La Dame de Monsoreau – Tome I

Chapitre 10Comment Bussy se mit à la recherche de son rêve, de plus en plusconvaincu que c’était une réalité.

Cependant Bussy était rentré avec le ducd’Anjou, rêveurs tous deux : le duc, parce qu’il redoutait lessuites de cette sortie vigoureuse, à laquelle il avait en quelquesorte été force par Bussy ; Bussy, parce que les événements dela nuit précédente le préoccupaient par-dessus tout.

– Enfin, se disait-il en regagnant sonlogis après force compliments faits au duc d’Anjou sur l’énergiequ’il avait déployée ; enfin, ce qu’il y a de certain, c’estque j’ai été attaqué, c’est que je me suis battu, c’est que j’aiété blessé, puisque je sens là, au côté droit, ma blessure, qui estmême fort douloureuse. Or, en me battant, je voyais, comme je voislà la croix des Petits-Champs, je voyais le mur de l’hôtel desTournelles et les tours crénelées de la Bastille. C’est à la placede la Bastille, un peu en avant de l’hôtel des Tournelles, entre larue Sainte-Catherine et la rue Saint-Paul, que j’ai été attaqué,puisque je m’en allais faubourg Saint-Antoine chercher la lettre dela reine de Navarre. C’est donc là que j’ai été attaqué, près d’uneporte ayant une barbacane, par laquelle, une fois cette porterefermée sur moi, j’ai regardé Quélus, qui avait les joues si pâleset les yeux si flamboyants. J’étais dans une allée ; au boutde l’allée il y avait un escalier. J’ai senti la première marche decet escalier, puisque j’ai trébuché contre. Alors je me suisévanoui. Puis a commencé mon rêve ; puis je me suis retrouvé,par un vent très frais, couché sur le talus des fossés du Temple,entre un moine, un boucher et une vieille femme.

Maintenant, d’où vient que mes autres rêvess’effacent si vite et si complètement de ma mémoire, tandis quecelui-ci s’y grave plus avant à mesure que je m’éloigne du momentoù je l’ai fait ?

– Ah ! dit Bussy, voilà lemystère.

Et il s’arrêta à la porte de son hôtel, où ilvenait d’arriver en ce moment même, et, s’appuyant au mur, il fermales jeux.

– Morbleu ! dit-il, c’est impossiblequ’un rêve laisse dans l’esprit une pareille impression. Je vois lachambre avec sa tapisserie à personnages, je vois le plafond peint,je vois mon lit en bois de chêne sculpté, avec ses rideaux de damasblanc et or. Je vois le portrait, je vois la femme blonde ; jesuis moins sûr que la femme et le portrait ne soient pas la mêmechose. Enfin, je vois la bonne et joyeuse figure du jeune médecinqu’on a conduit à mon lit les yeux bandés. Voilà pourtant bienassez d’indices. Récapitulons : une tapisserie, un plafond, unlit sculpté, des rideaux de damas blanc et or, un portrait, unefemme et un médecin. Allons ! allons ! il faut que je memette à la recherche de tout cela, et, à moins d’être la dernièredes brutes, il faut que je le retrouve.

Et d’abord, dit Bussy, pour bien entamer labesogne, allons prendre un costume plus convenable pour un coureurde nuit ; ensuite, à la Bastille !

En vertu de cette résolution assez peuraisonnable de la part d’un homme qui, après avoir manqué la veilled’être assassiné à un endroit, allait le lendemain, à la même heureou à peu près, explorer le même endroit, Bussy remonta chez lui,fit assurer le bandage qui fermait sa plaie par un valet quelquepeu chirurgien qu’il avait à tout hasard, passa de longues bottesqui montaient jusqu’au milieu des cuisses, prit son épée la plussolide, s’enveloppa de son manteau, monta dans sa litière, fitarrêter au bout de la rue du Roi-de-Sicile, descendit, ordonna àses gens de l’attendre, et, gagnant la grande rue Saint-Antoine,s’achemina vers la place de la Bastille.

Il était neuf heures du soir à peu près ;le couvre-feu avait sonné ; Paris devenait désert. Grâce audégel, qu’un peu de soleil et une plus tiède atmosphère avaientamené dans la journée, les mares d’eau glacée et les trous vaseuxfaisaient de la place de la Bastille un terrain parsemé de lacs etde précipices, que contournait comme une chaussée ce chemin frayédont nous avons déjà parlé.

