Chapitre 11LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS
J’arrive maintenant à un point de monhistoire, dont le récit me coupe tout net la respiration, et mefait regretter d’avoir entrepris cette tâche de narrateur. Carquand j’écris, j’aime que cela aille lentement, en bon ordre,chaque chose à son tour, comme les moutons quand ils sortent d’unparc.
Cela pouvait être ainsi à West Inch. Maismaintenant que nous voilà lancés dans une existence plus vaste,comme menus brins de paille qui dérivent lentement dans quelquefossé paresseux jusqu’au moment où ils se trouvent pris àl’improviste dans le cours et les remous rapides d’un grand fleuve,alors il m’est bien difficile, avec mon simple langage, de suivretout cela pas à pas. Mais vous pourrez trouver dans les livresd’histoire les causes et les raisons de tout.
Je laisserai donc tout cela de côté, pour vousparler de ce que j’ai vu de mes propres yeux, entendu de mespropres oreilles.
Le régiment auquel avait été nommé notre amiétait le 71ème d’infanterie légère de Highlanders, quiportait l’habit rouge et les culottes de tartan à carreaux. Ilavait son dépôt dans la ville de Glasgow.
Nous nous y rendîmes tous les trois par ladiligence.
Le major était plein d’entrain et contaitmille anecdotes sur le Duc, sur la Péninsule, pendant que Jimrestait assis dans le coin, les lèvres pincées, les bras croisés,et je suis sûr qu’au fond du cœur, il tuait de Lissac trois foispar heure.
J’aurais pu le deviner au soudain éclat de sesyeux et à la contraction de sa main.
Quant à moi, je ne savais pas trop si jedevais être content ou fâché, car le foyer, c’est le foyer, et l’ona beau avoir fait tout ce qu’on peut pour s’endurcir, c’estnéanmoins chose pénible que de songer que vous avez la moitié del’Écosse entre vous et votre mère.
Nous arrivions à Glasgow le lendemain.
Le major nous conduisit au dépôt, où un soldatqui avait trois chevrons sur le bras et un flot de rubans à sonbonnet, montra tout ce qu’il avait de dents aux mâchoires, à la vuede Jim, et fit trois fois le tour de sa personne pour le considérerà son aise, comme s’il s’était agi du château de Carlisle.
Puis il s’approcha de moi, me donna desbourrades dans les côtes, tâta mes muscles, et fut presque aussicontent de moi que de Jim.
– Voilà ce qu’il nous faut, major, voilà cequ’il nous faut, répétait-il sans cesse. Avec un million de nosgaillards, nous pouvons tenir tête à ce que Boney a de mieux.
– Comment cela marche-t-il ? demanda lemajor.
– Ils font un effet piteux, à la vue, dit-il,mais à force de les lécher, ils prendront quelque forme. Les hommesd’élite ont été transportés en Amérique, et nous sommes encombrésde miliciens et de recrues.
– Ah ! dit le major, nous aurons en facede nous de vieux, de bons soldats. Vous deux, si vous avez besoinde quelque aide, venez me trouver.
Il nous fit un signe de tête et nousquitta.
Nous commençâmes à comprendre qu’un major, quiest votre officier, est un personnage fort différent d’un major quise trouve être votre voisin de campagne.
Soit, mais à quoi bon vous ennuyer de toutesces choses ?
J’userais une quantité de bonnes plumes d’oierien qu’à vous raconter ce que nous fîmes, Jim et moi, au dépôt deGlasgow, comment nous arrivâmes à connaître nos officiers et noscamarades, et comment ils firent notre connaissance.
Bientôt arriva la nouvelle que les gens deVienne, occupés jusqu’alors à découper l’Europe en tranches commes’il s’agissait d’un gigot de mouton, étaient rentrés à tire d’ailedans leurs pays respectifs, que tout ce qui s’y trouvait, hommes etchevaux, était en marche vers la France.
Nous entendîmes parler aussi de grandsrassemblements, de grandes revues de troupes, qui avaient lieu àParis.
Puis on nous dit que Wellington était dans lesPays-Bas, et que ce serait à nous et aux Prussiens à subir lepremier choc.
Le gouvernement embarquait des hommes et deshommes, aussi vite qu’il pouvait.
Tous les ports de la côte Est étaient bondésde canons, de chevaux, de munitions.
Le trois juin, nous reçûmes à notre tour notreordre de mise en marche.
Le soir même, nous nous embarquâmes à Leith,et nous arrivâmes à Ostende le lendemain au soir.
