La Grande Ombre

Chapitre 10LE RETOUR DE L’OMBRE

Le lendemain matin, je me levai le cœur gros,car j’étais certain que Jim ne tarderait pas à paraître, et que cejour-là serait un jour de grands chagrins.

Mais quelle somme de tristesses ce jour-làdevait-il apporter, jusqu’à quel point modifierait-il le destin dechacun de nous ? C’était plus que je n’aurais osé en imaginerdans mes moments les plus sombres.

Permettez-moi, cependant, de vous conter toutcela dans l’ordre même des événements.

Ce matin-là, je m’étais levé de bonne heure,car on allait entrer en pleine période de la mise bas desagneaux.

Mon père et moi, nous partions pour lepâturage dès le petit jour.

Lorsque j’entrai dans le corridor, un soufflefrôla ma figure : la porte de la maison était entièrementouverte, et la lumière grise de l’aube dessinait une autre portesur le mur du fond.

Je regardai.

Je trouvai également ouvertes la porte de lachambre d’Edie et celle de Lapp.

Je compris alors, comme à la lueur d’unéclair, ce que signifiaient ces cadeaux offerts la veille :c’était des présents d’adieu.

Tous deux étaient partis.

J’eus de l’amertume au cœur contre la cousineEdie, en entrant et m’arrêtant dans sa chambre.

Penser que pour un nouveau venu, elle nousavait laissé là, tous, sans un mot de bonté, sans même un serrementde main !

Et lui aussi !

J’avais été épouvanté de ce qui arriveraitquand il se rencontrerait avec Jim. Mais en ce moment, on eût ditqu’il avait évité cette rencontre, et cela avait quelque apparencede lâcheté.

J’étais plein de colère, humilié,souffrant.

Je sortis au grand air sans dire un mot à monpère et je montai aux pâturages pour rafraîchir ma têteéchauffée.

Lorsque je fus arrivé là-haut à Corriemuir, jepus jeter un dernier coup d’œil sur la cousine Edie.

Le petit cutter était resté à l’endroit où ilavait jeté l’ancre, mais un canot s’en était détaché pour aller laprendre à terre.

À l’avant je vis voltiger quelque chose derouge. Je savais qu’elle faisait ce signal au moyen de sonchâle.

Je vis ce canot atteindre le navire et sespassagers monter sur le pont.

Puis, l’ancre se releva et le navire filadroit vers le large.

Je vis encore la petite tache rouge sur lepont, et de Lapp debout près d’elle.

Ils pouvaient me voir aussi, car je medessinais en plein sur le ciel.

Tous deux agitèrent longtemps les mains, maisils y renoncèrent enfin, car ils n’obtinrent aucune réponse demoi.

Je restai là, debout, les bras croisés, plusgrognon que je ne l’avais jamais été en ma vie, jusqu’à ce que leurcutter ne fût plus qu’une légère tache blanche de forme carrée, seperdant parmi la brume matinale.

Il était l’heure du déjeuner, et la bouillieétait sur la table quand je rentrai, mais je n’avais aucunappétit.

Les vieux avaient pris la chose avec assez defroideur, bien que ma mère ne trouvât aucune expression trop durepour Edie.

Elles n’avaient jamais eu beaucoup d’affectionmutuelle, en ces derniers temps surtout.

– Voici une lettre de lui, dit mon père, en memontrant sur la table un papier plié : Elle était dans sachambre. Voulez-vous nous la lire ?

Ils ne l’avaient pas même ouverte, car, pourdire la vérité, mes bonnes gens n’étaient jamais arrivés à lirecouramment l’écriture, quoiqu’ils se tirassent assez bien del’impression en grands et beaux caractères.

L’adresse écrite en grosses lettres étaitainsi conçue :

« Aux bonnes gens de West Inch ».

Quant au billet, que j’ai encore sous lesyeux, tout taché et jauni, le voici :

« Chers amis,

« Je ne comptais pas vous quitter aussibrusquement, mais la chose dépendait d’une autre volonté que lamienne.

« Le devoir et l’honneur m’ont rappelé auprèsde mes anciens compagnons.

« C’est une chose que vous comprendrezcertainement avant que peu de jours soient écoulés.

« J’emmène notre Edie avec moi comme mafemme, et il pourrait bien se faire qu’en des jours plus paisibles,vous nous revoyiez à West Inch.

« En attendant, agréez l’assurance de monaffection, et croyez que je n’oublierai jamais les mois tranquillesque j’ai passés chez vous, en un temps où je n’aurais eu tout aumoins qu’une semaine à vivre, si j’avais été fait prisonnier parles Alliés. Mais vous saurez peut-être aussi quelque jour par laraison de cela.

« Votre bien dévoué,

« BONAVENTURE DE LISSAC,

« Colonel des Voltigeurs de la garde etAide de Camp de sa Majesté Impériale l’EmpereurNapoléon ».

Ma voix devint sifflante quand j’en fus auxmots dont il avait fait suivre son nom.

Sans doute j’en étais venu à la conviction quenotre hôte ne pouvait être qu’un de ces admirables soldats dontnous avions tant entendu parler et qui s’étaient frayé passagejusque dans toutes les capitales de l’Europe, à une seuleexception, la nôtre. Pourtant je n’eus guère cru que nous eussionssous notre toit l’aide de camp de l’Empereur et un colonel de sagarde.

– Ainsi donc, dis-je, il se nomme de Lissac etnon de Lapp. Eh bien, colonel ou non, il est heureux pour lui qu’ilse trouve loin d’ici, avant que Jim ait mis la main sur lui… Et iln’était que temps, ajoutai-je en jetant un regard en dehors par lafenêtre de la cuisine, car voici notre homme qui arrive par lejardin.

Je courus vers la porte, au-devant de lui.

Je sentais que j’aurais payé bien cher pour levoir repartir à Édimbourg.

Il arrivait à grands pas, agitant un papierau-dessus de sa tête.

Je m’imaginai que c’était peut-être un billetd’Edie, et que dès lors il savait tout. Mais quand il fut plusprès, je vis que c’était une grande feuille raide et jaune, quicraquait quand on l’agitait, et qu’il avait les yeux pétillants dejoie.

– Hourra ! Jock, cria-t-il. Où estEdie ? Où est Edie ?

– Qu’est-ce qu’il y a, l’ami ?demandai-je.

– Où est Edie ?

– Qu’est-ce que vous avez-là ?

– C’est mon diplôme, Jock, je puis exercerquand je voudrai. Tout va bien ; je veux le montrer àEdie.

– Le mieux que vous puissiez faire, c’est dene plus songer à Edie, répondis-je.

Jamais je n’ai vu la figure d’un hommes’altérer comme la sienne quand j’eus dit ces mots.

– Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire,Jock Calder ? balbutia-t-il.

En parlant ainsi, il avait lâché le précieuxdiplôme, que le vent emporta par-dessus la haie, à travers lalande, jusqu’à une touffe d’ajoncs, où il s’arrêta en voltigeant,mais Jim n’y fit aucune attention.

Ses yeux étaient fixés sur moi, et dans leurprofondeur, je voyais une lueur diabolique.

– Elle n’est pas digne de vous, dis-je.

Il m’empoigna par l’épaule.

– Qu’avez-vous fait ? dit-il à voixbasse. Ce doit être quelque tour de votre façon. Oùest-elle ?

– Elle est partie avec ce Français qui logeaitici.

J’avais longuement réfléchi sur la meilleurefaçon de lui faire passer la chose en douceur, mais j’ai toujoursété fort maladroit dans mes discours, et je ne pus rien trouver demieux que cela.

– Oh ! fit-il, en hochant la tête et meregardant.

Pourtant j’étais certain qu’il était horsd’état de me voir, de voir la ferme, de voir quoi que ce fût.

Il resta ainsi une ou deux minutes, les mainsétroitement jointes, et toujours balançant la tête.

Puis il fit le geste d’avaler péniblement, etparla d’une voix singulière, sèche, rauque.

– Quand est-ce arrivé ?

– Ce matin.

– Ils étaient mariés ?

– Oui.

Il posa la main sur un des montants de laporte pour se raffermir.

– Un message pour moi ?

– Elle a dit que vous lui pardonneriez.

– Que Dieu damne mon âme si jamais je le fais.Où sont-ils allés ?

– Ils ont dû aller en France, à ce que jecrois.

– Il se nommait de Lapp, ce mesemble ?

– Son vrai nom c’est de Lissac, et il n’estrien moins que colonel dans la garde de Boney.

– Alors, selon toute probabilité, il est àParis. C’est bien ! c’est bien !

– Tenez bon, criai-je. Père, père, apportez lebrandy.

Ses genoux avaient ployé un instant, mais ilredevint lui-même avant que le vieillard fût accouru avec labouteille.

– Remportez-là, dit Jim.

– Prenez une gorgée, monsieur Horscroft,s’écria mon père en insistant, cela vous remontera le cœur.

Jim saisit la bouteille et la lança par-dessusla haie du jardin.

– C’est excellent pour ceux qui tiennent àoublier, dit-il, mais moi je tiens à me souvenir.

– Que Dieu vous pardonne ce gaspillagecoupable, s’écria mon père d’une voix forte.

– Et aussi d’avoir failli casser la tête à unofficier de l’infanterie de Sa Majesté, dit le vieux major Elliotten se montrant au-dessus de la haie. Je me serais contenté d’unelampée après une promenade matinale, mais une bouteille qui vousfrise l’oreille en sifflant ! Mais qu’est il donc arrivé quevous restez tous là aussi immobiles que des gens rangés autourd’une fosse, à un enterrement ?