Bussy s’orienta ; il chercha l’endroit oùson cheval s’était abattu, et crut l’avoir trouvé ; il fit lesmêmes mouvements de retraite et d’agression qu’il se rappelaitavoir faits ; il recula jusqu’au mur et examina chaque portepour retrouver le recoin auquel il s’était appuyé et le guichet parlequel il avait regardé Quélus. Mais toutes les portes avaient unrecoin et presque toutes un guichet ; il y avait une alléederrière les portes. Par une fatalité qui paraîtra moinsextraordinaire quand on songera que le concierge était à cetteépoque une chose inconnue aux maisons bourgeoises, les trois quartsdes portes avaient des allées.

– Pardieu ! se dit Bussy avec undépit profond, quand je devrais heurter à chacune de ces portes,interroger tous les locataires ; quand je devrais dépensermille écus pour faire parler les valets et les vieilles femmes, jesaurai ce que je veux savoir. Il y a cinquante maisons ; à dixmaisons par soirée, c’est cinq soirées que je perdrai :seulement j’attendrai qu’il fasse un peu plus sec.

Bussy achevait ce monologue quand il aperçutune petite lumière tremblotante et pâle, qui s’approchait enmiroitant dans les flaques d’eau, comme un fanal dans la mer.

Cette lumière s’avançait lentement etinégalement de son côté, s’arrêtant de temps en temps, obliquantparfois à gauche, parfois à droite, puis, d’autres fois, trébuchanttout à coup et se mettant à danser comme un feu follet, puisreprenant sa marche calme, puis enfin se livrant à de nouvellesdivagations.

– Décidément, dit Bussy, c’est unesingulière place que la place de la Bastille ; mais n’importe,attendons.

Et Bussy, pour attendre plus à son aise,s’enveloppa de son manteau et s’emboîta dans l’angle d’une porte.La nuit était des plus obscures, et l’on ne pouvait pas se voir àquatre pas.

La lanterne continua de s’avancer, faisant lesplus folles évolutions. Mais, comme Bussy n’était passuperstitieux, il demeura convaincu que la lumière qu’il voyaitn’était pas un feu errant, de la nature de ceux qui épouvantaientsi fort les voyageurs au moyen âge, mais purement et simplement unfalot pendu au bout d’une main, qui se rattachait elle-même à uncorps quelconque.

En effet, après quelques secondes d’attente,la conjecture se trouva juste : Bussy, à trente pas de lui àpeu près, aperçut une forme noire, longue et mince comme unpoteau ; laquelle forme prit, petit à petit, le contour d’unêtre vivant, tenant la lanterne à son bras gauche, tantôt étendu,soit en face de lui, soit sur le côté, tantôt dormant le long de sahanche. Cet être vivant paraissait, pour le moment, appartenir àl’honorable confrérie des ivrognes, car c’était à l’ivresseseulement qu’on pouvait attribuer les étranges circuits qu’ildessinait et l’espèce de philosophie avec laquelle il trébuchaitdans les trous boueux et pataugeait dans les flaques d’eau.

Une fois, il lui arriva même de glisser surune couche de glace mal dégelée, et un retentissement sourd,accompagné d’un mouvement involontaire de la lanterne, qui semblase précipiter du haut en bas, indiqua à Bussy que le nocturnepromeneur, mal assuré sur ses deux pieds, avait cherché un centrede gravité plus solide.

Bussy commença dès lors de se sentir cetteespèce de respect que tous les nobles cœurs éprouvent pour lesivrognes attardés, et il allait s’avancer pour porter du secours àce desservant de Bacchus, comme disait maître Ronsard, lorsqu’ilvit la lanterne se relever avec une rapidité qui indiquait danscelui qui s’en servait si mal une plus grande solidité qu’on auraitpu le croire en s’en rapportant à l’apparence.

– Allons, murmura Bussy, encore uneaventure, à ce qu’il paraît.

Et, comme la lanterne reprenait sa marche etparaissait s’avancer directement de son côté, il se renfonça plusavant que jamais dans l’angle de la porte.

La lanterne fit dix pas encore, et alorsBussy, à la lueur qu’elle projetait, s’aperçut d’une chose étrange,c’est que l’homme qui la portait avait un bandeau sur les yeux.

