Chapitre 4Le piège infernal
Après la course, un flot de personnes qui s’écoulait vers lasortie de la tribune ayant passé contre lui, Nicolas Dugrival portavivement la main à la poche intérieure de son veston. Sa femme luidit :
– Qu’est-ce que tu as ?
– Je suis toujours inquiet…, avec cet argent ! J’ai peurd’un mauvais coup.
Elle murmura :
– Aussi je ne te comprends pas. Est-ce qu’on garde sur soi unepareille somme ! Toute notre fortune… Nous avons eu pourtantassez de mal à la gagner.
– Bah ! dit-il, est-ce qu’on sait qu’elle est là, dans ceportefeuille ?
– Mais si, mais si, bougonna-t-elle. Tiens, le petit domestiqueque nous avons renvoyé la semaine dernière le savait parfaitement.N’est-ce pas, Gabriel ?
– Oui, ma tante, fit un jeune homme qui se tenait à sescôtés.
Les époux Dugrival et leur neveu Gabriel étaient très connus surles hippodromes, où les habitués les voyaient presque chaque jour.Dugrival, gros homme au teint rouge, l’aspect d’un bonvivant ; sa femme, lourde également, le masque vulgaire,toujours vêtue d’une robe de soie prune dont l’usure était tropvisible ; le neveu, tout jeune, mince, la figure pâle, lesyeux noirs, les cheveux blonds et un peu bouclés.
En général, le ménage restait assis pendant toute la réunion.C’était Gabriel qui jouait pour son oncle, surveillant les chevauxau paddock, recueillant des tuyaux de droite et de gauche parmi lesgroupes des jockeys et des lads, faisant la navette entre lestribunes et le pari mutuel.
La chance, ce jour-là, leur fut favorable, car, trois fois, lesvoisins de Dugrival virent le jeune homme qui lui rapportait del’argent.
La cinquième course se terminait. Dugrival alluma un cigare. Ace moment, un monsieur sanglé dans une jaquette marron, et dont levisage se terminait par une barbiche grisonnante, s’approcha de luiet demanda d’un ton de confidence :
– Ce n’est pas à vous, monsieur, qu’on aurait voléceci ?
Il exhibait en même temps une montre en or, munie de sachaîne.
Dugrival sursauta.
– Mais oui…, mais oui c’est à moi… Tenez, mes initiales sontgravées N. D Nicolas Dugrival.
Et aussitôt il plaqua la main sur la poche de son veston avec ungeste d’effroi. Le portefeuille s’y trouvait encore.
– Ah ! fit-il bouleversé, j’ai eu de la chance… Mais toutde même, comment a-t-on pu ? Connaît-on le coquin ?
– Oui, nous le tenons, il est au poste. Veuillez avoirl’obligeance de me suivre, nous allons éclaircir cette affaire.
– A qui ai-je l’honneur ?
– M. Delangle, inspecteur de la Sûreté. J’ai déjà prévenu M.Marquenne, l’officier de paix. Nicolas Dugrival sortit avecl’inspecteur, et tous deux, contournant les tribunes, se dirigèrentvers le commissariat. Ils en étaient à une cinquantaine de pas,quand l’inspecteur fut abordé par quelqu’un qui lui dit en hâte:
– Le type à la montre a bavardé, nous sommes sur la piste detoute une bande. M. Marquenne vous prie d’aller l’attendre au parimutuel et de surveiller les alentours de la quatrième baraque.
Il y avait foule devant le pari mutuel, et l’inspecteur Delanglemaugréa :
– C’est idiot, ce rendez-vous… Et puis qui dois-jesurveiller ? M. Marquenne n’en fait jamais d’autres…
Il écarta des gens qui le pressaient de trop près.
– Fichtre ! Il faut jouer des coudes et tenir sonporte-monnaie. C’est comme cela que vous avez été pincé, monsieurDugrival.
– Je ne m’explique pas…
– Oh ! si vous saviez comment ces messieurs opèrent… On n’yvoit que du feu. L’un vous marche sur le pied, l’autre vous éborgneavec sa canne, et le troisième vous subtilise votre portefeuille.En trois gestes, c’est fini… Moi qui vous parle, j’y ai étépris.
Il s’interrompit, et, d’un air furieux :
– Mais sacré non, nous n’allons pas moisir ici ! Quellecohue… Ce n’est pas supportable… Ah ! M. Marquenne, là-bas,qui nous fait signe… Un moment, je vous prie…, et surtout ne bougezpas.
A coups d’épaule, il se fraya un passage dans la foule.
Nicolas Dugrival le suivit un instant des yeux. L’ayant perdu devue, il se tint un peu à l’écart pour n’être point bousculé.
Quelques minutes s’écoulèrent. La sixième course allaitcommencer, lorsque Dugrival aperçut sa femme et son neveu qui lecherchaient. Il leur expliqua que l’inspecteur Delangle seconcertait avec l’officier de paix. Tu as toujours tonargent ? lui demanda sa femme.
– Parbleu répondit-il, je te jure que l’inspecteur et moi, nousne nous laissions pas serrer de trop près.
Il tâta son veston, étouffa un cri, enfonça la main dans sapoche, et se mit à bredouiller des syllabes confuses, tandis queMme Dugrival, épouvantée, bégayait :
– Quoi ! qu’est-ce qu’il y a ?
– Volé, gémit-il, le portefeuille…, les cinquante billets…
– Pas vrai ! s’exclama-t-elle, pas vrai !
– Si, l’inspecteur, un escroc c’est lui…
Elle poussa de véritables hurlements.
– Au voleur ! on a volé mon mari ! Cinquante millefrancs, nous sommes perdus… Au voleur !
Très vite, ils furent entourés d’agents et conduits aucommissariat. Dugrival se laissait faire, absolument ahuri. Safemme continuait à vociférer, accumulant des explications,poursuivant d’invectives le faux inspecteur.