C’était le premier pays étranger que jevoyais.
Il en était d’ailleurs de même pour la plupartde mes camarades, car il y avait surtout des jeunes soldats dansles rangs.
Je crois revoir encore les eaux bleues, leslignes courbes des vagues du ressac, la longue plage jaune, et lesbizarres moulins qui pivotent en battant des ailes, chose qu’onchercherait vainement d’un bout à l’autre de l’Écosse.
C’était une ville propre, bien tenue, mais lataille y était au-dessous de la moyenne, et on n’y trouvait àacheter ni ale ni galettes de farine d’avoine.
De là nous nous rendîmes dans un endroit nomméBruges, puis de là à Gand où nous fûmes réunis avec le52ème et le 95ème, deux régiments qui, avecle nôtre, formaient une brigade.
C’est une ville étonnante, Gand, pour lesclochers et les constructions en pierre.
D’ailleurs, parmi toutes les villes que noustraversâmes, il n’en était guère qui n’eût une église plus bellequ’aucune de celles de Glasgow.
De là nous marchâmes sur Ath, petit villagesitué sur une rivière ou plutôt sur un filet d’eau qui se nomme leDender.
Nous y fûmes logés surtout dans des tentes,car il faisait un beau temps ensoleillé, et toute la brigade futoccupée du matin au soir à faire l’exercice.
Nous étions commandés par la général Adams,nous avions pour colonel Reynell, mais ce qui nous donnait le plusde courage, c’était de songer que nous avions pour commandant enchef le Duc, dont le nom était comme une sonnerie de clairon.
Il était à Bruxelles avec le gros de l’armée,mais nous savions que nous le verrions bientôt s’il en étaitbesoin.
Je n’avais jamais vu autant d’Anglais réunis,et je dois dire que j’éprouvais quelque dédain à leur égard, commecela se voit toujours chez les gens qui habitent aux environs d’unefrontière. Mais les deux régiments qui étaient avec nous étaientdans d’aussi bons rapports de camaraderie qu’on pouvait lesouhaiter.
Le 52ème avait un effectif d’unmillier d’hommes, et comptait beaucoup de vieux soldats de laPéninsule.
Le 95ème régiment se composait decarabiniers, et ils avaient un habit vert au lieu du rouge.
C’était chose étrange que de les voir charger,car ils entouraient la balle d’un chiffon graissé, et la faisaiententrer avec un maillet, mais aussi ils tiraient plus loin et plusjuste que nous.
Toute cette partie de la Belgique était alorscouverte de troupes anglaises, car la Garde y était aussi, auxenvirons d’Enghien, et il y avait des régiments de cavalerie, denotre côté, à quelque distance.
Comme vous le voyez, Wellington était obligéde déployer toutes ses forces, car Boney était derrière son rideaude forteresses, et naturellement nous n’avions aucun moyen desavoir par quel côté il déboucherait.
Toutefois on pouvait être certain qu’ilarriverait par où on l’attendrait le moins.
D’un côté, il pouvait s’avancer entre nous etla mer, et nous couper ainsi de l’Angleterre ; d’un autrecôté, il était libre de se glisser entre les Prussiens et nous.Mais le Duc était aussi malin que lui, car il avait autour de luitoute sa cavalerie et ses troupes légères déployées comme une vastetoile d’araignée, de telle sorte que dès qu’un Français aurait misle pied par-dessus la frontière, le Duc était en mesure deconcentrer toutes ses troupes à l’endroit convenable.
Pour moi, j’étais fort heureux à Ath, où lesgens étaient pleins de bonté et de simplicité.
Un fermier nommé Bois, dans les champs duquelnous étions campés, fut un excellent ami pour la plupart denous.
À nos moments perdus, nous lui bâtîmes unegrange de bois, et plus d’une fois, moi et Job Seaton, monserre-file, nous avons mis son linge à sécher sur des cordes :on eut dit que l’odeur du linge humide avait plus que tout autrechose le don de nous reporter tout droit à la pensée du foyerdomestique.
Je me suis souvent demandé si ce brave hommeet sa femme vivent encore. Ce n’est guère probable, car bien quevigoureux, ils avaient dépassé le milieu de la vie à cetteépoque-là.
Jim venait aussi quelque fois avec nous, etrestait à fumer dans la vaste cuisine flamande, mais c’étaitmaintenant un Jim tout différent de celui d’autrefois.
Il avait toujours eu un fond de dureté, maison eût dit que son malheur l’avait entièrement pétrifié. Jamais jene vis de sourire sur ses lèvres.