– Pardieu ! dit-il, voilà unesingulière idée de jouer au Colin-Maillard avec une lanterne,surtout par un temps et sur un terrain comme celui-ci ! Est-ceque je recommencerais à rêver, par hasard ?

Bussy attendit encore, et l’homme au bandeaufit cinq ou six pas.

– Dieu me pardonne, dit Bussy, je croisqu’il parle tout seul. Allons, ce n’est ni un ivrogne ni unfou : c’est un mathématicien qui cherche la solution d’unproblème.

Ces derniers mots étaient suggérés àl’observateur par les dernières paroles qu’avait prononcées l’hommeà la lanterne, et que Bussy avait entendues.

– Quatre cent quatre-vingt-huit, quatrecent quatre-vingt-neuf, quatre cent quatre-vingt-dix, murmuraitl’homme à la lanterne ; ce doit être bien près d’ici.

Et alors, de la main droite, le mystérieuxpersonnage leva son bandeau, et, se trouvant en face d’une maison,il s’approcha de la porte.

Arrivé près de la porte, il l’examina avecattention.

– Non, dit-il, ce n’est pas celle-ci.

Puis il abaissa son bandeau, et se remit enmarche en reprenant son calcul.

– Quatre cent quatre-vingt-onze, quatrecent quatre-vingt-douze, quatre cent quatre-vingt-treize, quatrecent quatre-vingt-quatorze ; je dois brûler, dit-il.

Et il leva de nouveau son bandeau, et,s’approchant de la porte voisine de celle où Bussy se tenait caché,il l’examina avec non moins d’attention que la première.

– Hum ! hum ! dit-il, celapourrait bien être ; non, si, si, non ; ces diables deportes se ressemblent toutes !

– C’est une réflexion que j’avais déjàfaite, se dit en lui-même Bussy ; cela me donne de laconsidération pour le mathématicien.

Le mathématicien replaça son bandeau etcontinua son chemin.

– Quatre cent quatre-vingt-quinze, quatrecent quatre-vingt-seize, quatre cent quatre-vingt-dix-sept, quatrecent quatre-vingt-dix-huit, quatre cent quatre-vingt-dix-neuf… S’ily a une porte en face de moi, dit le chercheur, ce doit êtrecelle-là.

En effet, il y avait une porte, et cette porteétait celle où Bussy se tenait caché ; il en résulta que,lorsque le mathématicien présumé leva son bandeau, il se trouva queBussy et lui étaient face à face.

– Eh bien ? dit Bussy.

– Oh ! fit le promeneur en reculantd’un pas.

– Tiens ! dit Bussy.

– Ce n’est pas possible ! s’écrial’inconnu.

– Si fait, seulement c’estextraordinaire. C’est vous qui êtes le médecin ?

– Et vous le gentilhomme ?

– Justement.

– Jésus ! quelle chance !

– Le médecin, continua Bussy, qui hiersoir a pansé un gentilhomme qui avait reçu un coup d’épée dans lecôté….

– Droit.

– C’est cela, je vous ai reconnu tout desuite ; c’est vous qui avez la main si douce, si légère et enmême temps si habile.

– Ah ! monsieur, je ne m’attendaispas à vous trouver là.

– Que cherchiez-vous donc ?

– La maison.

– Ah ! fit Bussy, vous cherchiez lamaison ?

– Oui.

– Vous ne la connaissez doncpas ?

– Comment voulez-vous que je laconnaisse ? répondit le jeune homme, on m’y a conduit les yeuxbandés.

– On vous y a conduit les yeuxbandés ?

– Sans doute.

– Alors vous êtes bien réellement venudans cette maison ?

– Dans celle-ci ou dans une des maisonsattenantes ; je ne puis dire laquelle, puisque je lacherche….

– Bon, dit Bussy, alors je n’ai pasrêvé !

– Comment, vous n’avez pasrêvé ?

– Il faut vous dire, mon cher ami, que jecroyais que toute cette aventure, moins le coup d’épée, bienentendu, était un rêve….

– Eh bien, dit le jeune médecin, vous nem’étonnez pas, monsieur.

– Pourquoi cela ?

– Je me doutais qu’il y avait un mystèrelà-dessous.

– Oui, mon ami, et un mystère que je veuxéclaircir ; vous m’y aiderez, n’est-ce pas ?

