Les Confidences d’Arsène Lupin

Chapitre 9Le mariage d’Arsène Lupin

« Monsieur Arsène Lupin a l’honneur de vous faire part de sonmariage avec Mademoiselle Angélique de Sarzeau-Vendôme, princessede Bourbon-Condé, et vous prie d’assister à la bénédiction nuptialequi aura lieu en l’église Sainte-Clothilde.

« Le duc de Sarzeau-Vendôme a l’honneur de vous faire part dumariage de sa fille Angélique, princesse de Bourbon-Condé, avecMonsieur Arsène Lupin, et vous prie… »

Le duc Jean de Sarzeau-Vendôme ne put achever la lecture deslettres qu’il tenait dans sa main tremblante. Pâle de colère, sonlong corps maigre agité de frissons, il suffoquait.

– Voilà dit-il à sa fille en lui tendant les deux papiers. Voilàce que nos amis ont reçu ! Voilà ce qui court les rues depuishier. Hein ! Que pensez-vous de cette infamie,Angélique ? Qu’en penserait votre pauvre mère, si elle vivaitencore ?

Angélique était longue et maigre comme son père, osseuse etsèche comme lui. Âgée de trente-trois ans, toujours vêtue de lainenoire, timide, effacée, elle avait une tête trop petite, compriméeà droite et à gauche, et d’où le nez jaillissait comme uneprotestation contre une pareille exiguïté. Pourtant, on ne pouvaitdire qu’elle fût laide, tellement ses yeux étaient beaux, tendreset graves, d’une fierté un peu triste, de ces yeux troublants qu’onn’oublie pas quand on les a vus une fois.

Elle avait rougi de honte d’abord en entendant son père, et enapprenant par lui l’offense dont elle était victime. Mais commeelle le chérissait, bien qu’il se montrât dur avec elle, injuste etdespotique, elle lui dit :

– Oh ! je pense que c’est une plaisanterie, mon père, etqu’il n’y faut pas prêter attention.

– Une plaisanterie ? Mais tout le monde en jase ! Dixjournaux, ce matin, reproduisent cette lettre abominable, enl’accompagnant de commentaires ironiques ! On rappelle notregénéalogie, nos ancêtres, les morts illustres de notre famille. Onfeint de prendre la chose au sérieux.

– Cependant personne ne peut croire…

– Évidemment, personne. Il n’empêche que nous sommes la fable deParis.

– Demain, on n’y pensera plus.

– Demain, ma fille, on se souviendra que le nom d’Angélique deSarzeau-Vendôme a été prononcé plus qu’il ne devait l’être.Ah ! si je pouvais savoir quel est le misérable qui s’estpermis…

A ce moment, Hyacinthe, son valet de chambre particulier, entraet prévint M. le duc qu’on le demandait au téléphone. Toujoursfurieux, il décrocha l’appareil et bougonna :

– Eh bien ? Qu’y a-t-il ? Oui, c’est moi, le duc deSarzeau-Vendôme.

On lui répondit :

– J’ai des excuses à vous faire, monsieur le duc, ainsi qu’àMlle Angélique. C’est la faute de mon secrétaire.

– Votre secrétaire ?

– Oui, les lettres de faire-part n’étaient qu’un projet dont jevoulais vous soumettre la rédaction. Par malheur, mon secrétaire acru…

– Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous ?

– Comment, monsieur le duc, vous ne reconnaissez pas mavoix ? la voix de votre futur gendre ?

– Quoi ?

– Arsène Lupin.

Le duc tomba sur une chaise. Il était livide.

– Arsène Lupin… C’est lui Arsène Lupin…

Angélique eut un sourire.

– Vous voyez, mon père, qu’il n’y a là qu’une plaisanterie, unemystification…

Mais le duc, soulevé d’une nouvelle colère, se mit à marcher engesticulant :

– Je vais déposer une plainte… Il est inadmissible que cetindividu se moque de moi ! S’il y a encore une justice, elledoit agir !

Une seconde fois, Hyacinthe entra. Il apporta deux cartes.

– Chotois ? Lepetit ? Connais pas.

– Ce sont deux journalistes, monsieur le duc…

– Qu’est-ce qu’ils me veulent ?

– Ils voudraient parler à monsieur le duc au sujet dumariage.

– Qu’on les fiche à la porte ! s’exclama le duc. Et ditesau concierge que mon hôtel est fermé aux paltoquets de cetteespèce.

– Je vous en prie, mon père risqua Angélique.

– Toi, ma fille, laisse-nous la paix. Si tu avais consentiautrefois à épouser un de tes cousins, nous n’en serions paslà.

Le soir même de cette scène, un des deux reporters publiait, enpremière page de son journal, un récit quelque peu fantaisiste deson expédition rue de Varenne, dans l’antique demeure desSarzeau-Vendôme, et s’étendait complaisamment sur le courroux etsur les protestations du vieux gentilhomme.

Le lendemain, un autre journal insérait une interview d’ArsèneLupin, prétendue prise dans un couloir de l’Opéra. Arsène Lupinripostait :

« Je partage entièrement l’indignation de mon futur beau-père.L’envoi de ces lettres constitue une incorrection dont je ne suispas responsable, mais dont je tiens à m’excuser publiquement.Pensez donc, la date de notre mariage n’est pas encore fixée !Mon beau-père propose le début de mai. Ma fiancée et moi trouvonscela bien tard ! Six semaines d’attente ! »

Ce qui donnait à l’affaire une saveur toute spéciale et que lesamis de la maison goûtaient particulièrement, c’était le caractèremême du duc, son orgueil, l’intransigeance de ses idées et de sesprincipes. Dernier descendant des barons de Sarzeau, la plus noblefamille de Bretagne, arrière-petit-fils de ce Sarzeau qui, ayantépousé une Vendôme, ne consentit qu’après dix ans de Bastille àporter le nouveau titre que Louis XV lui imposait, le duc Jeann’avait renoncé à aucun des préjugés de l’ancien régime. Dans sajeunesse il avait suivi le comte de Chambord en exil. Devenu vieux,il refusait un siège au Palais-Bourbon sous prétexte qu’un Sarzeaune peut s’asseoir qu’entre ses pairs.

L’aventure le toucha au vif. Il ne décolérait pas, invectivantLupin à coups d’épithètes sonores, le menaçant de tous lessupplices possibles, s’en prenant à sa fille.

– Voilà ! si tu t’étais mariée ! Ce ne sont pourtantpas les partis qui manquaient ! Tes trois cousins, Mussy,Emboise et Caorches sont de bonne noblesse, bien apparentés,suffisamment riches, et ils ne demandent encore qu’à t’épouser.Pourquoi les refuses-tu ? Ah ! C’est que Mademoiselle estune rêveuse, une sentimentale, et ses cousins sont trop gros, outrop maigres, ou trop vulgaires !

C’était une rêveuse, en effet. Livrée à elle-même depuis sonenfance, elle avait lu tous les livres de chevalerie, tous lesfades romans d’autrefois qui traînaient dans les armoires de sesaïeules, et elle voyait la vie comme un conte de fées où les jeunesfilles très belles sont toujours heureuses, tandis que les autresattendent jusqu’à la mort le fiancé qui ne vient pas. Pourquoieût-elle épousé l’un de ses cousins, puisqu’ils n’en voulaient qu’àsa dot, aux millions que sa mère lui avait laissés ? Autantrester vieille fille et rêver…

Elle répondit doucement :

– Vous allez vous rendre malade, mon père. Oubliez cettehistoire ridicule.

Mais comment aurait-il oublié ? Chaque matin un coupd’épingle ravivait sa blessure. Trois jours de suite Angéliquereçut une merveilleuse gerbe de fleurs où se dissimulait la carted’Arsène Lupin. Il ne pouvait aller à son cercle, sans qu’un amil’abordât :

– Elle est drôle, celle d’aujourd’hui.

– Quoi ?

– Mais la nouvelle fumisterie de votre gendre ! Ah !vous ne savez pas ? Tenez, lisez…

« M. Arsène Lupin demandera au Conseil d’État d’ajouter à sonnom le nom de sa femme et de s’appeler désormais : Lupin deSarzeau-Vendôme. »

Et le lendemain on lisait :

« La jeune fiancée portant en vertu d’une ordonnance, nonabrogée, de Charles X, le titre et les armes de Bourbon-Condé, dontelle est la dernière héritière, le fils aîné des Lupin deSarzeau-Vendôme aura nom prince Arsène de Bourbon-Condé. »

Et le jour suivant une réclame annonçait :

« La Grande Maison de Linge expose le trousseau de Mlle deSarzeau-Vendôme. Comme initiales : L. S. V. » Puis une feuilled’illustrations publia une scène photographiée : le duc, son gendreet sa fille, assis autour d’une table, et jouant au piquetvoleur.

Et la date aussi fut annoncée à grand fracas : le 4 mai.

Et des détails furent donnés sur le contrat. Lupin se montraitd’un désintéressement admirable. Il signerait, disait-on, les yeuxfermés, sans connaître le chiffre de la dot.

Tout cela mettait le vieux gentilhomme hors de lui. Sa hainecontre Lupin prenait des proportions maladives. Bien que ladémarche lui coûtât, il se rendit chez le Préfet de police qui luiconseilla de se méfier.

– Nous avons l’habitude du personnage, il emploie contre vous unde ses trucs favoris. Passez-moi l’expression, monsieur le duc, ilvous « cuisine », ne tombez pas dans le piège.

– Quel truc, quel piège ? demanda-t-il anxieusement.

– Il cherche à vous affoler et à vous faire accomplir, parintimidation, tel acte auquel, de sang-froid, vous vousrefuseriez.

– M. Arsène Lupin n’espère pourtant pas que je vais lui offrirla main de ma fille !

– Non, mais il espère que vous allez commettre commentdirai-je ? une gaffe.

– Laquelle ?

– Celle qu’il veut précisément que vous commettiez.

– Alors, votre conclusion, monsieur le préfet ?

– C’est de rentrer chez vous, monsieur le duc, ou, si tout cebruit vous agace, de partir pour la campagne, et d’y rester bientranquillement, sans vous émouvoir.

Cette conversation ne fit qu’aviver les craintes du vieuxgentilhomme. Lupin lui parut un personnage terrible, usant deprocédés diaboliques, et entretenant des complices dans tous lesmondes. Il fallait se méfier.

Dès lors, la vie ne fut point tolérable.

Il devint de plus en plus hargneux et taciturne, et ferma laporte à tous ses anciens amis, même aux trois prétendantsd’Angélique, les cousins Mussy, d’Emboise et Caorches, qui, fâchéstous les trois les uns avec les autres, par suite de leur rivalité,venaient alternativement toutes les semaines.

Sans le moindre motif, il chassa son maître d’hôtel et soncocher. Mais il n’osa les remplacer de peur d’introduire chez luides créatures d’Arsène Lupin, et son valet de chambre particulier,Hyacinthe, en qui, l’ayant à son service depuis quarante ans, ilavait toute confiance, dut s’astreindre aux corvées de l’écurie etde l’office.

– Voyons, mon père, disait Angélique, s’efforçant de lui faireentendre raison, je ne vois vraiment pas ce que vous redoutez.Personne au monde ne peut me contraindre à ce mariage absurde.

– Parbleu ! Ce n’est pas cela que je redoute.

– Alors, quoi, mon père ?

– Est-ce que je sais ? Un enlèvement ! Uncambriolage ! Un coup de force ! Il est hors de douteaussi que nous sommes environnés d’espions.

Un après-midi, il reçut un journal où cet article était soulignéau crayon rouge :

« La soirée du contrat a lieu aujourd’hui à l’hôtelSarzeau-Vendôme. Cérémonie tout intime, où quelques privilégiésseulement seront admis à complimenter les heureux fiancés. Auxfuturs témoins de Mlle de Sarzeau-Vendôme, le prince de laRochefoucault-Limours et le comte de Chartres, M. Arsène Lupinprésentera les personnalités qui ont tenu à honneur de lui assurerleur concours, M. le Préfet de police et M. le Directeur de laprison de la Santé. »

C’était trop. Dix minutes plus tard, le duc envoyait sondomestique Hyacinthe porter trois pneumatiques. A quatre heures, enprésence d’Angélique, il recevait les trois cousins : Paul deMussy, gros, lourd, et d’une pâleur extrême ; Jacquesd’Emboise, mince, rouge de figure et timide ; Anatole deCaorches, petit, maigre et maladif ; tous trois de vieuxgarçons déjà, sans élégance et sans allure.

La réunion fut brève. Le duc avait préparé tout un plan decampagne, de campagne défensive, dont il dévoila, en termescatégoriques, la première partie.

– Angélique et moi nous quittons Paris cette nuit, et nous nousretirons dans nos terres de Bretagne. Je compte sur vous trois, mesneveux, pour coopérer à ce départ. Toi, Emboise, tu viendras nouschercher avec ta limousine. Vous, Mussy, vous amènerez votreautomobile et vous voudrez bien vous occuper des bagages avec monvalet de chambre Hyacinthe. Toi, Caorches, tu seras à la gared’Orléans, et tu prendras des sleepings pour Vannes au train de dixheures quarante. C’est promis ?

La fin de la journée s’écoula sans incidents. Après le dînerseulement, afin d’éviter toutes chances d’indiscrétion, le ducprévint Hyacinthe d’avoir à remplir une malle et une valise.Hyacinthe était du voyage, ainsi que la femme de chambred’Angélique.

A neuf heures, tous les domestiques, sur l’ordre de leur maître,étaient couchés. A dix heures moins dix, le duc, qui terminait sespréparatifs, entendit la trompe d’une automobile. Le conciergeouvrit la porte de la cour d’honneur. De la fenêtre, le ducreconnut le landaulet de Jacques d’Emboise.

– Allez lui dire que je descends, ordonna-t-il à Hyacinthe, etprévenez Mademoiselle.

Au bout de quelques minutes, comme Hyacinthe n’était pas deretour, il sortit de sa chambre. Mais, sur le palier, il futassailli par deux hommes masqués, qui le bâillonnèrent etl’attachèrent avant qu’il eût pu pousser un seul cri. Et l’un deces hommes lui dit à voix basse :

– Premier avertissement, monsieur le duc. Si vous persistez àquitter Paris, et à me refuser votre consentement, ce sera plusgrave.

Et le même individu enjoignit à son compagnon :

– Garde-le. Je m’occupe de la demoiselle.

A ce moment, deux autres complices s’étaient déjà emparés de lafemme de chambre, et Angélique, également bâillonnée, évanouie,gisait sur un fauteuil de son boudoir.

Elle se réveilla presque aussitôt sous l’action des sels qu’onlui faisait respirer, et, quand elle ouvrit les yeux, elle vitpenché au-dessus d’elle un homme jeune, en tenue de soirée, lafigure souriante et sympathique, qui lui dit :

– Je vous demande pardon, mademoiselle. Tous ces incidents sontun peu brusques, et cette façon d’agir plutôt anormale. Mais lescirconstances nous entraînent souvent à des actes que notreconscience n’approuve pas. Excusez-moi.

Il lui prit la main très doucement, et passa un large anneaud’or au doigt de la jeune fille, en prononçant :

– Voici. Nous sommes fiancés. N’oubliez jamais celui qui vousoffre cet anneau… Il vous supplie de ne pas fuir et d’attendre àParis les marques de son dévouement. Ayez confiance en lui.

Il disait tout cela d’une voix si grave et si respectueuse, avectant d’autorité et de déférence, qu’elle n’avait pas la force derésister. Leurs yeux se rencontrèrent. Il murmura :

– Les beaux yeux purs que vous avez ! Ce sera bon de vivresous le regard de ces yeux. Fermez-les maintenant…

Il se retira. Ses complices le suivirent. L’automobile repartit,et l’hôtel de la rue de Varenne demeura silencieux jusqu’àl’instant où Angélique, reprenant toute sa connaissance, appela lesdomestiques.

Ils trouvèrent le duc, Hyacinthe, la femme de chambre, et leménage des concierges, tous solidement ligotés. Quelques bibelotsde grande valeur avaient disparu, ainsi que le portefeuille du ducet tous ses bijoux, épingles et cravate, boutons en perles fines,montre, etc.

La police fut aussitôt prévenue. Dès le matin on apprenait quela veille au soir, comme il sortait de chez lui en automobile,d’Emboise avait été frappé d’un coup de couteau par son proprechauffeur, et jeté, à moitié mort, dans une rue déserte. Quant àMussy et à Caorches, ils avaient reçu un message téléphoniquesoi-disant envoyé par le duc et qui les contremandait.

La semaine suivante, sans plus se soucier de l’enquête, sansrépondre aux convocations du juge d’instruction, sans même lire lescommunications d’Arsène Lupin à la presse sur « la fuite deVarennes », le duc, sa fille et son valet de chambre prenaientsournoisement un train omnibus pour Vannes, et descendaient, unsoir, dans l’antique château féodal qui domine la presqu’île deSarzeau. Tout de suite, avec l’aide de paysans bretons, véritablesvassaux du Moyen Age, on organisait la résistance. Le quatrièmejour Mussy arrivait, le cinquième Caorches, et le septième Emboise,dont la blessure n’était pas aussi grave qu’on le craignait.

Le duc attendit deux jours encore avant de signifier à sonentourage ce qu’il appelait, puisque son évasion avait réussimalgré Lupin, la seconde moitié de son plan. Il le fit en présencedes trois cousins, par un ordre péremptoire dicté à Angélique, etqu’il voulut bien expliquer ainsi :

– Toutes ces histoires me font le plus grand mal. J’ai entrepriscontre cet homme, dont nous avons pu juger l’audace, une lutte quim’épuise. Je veux en finir coûte que coûte. Pour cela il n’estqu’un moyen, Angélique, c’est que vous me déchargiez de touteresponsabilité en acceptant la protection d’un de vos cousins.Avant un mois, il faut que vous soyez la femme de Mussy, deCaorches ou d’Emboise. Votre choix est libre. Décidez-vous.

Durant quatre jours Angélique pleura, supplia son père. A quoibon ? Elle sentait bien qu’il serait inflexible et qu’elledevrait, en fin de compte, se soumettre à sa volonté. Elleaccepta.

– Celui que voudrez, mon père, je n’aime aucun d’eux. Alors, quem’importe d’être malheureuse avec l’un plutôt qu’avec l’autre…

Sur quoi, nouvelle discussion, le duc voulant la contraindre àun choix personnel. Elle ne céda point. De guerre lasse, et pourdes raisons de fortune, il désigna Emboise.

Aussitôt les bans furent publiés.

Dès lors, la surveillance redoubla autour du château, d’autantque le silence de Lupin et la cessation brusque de la campagnemenée par lui dans les journaux ne laissaient pas d’inquiéter leduc de Sarzeau-Vendôme. Il était évident que l’ennemi préparait uncoup et qu’il tenterait de s’opposer au mariage par quelques-unesde ces manœuvres qui lui étaient familières.

Pourtant il ne se passa rien. L’avant-veille, la veille, lematin de la cérémonie, rien. Le mariage eut lieu à la mairie, puisil y eut la bénédiction nuptiale à l’église. C’était fini.

Seulement alors, le duc respira. Malgré la tristesse de safille, malgré le silence embarrassé de son gendre que la situationsemblait gêner quelque peu, il se frottait les mains d’un airheureux, comme après la victoire la plus éclatante.

– Qu’on baisse le pont-levis ! dit-il à Hyacinthe, qu’onlaisse entrer tout le monde ! Nous n’avons plus rien àcraindre de ce misérable.

Après le déjeuner, il fit distribuer du vin aux paysans ettrinqua avec eux. Ils chantèrent et ils dansèrent.

Vers trois heures, il rentra dans les salons durez-de-chaussée.

C’était le moment de sa sieste. Il gagna, tout au bout despièces, la salle des gardes. Mais il n’en avait pas franchi leseuil qu’il s’arrêta brusquement et s’écria :

– Qu’est-ce que tu fais donc là, Emboise ? En voilà uneplaisanterie !

Emboise était debout, en vêtements de pêcheur breton, culotte etveston sales, déchirés, rapiécés, trop larges et trop grands pourlui.

Le duc semblait stupéfait. Il examina longtemps, avec des yeuxahuris, ce visage qu’il connaissait, et qui, en même temps,éveillait en lui des souvenirs vagues d’un passé très lointain.Puis, tout à coup, il marcha vers l’une des fenêtres qui donnaientsur l’esplanade et appela :

– Angélique !

– Qu’y a-t-il, mon père ? répondit-elle en s’avançant.

– Ton mari ?

– Il est là, mon père, fit Angélique en montrant Emboise quifumait une cigarette et lisait à quelque distance.

Le duc trébucha et tomba assis sur un fauteuil, avec un grandfrisson d’épouvante.

– Ah ! Je deviens fou !

Mais l’homme qui portait des habits de pêcheur s’agenouilladevant lui en disant :

– Regardez-moi, mon oncle… Vous me reconnaissez, n’est-ce pas,c’est moi votre neveu, celui qui jouait ici autrefois, celui quevous appeliez Jacquot… Rappelez-vous… Tenez, voyez cettecicatrice…

– Oui… oui, balbutia le duc, je te reconnais… C’est toi,Jacques. Mais l’autre…

Il se pressa la tête entre les mains.

– Et pourtant non, ce n’est pas possible Explique-toi… Je necomprends pas… Je ne veux pas comprendre…

Il y eut un silence pendant lequel le nouveau venu ferma lafenêtre et ferma la porte qui communiquait avec le salon voisin.Puis il s’approcha du vieux gentilhomme, lui toucha doucementl’épaule, pour le réveiller de sa torpeur, et sans préambule, commes’il eût voulu couper court à toute explication qui ne fût passtrictement nécessaire, il commença en ces termes :

– Vous vous rappelez, mon oncle, que j’ai quitté la Francedepuis quinze ans, après le refus qu’Angélique opposa à ma demandeen mariage. Or, il y a quatre ans, c’est-à-dire la onzième année demon exil volontaire et de mon établissement dans l’extrême-sud del’Algérie, je fis la connaissance, au cours d’une partie de chasseorganisée par un grand chef arabe, d’un individu dont la bonnehumeur, le charme, l’adresse inouïe, le courage indomptable,l’esprit à la fois ironique et profond, me séduisirent au plus hautpoint.

« Le comte d’Andrésy passa six semaines chez moi. Quand il futparti, nous correspondîmes l’un avec l’autre de façon régulière. Enoutre, je lisais souvent son nom dans les journaux, aux rubriquesmondaines ou sportives. Il devait revenir et je me préparais à lerecevoir, il y a trois mois, lorsqu’un soir, comme je me promenaisà cheval, les deux serviteurs arabes qui m’accompagnaient sejetèrent sur moi, m’attachèrent, me bandèrent les yeux, et meconduisirent, en sept nuits et sept jours, par des chemins déserts,jusqu’à une baie de la côte, où cinq hommes les attendaient.Aussitôt, je fus embarqué sur un petit yacht à vapeur qui leval’ancre sans plus tarder.

« Qui étaient ces hommes ? Quel était leur but enm’enlevant ? Aucun indice ne put me renseigner. Ils m’avaientenfermé dans une cabine étroite percée d’un hublot que traversaientdeux barres de fer en croix. Chaque matin, par un guichet quis’ouvrait entre la cabine voisine et la mienne, on plaçait sur macouchette deux ou trois livres de pain, une gamelle abondante et unflacon de vin, et on reprenait les restes de la veille que j’yavais disposés.

« De temps à autre, la nuit, le yacht stoppait et j’entendais lebruit du canot qui s’en allait vers quelque havre, puis quirevenait chargé de provisions sans doute. Et l’on repartait, sansse presser, comme pour une croisière de gens du monde qui flânentet n’ont pas hâte d’arriver. Quelquefois, monté sur une chaise,j’apercevais par mon hublot la ligne des côtes, mais si indistincteque je ne pouvais rien préciser.