– Qu’on le cherche ! Qu’on le trouve ! Une jaquettemarron la barbe en pointe… Ah ! le misérable, ce qu’il nous aroulés… Cinquante mille francs… Mais…, mais… Qu’est-ce que tu fais,Dugrival ?
D’un bond elle se jeta sur son mari. Trop tard… Il avaitappliqué contre sa tempe le canon d’un revolver. Une détonationretentit. Dugrival tomba. Il était mort.
On n’a pas oublié le bruit que firent les journaux à propos decette affaire, et comment ils saisirent l’occasion pour accuser unefois de plus la police d’incurie et de maladresse. Était-iladmissible qu’un pickpocket pût ainsi, en plein jour et dans unendroit public, jouer le rôle d’inspecteur et dévaliser impunémentun honnête homme ?
La femme de Nicolas Dugrival entretenait les polémiques par seslamentations et les interviews qu’elle accordait. Un reporter avaitréussi à la photographier devant le cadavre de son mari, tandisqu’elle étendait la main et qu’elle jurait de venger le mort.Debout, près d’elle, son neveu Gabriel montrait un visage haineux.Lui aussi, en quelques mots prononcés à voix basse et d’un ton dedécision farouche, avait fait le serment de poursuivre etd’atteindre le meurtrier.
On dépeignait le modeste intérieur qu’ils occupaient auxBatignolles, et, comme ils étaient dénués de toutes ressources, unjournal de sport ouvrit une souscription en leur faveur.
Quant au mystérieux Delangie, il demeurait introuvable. Deuxindividus furent arrêtés, que l’on dut relâcher aussitôt. On selança sur plusieurs pistes, immédiatement abandonnées ; on miten avant plusieurs noms, et, finalement, on accusa Arsène Lupin,qui provoqua la fameuse dépêche du célèbre cambrioleur, dépêcheenvoyée de New York six jours après l’incident.
« Proteste avec indignation contre calomnie inventée par unepolice aux abois. Envoie mes condoléances aux malheureusesvictimes, et donne à mon banquier ordres nécessaires pour quecinquante mille francs leur soient remis. – Lupin. »
De fait, le lendemain même du jour où ce télégramme étaitpublié, un inconnu sonnait à la porte de Mme Dugrival et déposaitune enveloppe entre ses mains. L’enveloppe contenait cinquantebillets de mille francs.
Ce coup de théâtre n’était point fait pour apaiser lescommentaires. Mais un autre événement se produisit, qui suscita denouveau une émotion considérable. Deux jours plus tard, lespersonnes qui habitaient la même maison que Mme Dugrival et queGabriel, furent réveillées vers quatre heures du matin par des crisaffreux. On se précipita. Le concierge réussit à ouvrir la porte. Ala lueur d’une bougie dont un voisin s’était muni, il trouva, danssa chambre, Gabriel, étendu, des liens aux poignets et auxchevilles, un bâillon sur la bouche, et, dans la chambre voisine,Mme Dugrival qui perdait tout son sang par une large blessure à lapoitrine.
Elle murmura :
– L’argent on m’a volé…, tous les billets…
Et elle s’évanouit.
Que s’était-il passé ?
Gabriel raconta – et dès qu’elle fut capable de parler, MmeDugrival compléta le récit de son neveu – qu’il avait été réveillépar l’agression de deux hommes, dont l’un le bâillonnait, tandisque l’autre l’enveloppait de liens. Dans l’obscurité, il n’avait puvoir ces hommes, mais il avait entendu le bruit de la lutte que satante soutenait contre eux. Lutte effroyable, déclara Mme Dugrival.Connaissant évidemment les lieux, guidés par on ne sait quelleintuition, les bandits s’étaient dirigés aussitôt vers le petitmeuble qui renfermait l’argent, et, malgré la résistance qu’elleavait opposée, malgré ses cris, faisaient main basse sur la liassede billets. En partant, l’un d’eux, qu’elle mordait au bras,l’avait frappée d’un coup de couteau, puis ils s’étaientenfuis.
– Par où ? lui demanda-t-on.
– Par la porte de ma chambre, et ensuite, je suppose, par celledu vestibule.
– Impossible ! Le concierge les aurait surpris.
Car tout le mystère résidait en ceci : comment les banditsavaient-ils pénétré dans la maison, et comment avaient-ils pu ensortir ? Aucune issue ne s’offrait à eux. Était-ce un deslocataires ? Une enquête minutieuse prouva l’absurdité d’unetelle supposition.
Alors ?
L’inspecteur principal Ganimard, qui fut chargé plusspécialement de cette affaire, avoua qu’il n’en connaissait pas deplus déconcertante.
C’est fort comme du Lupin, disait-il, et cependant ce n’est pasdu Lupin… Non, il y a autre chose là-dessous, quelque chosed’équivoque, de louche… D’ailleurs, si c’était du Lupin, pourquoiaurait-il repris les cinquante mille francs qu’il avaitenvoyés ? Autre question qui m’embarrasse : quel rapport ya-t-il entre ce second vol et le premier, celui du champ decourses ? Tout cela est incompréhensible, et j’ail’impression, ce qui m’arrive rarement, qu’il est inutile dechercher. Pour ma part, j’y renonce.
Le juge d’instruction s’acharna. Les reporters unirent leursefforts à ceux de la justice. Un célèbre détective anglais passa ledétroit. Un riche Américain, auquel les histoires policièrestournaient la tête, offrit une prime importante à quiconqueapporterait un premier élément de vérité. Six semaines après, onn’en savait pas davantage. Le public se rangeait à l’opinion deGanimard, et le juge d’instruction lui-même était las de sedébattre dans les ténèbres que le temps ne pouvait qu’épaissir.
Et la vie continua chez la veuve Dugrival. Soignée par sonneveu, elle ne tarda pas à se remettre de sa blessure. Le matin,Gabriel l’installait dans un fauteuil de la salle à manger, près dela fenêtre, faisait le ménage, et se rendait ensuite auxprovisions. Il préparait le déjeuner sans même accepter l’aide dela concierge.
Excédés par les enquêtes de la police et surtout par lesdemandes d’interviews, la tante et le neveu ne recevaient personne.La concierge elle-même, dont les bavardages inquiétaient etfatiguaient Mme Dugrival, ne fut plus admise. Elle se rejetait surGabriel, l’apostrophant chaque fois qu’il passait devant laloge.
– Faites attention, monsieur Gabriel, on vous espionne tous lesdeux. Il y a des gens qui vous guettent. Tenez, encore hier soir,mon mari a surpris un type qui lorgnait vos fenêtres.
– Bah ! répondit Gabriel, c’est la police qui nous garde.Tant mieux !
Or, un après-midi, vers quatre heures, il y eut, au bout de larue, une violente altercation entre deux marchands desquatre-saisons. La concierge aussitôt s’éloigna de sa loge pourécouter les invectives que se lançaient les adversaires. Ellen’avait pas le dos tourné, qu’un homme jeune, de taille moyenne,habillé de vêtements gris d’une coupe irréprochable, se glissa dansla maison et monta vivement l’escalier.
Au troisième étage, il sonna.
Son appel demeurant sans réponse, il sonna de nouveau.
A la troisième fois, la porte s’ouvrit.
– Mme Dugrival ? demanda-t-il en retirant son chapeau.
– Mme Dugrival est encore souffrante, et ne peut recevoirpersonne, riposta Gabriel qui se tenait dans l’antichambre.
– Il est de toute nécessité que je lui parle.
– Je suis son neveu, je pourrais peut-être lui communiquer…
– Soit, dit l’individu. Veuillez dire à Mme Dugrival que, lehasard m’ayant fourni des renseignements précieux sur le vol dontelle a été victime, je désire examiner l’appartement, et me rendrecompte par moi-même de certains détails. Je suis très accoutumé àces sortes d’enquêtes, et mon intervention lui sera sûrementprofitable.
Gabriel l’examina un moment, réfléchit et prononça :
– En ce cas, je suppose que ma tante consentira… Prenez la peined’entrer.
Après avoir ouvert la porte de la salle à manger, il s’effaça,livrant passage à l’inconnu. Celui-ci marcha jusqu’au seuil, mais,à l’instant même où il le franchissait, Gabriel leva le bras et,d’un geste brusque, le frappa d’un coup de poignard au-dessus del’épaule droite.
Un éclat de rire jaillit dans la salle.
– Touché ! cria Mme Dugrival en s’élançant de son fauteuil.Bravo, Gabriel. Mais dis donc, tu ne l’as pas tué, lebandit ?
– Je ne crois pas, ma tante. La lame est fine et j’ai retenu moncoup.
L’homme chancelait, les mains en avant, le visage d’une pâleurmortelle.
– Imbécile ! ricana la veuve. Tu es tombé dans le piège…Pas malheureux ! il y a assez longtemps qu’on t’attendait ici.Allons, mon bonhomme, dégringole. Ça t’embête, hein ? Fautbien cependant. Parfait un genou à terre d’abord, devant lapatronne et puis l’autre genou… Ce qu’on est bien éduqué !Patatras ! voilà qu’on s’écroule… Ah ! Jésus-Dieu, si monpauvre Dugrival pouvait le voir ainsi ! Et maintenant,Gabriel, à la besogne !
Elle gagna sa chambre et ouvrit le battant d’une armoire à glaceoù des robes étaient pendues. Les ayant écartées, elle poussa unautre battant qui formait le fond de l’armoire et qui dégageal’entrée d’une pièce située dans la maison voisine.
– Aide-moi à le porter, Gabriel. Et tu le soigneras de tonmieux, hein ? Pour l’instant, il vaut son pesant d’or,l’artiste.
Un matin, le blessé reprit un peu conscience. Il souleva lespaupières et regarda autour de lui.
Il était couché dans une pièce plus grande que celle où il avaitété frappé, une pièce garnie de quelques meubles, et munie derideaux épais qui voilaient les fenêtres du haut en bas.
Cependant il y avait assez de lumière qu’il pût voir près delui, assis sur une chaise et l’observant, le jeune GabrielDugrival.
– Ah ! c’est toi, le gosse, murmura-t-il, tous mescompliments, mon petit. Tu as le poignard sûr et délicat.
Et il se rendormit.
Ce jour-là et les jours qui suivirent, il se réveilla plusieursfois, et chaque fois, il apercevait la figure pâle de l’adolescent,ses lèvres minces, ses yeux noirs d’une expression si dure.
– Tu me fais peur, disait-il. Si tu as juré de m’exécuter, ne tegêne pas. Mais rigole ! L’idée de la mort m’a toujours sembléla chose du monde la plus cocasse. Tandis qu’avec toi, mon vieux,ça devient macabre. Bonsoir, j’aime mieux faire dodo !
Pourtant Gabriel, obéissant aux ordres de Mme Dugrival, luiprodiguait des soins attentifs. Le malade n’avait presque plus defièvre et commençait à s’alimenter de lait et de bouillon. Ilreprenait quelque force et plaisantait.
– A quand la première sortie du convalescent ? La petitevoiture est prête ? Mais rigole donc, animal ! Tu asl’air d’un saule pleureur qui va commettre un crime. Allons, unerisette à papa.
Un jour, en s’éveillant, il eut une impression de gêne fortdésagréable. Après quelques efforts, il s’aperçut que pendant sonsommeil, on lui avait attaché les jambes, le buste et les bras aufer du lit, et cela par de fines cordelettes d’acier qui luientraient dans la chair au moindre mouvement.
– Ah ! dit-il à son gardien, cette fois, c’est le grandjeu. Le poulet va être saigné. Est-ce toi qui m’opères, l’angeGabriel ? En ce cas, mon vieux, que ton rasoir soit bienpropre ! Service antiseptique, s’il vous plaît.
Mais il fut interrompu par le bruit d’une serrure qui grince. Laporte en face de lui s’ouvrit, et Mme Dugrival apparut.
Lentement elle s’approcha, prit une chaise, et sortit de sapoche un revolver qu’elle arma et qu’elle déposa sur la table denuit.
– Brrr, murmura le captif, on se croirait à l’Ambigu Quatrièmeacte le jugement du traître. Et c’est le beau sexe qui exécute lamain des grâces… Quel honneur ! Madame Dugrival, je compte survous pour ne pas me défigurer.
– Tais-toi, Lupin.
– Ah ! vous savez ?… Bigre, on a du flair.
– Tais-toi, Lupin.
Il y avait, dans le son de sa voix, quelque chose de solennelqui impressionna le captif et le contraignit au silence.
Il observa l’un après l’autre ses deux geôliers. Les traitsbouffis, le teint rouge de Mme Dugrival contrastaient avec levisage délicat de son neveu, mais tous deux avaient le même air derésolution implacable.
La veuve se pencha et lui dit :
– Es-tu prêt à répondre à mes questions ?
– Pourquoi pas ?
– Alors écoute-moi bien.
– Je suis tout oreilles.
– Comment as-tu su que Dugrival portait tout son argent dans sapoche ?
– Un bavardage de domestique…
– Un petit domestique qui a servi chez moi, n’est-cepas ?
– Oui.
– Et c’est toi qui a d’abord volé la montre de Dugrival, pour lalui rendre ensuite et lui inspirer confiance ?
– Oui.
Elle réprima un mouvement de rage.
–Imbécile ! Mais oui, imbécile ! Comment, tudépouilles mon homme, tu l’accules à se tuer, et au lieu de ficherle camp à l’autre bout du monde et de te cacher, tu continues àfaire le Lupin en plein Paris ! Tu ne te rappelais donc plusque j’avais juré, sur la tête même du mort, de retrouverl’assassin ?
– C’est cela qui m’épate, dit Lupin. Pourquoi m’avoirsoupçonné ?
– Pourquoi ? mais c’est toi-même qui t’es vendu.
– Moi ?
– Évidemment… Les cinquante mille francs…
– Eh bien, quoi un cadeau…
– Oui, un cadeau, que tu donnes l’ordre, par télégramme, dem’envoyer pour faire croire que tu étais en Amérique le jour descourses. Un cadeau ! la bonne blague ! c’est-à-dire,n’est-ce pas, que ça te tracassait, l’idée de ce pauvre type que tuavais assassiné. Alors tu as restitué l’argent à la veuve,ouvertement, bien entendu, parce qu’il y a la galerie et qu’il fauttoujours que tu fasses du battage, comme un cabotin que tu es. Amerveille ! Seulement, mon bonhomme, dans ce cas, il nefallait pas qu’on me remette les billets mêmes volés àDugrival ! Oui, triple idiot, ceux-là mêmes et pasd’autres ! Nous avions les numéros, Dugrival et moi. Et tu esassez stupide pour m’adresser le paquet ! Comprends-tu tabêtise, maintenant ?
Lupin se mit à rire.
– La gaffe est gentille. Je n’en suis pas responsable. J’avaisdonné d’autres ordres… Mais, tout de même, je ne peux m’en prendrequ’à moi.
– Hein, tu l’avoues. C’était signer ton vol, et c’était signerta perte aussi. Il n’y avait plus qu’à te trouver. A tetrouver ? Non, mieux que cela. On ne trouve pas Lupin, on lefait venir ! Ça, c’est une idée de maître. Elle est de mongosse de neveu, qui t’exècre autant que moi, si possible, et qui teconnaît à fond par tous les livres qui ont été écrits sur toi. Ilconnaît ta curiosité, ton besoin d’intrigue, ta manie de chercherdans les ténèbres, et de débrouiller ce que les autres n’ont pasréussi à débrouiller. Il connaît aussi cette espèce de fausse bontéqui est la tienne, la sensiblerie bébête qui te fait verser deslarmes de crocodile sur tes victimes. Et il a organisé la comédieil a inventé l’histoire des deux cambrioleurs ! le second voldes cinquante mille francs ! Ah ! je te jure Dieu que lecoup de couteau que je me suis fichu de mes propres mains ne m’apas fait mal ! Et je te jure Dieu que nous avons passé dejolis moments à t’attendre, le petit et moi, à lorgner tescomplices qui rôdaient sous nos fenêtres et qui étudiaient laplace. Et pas d’erreur, tu devais venir ! Puisque tu avaisrendu les cinquante mille francs à la veuve Dugrival, il n’étaitpas possible que tu admettes que la veuve Dugrival soit dépouilléede ses cinquante mille francs. Tu devais venir, par gloriole, parvanité ! Et tu es venu !
La veuve eut un rire strident.
– Hein est-ce bien joué, cela ? Le Lupin des Lupin !le maître des maîtres ! l’inaccessible et l’invisible !Le voilà pris au piège par une femme et par un gamin ! Levoilà en chair et en os… Le voilà pieds et poings liés, pas plusdangereux qu’une mauviette. Le voilà ! Le voilà ! » Elletremblait de joie, et elle se mit à marcher à travers la chambreavec des allures de bête fauve qui ne lâche pas de l’œil savictime. Et jamais Lupin n’avait senti dans un être plus de haineet de sauvagerie.
– Assez bavardé, dit-elle.
Se contenant soudain, elle retourna près de lui, et, sur un tontout différent, la voix sourde, elle scanda :
– Depuis douze jours, Lupin, et grâce aux papiers qui setrouvaient dans ta poche, j’ai mis le temps à profit. Je connaistoutes tes affaires, toutes tes combinaisons, tous tes faux noms,toute l’organisation de ta bande, tous les logements que tupossèdes dans Paris et ailleurs. J’ai même visité l’un d’eux, leplus secret, celui où tu caches tes papiers, tes registres etl’histoire détaillée de tes opérations financières. Le résultat demes recherches ? Pas mauvais. Voici quatre chèques détachés dequatre carnets, et qui correspondent à quatre comptes que tu asdans des banques sous quatre noms différents. Sur chacun d’eux j’aiinscrit la somme de dix mille francs. Davantage eût été périlleux.Maintenant, signe.
– Bigre ! dit Lupin avec ironie, c’est tout bonnement duchantage, honnête madame Dugrival.
– Cela te suffoque, hein ?
– Cela me suffoque.
– Et tu trouves l’adversaire à ta hauteur ?
– L’adversaire me dépasse. Alors le piège, qualifions-led’infernal, le piège infernal où je suis tombé ne fut pas tenduseulement par une veuve altérée de vengeance, mais aussi par uneexcellente industrielle désireuse d’augmenter sescapitaux ?
– Justement.
– Mes félicitations. Et j’y pense, est-ce que, par hasard, M.Dugrival ?
– Tu l’as dit, Lupin. Après tout, pourquoi te le cacher ?Ça soulagera ta conscience. Oui, Lupin, Dugrival travaillait dansla même partie que toi. Oh ! pas en grand… Nous étions desmodestes…, une pièce d’or de-ci, de-là…, un porte-monnaie queGabriel, dressé par nous, chipait aux courses de droite et degauche… Et, de la sorte, on avait fait sa petite fortune…, de quoiplanter des choux.
– J’aime mieux cela, dit Lupin.
– Tant mieux ! Si je t’en parle, moi, c’est pour que tusaches bien que je ne suis pas une débutante, et que tu n’as rien àespérer. Un secours ? non. L’appartement où nous sommescommunique avec ma chambre. Il a une sortie particulière, etpersonne ne s’en doute. C’était l’appartement spécial de Dugrival.Il y recevait ses amis. Il y avait ses instruments de travail, sesdéguisements son téléphone, même, comme tu peux voir. Donc, rien àespérer. Tes complices ont renoncé à te chercher par là. Je les ailancés sur une autre piste. Tu es bien fichu. Commences-tu àcomprendre la situation ?
– Oui.
– Alors, signe.
– Et, quand j’aurai signé, je serai libre ?
– Il faut que je touche d’abord.
– Et après ?
– Après, sur mon âme, sur mon salut éternel, tu seras libre.
– Je manque de confiance.
– As-tu le choix ?
– C’est vrai. Donne.
Elle détacha la main droite de Lupin et lui présenta une plumeen disant :
– N’oublie pas que les quatre chèques portent quatre nomsdifférents et que, chaque fois, l’écriture change.
– Ne crains rien.
Il signa.
– Gabriel, ajouta la veuve, il est dix heures. Si, à midi, je nesuis pas là, c’est que ce misérable m’aura joué un tour de safaçon. Alors casse-lui la tête. Je te laisse le revolver aveclequel ton oncle s’est tué. Sur six balles, il en reste cinq. Çasuffit.
Elle partit en chantonnant.
Il y eut un assez long silence, et Lupin marmotta :
– Je ne donnerais pas deux sous de ma peau.
Il ferma les yeux un instant, puis brusquement dit à Gabriel:
– Combien ?
Et comme l’autre ne semblait pas entendre, il s’irrita.
– Eh ! oui, combien ? Réponds, quoi ! Nous avonsle même métier, tous deux. Je vole, tu voles, nous volons. Alors onest faits pour s’accorder. Hein ? ça va ? nousdécampons ? Je t’offre une place dans ma bande, une place deluxe. Combien veux-tu pour toi ? Dix mille ? vingtmille ? Fixe ton prix, et n’y regarde pas. Le coffre estplein.
Il eut un frisson de colère en voyant le visage impassible deson gardien.
– Ah ! il ne répondra même pas ! Voyons, quoi, tul’aimais tant que ça, le Dugrival ? Écoute, si tu veux medélivrer… Allons, réponds !
Mais il s’interrompit. Les yeux du jeune homme avaient cetteexpression cruelle qu’il connaissait si bien. Pouvait-il espérer lefléchir ?
– Crénom de crénom, grinça-t-il, je ne vais pourtant pas creverici, comme un chien… Ah ! si je pouvais…
Se raidissant, il fit, pour rompre ses liens, un effort qui luiarracha un cri de douleur et il retomba sur son lit, exténué.
– Allons, murmura-t-il au bout d’un instant, la veuve l’a dit,je suis fichu. Rien à faire. De Profundis, Lupin…
Un quart d’heure s’écoula, une demi-heure…
Gabriel, s’étant approché de Lupin, vit qu’il tenait les yeuxfermés et que sa respiration était égale comme celle d’un homme quidort. Mais Lupin lui dit :
– Crois pas que je dorme, le gosse. Non, on ne dort pas à cetteminute-là. Seulement je me fais une raison… Faut bien, n’est-cepas ? Et puis, je pense à ce qui va suivre… Parfaitement, j’aima petite théorie là-dessus. Tel que tu me vois, je suis partisande la métempsycose et de la migration des âmes. Mais ce serait unpeu long à t’expliquer… Dis donc, petit avant de se séparer, si onse donnait la main ? Non ? Alors, adieu Bonne santé etlongue vie, Gabriel…
Il baissa les paupières, se tut, et ne bougea plus jusqu’àl’arrivée de Mme Dugrival.
La veuve entra vivement, un peu avant midi. Elle semblait trèssurexcitée.
– J’ai l’argent, dit-elle à son neveu. File. Je te rejoins dansl’auto qui est en bas.
– Mais…
– Pas besoin de toi pour en finir avec lui. Je m’en charge à moitoute seule. Pourtant, si le cœur t’en dit, de voir la grimace d’uncoquin… Passe-moi l’instrument.
Gabriel lui donna le revolver, et la veuve reprit :
– Tu as bien brûlé nos papiers ?
– Oui.
– Allons-y. Et sitôt son compte réglé, au galop. Les coups defeu peuvent attirer les voisins. Il faut qu’on trouve les deuxappartements vides.
Elle s’avança vers le lit.
– Tu es prêt, Lupin ?
– C’est-à-dire que je brûle d’impatience.
– Tu n’as pas de recommandation à me faire ?
– Aucune…
– Alors…
– Un mot cependant.
– Parle.
– Si je rencontre Dugrival dans l’autre monde, qu’est-ce qu’ilfaut que je lui dise de ta part ?
Elle haussa les épaules et appliqua le canon du revolver sur latempe de Lupin.
– Parfait, dit-il, et surtout ne tremblez pas, ma bonne dame… Jevous jure que cela ne vous fera aucun mal. Vous y êtes ? Aucommandement, n’est-ce pas ? une deux trois.
La veuve appuya sur la détente. Une détonation retentit.
– C’est ça, la mort ? dit Lupin. Bizarre ! j’auraiscru que c’était plus différent de la vie.
Il y eut une seconde détonation. Gabriel arracha l’arme desmains de sa tante et l’examina.
– Ah ! fit-il, on a enlevé les balles… Il ne reste plus queles capsules…
Sa tante et lui demeurèrent un moment immobiles, confondus.
– Est-ce possible ? balbutia-t-elle… Qui aurait pu ?Un inspecteur ? Le juge d’instruction ?
Elle s’arrêta, et, d’une voix étranglée :
– Écoute du bruit…
Ils écoutèrent, et la veuve alla jusqu’au vestibule. Ellerevint, furieuse, exaspérée par l’échec et par la crainte qu’elleavait eue.
– Personne… Les voisins doivent être sortis nous avons le temps…Ah ! Lupin, tu riais déjà… Le couteau, Gabriel.
– Il est dans ma chambre.
– Va le chercher.
Gabriel s’éloigna en hâte. La veuve trépignait de rage.
– Je l’ai juré ! Tu y passeras, mon bonhomme ! Je l’aijuré à Dugrival, et chaque matin et chaque soir je refais leserment… je le refais à genoux, oui, à genoux devant Dieu quim’écoute ! C’est mon droit de venger le mort ! Ah !dis donc, Lupin, il me semble que tu as peur. Il a peur ! il apeur ! Je vois ça dans ses yeux ! Gabriel, arrive, monpetit… Regarde ses yeux ! Regarde ses lèvres… Il tremble…Donne le couteau, que je le lui plante dans le cœur, tandis qu’il ale frisson… Ah ! froussard ! Vite, vite, Gabriel, donnele couteau.
– Impossible de le trouver, déclara le jeune homme, qui revenaiten courant, tout effaré, il a disparu de ma chambre ! Je n’ycomprends rien !
– Tant mieux ! cria la veuve Dugrival à moitié folle, tantmieux ! je ferai la besogne moi-même.
Elle saisit Lupin à la gorge et l’étreignit de ses dix doigtscrispés, à pleines mains, à pleines griffes, et elle se mit àserrer désespérément. Lupin eut un râle et s’abandonna. Il étaitperdu.
Brusquement, un fracas du côté de la fenêtre. Une des vitresavait sauté en éclats.
– Quoi ? qu’y a-t-il ? bégaya la veuve en se relevant,bouleversée.
Gabriel, plus pâle encore qu’à l’ordinaire, murmura :
– Je ne sais pas je ne sais pas !
– Comment a-t-on pu ? répéta la veuve.
Elle n’osait bouger, dans l’attente de ce qui allait seproduire. Et quelque chose surtout l’épouvantait, c’est que parterre, autour d’eux, il n’y avait aucun projectile, et que la vitrepourtant, cela était visible, avait cédé au choc d’un objet lourdet assez gros, d’une pierre, sans doute.
Après un instant, elle chercha sous le lit, sous la commode.
– Rien, dit-elle.
– Non, fit son neveu qui cherchait également.
Et elle reprit en s’asseyant à son tour :
– J’ai peur… les bras me manquent… achève-le…
– J’ai peur moi aussi.
– Pourtant…, pourtant, bredouilla-t-elle, il faut bien…, j’aijuré…
Dans un effort suprême, elle retourna près de Lupin et luientoura le cou de ses doigts raidis. Mais Lupin, qui scrutait sonvisage blême, avait la sensation très nette qu’elle n’aurait pas laforce de le tuer. Pour elle, il devenait sacré, intangible. Unepuissance mystérieuse le protégeait contre toutes les attaques, unepuissance qui l’avait déjà sauvé trois fois par des moyensinexplicables, et qui trouverait d’autres moyens pour écarter delui les embûches de la mort.
Elle lui dit à voix basse :
– Ce que tu dois te ficher de moi !
– Ma foi, pas du tout. A ta place j’aurais unevenette !
– Fripouille, va ! Tu t’imagines qu’on te secourt que tesamis sont là, hein ? Impossible, mon bonhomme.
– Je le sais. Ce n’est pas eux qui me défendent… Personne mêmene me défend…
– Alors ?
– Alors, tout de même, il y a quelque chose d’étrangelà-dessous, de fantastique, de miraculeux, qui te donne la chair depoule, ma bonne femme.
– Misérable ! Tu ne riras plus bientôt.
– Ça m’étonnerait.
– Patiente.
Elle réfléchit encore et dit à son neveu :
– Qu’est-ce que tu ferais ?
– Rattache-lui le bras, et allons-nous-en, répondit-il.
Conseil atroce ! C’était condamner Lupin à la mort la plusaffreuse, la mort par la faim.
– Non, dit la veuve, il trouverait peut-être encore une planchede salut. J’ai mieux que cela.
Elle décrocha le récepteur du téléphone. Ayant obtenu lacommunication, elle demanda :
– Le numéro 822.48, s’il vous plaît ?
Et, après un instant :
– Allô…, le service de la Sûreté ? M. l’inspecteurprincipal Ganimard est-il ici ? Pas avant vingt minutes ?Dommage ! Enfin ! quand il sera là, vous lui direz cecide la part de Mme Dugrival… Oui, Mme Nicolas Dugrival… Vous luidirez qu’il vienne chez moi. Il ouvrira la porte de mon armoire àglace, et, cette porte ouverte, il constatera que l’armoire cacheune issue qui fait communiquer ma chambre avec deux pièces. Dansl’une d’elles, il y a un homme solidement ligoté. C’est le voleur,l’assassin de Dugrival. Vous ne me croyez pas ? Avertissez M.Ganimard. Il me croira, lui. Ah ! j’oubliais le nom del’individu : Arsène Lupin…
Et, sans un mot de plus, elle raccrocha le récepteur.
– Voilà qui est fait, Lupin. Au fond, j’aime autant cettevengeance. Ce que je vais me tordre en suivant les débats del’affaire Lupin ! Tu viens, Gabriel ?
– Oui, ma tante.
– Adieu, Lupin, on ne se reverra sans doute pas, car nouspassons à l’étranger. Mais je te promets de t’envoyer des bonbonsquand tu seras au bagne.
– Des chocolats, la mère ! Nous les mangerons ensemble.
– Adieu !
– Au revoir !
La veuve sortit avec son neveu, laissant Lupin enchaîné sur lelit.
Tout de suite il remua son bras libre et tâcha de se dégager.Mais à la première tentative, il comprit qu’il n’aurait jamais laforce de rompre les cordons d’acier qui le liaient. Épuisé par lafièvre et par l’angoisse, que pouvait-il faire durant les vingt outrente minutes peut-être qui lui restaient avant l’arrivée deGanimard ?
Il ne comptait pas davantage sur ses amis. Si, trois fois, ilavait été sauvé de la mort, cela provenait évidemment de hasardsprodigieux, mais non point d’une intervention de ses amis. Sansquoi, ils ne se fussent pas contentés de ces coups de théâtreinvraisemblables. Ils l’eussent bel et bien délivré.
Non, il fallait renoncer à toute espérance. Ganimard venait,Ganimard le trouverait là. C’était inévitable. C’était un faitaccompli.
Et la perspective de l’événement l’irritait d’une façonsingulière. Il entendait déjà les sarcasmes de son vieil ennemi. Ildevinait l’éclat de rire qui, le lendemain, accueilleraitl’incroyable nouvelle. Qu’il fût arrêté en pleine action, sur lechamp de bataille, pour ainsi dire, et par une escouade imposanted’adversaires, soit ! Mais arrêté, cueilli plutôt, ramassédans de telles conditions, c’était vraiment trop stupide. Et Lupin,qui tant de fois avait bafoué les autres, sentait tout ce qu’il yavait de ridicule pour lui dans le dénouement de l’affaireDugrival, tout ce qu’il y avait de grotesque à s’être laisséprendre au piège infernal de la veuve, et, en fin de compte, à être« servi » à la police comme un plat de gibier, cuit à point etsavamment assaisonné.
– Sacré veuve ! bougonna-t-il. Elle aurait mieux fait dem’égorger tout simplement.
Il prêta l’oreille. Quelqu’un marchait dans la pièce voisine.Ganimard ? Non. Quelle que fût sa hâte, l’inspecteur nepouvait encore être là. Et puis Ganimard n’eût pas agi de cettemanière, n’eût pas ouvert la porte aussi doucement que l’ouvraitcette autre personne. Lupin se rappela les trois interventionsmiraculeuses auxquelles il devait la vie. Était-il possible que cefût réellement quelqu’un qui l’eût protégé contre la veuve, et quece quelqu’un entreprît maintenant de le secourir ? Mais qui,en ce cas ?
Sans que Lupin réussît à le voir, l’inconnu se baissa derrièrele lit. Lupin devina le bruit des tenailles qui s’attaquaient auxcordelettes d’acier et qui le délivraient peu à peu. Son busted’abord fut dégagé, puis les bras, puis les jambes.
Et une voix lui dit :
– Il faut vous habiller.
Très faible, il se souleva à demi, au moment où l’inconnu seredressait.
– Qui êtes-vous ? murmura-t-il. Qui êtes-vous ?
Et une grande surprise l’envahit.
A côté de lui, il y avait une femme vêtue d’une robe noire etcoiffée d’une dentelle qui recouvrait une partie de son visage. Etcette femme, autant qu’il pouvait en juger, était jeune, et detaille élégante et mince.
– Qui êtes-vous ? répéta-t-il.
– Il faut venir, dit la femme, le temps presse.
– Est-ce que je peux ! dit Lupin en faisant une tentativedésespérée… Je n’ai pas la force.
– Buvez cela.
Elle versa du lait dans une tasse, et, comme elle la luitendait, sa dentelle s’écarta, laissant la figure à découvert.
– Toi ! C’est toi ! balbutia-t-il. C’est vous qui êtesici ? c’est vous qui étiez ?
Il regardait stupéfié cette femme dont les traits offraient avecceux de Gabriel une si frappante analogie, dont le visage, délicatet régulier, avait la même pâleur, dont la bouche avait la mêmeexpression dure et antipathique. Une sœur n’eût pas présenté avecun frère une telle ressemblance. A n’en pas douter, c’était le mêmeêtre. Et, sans croire un instant que Gabriel se cachât sous desvêtements de femme, Lupin au contraire eut l’impression profondequ’une femme était auprès de lui, et que l’adolescent qui l’avaitpoursuivi de sa haine et qui l’avait frappé d’un coup de poignardétait bien vraiment une femme. Pour l’exercice plus commode de leurmétier, les époux Dugrival l’avaient accoutumée à ce déguisement degarçon.
– Vous vous, répétait-il. Qui se serait douté ?
Elle vida dans la tasse le contenu d’une petite fiole.
– Buvez ce cordial, dit-elle.
Il hésita, pensant à du poison.
Elle reprit :
– C’est moi qui vous ai sauvé.
– En effet, en effet, dit-il… C’est vous qui avez désarmé lerevolver ?
– Oui.
– Et c’est vous qui avez dissimulé le couteau ?
– Le voici, dans ma poche.
– Et c’est vous qui avez brisé la vitre au moment où votre tantem’étranglait ?
– C’est moi, avec le presse-papier qui était sur cette table etque j’ai jeté dans la rue.
– Mais pourquoi ? pourquoi ? demanda-t-il, absolumentinterdit.
– Buvez.
– Vous ne vouliez donc pas que je meure ? Mais alorspourquoi m’avez-vous frappé, au début ?
– Buvez.
Il vida la tasse d’un trait, sans trop savoir la raison de saconfiance subite.
– Habillez-vous…, rapidement, ordonna-t-elle, en se retirant ducôté de la fenêtre.
Il obéit, et elle revint près de lui, car il était retombé surune chaise, exténué.
– Il faut partir, il le faut, nous n’avons que le temps…Rassemblez toutes vos forces.
Elle se courba un peu pour qu’il s’appuyât à son épaule, et ellele mena vers la porte et vers l’escalier.
Et Lupin marchait, marchait, comme on marche dans un rêve, dansun de ces rêves bizarres où il se passe les choses du monde lesplus incohérentes, et qui était la suite heureuse du cauchemarépouvantable qu’il vivait depuis deux semaines.
Une idée cependant l’effleura. Il se mit à rire.
– Pauvre Ganimard… Vraiment il n’a pas de veine. Je donneraisbien deux sous pour assister à mon arrestation.
Après avoir descendu l’escalier, grâce à sa compagne qui lesoutenait avec une énergie incroyable, il se trouva dans la rue, enface d’une automobile où elle le fit monter.
– Allez, dit-elle au chauffeur.
Lupin, que le grand air et le mouvement étourdissaient, serendit à peine compte du trajet et des incidents qui le marquaient.Il reprit toute sa connaissance chez lui, dans un des domicilesqu’il occupait, et gardé par un de ses domestiques auquel la jeunefemme donnait des instructions.
– Va-t’en, dit-elle au domestique.
Et, comme elle s’éloignait également, il la retint par un pli desa robe.
– Non… non…, il faut m’expliquer d’abord… Pourquoi m’avez-voussauvé ? C’est à l’insu de votre tante que vous êtesrevenue ? Mais pourquoi m’avez-vous sauvé ? Parpitié ?
Elle se taisait, et, le buste droit, la tête un peu renversée,elle conservait son air énigmatique et dur. Pourtant il crut voirque le dessin de sa bouche offrait moins de cruauté que d’amertume.Ses yeux, ses beaux yeux noirs, révélaient de la mélancolie. EtLupin, sans comprendre encore, avait l’intuition confuse de ce quise passait en elle. Il lui saisit la main. Elle le repoussa, en unsursaut de révolte où il sentait de la haine, presque de larépulsion. Et comme il insistait, elle s’écria :
– Mais laissez-moi ! laissez-moi vous ne savez donc pas queje vous exècre ?
Ils se regardèrent un moment, Lupin déconcerté, elle frémissanteet pleine de trouble, son pâle visage tout coloré d’une rougeurinsolite. Il lui dit doucement.
– Si vous m’exécrez, il fallait me laisser mourir… C’étaitfacile. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
– Pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce que je sais ?
Sa figure se contractait. Vivement, elle la cacha dans ses deuxmains, et il vit deux larmes qui coulaient entre ses doigts.
Très ému, il fut sur le point de lui dire des mots affectueux,comme à une petite fille qu’on veut consoler, et de lui donner debons conseils, et de la sauver à son tour, de l’arracher à la viemauvaise qu’elle menait.
Mais de tels mots eussent été absurdes, prononcés par lui, et ilne savait plus que dire, maintenant qu’il comprenait toutel’aventure, et qu’il pouvait évoquer la jeune femme à son chevet demalade, soignant l’homme qu’elle avait blessé, admirant son courageet sa gaieté, s’attachant à lui, s’éprenant de lui, et, trois fois,malgré elle sans doute, en une sorte d’élan instinctif avec desaccès de rancune et de rage, le sauvant de la mort.
Et tout cela était si étrange, si imprévu, un tel étonnementbouleversait Lupin, que, cette fois, il n’essaya pas de la retenirquand elle se dirigea vers la porte, à reculons et sans le quitterdu regard.
Elle baissa la tête, sourit un peu, et disparut.
Il sonna d’un coup brusque.
– Suis cette femme, dit-il à un domestique… Et puis non, resteici… Après tout, cela vaut mieux…
Il demeura pensif assez longtemps. L’image de la jeune femmel’obsédait. Puis il repassa dans son esprit toute cette curieuse,émouvante et tragique histoire, où il avait été si près desuccomber, et, prenant sur la table un miroir, il contemplalonguement, avec une certaine complaisance, son visage que lamaladie et l’angoisse n’avaient pas trop abîmé.
– Ce que c’est, pourtant, murmura-t-il, que d’être joligarçon !
