La Grande Ombre

Chapitre 15COMMENT TOUT CELA FINIT

Maintenant, me voici bien près de la fin detout cela, et je suis fort content d’y être arrivé, car j’aicommencé ce récit d’autrefois, le cœur léger, en me disant que celame donnerait quelque occupation pendant les longs soirs d’été.Mais, chemin faisant, j’ai réveillé mille peines qui dormaient,mille chagrins à demi oubliés, si bien que j’ai à présent l’âme àvif, comme la peau d’un mouton mal tondu.

Si je m’en tire à bon port, je jure bien de nejamais reprendre la plume ; car, en commençant, cela va toutseul, comme quand on descend dans un ruisseau dont la rive est enpente douce. Puis, avant que vous puissiez vous en apercevoir, vousmettez le pied dans un trou et vous y restez, et c’est à vous devous en tirer à force de vous débattre.

Nous enterrâmes Jim et de Lissac, avec quatrecent trente et un soldats de la Garde impériale et de notreInfanterie légère, rangés dans la même tranchée.

Ah ! Si on pouvait semer un homme brave,comme on sème une graine, quelle belle récolte de héros on feraitun jour !

Alors, nous laissâmes pour toujours, derrièrenous, ce champ de carnage et nous prîmes, avec notre brigade, laroute de la frontière pour marcher sur Paris.

Pendant toutes ces années-là, on m’avaittoujours habitué à regarder les Français comme de très méchantesgens, et comme nous n’entendions parler d’eux qu’à l’occasion debatailles, de massacres sur terre et sur mer, il était asseznaturel pour moi de les croire vicieux par essence et de compagniedangereuse.

Après tout, n’avaient-ils pas entendu dire denous la même chose, ce qui devait certainement nous faire juger pareux de la même manière.

Mais quand nous eûmes à traverser leur pays,quand nous vîmes leurs charmantes petites fermes, et les bonnesgens si tranquillement occupés au travail des champs et les femmestricotant au bord de la route, la vieille grand-maman, en vastecoiffe blanche, grondant le bébé pour lui apprendre la politesse,tout nous parut si empreint de simplicité domestique, que j’en vinsà ne pouvoir comprendre pourquoi nous avions si longtemps haï etredouté ces bonnes gens.

Je suppose que, dans le fond, l’objet réel denotre haine, c’était l’homme qui les gouvernait, et maintenantqu’il était parti et que sa grande ombre avait disparu du pays,tout allait reprendre sa beauté.

Nous fîmes assez joyeusement le trajet, enparcourant le pays le plus charmant que j’eusse jamais vu, et nousarrivâmes ainsi à la grande cité.

Nous nous attendions à y livrer bataille, carelle est si peuplée, qu’en prenant seulement un homme sur vingt, onformerait une belle armée. Mais, cette fois, on avait reconnucombien c’est dommage d’abîmer tout un pays à cause d’un seulhomme.

On lui avait donc donné avis qu’il eût à setirer d’affaire, seul, désormais.

D’après les dernières nouvelles qui nousarrivèrent sur lui, il s’était rendu aux Anglais.

Les portes de Paris nous étaientouvertes ; c’étaient des nouvelles excellentes pour moi, carj’aimais autant m’en tenir à la seule bataille où je me fussetrouvé.

Mais il y avait alors à Paris, une foule degens attachés à Boney.

C’était tout naturel, quand on songe à lagloire qu’il leur avait acquise, et qu’on se rappelle qu’il n’avaitjamais demandé à son armée d’aller dans un endroit où il n’allâtpas lui-même.

Ils nous firent assez mauvaise mine à notreentré, je puis vous le dire.

Nous autres, de la brigade d’Adams, nous fûmesles premiers qui mirent le pied dans la ville.

Nous passâmes sur un pont qui s’appelleNeuilly, mot plus facile à écrire qu’à prononcer ; de là, ontraversa un beau parc, le Bois de Boulogne, puis on alla auxChamps-Élysées, où l’on bivouaqua.

Bientôt il y eût, dans les rues, tant dePrussiens et d’Anglais, qu’on se serait cru dans un camp plutôt quedans une ville.

La première fois que je pus sortir, je partisavec Rob Stewart, de ma compagnie, car on ne nous permettait decirculer que par couples, et je me rendis dans la rue deMiromesnil.

Rob attendit dans le vestibule et, dès que jemis le pied sur le paillasson, je me trouvai en présence de macousine Edie, qui était toujours restée la même, et qui se mit à mecontempler de ce regard sauvage qu’elle a.