Je lui expliquai en quelques mots noschagrins, pendant que Jim, la figure d’une pâleur cendrée, lessourcils froncés très bas, restait adossé au montant de laporte.

Le major, quand j’eus fini, se montra aussifurieux que nous, car il avait de l’affection pour Jim et pourEdie.

– Peuh ! dit-il, je redoutais constammentquelque événement de ce genre depuis cette histoire de la Tourd’alarme. Cette conduite est bien d’un Français. Ils ne peuvent paslaisser les femmes tranquilles. Du moins, de Lissac l’a épousée, etc’est là une consolation. Mais il n’est guère temps, maintenant, desonger à nos petits tracas, car toute l’Europe est en révolution,et selon toute probabilité, nous voici avec vingt autres années deguerre sur les bras.

– Que voulez-vous dire ? demandai-je.

– Eh ! mon ami, Napoléon est débarqué del’île d’Elbe. Ses troupes sont accourues autour de lui, et le roiLouis s’est sauvé à toutes jambes. La nouvelle en est arrivée àBerwick ce matin.

– Grands Dieux ! s’écria mon père. Alors,voici cette terrible besogne entièrement à recommencer ?

– Oui, nous nous étions figurés que l’Ombren’était plus là, et elle y est encore. Wellington a reçu l’ordre dequitter Vienne pour se rendre dans les Pays-Bas, et l’on croit quel’Empereur fera une sortie d’abord dans cette direction. Eh !c’est un mauvais vent, un vent qui ne présage rien de bon. Je viensjustement de recevoir la nouvelle que je dois rejoindre le71ème régiment comme premier major.

À ces mots je serrai la main à notre bonvoisin, car je savais combien il était humilié de se voir traiteren invalide, qui n’avait plus de rôle à jouer en ce monde.

– Il faut que je rejoigne mon régiment le plustôt possible, et nous serons là-bas, de l’autre côté de l’eau, dansun mois, peut-être même à Paris dans un autre mois.

– Alors, par le Seigneur ! major, s’écriaJim Horscroft, je pars avec vous. Je ne suis pas trop fier pourrefuser de porter le fusil, si vous voulez me mettre en face de ceFrançais.

– Mon garçon, dit le major, je serai fier devous avoir sous mes ordres. Quant à de Lissac, où sera l’Empereur,il sera aussi.

– Vous savez son nom ? dis-je. Qu’est-ceque vous pouvez nous apprendre de lui ?

– Il n’y a pas de meilleur officier dansl’armée française, et pourtant c’est beaucoup dire. Il parait qu’ilserait devenu maréchal, mais qu’il a préféré, rester auprès del’Empereur. Je l’ai rencontré deux jours avant l’affaire de laCorogne, lorsque je fus envoyé en parlementaire pour négocier ausujet de nos blessés. Il était alors avec Soult. Je l’ai reconnu enle voyant.

– Et je le reconnaîtrai aussi en le voyant,dit Horscroft avec ce dur et mauvais regard qu’il avait jadis.

Et à cet instant même, en cet endroit même, jeme rendis soudainement compte combien mon existence serait piteuseet inutile pendant que notre ami l’invalide et le compagnon de monenfance seraient au loin, exposés en première ligne aux fureurs dela tempête.

Ma résolution fut formée avec la promptitudede l’éclair.

– Je partirai aussi avec vous, major,m’écriai-je.

– Jock ! Jock ! dit mon père, en setordant les mains.

Jim ne dit rien, mais il passa son bras autourde moi et me serra la taille.

Le major avait les yeux brillants, etbrandissait sa canne en l’air.

– Ma parole ! dit-il, voici deux bellesrecrues que j’aurai derrière moi. Eh bien, il n’y a pas un moment àperdre. Il faut donc que vous vous teniez prêts tous les deux pourla diligence du soir.

Voilà ce que produisit une seule journée, etpourtant il peut arriver que des années s’écoulent sans amener unchangement.

Songez donc aux événements qui s’étaientaccomplis dans ces vingt-quatre heures ?

De Lissac parti ! Edie partie !Napoléon évadé ! La guerre éclate. Jim Horscroft a toutperdu : lui et moi nous faisons nos préparatifs pour nousbattre contre les Français.

Tout cela eut l’air d’un rêve, jusqu’au momentoù je me dirigeai vers la diligence du soir et me retournai pourjeter un regard sur la maison grise et deux petites silhouettesnoires.

C’était ma mère, qui enfouissait son visagedans les plis de son châle des Shetland, et mon père qui agitaitson bâton de meneur de bétail pour m’encourager dans monvoyage.

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