– Bien volontiers.

– Bon ; avant tout, deux mots.

– Dites.

– Comment vous appelle-t-on ?

– Monsieur, dit le jeune médecin, je n’ymettrai pas de mauvaise volonté. Je sais bien qu’en bonne façon etselon la mode, à une question pareille, je devrais me camperfièrement sur une jambe et vous dire, la main sur la hanche :« Et vous, monsieur, s’il vous plaît ? » Mais vousavez une longue épée, et je n’ai que ma lancette ; vous avezl’air d’un digne gentilhomme, et je dois vous paraître un coquin,car je suis mouillé jusqu’aux os et crotté jusqu’au derrière. Je medécide donc à répondre tout franc à votre question : Je menomme Remy le Haudouin.

– Fort bien, monsieur, merci mille fois.Moi, je suis le comte Louis de Clermont, seigneur de Bussy.

– Bussy d’Amboise ! le hérosBussy ! s’écria le jeune docteur avec une joie manifeste.Quoi ! monsieur, vous seriez ce fameux Bussy, ce colonel, que…qui… oh !

– C’est moi-même, monsieur, repritmodestement le gentilhomme. Et maintenant que nous voilà bienéclairés l’un sur l’autre, de grâce, satisfaites ma curiosité, toutmouillé et tout crotté que vous êtes.

– Le fait est, dit le jeune homme,regardant ses trousses toutes mouchetées par la boue, le fait estque, comme Épaminondas le Thébain, je serai forcé de rester troisjours à la maison, n’ayant qu’un seul haut-de-chausses et nepossédant qu’un seul pourpoint. Mais, pardon, vous me faisiezl’honneur de m’interroger, je crois ?

– Oui, monsieur, j’allais vous demandercomment vous étiez venu dans cette maison.

– C’est à la fois très simple et trèscompliqué, vous allez voir, dit le jeune homme.

– Voyons.

– Monsieur le comte, pardon, jusqu’icij’étais si troublé, que j’ai oublié de vous donner votre titre.

– Cela ne fait rien, allez toujours.

– Monsieur le comte, voici donc ce quiest arrivé : je loge rue Beautreillis, à cinq cent deux pasd’ici. Je suis un pauvre apprenti chirurgien, pas maladroit, jevous assure.

– J’en sais quelque chose, dit Bussy.

– Et qui ai fort étudié, continua lejeune homme, mais sans avoir de clients. On m’appelle, comme jevous l’ai dit, Remy le Haudouin : Remy de mon nom de baptême,et le Haudouin parce que je suis né à Nanteuil-le-Haudouin. Or, ily a sept ou huit jours, un homme ayant reçu, derrière l’Arsenal, ungrand coup de couteau, je lui ai cousu la peau du ventre etresserré fort proprement dans l’intérieur de cette peau lesintestins qui s’égaraient. Cela m’a fait dans le voisinage unecertaine réputation, à laquelle j’attribue le bonheur d’avoir étéhier, dans la nuit, réveillé par une petite voix flûtée.

– Une voix de femme ? s’écriaBussy.

– Oui, mais, prenez-y garde, mongentilhomme, tout rustique que je sois, je suis sûr que c’était unevoix de suivante. Je m’y connais, attendu que j’ai plus entendu deces voix-là que des voix de maîtresses.

– Et alors qu’avez-vous fait ?

– Je me suis levé et j’ai ouvert maporte ; mais, à peine étais-je sur le palier, que deux petitesmains, pas trop douces, mais pas trop dures non plus, m’ontappliqué sur le visage un bandeau.

– Sans rien dire ? demandaBussy.

– Si fait ; en me disant :« Venez ; n’essayez pas de voir où vous allez ;soyez discret : voici votre récompense.

– Et cette récompense était ?….

– Une bourse contenant des pistoles,qu’elle me remit dans la main.

– Ah ! ah ! et querépondîtes-vous ?

– Que j’étais prêt à suivre ma charmanteconductrice. Je ne savais pas si elle était charmante ou non, maisje pensai que l’épithète, pour être peut-être un peu exagérée, nepouvait pas nuire.

– Et vous suivîtes sans faired’observations, sans exiger de garanties ?

