscosaques tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés defouets noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes etmangé tout le raisin ; ils avaient laissé des tas de fumiersdans les mosquées ; ils se servaient, en guise de ceintures,des châles précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftanssalis. Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu’ilsavaient foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandisqu’ils s’en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canonss’était mis à leur poursuite, et une salve générale de sonartillerie avait dispersé leurs bateaux légers comme une trouped’oiseaux. Un tiers d’entre eux avaient péri dans les profondeursde la mer ; le reste avait pu se rallier pour gagnerl’embouchure du Dniepr, avec douze tonnes remplies de sequins. Toutcela n’occupait plus Tarass. Il s’en allait dans les champs, dansles steppes, comme pour la chasse ; mais son arme demeuraitchargée ; il la déposait près de lui, plein de tristesse, ets’arrêtait sur le rivage de la mer. Il restait longtemps assis, latête baissée, et disant toujours :
– Mon Ostap, mon Ostap !
Devant lui brillait et s’étendait au loin la nappe de la merNoire ; dans les joncs lointains on entendait le cri de lamouette, et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l’unesuivant l’autre.
À la fin Tarass n’y tint plus :
– Qu’il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j’irai savoir cequ’il est devenu. Est-il vivant ? est-il dans la tombe ?ou bien n’est-il même plus dans la tombe ? Je le saurai à toutprix, je le saurai.
Et une semaine après, il était déjà dans la ville d’Oumane, àcheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage penduau pommeau de la selle ; un pot de gruau, des cartouches, desentraves de cheval et d’autres munitions complétaient son équipage.Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les fenêtresternies se voyaient à peine ; le tuyau de la cheminée étaitbouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute couvertede moineaux : un tas d’ordures s’étalait devant la porte d’entrée.À la fenêtre apparaissait la tête d’une juive en bonnet, ornée deperles noircies.
– Ton mari est-il dans la maison ! dit Boulba en descendantde cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé aumur.
– Il y est, dit la juive, qui s’empressa aussitôt de sortir avecune corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour lecavalier.
– Où donc est ton juif ?
– Dans l’autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive ensaluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment oùil approcha le broc de ses lèvres.
– Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval : j’iraiseul lui parler. J’ai affaire à lui.
Ce juif était le fameux Yankel. Il s’était fait à la foisfermier et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires detous les seigneurs et hobereaux des environs, il avaitinsensiblement sucé tout leur argent et fait sentir sa présence dejuif sur tout le pays. À trois milles à la ronde, il ne restaitplus une seule maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient ettombaient en ruine ; la contrée entière était devenue déserte,comme après une épidémie ou un incendie général. Si Yankel l’eûthabitée une dizaine d’années de plus, il est probable qu’il en eûtexpulsé jusqu’aux autorités. Tarass entra dans la chambre.
Le juif priait, la tête couverte d’un long voile assezmalpropre, et il s’était retourné pour cracher une dernière fois,selon le rite de sa religion, quand tout à coup ses yeuxs’arrêtèrent sur Boulba qui se tenait derrière lui. Avant toutbrillèrent à ses regards les deux mille ducats offerts pour la têtedu Cosaque ; mais il eut honte de sa cupidité, et s’efforçad’étouffer en lui-même l’éternelle pensée de l’or, qui, semblable àun ver, se replie autour de l’âme d’un juif.
– Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s’était mis en devoirde le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de n’êtrevu de personne ; je t’ai sauvé la vie : les Cosaquest’auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends-moiun service.
Le visage du juif se rembrunit légèrement.
– Quel service ? si c’est quelque chose que je puissefaire, pourquoi ne le ferais-je pas ?
– Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie.
– À Varsovie ?… Comment ! à Varsovie ? ditYankel ; et il haussa les sourcils et les épaulesd’étonnement.
– Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu’il en arrive, jeveux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu’une parole…
– À qui, dire une parole ?
– À lui, à Ostap, à mon fils.