Pendant un moment, elle ne me reconnut pas,mais quand elle le fit, elle s’avança de trois pas, courut à moi etme sauta au cou.

– Oh ! mon cher vieux Jock,s’écria-t-elle, comme vous êtes beau, sous l’habit rouge !

– Oui, à présent, je suis soldat, Edie,répondis-je d’un ton fort raide, car en voyant sa jolie figure, jecrus apercevoir, par derrière elle, l’autre figure qui étaittournés vers le ciel, sur le champ de bataille de Belgique.

– Qui l’aurait cru ? s’écria-t-elle.Qu’êtes vous alors, Jock ? Général ? Capitaine ?

– Non, je suis simple soldat.

– Comment, vous n’êtes pas, je l’espère, deces gens du commun qui portant le fusil ?

– Si, je porte le fusil.

– Oh ! ce n’est pas, à beaucoup près,aussi intéressant, dit-elle en retournant s’asseoir sur le canapéqu’elle avait quitté.

C’était une chambre superbe, toute tendue desoie et de velours, pleine d’objets brillants, et j’étais sur lepoint de repartir pour donner à mes bottes un nouveau coup debrosse.

Quand Edie s’assit, je vis qu’elle était engrand deuil ; cela me prouva qu’elle connaissait la mort de deLissac.

– Je suis content de voir que vous savez tout,dis-je, car je suis très maladroit pour annoncer avec ménagementles nouvelles. Il a dit que vous pouviez garder tout ce qu’il yavait dans les malles, et qu’Antoine avait les clefs.

– Merci, Jock, merci, dit-elle, vous avez étébien bon de faire cette commission. J’ai appris l’événement il y aenviron huit jours. J’en ai été folle quelque temps, tout à faitfolle. Je porterai le deuil toute ma vie, quoique cela fasse de moiun véritable épouvantail, comme vous le voyez. Ah ! je ne m’enremettrai jamais. Je prendrai le voile et je mourrai aucouvent.

– Pardon, Madame, dit une domestique enavançant la tête, le comte de Beton désire vous voir.

– Mon cher Jock, dit Edie en se levantbrusquement, voilà qui est très important. Je suis bien fâchéed’abréger notre entretien, mais vous reviendrez me voir, j’en saissûre, n’est-ce pas ? Je suis si désolée ? Ah !est-ce qu’il vous serait égal de sortir par la porte de service etnon par la grande porte ? Je vous remercie, mon cher vieuxJock, vous avez toujours été si bon garçon, et vous faisiezexactement ce qu’on vous disait de faire.

C’était la dernière fois que je devais voir lacousine Edie.

Elle se montrait à la lumière du soleil avecson regard provocateur, de jadis, avec ses dents éclatantes.

Aussi je me la rappellerai toujours, brillanteet mobile comme une goutte de mercure.

Lorsque je rejoignis mon camarade en bas dansla rue, je vis à la porte une belle voiture à deux chevaux ;je devinai alors qu’elle m’avait prié de m’esquiver furtivement,pour que ses nouveaux amis du grand monde ne vissent jamais lesgens du commun avec lesquels elle avait vécu dans son enfance.

Elle n’avait fait aucune question sur Jim, nisur mon père et ma mère, qui avaient eu tant de bonté pourelle.

Bah ! elle était ainsi faite, elle nepouvait pas plus s’en dispenser qu’un lapin ne peut s’empêcherd’agiter son bout de queue ; et pourtant, cette pensée me fitgrand-peine.

Neuf mois après, j’appris qu’elle avait épouséce même comte de Beton, et elle mourut en couches un an ou deuxplus tard.

Quant à nous, notre tâche était accomplie.

La grande ombre avait été chassée de dessusl’Europe ; elle ne viendrait plus s’allonger d’un bout àl’autre du pays, planant sur les fermes paisibles, les humblesvillages, faisant les ténèbres dans des existences qui auraient étési heureuses.

Après avoir acheté ma libération, je revins àCorriemuir, où, après la mort de mon père, je pris la ferme.

J’épousai Lucie Deane, de Berwick, et j’élevaisept enfants, qui tous sont plus grands que leur père, etn’omettent rien pour le lui rappeler.

Mais, dans les jours tranquilles et paisiblesqui s’écoulent désormais et qui se ressemblent comme autant debéliers écossais, j’ai peine à convaincre mes jeunes gens que, mêmeici, nous avons eu notre roman, au temps où Jim et moi nous fîmesnotre cour, et où l’homme aux moustaches de chat arriva de l’autrecôté de l’eau.

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer