Chapitre 9Le Rendez-Vous
Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noirsur le nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premierquand elle serait montée dans le fiacre coupable, elle battait dubout de son ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assisedans sa chambre, ne pouvant se décider à sortir pour aller à cerendez-vous.
Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s’étaithabillée ainsi, pendant les heures de Bourse de son mari, un agentde change très mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon lebeau vicomte de Martelet, son amant.
La pendule derrière son dos battait les secondes vivement ;un livre à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose,entre les fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deuxpetits bouquets baignant en deux mignons vases de Saxe sur lacheminée, se mêlait à une vague odeur de verveine souffléesournoisement par la porte du cabinet de toilette demeuréeentrouverte.
L’heure sonna – trois heures – et la mit debout. Elle seretourna pour regarder le cadran, puis sourit, songeant : « Ilm’attend déjà. Il va s’énerver. » Alors, elle sortit, prévint levalet de chambre qu’elle serait rentrée dans une heure au plus tard– un mensonge – descendit l’escalier et s’aventura dans la rue, àpied.
On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse oùle printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et leconquérir par-dessus les toits, envahir les maisons à travers lesmurs, faire fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierredes façades, l’asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, labaigner, la griser de sève comme un bois qui verdit.
Madame Haggan fit quelques pas à droite avec l’intention desuivre, comme toujours, la rue de Provence où elle hélerait unfiacre, mais la douceur de l’air, cette émotion de l’été qui nousentre dans la gorge en certains jours, la pénétra si brusquement,que, changeant d’idée, elle prit la rue de la Chaussée-d’Antin,sans savoir pourquoi, obscurément attirée par le désir de voir desarbres dans le square de la Trinité. Elle pensait : « Bah ! ilm’attendra dix minutes de plus. » Cette idée, de nouveau, laréjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la foule, ellecroyait le voir s’impatienter, regarder l’heure, ouvrir la fenêtre,écouter à la porte, s’asseoir quelques instants, se relever, et,n’osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours derendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regardsdésespérés.
Elle allait doucement, distraite par tout ce qu’ellerencontrait, par les figures et les boutiques, ralentissant le pasde plus en plus et si peu désireuse d’arriver qu’elle cherchait,aux devantures, des prétextes pour s’arrêter.
Au bout de la rue, devant l’église, la verdure du petit squarel’attira si fortement qu’elle traversa la place, entra dans lejardin, cette cage à enfants, et fit deux fois le tour de l’étroitgazon, au milieu des nounous enrubannées, épanouies, bariolées,fleuries. Puis elle prit une chaise, s’assit, et levant les yeuxvers le cadran rond comme une lune dans le clocher, elle regardamarcher l’aiguille.
Juste à ce moment la demie sonna, et son cœur tressaillit d’aiseen entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure degagnée, plus un quart d’heure pour atteindre la rue Miromesnil etquelques minutes encore de flânerie, – une heure ! une heurevolée au rendez-vous ! Elle y resterait quarante minutes àpeine, et ce serait fini encore une fois.
Dieu ! comme ça l’ennuyait d’aller là-bas ! Ainsiqu’un patient montant chez le dentiste, elle portait en son cœur lesouvenir intolérable de tous les rendez-vous passés, un par semaineen moyenne depuis deux ans, et la pensée qu’un autre allait avoirlieu, tout à l’heure, la crispait d’angoisse de la tête aux pieds.Non pas que ce fût bien douloureux, douloureux comme une visite audentiste, mais c’était si ennuyeux, si ennuyeux, si compliqué, silong, si pénible que tout, tout, même une opération, lui auraitparu préférable. Elle y allait pourtant, très lentement, à toutpetits pas, en s’arrêtant, en s’asseyant, en flânant partout, maiselle y allait. Oh ! elle aurait bien voulu manquer encorecelui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux foisde suite le mois dernier, et elle n’osait point recommencer sitôt.Pourquoi y retournait-elle ? Ah ! pourquoi ? Parcequ’elle en avait pris l’habitude, et qu’elle n’avait aucune raisonà donner à ce malheureux Martelet quand il voudrait connaître cepourquoi ! Pourquoi avait-elle commencé ? Pourquoi ?Elle ne le savait plus ! L’avait-elle aimé ? C’étaitpossible ! Pas bien fort, mais un peu, voilà silongtemps ! Il était bien, recherché, élégant, galant, etreprésentait strictement, au premier coup d’œil, l’amant parfaitd’une femme du monde. La cour avait duré trois mois, – tempsnormal, lutte honorable, résistance suffisante – puis elle avaitconsenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peurhorrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tantd’autres, dans ce petit entresol de garçon, rue Miromesnil. Soncœur ? Qu’éprouvait alors son petit cœur de femme séduite,vaincue, conquise, en passant pour la première fois la porte decette maison de cauchemar ? Vrai, elle ne le savaitplus ! Elle l’avait oublié ! On se souvient d’un fait,d’une date, d’une chose, mais on ne se souvient guère, deux ansplus tard, d’une émotion qui s’est envolée très vite, parce qu’elleétait très légère. Oh ! par exemple, elle n’avait pas oubliéles autres, ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix del’amour, aux stations si fatigantes, si monotones, si pareilles,que la nausée lui montait aux lèvres en prévision de ce que ceserait tout à l’heure.
