Une Histoire Sans Nom

Chapitre 4

 

Midi sonna cependant, et le Père Riculf ne rentra pas à l’Hôtelde Ferjol. Agathe ne s’était pas trompée.

Il était parti. La foule de ceux qui l’attendaient dans lachapelle Saint-Sébastien, autour de son confessionnal, l’attenditen vain. Ce fut un scandale, et c’en fut un autre, le lendemain,dans cette bourgade astreinte aux vieilles coutumes, quand le curéfut obligé de remplacer le prédicateur qui avait prêché le Carême,pour prêcher, entre vêpres et complies, la Résurrection. Seulementl’impression de cette étonnante départie ne dura pas. Est-ce quequelque chose dure ?… Les jours – cette pluie des jours quitombe sur nous goutte à goutte – emportèrent cette impression,comme la pluie, aux premiers jours d’automne, emporte les feuillessur lesquelles elle a glissé. La vie monotone, dont la présence duPère Riculf chez ces dames de Ferjol avait coupé le flot stagnant,recommença. Leurs lèvres désapprirent son nom. Y pensèrent-ellessans en parler ?… Dieu seul le sait. Cette histoire sans nomest obscure… Mais l’impression causée par cet homme qu’onn’oubliait plus quand on l’avait vu, devait être profonde – et elleétait d’autant plus profonde qu’on ne pouvait s’expliquer pourquoion ne l’oubliait pas !…

Il avait été, ces quarante jours, froid et respectueux avec cesdames, et d’une correction dans ses rapports journaliers avec ellesqui prouvait beaucoup de discernement et de tact. Mais il étaitresté naturellement et strictement fermé sur lui-même. Quelsavaient été son passé ? sa vie ? son éducation ? sanaissance ? tous sujets que Mme de Ferjol effleura, mais cessad’effleurer, en vraie femme du monde, quand elle vit que l’hommeétait de marbre, et, comme le marbre, glacé, impénétrable et poli.On ne voyait jamais de lui que le capucin.

Les capucins n’étaient plus alors ce qu’ils avaient étéautrefois. Cet ordre, sublime d’humilité chrétienne, avait perdu desa sublimité. On était à la veille des plus mauvais jours.L’épicurisme incrédule du règne de Louis XV, qui traîna longtempsdans le règne de Louis XVI, avait tout énervé, doctrines et mœurs,et les ordres les plus renommés par leur sainteté n’avaient pluscette austérité qui les rendait si imposants, même aux impies.L’opinion procédait déjà au décloîtrement universel qui jeta tantde religieux sur le pavé de tous les vices… Les vocations que l’oncroyait les plus solides étaient ébranlées…

Mme de Ferjol se souvenait d’avoir rencontré, dans la petiteville où elle avait dansé ses premières contredanses avec cetadorable officier blanc de baron de Ferjol, un capucin, d’unebeauté qu’il était impossible de ne pas remarquer, quoiqu’il fûtcapucin, et qui – venu, comme le Père Riculf, pour prêcher unCarême -, avait osé afficher la coquetterie d’un petit-maître sousles habits de la pauvreté et du renoncement. On le disait d’unetrès haute naissance, et cela avait rendu peut-être la sociéténoble, qui, dans ce pays-là, a continué pourtant d’être sévère,indulgente à ce scandaleux capucin, qui avait un soin presqueféminin de sa personne, parfumait sa barbe, et portait, en guise decilice, des chemises de soie par-dessous la bure de son froc. Mmede Ferjol, à cette époque-là Mlle d’Olonde, l’avait vu dans lemonde, où il allait faire son whist, le soir, madrigalisant avecles femmes et chuchotant souvent des fois, dans des coins de salon,tout bas à leur oreille, comme un de ces cardinaux romains dontparle le président Dupaty en son Voyage d’Italie, qu’onlisait beaucoup dans ce temps-là. Mais quoique plusieurs annéeseussent ajouté à la corruption générale et au ramollissement quiallait prochainement tout dissoudre, et faire couler, comme unefange, le bronze antique et solide de la France dans le dépotoir dela Révolution, le Père Riculf ne ressemblait pas à ce capucin desalon. Il ne transpirait rien des vices de son temps. Il semblaitdu Moyen Âge, comme son nom. S’il avait eu l’inconvenantemondanité, si déplacée dans un religieux, Mme de Ferjol aurait supourquoi il lui inspirait ce sentiment de répulsion qu’elle sereprochait, et, comme Lasthénie et comme Agathe, aussi affirmativedans son antipathie, mais tout aussi ignorante de cette antipathiesans cause apparente, Mme de Ferjol ne le savait pas.

Mais y pensaient-elles, elle et sa fille ?… Il semble biendifficile qu’elles n’y pensassent pas. Il était pour elles unmystère. Un mystère, c’est la plus profonde chose qu’il y ait pourl’imagination humaine. Le mystère, c’est la religion pour lespeuples, mais c’est la religion aussi pour nos pauvres cœurs…Ah ! ne vous laissez jamais connaître entièrement, vous quivoulez être toujours aimés de celles qui vous aiment ! Quemême dans vos baisers et dans vos caresses il y ait encore unsecret !… Tout le temps qu’il habita chez elles, le PèreRiculf fut pour ces dames de Ferjol un mystère, mais il dut en êtreun bien plus grand quand il fut parti. Tout le temps qu’il avaitété là, en effet, elles pouvaient croire qu’à un certain momentelles le pénétreraient ; mais, parti, il restaitindéchiffrablement une énigme, et rien ne tourmente plus longtempsla pensée que ce qu’on n’a pas deviné.

Et, du dehors, pas une lueur ! rien, pour ces dames deFerjol, ne vint éclairer rétrospectivement l’apparition de cethomme, qui était sorti, un matin, de leur vie et de leur maison,comme il y était entré, un soir- sans qu’on sût d’où il étaitparti, quand il vint, et sans qu’on sût davantage où il était allé,quand il fut parti. C’était la justification du mot de la Bible:

« Dites-moi d’où il vient, et je vous dirai où il estallé ! » Il n’avait pas dit d’où il venait. Il était d’uncouvent lointain, et il vaguait par toute la France comme tous ceuxde son Ordre, que les impies traitaient, avec mépris, de vagabonds.En disparaissant de la bourgade où il avait prêché ses quarantejours, il n’avait pas dit ou il allait porter ses prédicationséternelles. Il s’en était allé comme la poussière dans le vent…Nulle des villes circonvoisines de la bourgade qu’il venait desecouer par la force de son éloquence, ne vit, un soir, se leverdans la chaire d’une de ses églises, ou passer, le matin, dans sesrues, cet extraordinaire capucin, qui ne pouvait passer nulle partsans attirer le regard et sans le fixer, tant il était majestueuxet hautain dans sa robe rapiécée ! tant il était digned’inspirer le Biot qu’un grand poète moderne a dit d’un autrecapucin : « Il semblait l’Empereur même de la Pauvreté ! »Sans doute, il s’en était allé dans des pays assez éloignés pourqu’un n’entendît plus jamais parler de lui, qui pourtant devaitlaisser partout un souvenir même bien capable, avec la mine qu’ilavait ; d’en laisser un dévastateur.

En avait-il laissé un pareil quelque part ?… Il était jeuned’apparence, mais il y a des âmes terriblement vieilles dans desêtres qui semblent jeunes encore, et s’il n’en avait laisséjusque-là nulle part, devait-il en laisser un dans cette bourgadeet dans l’âme de cette pauvre Lasthénie de Ferjol, qui tremblaitcomme une feuille devant lui, et à qui son départ causa lesentiment d’une délivrance et le bien-être d’une dilatation ?…Il avait toujours été pour elle ce que les jeunes filles appellentleur « cauchemar », quand elles ont des antipathies – et siLasthénie ne l’appelait pas ainsi, c’est que l’énergie manquait àson langage comme à sa personne. Fille charmante, mais débile,ayant comme la fatalité de sa faiblesse, Lasthénie fut heureuse dene plus sentir la présence de l’homme – qui lui faisait, sansraison, mais invinciblement, l’effet d’un fusil chargé dans uncoin. Le fusil n’y était plus.

Elle en fut heureuse, mais il y a des bonheurs quimentent ! Et si réellement elle en fut heureuse, pourquoi lebonheur de cette délivrance n’éclaira-t-il pas un visage qui depuisbien peu de temps avait le pli d’on ne savait quelle horreursecrète entre ses longs sourcils, d’ordinaire si tristes, mais siplacides ?…