Il était bien rare qu’il parlât. Tout sonesprit se concentrait sur l’idée de se venger de de Lissac, qui luiavait ravi Edie.
Il passait des heures assis, le menton appuyésur ses deux mains, le regard fixe, le sourcil froncé, tout absorbépar une seule pensée.
Cela avait fait d’abord de lui, jusqu’à uncertain point, la cible des plaisanteries de certains, mais quandils le connurent mieux, ils s’aperçurent qu’il ne faisait pas bonrire de lui, et ils le laissèrent tranquille.
À cette époque, nous nous levions de fortbonne heure, et généralement la brigade entière était sous lesarmes dès la première lueur du jour.
Un matin, c’était le seize juin, nous venionsde nous former, le général Adams était allé à cheval donner unordre au colonel Reynell, à environ une portée de fusil del’endroit où je me trouvais, quand tout à coup tous deux fixèrentavec persistance leur regard sur la route de Bruxelles.
Aucun de nous n’osa remuer la tête, mais tousles hommes du régiment tournèrent les yeux de ce côté, et là nousvîmes un officier, portant la cocarde d’aide de camp du général,arriver sur la route à grand fracas, de toute la vitesse qu’ilpouvait donner à son grand cheval gris pommelé.
Il penchait la tête sur la crinière, et luicinglait le cou avec le reste des rênes. On eût dit que sa viedépendait de sa rapidité.
– Holà, Reynell, dit le général, voilà quicommence à avoir l’air sérieux. Qu’est-ce que vous dites decela ?
Tous deux mirent leur cheval au trot pours’avancer, et Adams ouvrit vivement la dépêche que lui tendit lemessager.
L’enveloppe n’était pas encore à terre qu’ilfit demi-tour, et agita la lettre au-dessus. De sa tête, comme ill’eût fait de son sabre.
– Rompez les rangs ! cria-t-il. Revuegénérale et mise en marche dans une demi-heure.
Alors pendant un instant, il y eut grandbruit, grande agitation, et les nouvelles volèrent de bouche enbouche.
Napoléon avait franchi la frontière la veille,poussé les Prussiens devant lui, et s’était déjà fort avancé dansl’intérieur du pays, à l’est par rapport à nous, avec centcinquante mille hommes.
Nous courûmes de tous côtés rassembler noseffets, et déjeuner.
Moins d’une heure après, nous étions enmarche, laissant derrière nous pour toujours Ath et le Dender.
Il n’y avait pas un moment à perdre, car lesPrussiens n’avaient donné à Wellington aucunes nouvelles de ce quise passait, et bien qu’il se fût élancé de Bruxelles aux premièresrumeurs de l’événement, comme un bon chien de garde sort de sonchenil, c’était difficile de supposer qu’il pourrait arriver assezà temps pour porter secours aux Prussiens.
C’était une belle et chaude matinée, etpendant que la brigade marchait sur la large chaussée belge, lapoussière s’en élevait comme eut fait la fumée d’une batterie.
Je puis vous dire que nous bénîmes celui quiavait planté les peupliers sur les bords, car leur ombre valaitmieux pour nous que de la boisson.
À travers champs, à gauche comme droite, il yavait d’autres routes, l’une tout près de la nôtre, l’autre à unmille ou plus.
Une colonne d’infanterie suivait la plusrapprochée.
C’était une belle rivalité qui nous animait,car des deux côtés on mettait toute son énergie à jouer desjambes.
Il flottait autour d’eux une si largeguirlande de poussière, que nous distinguions seulement les canonsde fusils et les bonnets de peau d’ours pointant çà et là, ou latête et les épaules d’un officier monté, dominant le nuage, et ledrapeau qui flottait au vent.
C’était une brigade de la Garde, mais nous nesavions pas laquelle, car il y en avait deux qui faisaient lacampagne avec nous.
Dans le lointain, on voyait aussi sur la routeun épais nuage de poussière, mais qui s’entrouvrant de temps àautre, laissait apercevoir un long chapelet de grains scintillantsd’un éclat d’argent.
La brise apportait un tel bruit de musiquegrondante, sonore, éclatante, que jamais je n’entendis rien depareil.
Si j’avais été laissé à moi-même, j’aurais étélongtemps à savoir ce que c’était, mais nos caporaux et nossergents étaient tous d’anciens soldats, et il y en avait un quimarchait à côté de moi, hallebarde en main, et qui étaitintarissable en conseils et renseignements.