– J’ai lu souvent de ces sortesd’histoires dans les livres, et j’ai remarqué qu’il en résultaittoujours quelque chose d’agréable pour le médecin. Je suivis donc,comme j’avais l’honneur de vous le dire ; on me guida sur unsol dur ; il gelait ; et je comptai quatre cents, quatrecent cinquante, cinq cents, et enfin cinq cent deux pas.

– Bien, dit Bussy, c’était prudent ;alors vous devez être à cette porte ?

– Je ne dois pas en être loin, du moins,puisque cette fois j’ai compté jusqu’à quatre centquatre-vingt-dix-neuf ; à moins que la rusée péronnelle, et jela soupçonne de cette noirceur, ne m’ait fait faire desdétours.

– Oui ; mais, en supposant qu’elleait songé à cette précaution, dit Bussy, elle a bien, quand lediable y serait, donné quelque indice, prononcé quelquenom ?

– Aucun.

– Mais vous-même avez dû faire quelqueremarque ?

– J’ai remarqué tout ce qu’on peutremarquer avec des doigts habitués à remplacer quelquefois lesyeux, c’est-à-dire une porte avec des clous ; derrière laporte une allée ; au bout de l’allée, un escalier.

– À gauche !

– C’est cela. J’ai compté les degrésmême.

– Combien ?

– Douze.

– Et l’entrée tout de suite ?

– Un corridor, je crois, car on a ouverttrois portes.

– Bien.

– Puis j’ai entendu une voix, ah !celle-là, par exemple, c’était une voix de maîtresse, douce etsuave.

– Oui, oui, c’était la sienne.

– Bon, c’était la sienne.

– J’en suis sûr.

– C’est déjà quelque chose que vous soyezsûr. Puis on m’a poussé dans la chambre où vous étiez couché, etl’on m’a dit d’ôter mon bandeau.

– C’est cela.

– Je vous ai aperçu alors.

– Où étais-je ?

– Couché sur un lit.

– Sur un lit de damas blanc à fleursd’or ?

– Oui.

– Dans une chambre tendue entapisserie ?

– À merveille.

– Avec un plafond àpersonnages ?

– C’est cela ; de plus, entre deuxfenêtres…

– Un portrait ?

– Admirable.

– Représentant une femme de dix-huit àvingt ans ?

– Oui.

– Blonde ?

– Très bien.

– Belle comme tous les anges ?

– Plus belle.

– Bravo ! Alors qu’avez-vousfait ?

– Je vous ai pansé.

– Et très bien, ma foi !

– Du mieux que j’ai pu.

– Admirablement, mon cher monsieur,admirablement ; car ce matin la plaie était presque fermée etbien rose.

– C’est grâce à un baume que j’aicomposé, et qui me paraît, à moi, souverain ; car bien desfois ne sachant sur qui faire des expériences, je me suis troué lapeau en différentes places, et, ma foi ! les trous serefermaient en deux ou trois jours.

– Mon cher monsieur Remy, s’écria Bussy,vous êtes un homme charmant, et je me sens tout porté d’inclinationvers vous. Mais après ? voyons, dites.

– Après, vous tombâtes évanoui denouveau. La voix me demandait de vos nouvelles.

– D’où vous demandait-ellecela ?

– D’une chambre à côté.

– De sorte que vous n’avez pas vu ladame ?

– Je ne l’ai pas aperçue.

– Vous lui répondîtes ?

– Que la blessure n’était pas dangereuse,et que, dans vingt-quatre heures, il n’y paraîtrait plus.

– Elle parut satisfaite ?

– Charmée ; car elle s’écria :« Quel bonheur, mon Dieu ! »

– Elle a dit : « Quelbonheur ! » Mon cher monsieur Remy, je ferai votrefortune. Après, après ?

– Après, tout était fini ; puisquevous étiez pansé, je n’avais plus rien à faire là ; la voix medit alors : Monsieur Remy…

– La voix savait votre nom ?

– Sans doute, toujours par suite del’aventure du coup de couteau que je vous ai racontée.

– C’est juste, la voix vous dit :Monsieur Remy….

– Soyez homme d’honneur jusqu’aubout ; ne compromettez pas une pauvre femme emportée par unexcès d’humanité, reprenez votre bandeau, et souffrez, sanssupercherie, que l’on vous reconduise chez vous.

– Vous promîtes ?

– Je donnai ma parole.

– Et vous l’avez tenue ?

– Vous le voyez bien, répondit naïvementle jeune homme, puisque je cherche la porte.

