Chapitre 13
Mme de Ferjol avait encore un de ses genoux sur le prie-Dieud’où elle se levait ; quand le Père Augustin entra. Il lasalua avec respect ; mais il était évident qu’il était ému, cereligieux grave et fort et dans le milieu de la vie, et qu’envenant à Olonde, avec cette hâte inopinée, il y venait sousl’injonction d’un grand devoir.
« Madame, – dit-il sans préambule, en restant debout, malgré lesigne qu’elle lui fit de s’asseoir, – je viens vous apporter labague qui vous appartient et qu’hier vous avez reconnue, et vousdire le nom ajouta-t-il avec une triste solennité – de l’homme… quil’a perdue, avec sa main. » Un petit tremblement prit Mme de Ferjolà ces paroles, et le moine lui tendit la bague, qu’elle ne pritpas… Il lui aurait été, à ce moment, impossible de toucher et àcette bague profanée et souillée, dix fois profanée et souillée etprise à la main, coupée d’un voleur ! « Le nom !… –dit-elle, surprise et balbutiante.
– Oui ! Madame, – interrompit le moine, – le nom de l’hommequi a fait le malheur de votre vie et que vous avez dû bien desfois maudire, le nom de cet homme qui s’appelait, en religion, lePère Riculf, de l’ordre des capucins, hébergé chez vous pendanttout un Carême, il y a, tout à l’heure, vingt-cinq ans. » À ce nom,Mme de Ferjol devint pâle comme si elle allait mourir, mais elleramassa son âme énergique pour faire la question, la terriblequestion d’où dépendait toute sa vie :
« N’avez-vous que cela à m’apprendre, mon Père ?
– dit-elle, en le regardant de ses yeux profonds, de ces yeuxsous lesquels Lasthénie, la pauvre Lasthénie, avait toujours baisséles siens.
– J’ai tout à vous apprendre, Madame ; car il m’a toutraconté, réconcilié avec Dieu, sur la cendre où meurt notre ordreet où il est mort, et il a déclaré, il y a à peine quelques jours,sur le crucifix que je lui faisais baiser, à cette heure suprême,qu’il a été le seul coupable et que votre fille était innocente deson crime.
– Alors, oh ! alors, c’est moi…, – dit Mme de Ferjol, quifut traversée d’un éclair qui lui fit voir, en sa lueur rapide,toute sa vie.
– Ce n’est pas à moi de vous juger, Madame, – interrompit letrappiste avec une incomparable dignité. – Je n’ai à vous annoncerque cette bonne nouvelle pour une âme aussi pieuse que la vôtre :c’est que votre fille était innocente ; c’est que l’Angeinvisible que Dieu a mis à nos côtés, l’Ange gardien de sa vie, apu toujours rester aux siens et la regarder de ses yeux purs etimmortels. » Il s’arrêta, étonné que la joie de ce moment n’inondâtpas l’âme de cette femme pieuse. Il ne pensait pas au remords quientrait, du même coup, dans cette âme profonde, le remords d’avoircru Lasthénie coupable ; et, sous cette erreur, de l’avoir silentement et si tragiquement fait mourir.
« Oh ! mon père, mon père, – dit Mme de Ferjol, – la bonnenouvelle vient trop tard ! C’est moi qui ai tué Lasthénie.L’homme, le prêtre, au péché de qui je n’ai jamais voulu croire etqui a fait pis que de la tuer, ne l’avait pas tuée, en la prenantdans ses bras sacrilèges. Il ne l’avait que souillée et flétrie,mais il me l’avait laissée à tuer, et je l’ai tuée ! J’aiachevé par la mort de ma fille le crime qu’il avait commencé. »Elle resta la tête basse après avoir dit cela. Elle s’était jugée…Le prêtre voyait bien qu’intérieurement elle se déchirait… ;et il eut pour elle la pitié qu’elle n’avait pas eue pourLasthénie. Il s’assit, et il lui parla avec une charité divine. Illui dit que ce qu’elle souffrait était de trop ; qu’elle étaitla victime d’une erreur dont il était impossible qu’elle ne fût pasla victime ; et alors il lui raconta le crime de Riculf. Dansce temps-là, la science, devenue maintenant populaire, n’avait quedes observations superficielles et inexactes sur des faitsmystérieux, à présent avérés, mais dont elle ne sait encore qu’uneseule chose, c’est qu’ils existent. Lasthénie était somnambulecomme lady Macbeth… mais Mme de Ferjol n’avait peut-être pas luShakespeare. Or, c’est dans un de ces accès de somnambulisme,ignorés – tant ils étaient rares ! – de Mme de Ferjol etd’Agathe, que le Père Riculf l’avait surprise, une nuit, sortie desa chambre et assise dans le grand escalier, endormie là, où elleavait passé tant d’heures dans son enfance, – éveillée et rêveuse,– et que, tenté par le démon des nuits solitaires, il avaitaccompli sur elle ce crime dont la malheureuse enfant n’avait paseu conscience dans l’ignorance de son sommeil, et dont, seul, ildevait répondre un jour devant Dieu. Seulement, pourquoi, le crimeconsommé, lui avait-il dérobé sa bague ? Était-il déjà levoleur qui devait être un jour le voleur à la main coupée qu’ilétait devenu ? Question sans réponse ! On se perd dansces gouffres de mystère qu’on appelle la nature humaine. – Lessomnambules donnent quelquefois des bagues, et cela ne prouve rien.Pour ma part, j’en ai connu une – (une jeune fille) – qui avaitdonné la sienne à un homme coupable du même crime que Riculf surLasthénie, et qui avait volontairement épousé l’effroyable fiancéde son sommeil, quoique avec une horreur invincible… Ne voulant pasavoir à rougir devant cet homme, la noble fille était morte aprèsdes années, mariée, en lui gardant une épouvantable fidélité.
Mme de Ferjol, qui n’avait jamais entendu parler desomnambulisme dans sa solitude des Cévennes, resta stupéfaite aurécit de l’abbé de la Trappe. Elle était médusée par le crime decet homme-fléau qui avait passé dans sa vie et celle de sa fillecomme un vampire, et qui, de la monstruosité tombant dansl’ignominie, avait fini par cette vileté d’être un voleur.
Ici, la femme de race revint du fond de la mère indignée, etl’idée, l’abjecte idée du voleur, lui sembla plus insupportable àadmettre que le crime même sur Lasthénie, consommé lâchementpendant le sommeil. Elle douta un instant de cette dernièreturpitude, qui lui souillait deux fois sa fille. Mais l’abbé deBric-quebec lui dit que la main coupée était bien la main ducapucin Riculf, et que le malheureux, en effet, avait étéréellement un des premiers bandits du siècle. Quand Agathe l’avaitrencontré descendant les marches de cet escalier qui avait vu soncrime, et laissant derrière lui le grand calvaire placé à la sortiedu bourg, il était allé à tous les vices ! Ils cuisaient alorsdans la chaudière où la Révolution bouillait, prête à déborder surle monde. C’était l’heure où l’Église elle-même avait besoin depersécution, et de se retremper dans le sang des martyrs. QuandRiculf sortait, par un crime, de son ordre, chabot, le capucin dela Révolution, en sortait peut-être aussi… Mais Riculf avait cettesupériorité sur Chabot, qu’il s’était repenti, plus tard.
Après des années d’une vie de forfaits, il était arrivé, unsoir, à la Trappe de Bric-quebec, dans le plus affreux désespoir,montrant un de ces repentirs qui ne prennent que les âmespuissantes… « Si vous me chassez, – dit-il à l’abbé, – vous merenverrez à l’Enfer d’où je sors ! » « Et moi et mes frères, –dit l’abbé à Mme de Ferjol, – nous nous souvînmes que la Trappe,c’est le refuge des criminels qui ne sont pas punis par les hommes,et nous ouvrîmes les portes de la nôtre à celui-ci et nous lesfermâmes sur lui contre la justice du monde, au nom de la bonté duCiel ! Le Père Riculf était une de ces âmes qui, en rien, neconnaissent de limites. Il a vécu des années parmi nous dans laplus expiatrice des pénitences…
– Et il est mort comme un saint, n’est-ce pas ? »interrompit Mme de Ferjol, révoltée, et en éclatant de la plusamère des ironies.
Mais se reprenant, et d’un ton moins insultant :
« Mon père, dit-elle, – pouvez-vous croire qu’un pareil hommepuisse jamais entrer dans le Ciel ?…
– Du moins, – dit le miséricordieux prêtre, – il a vécu desannées et il est mort comme quelqu’un qui veut y monter.
– S’il est au Ciel, je n’en voudrais pas avec lui ! » ditMme de Ferjol avec une obstination devenue un entêtement aveugle etpresque de la rage.
Le doux prêtre fut blessé au plus profond de sa charité, mais iln’abandonna pas l’impitoyable femme. Il revint plus d’une fois lavoir à Olonde. Il aurait voulu ramener à des sentiments pluschrétiens cette âme, si religieuse par la foi. Mais il ne pouvaitpas. Cette âme résistait. Une haine, née du ressentiment que desavoir sa fille innocente avait augmentée, pour l’homme du crime,comme elle l’appelait, confisquait à son profit les autressentiments de son âme. Dieu avait pardonné peut-être, mais elle,non !