– Est-ce que ta seigneurie n’a pas entendu dire que déjà…
– Je sais tout, je sais tout ; on offre deux mille ducatspour ma tête. Les imbéciles savent ce qu’elle vaut. Je t’endonnerai cinq mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulbatira deux mille ducats d’une bourse en cuir), et le reste quand jereviendrai.
Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit lesducats.
– Ah ! la belle monnaie ! ah ! la bonnemonnaie ! s’écria-t-il, en retournant un ducat entre sesdoigts et en l’essayant avec les dents ; je pense que l’hommeà qui ta seigneurie a enlevé ces excellents ducats n’aura pas vécuune heure de plus dans ce monde, mais qu’il sera allé tout droit àla rivière, et s’y sera noyé, après avoir eu de si beauxducats.
– Je ne t’en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvémoi-même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et prispar ces damnés Polonais ; car je ne suis pas fait pour lesinventions. Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela.Vous tromperiez le diable en personne : vous connaissez toutes lesruses. C’est pour cela que je suis venu te trouver. D’ailleurs, àVarsovie, je n’aurais non plus rien fait par moi-même. Allons, metsvite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement.
– Et ta seigneurie pense qu’il suffit tout bonnement de prendreune bête à l’écurie, de l’attacher à une charrette, et – allons,marche en avant ! – Ta seigneurie pense qu’on peut la conduireainsi sans l’avoir bien cachée ?
– Eh bien ! cache-moi, comme tu sais le faire ; dansun tonneau vide, n’est-ce pas ?
– Ouais ! ta seigneurie pense qu’on peut la cacher dans untonneau ? Est-ce qu’elle ne sait pas que chacun croira qu’il ya de l’eau-de-vie dans ce tonneau ?
– Eh bien ! qu’ils croient qu’il y a del’eau-de-vie !
– Comment qu’ils croient qu’il y a de l’eau-de-vie !s’écria le juif, qui saisit à deux mains ses longues tressespendantes, et les leva vers le ciel.
– Qu’as-tu donc à t’ébahir ainsi ?
– Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a créél’eau-de-vie pour que chacun puisse en faire l’essai ? Ilssont là-bas un tas de gourmands et d’ivrognes. Le premiergentillâtre venu est capable de courir cinq verstes après letonneau, d’y faire un trou, et, quand il verra qu’il n’en sortrien, il dira aussitôt : « Un juif ne conduirait pas un tonneauvide ; à coup sûr il y a quelque chose là-dessous. Qu’onsaisisse le juif, qu’on garrotte le juif, qu’on enlève tout sonargent au juif, qu’on mette le juif en prison ! » parce quetout ce qu’il y a de mauvais retombe toujours sur le juif ;parce que chacun traite le juif de chien ; parce qu’on se ditqu’un juif n’est pas un homme.
–Eh bien ! alors, mets-moi dans un chariot àpoisson !
– Impossible, Dieu le voit, c’est impossible : maintenant, enPologne, les hommes sont affamés comme des chiens ; on voudravoler le poisson, et on découvrira ta seigneurie.
– Eh bien ! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
– Écoute, écoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant sesmanches sur les poignets et en s’approchant de lui les mainsécartées : voici ce que nous ferons ; maintenant, on bâtitpartout des forteresses et des citadelles ; il est venu del’étranger des ingénieurs français, et l’on mène par les cheminsbeaucoup de briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche aufond de ma charrette, et j’en couvrirai le dessus avec des briques.Ta seigneurie est robuste, bien portante ; aussi nes’inquiétera-t-elle pas beaucoup du poids à porter ; et moi,je ferai une petite ouverture par en bas, afin de pouvoir tenourrir.
– Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
Et, au bout d’une heure, un chariot chargé de briques et atteléde deux rosses sortait de la ville d’Oumane. Sur l’une d’elles,Yankel était juché, et ses longues tresses bouclées voltigeaientpar-dessous sa cape de juif, tandis qu’il sautillait sur samonture, long comme un poteau de grande route.