Mme de Ferjol, à l’âme robuste et au bon sens normand, voyaitles choses de trop haut et de trop d’ensemble pour éplucher lefront de sa fille et y apercevoir les rides d’eau douce qui secreusaient quelquefois sur ce front de rêveuse, aussi pure qu’unlac mélancolique ; mais Agathe, elle, Agathe, la servante, lesvoyait. La haine d’instinct qu’elle portait à ce bouffrede capucin, comme elle disait, pour ne pas dire un autre mot quilui semblait un gros péché – et, de fait, il en exprimait un !– lui aiguisait le regard et le lui rendait d’une sagacité quimanquait à cette mère, étouffée par l’épouse – une inconsolableépouse en deuil. Si, au lieu d’être normande, Agathe avait étéitalienne, elle aurait cru au mauvais œil !… Elleaurait pensé à cette jettatura mystérieuse avec laquelleces passionnés Italiens, qui ne croient qu’à l’amour et à la haine,expliquent un malheur qu’ils ne comprennent pas ; astrologuessinguliers qui mettent dans des yeux humains la bonne ou lamauvaise étoile de la vie, aussi insensés que ceux-là qui lamettent dans le cours des astres ! Mais les superstitions dupays d’Agathe avaient un autre caractère. Elle croyait aux sortsinvisibles, aux maléfices qu’un ne voyait pas… Ce Père Riculf « surlequel elle avait de mauvaises idées », elle le soupçonnait d’êtrebien capable d’en jeter un, et de l’avoir jeté à Lasthénie. Etpourquoi à Lasthénie, à cette fille aimable et innocente ?… Etjustement parce qu’elle était aimable et innocente, et que leDémon, qui fait le mal pour le mal, hait particulièrementl’innocence – parce que, ange tombé, il est surtout jaloux de ceuxqui restent dans la lumière. Or, pour Agathe, Lasthénie était unange qui n’avait jamais cessé sur la terre d’habiter la lumière duciel…

Sous l’empire de cette idée d’un « sort », la vieille servanteavait emporté et caché le chapelet noir aux têtes de mort que lesdoigts de Lasthénie avaient un jour touché avec une crispationqu’Agathe, elle, n’avait pas oubliée, et elle avait traité cechapelet comme une chose sainte profanée. Le feu purifie tout.

Elle l’avait pieusement brûlé. Mais « le sort » n’en était pasmoins en Lasthénie, s’imaginait Agathe. Les sorts qui viennent del’Enfer, où tout brûle, doivent ressembler aux brûlures quis’enfoncent et creusent dans la chair, et, de même, ils doivents’enfoncer et creuser dans l’âme… C’est là ce qu’elle se disait, lasuperstitieuse Agathe, quand elle servait à table, et que derrièrela chaise de Mme de Ferjol, où elle se tenait, la serviette sur lebras et une assiette contre la large bavette de son tablier, elleregardait longuement Lasthénie, placée en face de sa mère et qui nemangeait pas, le visage de jour en jour plus pâle… La beautédélicate de cette enfant commençait même de s’altérer. Il y avait àpeine deux mois que le Père Riculf était parti, et le mal qu’ilavait apporté dans cette maison s’y précisait. La graine diaboliquequ’il y avait semée, selon Agathe, commençait de lever !…

Ce n’était, il est vrai, ni étonnant ni effrayant que Lasthéniefût triste. Elle l’avait toujours été. Elle était née dans cetaffreux pays détesté par Agathe, où, à midi encore, il ne faisaitpas jour, et où elle avait vécu avec une mère qui ne pensait qu’aumari qu’elle avait perdu et qui n’avait jamais eu pour elle un motde tendresse. « Sans moi, – ajoutait Agathe en elle-même, – lachérie n’aurait jamais souri. Elle n’aurait jamais montré sesjolies dents à personne. Mais ce n’est plus seulement de latristesse, ce qu’elle a maintenant, c’est un sort, et un sort,c’est la mort, disent les complaintes de mon pays ! » Telsétaient les monologues intérieurs d’Agathe. « Souffrez-vous,Mademoiselle ? » demandait-elle souvent à Lasthénie, avec uneinquiétude dans laquelle on sentait l’épouvante, malgré les effortsqu’elle faisait pour ne pas trahir les pensées qui lui battaientdans la cervelle ; et Lasthénie répondait toujours, avec unebouche pâle, qu’elle ne souffrait pas.

Mais c’est l’histoire de toutes les jeunes filles, ces doucesstoïques, de répondre qu’elles ne souffrent pas, quand ellessouffrent… Les femmes sont si bien faites pour la souffrance, elleest si bien leur destinée, elles commencent de l’éprouver de sibonne heure et elles en sont si peu étonnées, qu’elles disentlongtemps encore qu’elle n’est pas là, quand elle est venue !Et elle était venue. Lasthénie, évidemment, souffrait. Ses yeux secernaient. Le muguet de son teint avait des meurtrissures, et lepli de ses sourcils sur son front d’opale n’était pas seulement lesillage d’une rêverie qui passe… Il exprimait quelque chose deplus.

