Vies imaginaires

Chapitre 10Cecco Angiolieri, Poète haineux

Cecco Angiolieri naquit haineux à Sienne, le même jour que DanteAlighieri à Florence. Son père, enrichi dans le commerce deslaines, inclinait vers l’Empire. Dès l’enfance, Cecco fut jalouxdes grands, les méprisa, et marmotta des oraisons. Beaucoup denobles ne voulaient plus se soumettre au pape. Cependant lesghibellins avaient cédé. Mais parmi les guelfes mêmes, il y avaitles Blancs et les Noirs. Les Blancs ne répugnaient pas àl’intervention impériale. Les Noirs restaient fidèles à l’Église, àRome, au Saint-Siège. Cecco eut l’instict d’êtres Noir, peut-êtreparce que son père était Blanc.
Il le haït presque du premier souffle. À quinze ans, il réclama sapart de la fortune, comme si le vieil Angiolieri fût mort. Ils’irrita du refus et quitta la maison paternelle. Dès lors il necessa de se plaindre aux passants et au ciel. Il vint à Florencepar la grand’route. Les Blancs y régnaient encore. même après qu’onen avait chassé les ghibellins. Cecco mendia son pain, attesta ladureté de son père, et finit par se loger dans le taudis d’unsavetier, qui avait une fille. Elle se nommait Becchina et Ceccocrut qu’il l’aimait.
Le savetier était un homme simple, ami de la Vierge, dont ilportait les médailles, et persuadé que sa dévotion lui donnait ledroit de tailler ses chaussures dans du mauvais cuit. Il causaitavec Cecco de la sainte théologie et de l’excellence de la grâce, àla lueur d’une chandelle de résine, avant l’heure d’aller secoucher. Becchina lavait la vaisselle, et ses cheveux étaientconstamment emmêlés. Elle se moquait de Cecco parce qu’il avait labouche tordue.
Vers ce temps, commença à se répandre dans Florence le bruit del’amour excessif qu’avait eu Dante degli Alighieri pour la fille deFolco Ricovero de Portinari, Béatrice. Ceux qui étaient lettréssavaient par cœur les chansons qu’il lui avait adressées. Cecco lesentendit réciter et les blâma fort.
– Ô Cecco, dit Becchina, tu te moques de ce Dante, mais tu nesaurais pas écrire de si beaux envois pour moi.
– Nous verrons, dit Angiolieri en ricanant.
Et premièrement, il composa un sonnet où il critiquait la mesure etle sens des chansons de Dante. Ensuite il fit des vers pourBecchina, qui ne savait pas les lire, et qui éclatait de rire quandCecco les lui déclamait, parce qu’elle ne pouvait supporter lesgrimaces amoureuses de sa bouche.
Cecco était pauvre et nu comme une pierre d’église. Il aimait lamère de Dieu avec fureur, ce qui lui rendait le savetier indulgent.Tous deux voyaient que quelques misérables ecclésiastiques, à lasolde des Noirs. On espérait beaucoup de Cecco, qui semblaitilluminé, mais il n’y avait point d’argent à lui donner. Ainsimalgré sa foi louable, le savetier dut marier Becchina à un grosvoisin, Barberino, qui vendait de l’huile. « Et l’huile peut êtresainte ! » dit pieusement le savetier à Cecco Angioheri, pours’excuser. Le mariage se fit environ dans le même temps queBéatrice épousa Simone de Bardi. Cecco imita la douleur deDante.
Mais Becchina ne mourut point. Le 9 juin 1291, Dante dessinait surune tablette, et c’était le premier anniversaire depuis la mort deBéatrice. Il se trouva qu’il avait figuré un ange dont le visageétait semblable au visage de la bien-aimée. Onze jours après, le 20juin, Cecco Angiolieri (Barberino étant occupé dans le marché auxhuiles) obtint de Becchina la faveur de la baiser sur la bouche, etcomposa un sonnet brûlant. La haine n’en diminua pas dans son cœur.Il voulait de l’or avec son amour. Il ne put en tirer aux usuriers.Il espéra en obtenir de son père et partit pour Sienne. Mais levieil Angiolieri refusa à son fils même un verre de vin maigre, etle laissa assis sur la route, devant la maison.
Cecco avait vu dans la salle un sac de florins nouvellementfrappés. C’était le revenu d’Arcidosso et de Montegiovi. Il mouraitde faim et de soif ; sa robe était déchirée, sa chemisefumante. Il revint, poudreux, à Florence, et Barberino le mit à laporte de sa boutique, à cause de ses guenilles.
Cecco retourna, le soir, dans le taudis du savetier, qu’il trouvachantant une docile chanson pour Marie à la fumée de sachandelle.