– Allons, dit Bussy, c’est un traitmagnifique, un trait de galant homme ; et, bien que j’enenrage au fond, je ne puis m’empêcher de vous dire : Touchezlà, monsieur Remy.

Et Bussy, enthousiasmé, tendit la main aujeune docteur.

– Monsieur ! dit Remyembarrassé.

– Touchez, touchez, vous êtes digned’être gentilhomme.

– Monsieur, dit Remy, ce sera une gloireéternelle pour moi que d’avoir touché la main du brave Bussyd’Amboise ; en attendant, j’ai un scrupule.

– Et lequel ?

– Il y avait dix pistoles dans labourse.

– Eh bien ?

– C’est beaucoup trop pour un homme quifait payer ses visites cinq sous, quand il ne fait pas ses visitespour rien ; et je cherchais la maison….

– Pour rendre la bourse ?

– Justement.

– Mon cher monsieur Remy, c’est trop dedélicatesse, je vous jure ; vous avez honorablement gagné cetargent, et il est bien à vous.

– Vous croyez ? dit Remyintérieurement fort satisfait.

– Je vous en réponds ; maisseulement ce n’est point la dame qui vous devait payer, car je nela connais pas, et elle ne me connaît pas davantage.

– Voilà encore une raison, vous voyezbien.

– Je voulais dire seulement que, moiaussi, j’avais une dette envers vous.

– Vous, une dette envers moi ?

– Oui, et je l’acquitterai. Quefaites-vous à Paris ? Voyons… parlez… Faites-moi vosconfidences, mon cher monsieur Remy.

– Ce que je fais à Paris ? Rien dutout, monsieur le comte ; mais j’y ferais quelque chose sij’avais des clients.

– Eh bien, vous tombez à merveille ;je vais vous en donner un d’abord : voulez-vous de moi ?Je suis une fameuse pratique, allez ! Il ne se passe pas dejour que je ne détruise chez les autres ou qu’on ne détériore enmoi l’œuvre la plus belle du Créateur. Voyons… voulez-vousentreprendre de raccommoder les trous qu’on fera à ma peau et lestrous que je ferai à la peau des autres ?

– Ah ! monsieur le comte, dit Remy,je suis d’un mérite trop mince….

– Non, au contraire, vous êtes l’hommequ’il me faut, ou le diable m’emporte ! Vous avez la mainlégère comme une main de femme, et avec cela le baumeFerragus….

– Monsieur….

– Vous viendrez habiter chez moi… ;vous aurez votre logis à vous, vos gens à vous ; acceptez, ou,sur ma parole, vous me déchirerez l’âme. D’ailleurs, votre tâchen’est pas terminée : il s’agit de poser un second appareil,cher monsieur Remy.

– Monsieur le comte, répondit le jeunedocteur, je suis tellement ravi, que je ne sais comment vousexprimer ma joie. Je travaillerai, j’aurai des clients !

– Mais non, puisque je vous dis que jevous prends pour moi tout seul… avec mes amis, bien entendu.Maintenant, vous ne vous rappelez aucune autre chose ?

– Aucune.

– Ah bien, aidez-moi à me retrouveralors, si c’est possible.

– Comment ?

– Voyons… vous qui êtes un hommed’observation, vous qui comptez les pas, vous qui tâtez les murs,vous qui remarquez les voix, comment se fait-il qu’après avoir étépansé par vous je me sois trouvé transporté de cette maison sur lerevers des fossés du Temple ?

– Vous ?

– Oui… moi… Avez-vous aidé en quelquechose à ce transport ?

– Non pas ! je m’y serais fortopposé, au contraire, si l’on m’avait consulté. Le froid pouvaitvous faire grand mal.

– Alors je m’y perds, dit Bussy ;vous ne voulez pas chercher encore un peu avec moi ?

– Je veux tout ce que vous voudrez,monsieur ; mais j’ai bien peur que ce ne soit inutile ;toutes ces maisons se ressemblent.

– Eh bien, dit Bussy, il faudra revoircela le jour.

– Oui, mais le jour nous serons vus.

– Alors il faudra s’informer.

– Nous nous informerons, monseigneur.

– Et nous arriverons au but. Crois-moi,Remy, nous sommes deux maintenant, et nous avons une réalité, cequi est beaucoup.

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