Dieu ! ces fiacres qu’il fallait appeler pour aller là, ilsne ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour lescourses ordinaires ! Certes, les cochers devinaient. Elle lesentait, rien qu’à la façon dont ils la regardaient, et ces yeuxdes cochers de Paris sont terribles ! Quand on songe qu’à toutmoment, devant le tribunal, ils reconnaissent, au bout de plusieursannées, des criminels qu’ils ont conduits une seule fois, en pleinenuit, d’une rue quelconque à une gare, et qu’ils ont affaire àpresque autant de voyageurs qu’il y a d’heures dans la journée, etque leur mémoire est assez sûre pour qu’ils affirment : « Voilàbien l’homme que j’ai chargé rue des Martyrs, et déposé gare deLyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l’an dernier ! » n’ya-t-il pas de quoi frémir, lorsqu’on risque ce que risque une jeunefemme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premiervenu de ces cochers ! Depuis deux ans elle en avait employé,pour ce voyage de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, encomptant un par semaine. C’étaient autant de témoins qui pouvaientdéposer contre elle dans un moment critique.
Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l’autre voile,épais et noir comme un loup, et se l’appliquait sur les yeux. Celacachait le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau,l’ombrelle, ne pouvait-on pas les remarquer, les avoir vusdéjà ? Oh ! dans cette rue de Miromesnil, quelsupplice ! Elle croyait reconnaître tous les passants, tousles domestiques, tout le monde. À peine la voiture arrêtée, ellesautait et passait en courant devant le concierge toujours deboutsur le seuil de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout –son adresse, son nom, la profession de son mari, tout –, car cesconcierges sont les plus subtils des policiers ! Depuis deuxans elle voulait l’acheter, lui donner, lui jeter, un jour oul’autre, un billet de cent francs en passant devant lui. Pas unefois elle n’avait osé faire ce petit mouvement de lui lancer auxpieds ce bout de papier roulé ! Elle avait peur. – Dequoi ? – Elle ne savait pas ! – D’être rappelée, s’il necomprenait point ? D’un scandale ? d’un rassemblementdans l’escalier ? d’une arrestation peut-être ? Pourarriver à la porte du vicomte, il n’y avait guère qu’un demi-étageà monter, et il lui paraissait haut comme la tourSaint-Jacques ! À peine engagée dans le vestibule, elle sesentait prise dans une trappe, et le moindre bruit devant ouderrière elle lui donnait une suffocation. Impossible de reculer,avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite ; etsi quelqu’un descendait juste à ce moment, elle n’osait pas sonnerchez Martelet et passait devant la porte comme si elle allaitailleurs ! Elle montait, montait, montait ! Elle auraitmonté quarante étages ! Puis, quand tout semblait redevenutranquille dans la cage de l’escalier, elle redescendait en courantavec l’angoisse dans l’âme de ne pas reconnaîtrel’entresol !
Il était là, attendant dans un costume galant en velours doubléde soie, très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, iln’avait rien changé à sa manière de l’accueillir, mais rien, pas ungeste !
Dès qu’il avait refermé la porte, il lui disait : « Laissez-moibaiser vos mains, ma chère, chère amie ! » Puis il la suivaitdans la chambre, où volets clos et lumières allumées, hiver commeété, par chic sans doute, il s’agenouillait devant elle en laregardant de bas en haut avec un air d’adoration. Le premier jourça avait été très gentil, très réussi, ce mouvement-là !Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la centvingtième fois le cinquième acte d’une pièce à succès. Il fallaitchanger ses effets.
Et puis après, oh ! mon Dieu ! après ! c’était leplus dur ! Non, il ne changeait pas ses effets, le pauvregarçon ! Quel bon garçon, mais banal !…
Dieu que c’était difficile de se déshabiller sans femme dechambre ! Pour une fois, passe encore, mais toutes lessemaines cela devenait odieux ! Non, vrai, un homme ne devraitpas exiger d’une femme une pareille corvée ! Mais s’il étaitdifficile de se déshabiller, se rhabiller devenait presqueimpossible et énervant à crier, exaspérant à gifler le monsieur quidisait, tournant autour d’elle d’un air gauche : « Voulez-vous queje vous aide ? » – L’aider ! Ah oui ! à quoi !De quoi était-il capable ? Il suffisait de lui voir uneépingle entre les doigts pour le savoir.
C’est à ce moment-là peut-être qu’elle avait commencé à leprendre en grippe. Quand il disait : « Voulez-vous que je vousaide ? », elle l’aurait tué. Et puis était-il possible qu’unefemme ne finît point par détester un homme qui, depuis deux ans,l’avait forcée, plus de cent vingt fois à se rhabiller sans femmede chambre ?
Certes il n’y avait pas beaucoup d’hommes aussi maladroits quelui, aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n’était pas le petitbaron de Grimbal qui aurait demandé de cet air niais : «Voulez-vous que je vous aide ? » Il aurait aidé lui, si vif,si drôle, si spirituel. Voilà ! C’était un diplomate ; ilavait couru le monde, rôdé partout, déshabillé et rhabillé sansdoute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la terre,celui-là !…
L’horloge de l’église sonna les trois quarts. Elle se dressa,regarda le cadran, se mit à rire en murmurant : « Oh ! doit-ilêtre agité ! » puis elle partit d’une marche plus vive, etsortit du square.
Elle n’avait point fait dix pas sur la place quand elle setrouva nez à nez avec un monsieur qui la salua profondément.
– Tiens, vous, baron ? dit-elle, surprise. Elle venaitjustement de penser à lui.
– Oui, madame.
Et il s’informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos,il reprit :
– Vous savez que vous êtes la seule – vous permettez que je disede mes amies, n’est-ce pas ? – qui ne soit point encore venuevisiter mes collections japonaises.
– Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez ungarçon !
– Comment ! comment ! En voilà une erreur quand ils’agit de visiter une collection rare !
– En tout cas, elle ne peut y aller seule.
– Et pourquoi pas ? mais j’en ai reçu des multitudes defemmes seules, rien que pour ma galerie ! J’en reçois tous lesjours. Voulez-vous que je vous les nomme – non, je ne le feraipoint. Il faut être discret même pour ce qui n’est pas coupable. Enprincipe, il n’est inconvenant d’entrer chez un homme sérieux,connu, dans une certaine situation, que lorsqu’on y va pour unecause inavouable !
– Au fond, c’est assez juste ce que vous dites là.
– Alors vous venez voir ma collection.
– Quand ?
– Mais tout de suite.
– Impossible, je suis pressée.
– Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans lesquare.
– Vous m’espionniez ?
– Je vous regardais.
– Vrai, je suis pressée.
– Je suis sûr que non. Avouez que vous n’êtes pas trèspressée.
Madame Haggan se mit à rire, et avoua :
– Non… non… pas… très…
Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria : «Cocher ! » et la voiture s’arrêta. Puis, ouvrant la portière:
– Montez, madame.
– Mais, baron, non, c’est impossible, je ne peux pasaujourd’hui.
– Madame, ce que vous faites est imprudent, montez ! Oncommence à nous regarder, vous allez former un attroupement, on vacroire que je vous enlève et nous arrêter tous les deux, montez, jevous en prie !
Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s’assit auprès d’elleen disant au cocher : « rue de Provence. »
Mais soudain elle s’écria :
– Oh ! mon Dieu, j’oubliais une dépêche très pressée,voulez-vous me conduire, d’abord, au premier bureautélégraphique ?
Le fiacre s’arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elledit au baron :
– Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes ?J’ai promis à mon mari d’inviter Martelet à dîner pour demain etj’ai oublié complètement.
Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elleécrivit au crayon :
« Mon cher ami, je suis très souffrante ; j’ai unenévralgie atroce qui me tient au lit. Impossible sortir. Venezdîner demain soir pour que je me fasse pardonner.
« JEANNE. »
Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l’adresse : «Vicomte de Martelet, 240, rue de Miromesnil », puis, rendant lacarte au baron :
– Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter cecidans la boîte aux télégrammes ?