Tous deux s’embrassèrent et pleurèrent pieusement. Après l’hymne,Cecco dit au savetier la terrible et désespérée haine qu’il portaità son père, vieillard qui menaçait de vivre autant que le juifErrant Botadeo. Un prêtre qui entrait pour conférer sur les besoinsdu peuple lui persuada d’attendre sa délivrance dans l’étatmonastique. Il conduisit Cecco à une abbaye, où on lui donna unecellule et une vieille robe. Le prieur lui imposa le nom de frèreHenri. Dans le chœur, pendant les chants nocturnes, il touchait dela main les dalles dépouillées et froides comme lui. La rage luiserrait la gorge quand il songeait à la richesse de son père ;il lui semblait que la mer plutôt dessécherait avant qu’il mourût.Il se sentait si dénué qu’il y eut des moments où il crut qu’ilaimerait être souillard de cuisine. « C’est une chose, se dit-il, àlaquelle on pourrait bien aspirer. »
À d’autres moments, il eut la folie de l’orgueil : « Si j’étais lefeu, pensa-t-il, je brûlerais le monde ; si j’étais le vent,j’y soufflerais l’ouragan ; si j’étais l’eau, je le noieraisdans le déluge ; si j’étais Dieu, je l’enfoncerais parmil’espace ; si j’étais pape, il n’y aurait plus de paix sous lesoleil ; si j’étais l’Empereur, je couperais des têtes à laronde ; si j’étais la Mort, j’irais trouver mon père… sij’étais Cecco… voilà tout mon espoir… » Mais il était frateArrigo. Puis il revint à sa haine. Il se procura une copie deschansons pour Béatrice et les compara patiemment aux vers qu’ilavait écrits pour Becchina. Un moine errant lui apprit que Danteparlait de lui avec dédain. Il chercha les moyens de se venger. Lasupériorité des sonnets à Becchina lui semblait évidente. Leschansons pour Bice (il lui donnait son nom vulgaire) étaientabstraites et blanches ; les siennes étaient pleines de forceet de couleur. D’abord, il envoya des vers d’insulte à Dante ;puis, il imagina de le dénoncer au bon roi Charles, comte deProvence. Finalement, nul ne prenant souci ni de ses poésies ni deses lettres, il demeura impuissant. Enfin il se lassa de nourrir sahaine dans l’inaction, se dépouilla de sa robe, remit sa chemisesans agrafe, son jaquet usé, son chaperon lavé par la pluie etretourna quêter l’assistance des Frères dévôts qui travaillaientpour les Noirs.
Une grande joie l’attendait. Dante avait été exilé : il n’y avaitplus que des partis obscurs à Florence. Le savetier murmuraithumblement à la Vierge le prochain triomphe des Noirs. CeccoAngiolieri oublia Becchina dans sa volupté. Il traîna dans lesruisseaux, mangea des croûtons durs, courut à pied derrière lesenvoyés de l’Église qui allaient à Rome et retournaient à Florence.On vit qu’il pourrait servir. Corso Donati, chef violent des Noirs,revenu dans Florence, et puissant, l’employa parmi d’autres. Lanuit du 10 juin 1304, une tourbe de cuisiniers, de teinturiers, deforgerons, de prêtres et de mendiants, envahit le noble quartier deFlorence où étaient les belles maisons des Blancs. Cecco Angiolieribrandissait la torche résineuse du savetier qui suivait à distance,admirant les décrets célestes. Ils incendièrent tout et Ceccoalluma les boiseries aux balcons des Cavalcanti, qui avaient étéles amis de Dante. Cette nuit-là il étancha sa soif de haine avecdu feu. Le lendemain, il envoya à Dante le « Lom-bard » des versd’insulte à la cour de Vérone. Dans la même journée, il devintCecco Angiolieri comme il le désirait depuis tant d’années : sonpère, vieux autant qu’Élie ou Enoch, mourut.
Cecco courut à Sienne, défonça les coffres et plongea ses mainsdans les sacs de florins nouveaux, se répéta cent fois qu’iln’était plus le pauvre frère Henri, mais noble, seigneurd’Arcidosso et de Montegiovi, plus riche que Dante et meilleurpoète. Puis il songea qu’il était pécheur et qu’il avait souhaitéla mort de son père. Il se repentit. Il griffonna sur-le-champ unsonnet pour demander au Pape une croisade contre tous ceux quiinsulteraient leurs parents. Avide de se confesser, il retourna enhâte à Florence, embrassa le savetier, le supplia d’intercéderauprès de Marie.
Il se précipita chez le marchand de cires saintes et acheta ungrand cierge. Le savetier l’alluma onctueusement. Tous deuxpleurèrent et prièrent Notre-Dame. Jusqu’aux heures tardives, onentendit la voix paisible du savetier qui chantait des louanges, seréjouissait de son flambeau et essuyait les larmes de son ami.

Auteurs::

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer