Les Misérables – Tome II – Cosette

Chapitre VIII – Post corda lapides

[107]Aprèsen avoir esquissé la figure morale, il n’est pas inutile d’enindiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteuren a déjà quelque idée.

Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoineemplissait presque entièrement le vaste trapèze qui résultait desintersections de la rue Polonceau, de la rue Droit-Mur, de lapetite rue Picpus et de la ruelle condamnée nommée dans les vieuxplans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce trapèze commeferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs bâtiments etd’un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier, était unejuxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol d’oiseau,dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le grandbras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Murcompris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau ; lepetit bras était une haute, grise et sévère façade grillée quiregardait la petite rue Picpus ; la porte cochère n° 62en marquait l’extrémité. Vers le milieu de cette façade, lapoussière et la cendre blanchissaient une vieille porte bassecintrée où les araignées faisaient leur toile et qui ne s’ouvraitqu’une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où lecercueil d’une religieuse sortait du couvent. C’était l’entréepublique de l’église. Le coude de la potence était une salle carréequi servait d’office et que les religieuses nommaient ladépense. Dans le grand bras étaient les cellules des mères etdes sœurs et le noviciat. Dans le petit bras les cuisines, leréfectoire, doublé du cloître, et l’église. Entre la porten° 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais était lepensionnat, qu’on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèzeformait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de larue Polonceau ; ce qui faisait les murailles bien plus élevéesencore au dedans qu’à l’extérieur. Le jardin, légèrement bombé,avait à son milieu, au sommet d’une butte, un beau sapin aigu etconique duquel partaient, comme du rond-point à pique d’unbouclier, quatre grandes allées, et, disposées deux par deux dansles embranchements des grandes, huit petites, de façon que, sil’enclos eût été circulaire, le plan géométral des allées eûtressemblé à une croix posée sur une roue. Les allées, venant toutesaboutir aux murs très irréguliers du jardin, étaient de longueursinégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au fond une alléede grands peupliers allait des ruines du vieux couvent, qui était àl’angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent, quiétait à l’angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent,il y avait ce qu’on intitulait le petit jardin. Qu’on ajoute à cetensemble une cour, toutes sortes d’angles variés que faisaient lescorps de logis intérieurs, des murailles de prison, pour touteperspective et pour tout voisinage la longue ligne noire de toitsqui bordait l’autre côté de la rue Polonceau, et l’on pourra sefaire une image complète de ce qu’était, il y a quarante-cinq ans,la maison des bernardines du Petit-Picpus. Cette sainte maisonavait été bâtie précisément sur l’emplacement d’un jeu de paumefameux du quatorzième au seizième siècle qu’on appelait letripot des onze mille diables.

Toutes ces rues du reste étaient des plusanciennes de Paris. Ces noms, Droit-Mur et Aumarais, sont bienvieux ; les rues qui les portent sont beaucoup plus vieillesencore. La ruelle Aumarais s’est appelée la ruelle Maugout ;la rue Droit-Mur s’est appelée la rue des Églantiers, car Dieuouvrait les fleurs avant que l’homme taillât les pierres.

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