– C’est la grosse cavalerie, dit-il. Vousvoyez ce double reflet. Cela signifie qu’ils ont le casque aussibien que la cuirasse. Ce sont les Royaux ou les Enniskillens, ou laMaison du Roi. Vous pouvez entendre leurs cymbales et leurstimbales. La grosse cavalerie française est trop forte pour nous.Ils sont dans la proportion de dix contre un, et de bons soldatsaussi. Il faut viser à leur figure ou à leur cheval. Rappelez-vouscela, quand ils arriveront sur nous. Sans quoi, vous recevrezquatre pieds de lame à travers le foie pour vous apprendre à vivre.Écoutez, écoutez, écoutez ! Voici la vieille musique quireprend !
Il parlait encore que se fit entendre legrondement sourd d’une canonnade quelque part au loin, à l’est denous.
C’était grave et rauque.
On eût dit un rugissement de quelque bêteféroce, toute barbouillée de sang, qui ne prospère qu’aux dépensdes existences humaines.
Au même instant on cria derrière nous« Eh ! Eh ! Eh ! » et quelqu’un commandad’une voix forte : « Laissez passer lescanons ! »
Je tournai la tête et je vis les compagniesd’arrière-garde ouvrir soudain les rangs et se jeter de chaque côtéde la route, pendant que six chevaux couleur crème, attelés parpaires, galopant ventre à terre, arrivaient à grand fracas dansl’espace libre, traînant un beau canon de douze qui tournait etcraquait derrière eux.
Puis, il en vint un second, un troisième,vingt quatre en tout, ils passèrent près de nous avec grand bruit,grand vacarme, les hommes en uniformes bleus, se tenant biencramponnés aux canons et aux caissons, les conducteurs jurant,faisant claquer leurs fouets, les crinières flottant au vent, lesécouvillons et les seaux s’agitant avec un bruit de ferraille.
L’air était tout remué de cette agitationfébrile, du tintement sonore des chaînes.
Un grandement sourd monta des fosses.
Les artilleurs y répondirent par des cris, etnous vîmes rouler devant nous un nuage gris, et quantité de bonnetsà poils firent par moments tache dans l’obscurité.
Puis les compagnies se refermèrent, pendantque le grondement qui s’entendait en avant de nous devenait plusfort et plus grave que jamais.
– Il y a là trois batteries, dit le sergent.Ce sont des Bull et des Webber Smith. Cesderniers sont neufs. Il y en a davantage en avant de nous, car jevois ici la trace laissée par un canon de neuf, et tous les autressont de douze. Si vous tenez à être atteint, donnez la préférence àun canon de douze, car un de neuf vous écrabouille, tandis quecelui de douze vous coupe en deux comme une carotte.
Et il continua, en me donnant des détails surles horribles blessures qu’il avait vues, ce qui glaçait mon sangdans mes veines.
Vous auriez frotté toutes nos figures avec dublanc d’Espagne, que vous ne les auriez pas rendues plusblanches.
– Ah ! Ah ! Vous aurez l’air encoreplus malades, quand vous aurez un paquet de mitraille dans lestripes ! dit-il.
À ce moment, voyant rire plusieurs vieuxsoldats, je commençai à comprendre que cet homme essayait de nousfaire peur.
Je me mis aussi à rire, et les autres enfirent autant, mais on ne riait pas de très bon cœur.
Le soleil était presque au-dessus de nos têtesquand on fit halte, dans une petite localité nommée Hal.
Il y a là une vieille pompe que je fis marcherpour remplir mon shako. Jamais une cruche d’ale d’Écosse ne meparut aussi bonne que cette eau-là.
Des canons passèrent encore devant nous, puisles Hussards de Vivian : il y en avait trois régiments, fortcoquets sur leurs beaux chevaux bai-brun.
C’était un régal pour l’œil.
Les canons faisaient plus de bruit que jamais,et cela faisait vibrer mes nerfs, tout comme jadis, lorsque Edie àcôté de moi, quelques années auparavant, j’avais assisté à la luttedu navire de commerce contre les corsaires.
Ce bruit était maintenant si fort qu’il mesemblait que l’on devait se battre de l’autre côté du bois le plusproche, mais mon ami le sergent en savait plus long.
– C’est à douze ou quinze milles d’ici,dit-il. Vous pouvez en être certain, le général sait qu’on n’a pasbesoin de nous, sans quoi nous ne serions pas à nous reposer àHal.
Il disait vrai, comme on le vit bien, car uneminute après, le colonel arriva pour nous donner l’ordre de formerdes faisceaux et de bivouaquer sur place.
Nous y passâmes toute la journée, pendantlaquelle nous vîmes défiler de la cavalerie, de l’infanterie, del’artillerie, Anglais, Hollandais, Hanovriens.
La musique endiablée dura jusqu’au soir,s’enflant parfois en un rugissement, retombant parfois en ungrondement indistinct.
Vers huit heures du soir, elle cessacomplètement.
Nous nous rongions d’impatience, comme vouspensez bien, d’apprendre ce qui se passait, mais nous savions quece que ferait le Duc, serait bien fait, ce qui finit par nousinspirer un peu de patience.
Le lendemain, la brigade resta à Hal, tout lematin, mais vers midi, un ordonnance arriva de la part du Duc, etnous avançâmes jusqu’à un petit village appelé Braine le… je nesais plus quoi.
Il n’était que temps, car un orage terriblefondit tout à coup sur nous, déversant des torrents d’eau quichangèrent tous les champs et tous les chemins en marais etbourbiers.
Dans ce village, les granges nous offrirent unabri, et nous y trouvâmes deux traînards, l’un faisait partie d’unrégiment à jupon, l’autre était un homme de la légion allemande, etils avaient à nous apprendre des nouvelles qui étaient aussisombres que le temps.
Boney avait rossé les Prussiens la veille, etnos hommes avaient eu bien de la peine à tenir bon contreNey : ils avaient pourtant fini par le battre.
Cela vous fait aujourd’hui l’effet d’unevieille histoire toute défraîchie, mais vous ne pouvez pas vousfigurer notre empressement à nous entasser autour des deux hommesdans la grange.
On se battait, on se bousculait, rien que pourattraper un mot de ce qu’ils disaient, et ceux qui avaient entenduétaient à leur tour assaillis par la foule de ceux qui ne savaientrien.
On rit, on applaudit, on gémit tour à tour, enentendant raconter que la 44ème avait reçu la cavalerieen ligne, que les Hollando-Belges avaient pris la fuite, que laGarde Noire avait laisse pénétrer les Lanciers dans son carré, etles y avait tués à loisir. Mais les Lanciers mirent les rieurs deleur côté en réduisant le 69ème à sa plus simpleexpression et emportant un des drapeaux.
Et pour conclure, le Duc battait en retraiteafin de conserver le contact avec les Prussiens.
Le bruit courait qu’il choisirait son terrainet livrerait une grande bataille à l’endroit même où nous avionsfait halte.
Et nous vîmes bientôt que ce bruit étaitfondé, car le temps s’éclaircit vers le soir, et tout le mondemonta sur la crête pour voir ce qui pouvait se voir.
C’était une belle campagne de terres à blé etde prairies.
Les récoltes commençaient à jaunir, et lesseigles, qui étaient superbes, atteignaient l’épaule d’unhomme.
Il était impossible de concevoir un tableauplus paisible.
De quelque côté qu’on portât les yeux, on nevoyait que collines aux courbes onduleuses toutes couvertes de blé,et par-dessus elles, les petits clochers de village dressant leurspointes parmi les peupliers. Mais à travers tout ce joli tableau,apparaissait comme la marque d’un coup de fouet, une longue ligned’hommes en marche, habillés les uns de rouge, les autres de vert,d’autres de bleu, de noir, se dirigeant en zigzag par la plaine,encombrant les routes ; l’une des extrémités si rapprochée,qu’elle pouvait entendre nos appels, quand les hommes mirent leursfusils en faisceaux, sur la crête à notre gauche, tandis quel’autre extrémité se perdait dans les bois, aussi loin que nouspouvions voir. Puis, sur d’autres routes, nous apercevions lesattelages de chevaux tirant à grand-peine, l’éclat sombre descanons, les hommes qui se courbaient, s’arc-boutaient pour pousseraux roues et les dégager de la vase épaisse, profonde.
Pendant que nous étions là, régiment parrégiment, brigade par brigade, vinrent prendre position sur lacrête, et avant le coucher du soleil, nous étions formée en uneligne de plus de soixante mille hommes, fermant à Napoléon la routade Bruxelles.
Mais la pluie avait recommencé avec force.Nous autres, du 77ème, nous nous précipitâmes de nouveau dans notregrange. Nous étions bien mieux abrités que le plus grand nombre denos camarades, qui durent rester étendus dans la boue, sous lesrafales de l’orage, et attendre ainsi jusqu’à la première lueur dujour.