« Et cela dura des semaines. Un des matins de la neuvième,m’étant avisé que le guichet de communication n’avait pas étérefermé, je le poussai. La cabine était vide à ce moment. Avec uneffort, je réussis à prendre une lime à ongles sur unetoilette.

« Deux semaines après, à force de patience, j’avais limé lesbarres de mon hublot, et j’aurais pu m’évader par là ; mais,si je suis bon nageur, je me fatigue assez vite. Il me fallait doncchoisir un moment où le yacht ne serait pas trop éloigné de laterre. C’est seulement avant-hier que, juché à mon poste, jediscernai les côtes, et que, le soir, au coucher du soleil, jereconnus, à ma stupéfaction, la silhouette du château de Sarzeauavec ses tourelles pointues et la masse de son donjon. Était-cedonc là le terme de mon voyage mystérieux ?

« Toute la nuit, nous croisâmes au large. Et toute la journéed’hier également. Enfin ce matin, on se rapprocha à une distanceque je jugeai propice, d’autant plus que nous naviguions entre desroches derrière lesquelles je pouvais nager en toute sécurité.Mais, à la minute même où j’allais m’enfuir, je m’avisai que, unefois encore, le guichet de communication que l’on avait cru fermers’était rouvert de lui-même, et qu’il battait contre la cloison. Jel’entrebâillai de nouveau par curiosité. A portée de mon bras, il yavait une petite armoire que je pus ouvrir, et où ma main, àtâtons, au hasard, saisit une liasse de papiers.

« C’était des lettres, des lettres qui contenaient lesinstructions adressées aux bandits dont j’étais prisonnier. Uneheure après, lorsque j’enjambai le hublot et que je me laissaiglisser dans la mer, je savais tout : les raisons de monenlèvement, les moyens employés, le but poursuivi, et lamachination abominable ourdie, depuis trois mois, contre le duc deSarzeau-Vendôme et contre sa fille. Malheureusement, il était troptard. Obligé, pour n’être pas vu du bateau, de me blottir dans lecreux d’un récif, je n’abordai la côte qu’à midi. Le temps degagner la cabane d’un pêcheur, de troquer mes vêtements contre lessiens, de venir ici. Il était trois heures. En arrivant j’apprisque le mariage avait été célébré le matin même. »

Le vieux gentilhomme n’avait pas prononcé une parole. Les yeuxrivés aux yeux de l’étranger, il écoutait avec un effroigrandissant.

Parfois le souvenir des avertissements que lui avait donnés lePréfet de police revenait à son esprit :

« On vous cuisine, monsieur le duc… On vous cuisine. »

Il dit, la voix sourde :

– Parle achève… Tout cela m’oppresse… Je ne comprends pas encoreet j’ai peur.

L’étranger reprit :

– Hélas… L’histoire est facile à reconstituer et se résume enquelques phrases. Voici : lors de sa visite chez moi, et desconfidences que j’eus le tort de lui faire, le comte d’Andrésyretint plusieurs choses : d’abord que j’étais votre neveu, et que,cependant, vous me connaissiez relativement peu, puisque j’avaisquitté Sarzeau tout enfant et que, depuis, nos relations s’étaientbornées au séjour de quelques semaines que je fis ici, il y aquinze ans, et durant lesquelles je demandai la main de ma cousineAngélique ; ensuite, que, ayant rompu avec tout mon passé, jene recevais plus aucune correspondance ; et enfin, qu’il yavait, entre lui, Andrésy, et moi, une certaine ressemblancephysique que l’on pouvait accentuer jusqu’à la rendre frappante.Son plan fut échafaudé sur trois points.

« II soudoya mes deux serviteurs arabes, qui devaient l’avertirau cas où j’aurais quitté l’Algérie. Puis il revint à Paris avecmon nom et mon apparence exacte, se fit connaître de vous, chez quiil fut invité chaque quinzaine, et vécut sous mon nom, qui devintainsi l’une des nombreuses étiquettes sous lesquelles il cache savéritable personnalité. Il y a trois mois “la poire étant mûre”,comme il dit dans ses lettres, il commença l’attaque par une sériede communications à la presse, et en même temps, craignant sansdoute qu’un journal ne révélât en Algérie le rôle que l’on jouaitsous mon nom à Paris, il me faisait frapper par mes serviteurs,puis enlever par ses complices. Dois-je vous en dire davantage ence qui vous concerne, mon oncle ? »

Un tremblement nerveux agitait le duc de Sarzeau-Vendôme.L’épouvantable vérité, à laquelle il refusait d’ouvrir les yeux,lui apparaissait tout entière, et prenait le visage odieux del’ennemi. Il agrippa les mains de son interlocuteur et lui ditâprement, désespérément :

– C’est Lupin, n’est-ce pas ?

– Oui, mon oncle.

– Et c’est à lui c’est à lui que j’ai donné ma fille enmariage !

– Oui, mon oncle, à lui qui m’a volé mon nom de Jacquesd’Emboise, et qui vous a volé votre fille. Angélique est la femmelégitime d’Arsène Lupin et cela conformément à vos ordres. Unelettre de lui que voici en fait foi. Il a bouleversé votreexistence, troublé votre esprit, assiégé « les pensées de vosveilles et les rêves de vos nuits », cambriolé votre hôtel, jusqu’àl’instant où, pris de peur, vous vous êtes réfugié ici, et où,croyant échapper à ses manœuvres et à son chantage, vous avez dit àvotre fille de désigner comme époux l’un de ses trois cousins,Mussy, Emboise ou Caorches.

– Mais pourquoi a-t-elle choisi celui-là plutôt que les deuxautres ?

– C’est vous, mon oncle, qui l’avez choisi.

– Au hasard parce qu’il était plus riche…

– Non, pas au hasard, mais sur les conseils sournois, obsédantset très habiles de votre domestique Hyacinthe.

Le duc sursauta.

– Hein ! Quoi ! Hyacinthe serait complice ?

– D’Arsène Lupin, non, mais de l’homme qu’il croit être Emboiseet qui a promis de lui verser cent mille francs, huit jours aprèsle mariage.

– Ah le bandit ! il a tout combiné, tout prévu.

– Tout prévu, mon oncle, jusqu’à simuler un attentat contrelui-même, afin de détourner les soupçons, jusqu’à simuler uneblessure, reçue à votre service.

– Mais dans quelle intention ? Pourquoi toutes cesinfamies ?

– Angélique possède onze millions, mon oncle. Votre notaire àParis devait en remettre les titres la semaine prochaine au pseudod’Emboise, lequel les réalisait aussitôt et disparaissait. Mais,dès ce matin, vous lui avez remis, comme cadeau personnel, cinqcent mille francs d’obligations au porteur que ce soir, à neufheures, hors du château, près du Grand-Chêne, il doit passer à l’unde ses complices, qui les négociera demain matin à Paris.

Le du de Sarzeau-Vendôme s’était levé, et il marchaitrageusement en frappant des pieds.

– Ce soir à neuf heures, dit-il… Nous verrons… Nous verrons…D’ici là… Je vais prévenir la gendarmerie.

– Arsène Lupin se moque bien des gendarmes.

– Télégraphions à Paris.

– Oui, mais les cinq cent mille francs… Et puis le scandalesurtout, mon oncle… Pensez à ceci votre fille, Angélique deSarzeau-Vendôme, mariée à cet escroc, à ce brigand… Non, non àaucun prix…

– Alors quoi ?

– Quoi ?

A son tour, le neveu se leva et, marchant vers un râtelier oùdes armes de toutes sortes étaient suspendues, il décrocha un fusilqu’il posa sur la table près du vieux gentilhomme.

– Là-bas, mon oncle, aux confins du désert, quand nous noustrouvons en face d’une bête fauve, nous ne prévenons pas lesgendarmes, nous prenons notre carabine et nous l’abattons, la bêtefauve, sans quoi c’est elle qui nous écrase sous sa griffe.

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Je dis que j’ai pris là-bas l’habitude de me passer desgendarmes. C’est une façon de rendre la justice un peu sommaire,mais c’est la bonne, croyez-moi, et, aujourd’hui, dans le cas quinous occupe, c’est la seule.

– La bête morte, vous et moi l’enterrons dans quelque ni vu niconnu.

– Angélique ?

– Nous l’avertirons après.

– Que deviendra-t-elle ?

– Elle restera ce qu’elle est légalement, ma femme, la femme duvéritable Emboise. Demain, je l’abandonne et je retourne enAlgérie. Dans deux mois, le divorce est prononcé.

Le duc écoutait, pâle, les yeux fixes, la mâchoire crispée. Ilmurmura :

– Es-tu sûr que ses complices du bateau ne le préviendront pasde ton évasion ?

– Pas avant demain.

– De sorte que ?

– De sorte qu’à neuf heures, ce soir, Arsène Lupin prendrainévitablement, pour aller au Grand-Chêne, le chemin de ronde quisuit les anciens remparts et qui contourne les ruines de lachapelle. J’y serai, moi, dans les ruines.

– J’y serai, moi aussi, dit simplement le duc de Sarzeau-Vendômeen décrochant un fusil de chasse.

Il était à ce moment cinq heures du soir. Le duc s’entretintlongtemps encore avec son neveu, vérifia les armes, les rechargea.Puis, dès que la nuit fut venue, par des couloirs obscurs, il leconduisit jusqu’à sa chambre et le cacha dans un réduitcontigu.

La fin de l’après-midi s’écoula sans incident. Le dîner eutlieu. Le duc s’efforça de rester calme. De temps en temps, à ladérobée, il regardait son gendre et s’étonnait de la ressemblancequ’il offrait avec le véritable Emboise. C’était le même teint, lamême forme de figure, la même coupe de cheveux. Pourtant le regarddifférait, plus vif chez celui-là, plus lumineux, et, à ta longue,le duc découvrit de petits détails inaperçus jusqu’ici, et quiprouvaient l’imposture du personnage.

Après le dîner, on se sépara. La pendule marquait huit heures.Le duc passa dans sa chambre et délivra son neveu. Dix minutes plustard, à la faveur de la nuit, ils se glissaient au milieu desruines, le fusil en main. Angélique cependant avait gagné, encompagnie de son mari, l’appartement qu’elle occupait aurez-de-chaussée d’une tour qui flanquait l’aile gauche du château.Au seuil de l’appartement, son mari lui dit :

– Je vais me promener un peu, Angélique. A mon retour,consentirez-vous à me recevoir ?

– Certes, dit-elle.

Il la quitta et monta au premier étage, ferma la porte à clef,ouvrit doucement une fenêtre qui donnait sur la campagne et sepencha. Au pied de la tour, à quarante mètres au-dessous de lui, ildistingua une ombre. Il siffla. Un léger coup de sifflet luirépondit.

Alors il tira d’une armoire une grosse serviette en cuir,bourrée de papiers, qu’il enveloppa d’une étoffe noire et ficela.Puis il s’assit à sa table et écrivit :

« Content que tu aies reçu mon message, car je trouve dangereuxde sortir du château avec le gros paquet des titres. Les voici.Avec ta motocyclette, tu arriveras à Paris pour le train deBruxelles du matin. Là-bas, tu remettras les valeurs à Z qui lesnégociera aussitôt.

« A. L. »

« Post-scriptum. – En passant au Grand-Chêne, dis aux camaradesque je les rejoins. J’ai des instructions à leur donner.D’ailleurs, tout va bien. Personne ici n’a le moindre soupçon.»

Il attacha la lettre sur le paquet, et descendit le tout par lafenêtre, à l’aide d’une ficelle.

« Bien, se dit-il, ça y est. Je suis tranquille. »

Il patienta quelques minutes encore, en déambulant à travers lapièce, et en souriant à deux portraits de gentilshommes suspendus àla muraille…

« Horace de Sarzeau-Vendôme, maréchal de France le Grand Condé…Je vous salue, mes aïeux. Lupin de Sarzeau-Vendôme sera digne devous. »

A la fin, le moment étant venu, il prit son chapeau etdescendit.