Elle ne pardonnerait pas. Elle ne voulait pas pardonner. Sahaine devint une possession. Elle fut la possédée de sa haine. Rienn’y put de ce que lui dit l’abbé Augustin qui s’efforçaitd’introduire dans cette âme violente et ulcérée l’huileadoucissante que le bon Samaritain fit couler dans les blessures del’homme de l’Évangile qui « descendait de Jérusalem à Jéricho.
– Mme de Ferjol opposait inflexiblement aux paroles de l’abbé età tout, l’idée de cet outrage fait à l’hospitalité trahie par ceprêtre, qu’elle appelait un Judas ; et même, un jour, cettehaine féconda un affreux désir (chose étrange et que toutes lesâmes passionnées comprendront). Il se dégagea de sa haine unehorrible curiosité qu’elle savait pouvoir satisfaire…
Elle qui n’ignorait rien des choses religieuses, elle savait queles trappistes, qu’on enterre sans cercueil, la face découverte,restent exposés dans leur tombe, où, tous les jours, chacun desleurs vient jeter sa pelletée de terre jusqu’à ce qu’ils en aientcette suffisance de six pieds d’argile qui nous suffit à tous,hélas ! Eh bien, elle voulut voir encore une fois ce Riculfabhorré, et repaître ses yeux du spectacle de son cadavre ! Lahaine est comme l’amour. Elle veut voir… « Il n’y a pas – sedit-elle – si longtemps qu’il est mort. Les Bienheureux n’ont pasune figure comme les autres hommes. Quand on ouvre la terre ou lecercueil qui les renferme, on leur trouve des figures reposées etquelquefois rayonnantes qui disent qu’ils sont morts dans la bonneodeur du ciel. Je verrai donc si le scélérat, qui a fait peut-êtredupe de son repentir l’abbé Augustin comme il m’avait fait dupe desa sainteté, a la face d’un Bienheureux. » Et, sans le dire à lavieille Agathe, elle s’en alla à Bric-quebec un jour. Les femmesn’entrent jamais chez les trappistes, sinon à certains jours defête et dans leur église seulement, mais leur cimetière, placé dansun champ à côté de leur monastère, est ouvert à tout le monde. Ypasse qui veut, et elle y entra.
Elle trouva sans peine la fosse qu’elle cherchait. Le cimetièreétait désert, et la fosse du dernier trappiste décédé, creusée dansles hautes herbes, était bien la fosse de Riculf. Elle s’enapprocha jusqu’au bord et regarda dedans avec ces yeux que la hainea comme l’amour, – ces yeux qui dévorent tout, – et elle vit lemort dans le fond de sa fosse. Malgré les pelletées de terreéparpillées autour du visage, et dont le plus grand nombre avaitporté sur la partie inférieure du cadavre, on voyait encore la faced’un homme. Ah ! elle le reconnut, malgré cette barbe quiavait blanchi, et ces yeux sans regard que les vers rongeaient déjàdans leurs orbites. Elle enviait le sort de ces vers…
Elle aurait voulu être un de ces vers… Elle reconnut cettebouche audacieuse qui l’avait tant frappée dans les Cévennes, etdans laquelle Dieu lui-même avait écrit, de sa main, qu’il fallaitse défier de cette bouche terrible. Elle était debout devant cettefosse, la contemplant, oubliant les heures, plongée des yeux dansce trou où allait pourrir l’homme de sa haine, comme le soleild’une soirée d’été plongeait à l’horizon… Elle l’avait dans le dos,ce soleil, et sa grande ombre à elle tombait dans la fosse,allongée par ce soleil qui se couchait en rougissant ses vêtementsnoirs de ses rayons. Tout à coup, une autre ombre s’allongea prèsde la sienne, et une main se posa sur son bras. Elle tressaillit.C’était l’abbé Augustin.
« C’est vous, Madame ? – fit-il, plus grave qu’étonné.
– Oui ! – dit-elle, avec une profondeur d’accent qui le fitfrémir ; – j’ai voulu en régaler ma haine ! – Oh !Madame, – dit le prêtre, – vous êtes une chrétienne, et ce que vousdites n’est pas chrétien, Venir regarder un mort dans sa tombe avecles yeux de la haine, c’est le profaner, et on doit le respect auxmorts.
– À celui-là, jamais ! – fit-elle. – J’avais tout à l’heureenvie de descendre dans sa tombe pour le fouler sous mestalons !
– Pauvre femme ! – dit le prêtre ; – elle mourra dansl’impénitence finale de sentiments trop absolus pour la vie. » Et,en effet, elle mourut à quelque temps de là, dans cette impénitencesublime que le monde peut admirer, mais nous, non !