Sa vie extérieure n’avait pas changé. C’était toujours la mêmeroutine d’occupations domestiques, les mêmes travaux à l’aiguilledans l’embrasure de la même fenêtre, les mêmes visites à l’égliseavec sa mère, et, avec sa mère encore, quelques promenades le longde ces montagnes, aux petites vertes, sur lesquelles tressaillentces ruisseaux qui se gonflent ou se dégonflent, selon les saisons,mais ne cessent jamais d’en descendre. Elles s’y promenaientsouvent le soir, – l’heure des promenades par toute la terre. Maiselles, ce n’était pas, comme les habitantes plus heureuses desplaines et des rivages, pour voir se coucher le soleil. Il n’yavait pas de soleil dans ce pays d’entre-montagnes, qui faisaientun écran éternel contre ses rayons. On aurait pu l’apercevoir deleurs cimes, se couchant à l’horizon ; mais il aurait fallumonter jusque-là, et c’était bien haut !… Dans leurs pluslongues rôderies, ces dames n’allaient guère qu’à mi-chemin. Cesmontagnes au sol gras, et qui n’ont rien de la maigreur et de lachaude rousseur (les Pyrénées, avaient, le soir, avec le tapis deprairie qui les couvre, leurs boules de buissons, foisonnant parplaces, leurs arbres vigoureux qui se penchent, se tordent vus’échevèlent sur leurs pentes, – un caractère qui s’accordait bien,qui s’accordait un peu trop peut-être, aux pensées et auxsensations des deux tristes promeneuses. La nuit qui tombaitfonçait d’une nuance plus sombre ou pointait d’étoiles l’orbe bleuqu’elles avaient sur leurs têtes, et s’il y avait lune, cette lune,qu’on ne voyait pas, éclairait d’une pâle lueur lactée la pauvrelucarne du ciel, par laquelle le regard, en montant, pouvaits’attester qu’il y en avait un… Comme tous les paysages qui, lesoir, ont leur fantastique, ce paysage avait aussi le sien.

Ces montagnes circulaires, aux sommets qui se baisaient presque,pouvaient faire à l’imagination l’effet d’un cercle de Fées-Géantesdebout, se parlant tout bas à l’oreille, comme des femmes levées,après une visite, qui vont s’embrasser dans les derniers motsqu’elles se disent et partir. Et cela le rappelait d’autant plusque les vapeurs s’élevant du sol et de toutes ces eaux courantesqui en arrosent l’herbe, mettaient comme un blanc burnous debrouillard nacré sur les vastes robes vertes de ces Fées-Géantes,bouillonnées de l’argent des ruisseaux. Seulement, elles nepartaient pas. Elles restaient à la même place et on les yretrouvait le lendemain… Les dames de Ferjol ne rentraient guère deces promenades vespérales qu’à l’heure où elles entendaients’élever l’Angélus sous leurs pieds et monter vers elles, du fondde cette petite vallée où s’accroupissait la noire église romanequi sonnait ce que Dante appelle : « l’agonie du jour qui se meurt».

Elles redescendaient alors dans la bourgade enténébrée etgagnaient cette église qui ressemblait à un tombeau, où ellesavaient la coutume d’aller faire leur prière du soir, avant desouper.

Quelquefois, Lasthénie se risquait seule en ces promenades,quand Mme de Ferjol, pour une raison ou pour une autre, étaitretenue à la maison. À cela, il n’y avait pas d’imprudence. Le paysétait sûr et sa sûreté venait surtout de son isolement. Il nepassait guère d’inconnu ou de suspect, dans ce creux, strictementfermé de toutes parts, où vivait, comme une espèce de troglodytes,une population sédentaire, dont beaucoup n’étaient jamais sortis decet anneau de montagnes, comme s’ils eussent été pris d’un charmeétrange au centre de cette bague sombrement enchantée !C’était de l’autre côté du versant intérieur de ces montagnes quepassaient, traversant la France, dont le Forez est un des centres,des voyageurs, des mendiants et des rôdeurs de toute espèce, quipouvaient être, pour une jeune fille, de mauvaisesrencontres ; mais de ce côté-ci, il n’y avait que les gens decette petite vallée étroite, noire et humide comme un puits.D’ailleurs, ces dames de Ferjol étaient presque superstitieusementrespectées. Lasthénie aurait pu nommer par leur nom tous les petitspâtres qui suspendaient leurs chèvres aux pâturages aériens de cesmontagnes ; toutes les vachères qui allaient traire, le soir,dans les près en pente ; tous les pêcheurs de truites qui lesprenaient au fil des cascatelles et qui en rapportaient des panierspleins dont ils alimentaient la contrée, comme les pêcheurs desaumon en nourrissent l’Écosse. Mme de Ferjol n’était, du reste,jamais éloignée pour longtemps de sa fille. Elle la rejoignaitd’autant plus aisément que, quand on s’était dit où l’on irait, ilétait facile de se voir, de loin, sur le penchant de ces monts quifaisaient amphithéâtre, – et même des fenêtres de la grande maisongrise de Mme de Ferjol, qui n’avaient pour perspective que cesmontagnes s’élevant, escarpées et droites, à trois pas des yeux,comme un mur verdoyant d’espalier.

Un soir que Lasthénie y était, elle revint vite, fatiguée,languissante, toujours plus changée. Le mal intérieur s’aggravait.Elle était changée, non pas d’un changement appréciable seulementaux observateurs qui voient tout, mais d’un changement hagard etdur, visible à tout le monde. Avec Agathe, qui lui demandaittoujours infatigablement comment elle allait, elle ne niait plusson immense malaise. Seulement, elle ne s’expliquait pas sur cequ’elle éprouvait. Elle se contentait de dire : « Je ne sais pas ceque j’ai, ma pauvre Agathe !… » Sa mère, qui ne voyait rien,perdue qu’elle était dans ses dévotions et le souvenir de son mariqui dévorait sa vie, commença d’entrevoir ce soir-là. Lasthénie,qui savait que sa mère devait la prendre après sa prière àl’église, au déclin du jour dans la montagne, vint à l’église,n’ayant plus le courage d’attendre, tant elle souffrait dans toutson être.

Quand elle y entra, elle vit de dos Mme de Ferjol agenouilléedans le confessionnal, et elle s’assit sur le banc, derrière elle,écrasée de fatigue. Était-ce d’avoir trop marché ? L’église,toujours sombre, entrait dans une obscurité grandissante. Sesvitraux n’avaient plus de lueur. Cependant, quand Maie de Ferjolsortit du confessionnal, l’heure du souper n’étant pas encoresonnée, elle dit à Lasthénie : « C’est demain fête.

Pourquoi ne communierais-tu pas avec moi demain, et n’irais-tupas à confesse pendant que je fais mon action de grâces ? Tuas bien le temps. » Mais Lasthénie dit que non…, qu’elle n’étaitpas préparée… ; et elle resta à sa place, assise, sans prier,pendant que Mme de Ferjol, à genoux sur la dalle, faisait saprière.

Elle était anéantie, et elle avait, en ce moment-là,l’indifférence de l’anéantissement. Ce refus de se confesser et decommunier étonna Mme de Ferjol, qui ne voulut point insister, depeur de rencontrer une résistance qui l’aurait irritée (elle seconnaissait bien !), et elle accepta comme une pénitence deplus le refus de sa fille de communier avec elle. La contrariétéfut extrêmement vive chez Mine de Ferjol, cette fervente dévote,mais dont les volontés étaient aussi absolues que la foi, etLasthénie dut sentir le bras de sa mère trembler d’émotioncomprimée sur le sien, quand elles sortirent de l’église etqu’elles revinrent à la maison. Elles y revinrent, ne se parlantpas. Au coin de la petite place carrée qui séparait l’église del’Hôtel de Ferjol, il y avait un forgeron dont la forge envoyaitpar la porte ouverte un jet de flamme dont elles traversèrent larouge lueur, et Lasthénie était si pâle que cette rouge lueur, quirougissait toute la place, ne put rougir sa pâleur, à ce moment-làeffrayante. « Comme tu es pâle ! – dit Mme de Ferjol, –qu’as-tu ?… » Lasthénie dit qu’elle était fatiguée.

Mais quand elles furent à table, selon leur coutume, en facel’une de l’autre, les yeux noirs de Mme de Ferjol devinrent d’unnoir plus foncé en regardant Lasthénie, et Lasthénie comprit que samère lui gardait rancune d’avoir refusé de communier avec elle.Mais elle ne comprit pas, mais elle ne pouvait pas encorecomprendre qu’elle venait d’enfoncer dans sa mère une impressionqu’elle y retrouverait plus tard, comme un clou terrible auquelcette mère suspendrait un jour d’affreux soupçons.

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