Mais, au rez-de-chaussée, Angélique surgit de son appartement,et s’exclama, l’air égaré :

– Écoutez, je vous en prie…, il serait préférable…

Et tout de suite, sans en dire davantage, elle rentra chez elle,laissant à son mari une vision d’effroi et de délire.

« Elle est malade, se dit-il. Le mariage ne lui réussit pas.»

Il alluma une cigarette et conclut, sans attacher d’importance àcet incident qui eût dû le frapper :

« Pauvre Angélique tout ça finira par un divorce »

Dehors la nuit était obscure, le ciel voilé de nuages.

Les domestiques fermaient les volets du château. Il n’y avaitpoint de lumière aux fenêtres, le duc ayant l’habitude de secoucher après le repas.

En passant devant le logis du garde, et en s’engageant sur lepont-levis :

– Laissez la porte ouverte, dit-il, je fais un tour et jereviens.

Le chemin de ronde se trouvait à droite, et conduisait, le longdes anciens remparts qui jadis ceignaient le château d’une secondeenceinte beaucoup plus vaste, jusqu’à une poterne aujourd’huipresque démolie.

Ce chemin, qui contournait une colline et suivait ensuite leflanc d’un vallon escarpé, était bordé à gauche de taillisépais.

« Quel merveilleux endroit pour un guet-apens, dit-il. C’est unvrai coupe-gorge. »

Il s’arrêta, croyant entendre du bruit. Mais non, c’était unfroissement de feuilles. Pourtant une pierre dégringola le long despentes, rebondissant aux aspérités du roc. Mais, chose bizarre,rien ne l’inquiétait, il se remit à marcher. L’air vif de la merarrivait jusqu’à lui par-dessus les plaines de la presqu’île, ils’en remplissait les poumons avec joie.

« Comme c’est bon de vivre ! se dit-il. Jeune encore, devieille noblesse, multi-millionnaire, qu’est-ce qu’on peut rêver demieux, Lupin de SarzeauVendôme ? »

A une petite distance, il aperçut, dans l’obscurité, lasilhouette plus noire de la chapelle dont les ruines dominaient lechemin de quelques mètres. Des gouttes de pluie commençaient àtomber, et il entendit une horloge frapper neuf coups. Il hâta lepas. Il y eut une courte descente, puis une montée. Et,brusquement, il s’arrêta de nouveau.

Une main saisit la sienne.

Il recula, voulut se dégager.

Mais quelqu’un émergeait d’un groupe d’arbres qu’il frôlait, etune voix lui dit :

– Taisez-vous… Pas un mot…

Il reconnut sa femme, Angélique.

– Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda-t-il.

Elle murmura, si bas que les mots étaient à peine intelligibles:

– On vous guette… Ils sont là, dans les ruines, avec desfusils…

– Qui ?

– Silence… Écoutez…

Ils restèrent immobiles un instant, puis elle dit :

– Ils ne bougent pas… Peut-être ne m’ont-ils pas entendue.Retournons…

– Mais…

– Suivez-moi !

L’accent était si impérieux qu’il obéit sans l’interrogerdavantage. Mais soudain elle s’effara.

– Courons… Ils viennent… J’en suis sûre…

De fait, on percevait un bruit de pas.

Alors, rapidement, lui tenant toujours la main, avec une forceirrésistible elle l’entraîna par un raccourci, dont elle suivaitles sinuosités sans hésitations, malgré les ténèbres et les ronces.Et, très vite, ils arrivèrent au pont-levis.

Elle passa son bras sous le sien. Le garde les salua. Ilstraversèrent la grande cour, pénétrèrent dans le château, et ellele conduisit jusqu’à la tour d’angle où ils demeuraient tousdeux.

– Entrez, dit-elle.

– Chez vous ?

– Oui.

Deux femmes de chambre attendaient. Sur l’ordre de leurmaîtresse, elles se retirèrent dans les pièces qu’elles occupaientau troisième étage.

Presque aussitôt on frappait à la porte du vestibule quicommandait l’appartement, et quelqu’un appela.

– Angélique !

– C’est vous, mon père ? dit-elle en dominant sonémotion.

– Oui, ton mari est ici ?

– Nous venons de rentrer.

– Dis-lui donc que j’aurais besoin de lui parler. Qu’il merejoigne chez moi… C’est urgent.

– Bien, mon père, je vais vous l’envoyer.

Elle prêta l’oreille durant quelques secondes, puis revint dansle boudoir où se tenait son mari, et elle affirma :

– J’ai tout lieu de croire que mon père ne s’est paséloigné.

Il fit un geste pour sortir.

– En ce cas, s’il désire me parler…

– Mon père n’est pas seul, dit-elle vivement, en lui barrant laroute.

– Qui donc l’accompagne ?

– Son neveu, Jacques d’Emboise.

Il y eut un silence. Il la regarda avec une certaine surprise,ne comprenant pas bien la conduite de sa femme. Mais, sanss’attarder à l’examen de cette question, il ricana :

– Ah ! cet excellent Emboise est là ? Alors tout lepot aux roses est découvert ? A moins que…

– Mon père sait tout, dit-elle… J’ai entendu une conversationtantôt, entre eux. Son neveu a lu des lettres… J’ai hésité d’abordà vous prévenir… Et puis j’ai cru que mon devoir…

II l’observa de nouveau. Mais aussitôt reprit par l’étrangeté dela situation, il éclata de rire !

– Comment ? mes amis du bateau ne brûlent pas meslettres ? Et ils ont laissé échapper leur captif ? Lesimbéciles ! Ah ! Quand on ne fait pas toutsoi-même ! N’importe, c’est cocasse. Emboise contre Emboise…Eh mais, si l’on ne me reconnaissait plus, maintenant ? SiEmboise lui-même me confondait avec lui-même ?

Il se retourna vers une table de toilette, saisit une serviettequ’il mouilla et frotta de savon, et, en un tournemain, s’essuya lafigure, se démaquilla et changea le mouvement de ses cheveux.

– Ça y est, dit-il apparaissant à Angélique tel qu’elle l’avaitvu le soir du cambriolage, à Paris, ça y est. Je suis plus à monaise pour discuter avec mon beau-père.

– Où allez-vous ? dit-elle en se jetant devant laporte.

– Dame ! Rejoindre ces messieurs.

– Vous ne passerez pas !

– Pourquoi ?

– Et s’ils vous tuent ?

– Me tuer ?

– C’est cela qu’ils veulent, vous tuer… cacher votre cadavrequelque part… Qui le saurait ?

– Soit, dit-il, à leur point de vue ils ont raison. Mais si jene vais pas au-devant d’eux, c’est eux qui viendront. Ce n’est pascette porte qui les arrêtera… Ni vous, je pense. Par conséquent ilvaut mieux en finir.

– Suivez-moi ! ordonna Angélique.

Elle souleva la lampe qui les éclairait, entra dans sa chambre,poussa l’armoire à glace, qui roula sur des roulettes dissimulées,écarta une vieille tapisserie et dit :

– Voici une autre porte qui n’a pas servi depuis longtemps. Monpère en croit la clef perdue. La voici. Ouvrez. Un escalierpratiqué dans les murailles vous mènera tout au bas de la tour.Vous n’aurez qu’à tirer les verrous d’une seconde porte. Vous serezlibre.

Il fut stupéfait, et il comprit soudain toute la conduited’Angélique. Devant ce visage mélancolique, disgracieux, mais d’unetelle douceur, il resta un moment décontenancé, presque confus. Ilne pensait plus à rire. Un sentiment de respect, où il y avait desremords et de la bonté, pénétrait en lui. :

– Pourquoi me sauvez-vous ? murmura-t-il.

– Vous êtes mon mari.

Il protesta :

– Mais non… Mais non… C’est un titre que j’ai volé. La loi nereconnaîtra pas ce mariage.

– Mon père ne veut pas de scandale, dit-elle.

– Justement, fit-il avec vivacité, justement j’avais envisagétout cela, et c’est pourquoi j’avais emmené votre cousin Emboise àproximité. Moi disparu, c’est lui votre mari. C’est lui que vousavez épousé devant les hommes.

– C’est vous que j’ai épousé devant l’Église.

– L’Église ! l’Église ! il y a des accommodements avecelle… On fera casser votre mariage.

– Sous quel prétexte avouable ?

Il se tut, réfléchit à toutes ces choses insignifiantes pour luiet ridicules, mais si graves pour elle, et il répéta plusieurs fois:

– C’est terrible c’est terrible j’aurais dû prévoir…

Et tout à coup, envahi par une idée, il s’écria, en frappantdans ses mains :

– Voilà ! J’ai trouvé. Je suis au mieux avec un desprincipaux personnages du Vatican. Le Pape fait ce que je veux…J’obtiendrai une audience et je ne doute pas que le Saint-Père, émupar mes supplications…

Son plan était si comique, sa joie si naïve qu’Angélique ne puts’empêcher de sourire, et elle lui dit :

– Je suis votre femme devant Dieu.

Elle le regardait avec un regard où il n’y avait ni mépris nihostilité, et point même de colère, et il se rendit compte qu’elleoubliait de considérer en lui le bandit et le malfaiteur, pour nepenser qu’à l’homme qui était son mari et auquel le prêtre l’avaitliée jusqu’à l’heure suprême de la mort.

Il fit un pas vers elle et l’observa plus profondément. Elle nebaissa pas les yeux d’abord. Mais elle rougit. Et jamais il n’avaitvu un visage plus touchant, empreint d’une telle dignité. Il luidit, comme au premier soir de Paris :

– Oh vos yeux vos yeux calmes et tristes…, et si beaux…

Elle baissa la tête et balbutia :

– Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Devant son trouble, il eut l’intuition subite des sentimentsplus obscurs qui la remuaient et qu’elle ignorait elle-même. Danscette âme de vieille fille dont il connaissait l’imaginationromanesque, les rêves inassouvis, les lectures surannées, nereprésentait-il pas soudain, en cette minute exceptionnelle, et parsuite des circonstances anormales de leurs rencontres, quelquechose de spécial, le héros à la Byron, le bandit romantique etchevaleresque ? Un soir, malgré les obstacles, aventurierfameux, ennobli déjà par la légende, grandi par son audace, unsoir, il était entré chez elle, et il lui avait passé au doigtl’anneau nuptial. Fiançailles mystiques et passionnées, tellesqu’on en voyait au temps du Corsaire et d’Hernani.

Ému, attendri, il fut sur le point de céder à un éland’exaltation, et de s’écrier :

« Partons ! Fuyons ! Vous êtes mon épouse ma compagne…Partagez mes périls, mes joies et mes angoisses… C’est uneexistence étrange et forte, superbe et magnifique… »

Mais les yeux d’Angélique s’étaient relevés vers lui, et ilsétaient si purs et si fiers qu’il rougit à son tour.

Ce n’était pas là une femme à qui l’on pût parler ainsi. Ilmurmura :

– Je vous demande pardon… J’ai commis beaucoup de mauvaisesactions, mais aucune dont le souvenir me sera plus amer. Je suis unmisérable… J’ai perdu votre vie.

– Non, dit-elle doucement, vous m’avez au contraire indiqué mavoie véritable.

Il fut près de l’interroger. Mais elle avait ouvert la porte etlui montrait le chemin. Aucune parole ne pouvait plus êtreprononcée entre eux. Sans dire un mot, il sortit en s’inclinanttrès bas devant elle.

Un mois après, Angélique de Sarzeau-Vendôme, princesse deBourbon-Condé, épouse légitime d’Arsène Lupin, prenait le voile,et, sous le nom de sœur Marie-Auguste, s’enterrait au couvent desreligieuses dominicaines.

Le jour même de cette cérémonie, la Mère supérieure du couventrecevait une lourde enveloppe cachetée et une lettre…

La lettre contenait ces mots : « Pour les pauvres de sœurMarie-Auguste. »

Dans l’enveloppe, il y avait cinq cents billets de millefrancs.

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