Chapitre XVI – Quot libras induce ?
[23]Labataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pourceux qui l’ont gagnée que pour celui qui l’a perdue. Pour Napoléon,c’est une panique[24]. Blüchern’y voit que du feu ; Wellington n’y comprend rien. Voyez lesrapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sontembrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partagela bataille de Waterloo en quatre moments ; Muffling la coupeen trois péripéties ; Charras, quoique sur quelques pointsnous ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi de son fiercoup d’œil les linéaments caractéristiques de cette catastrophe dugénie humain aux prises avec le hasard divin. Tous les autreshistoriens ont un certain éblouissement, et dans cet éblouissementils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet, écroulement de lamonarchie militaire qui, à la grande stupeur des rois, a entraînétous les royaumes, chute de la force, déroute de la guerre.
Dans cet événement, empreint de nécessitésurhumaine, la part des hommes n’est rien.
Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher,est-ce ôter quelque chose à l’Angleterre et à l’Allemagne ?Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette auguste Allemagne nesont en question dans le problème de Waterloo. Grâce au ciel, lespeuples sont grands en dehors des lugubres aventures de l’épée. Nil’Allemagne, ni l’Angleterre, ni la France, ne tiennent dans unfourreau. Dans cette époque où Waterloo n’est qu’un cliquetis desabres, au-dessus de Blücher l’Allemagne a Gœthe et au-dessus deWellington l’Angleterre a Byron. Un vaste lever d’idées est propreà notre siècle, et dans cette aurore l’Angleterre et l’Allemagneont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu’ellespensent. L’élévation de niveau qu’elles apportent à la civilisationleur est intrinsèque ; il vient d’elles-mêmes, et non d’unaccident. Ce qu’elles ont d’agrandissement au dix-neuvième sièclen’a point Waterloo pour source. Il n’y a que les peuples barbaresqui aient des crues subites après une victoire. C’est la vanitépassagère des torrents enflés d’un orage. Les peuples civilisés,surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s’abaissentpar la bonne ou mauvaise fortune d’un capitaine. Leur poidsspécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plusqu’un combat. Leur honneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière,leur génie, ne sont pas des numéros que les héros et lesconquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie desbatailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins degloire, plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend laparole. C’est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloofroidement des deux côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasardet à Dieu ce qui est à Dieu. Qu’est-ce que Waterloo ? Unevictoire ? Non. Un quine.
Quine gagné par l’Europe, payé par laFrance.
Ce n’était pas beaucoup la peine de mettre làun lion.
Waterloo du reste est la plus étrangerencontre qui soit dans l’histoire. Napoléon et Wellington. Ce nesont pas des ennemis, ce sont des contraires. Jamais Dieu, qui seplaît aux antithèses, n’a fait un plus saisissant contraste et uneconfrontation plus extraordinaire. D’un côté, la précision, laprévision, la géométrie, la prudence, la retraite assurée, lesréserves ménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthodeimperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique quiéquilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerreréglée montre en main, rien laissé volontairement au hasard, levieux courage classique, la correction absolue ; de l’autrel’intuition, la divination, l’étrangeté militaire, l’instinctsurhumain, le coup d’œil flamboyant, on ne sait quoi qui regardecomme l’aigle et qui frappe comme la foudre, un art prodigieux dansune impétuosité dédaigneuse, tous les mystères d’une âme profonde,l’association avec le destin, le fleuve, la plaine, la forêt, lacolline, sommés et en quelque sorte forcés d’obéir, le despoteallant jusqu’à tyranniser le champ de bataille, la foi à l’étoilemêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la troublant.Wellington était le Barème de la guerre, Napoléon en étaitle Michel-Ange ; et cette fois le génie fut vaincupar le calcul.
Des deux côtés on attendait quelqu’un. Ce futle calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ;il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint.
Wellington, c’est la guerre classique quiprend sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l’avait rencontrée enItalie, et superbement battue. La vieille chouette avait fui devantle jeune vautour. L’ancienne tactique avait été non seulementfoudroyée, mais scandalisée. Qu’était-ce que ce Corse de vingt-sixans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant tout contrelui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans canons, sanssouliers, presque sans armée, avec une poignée d’hommes contre desmasses, se ruait sur l’Europe coalisée, et gagnait absurdement desvictoires dans l’impossible ? D’où sortait ce forcenéfoudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeude combattants dans la main, pulvérisait l’une après l’autre lescinq armées de l’empereur d’Allemagne, culbutant Beaulieu surAlvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack surMélas ? Qu’était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayantl’effronterie d’un astre ? L’école académique militairel’excommuniait en lâchant pied. De là une implacable rancune duvieux césarisme contre le nouveau, du sabre correct contre l’épéeflamboyante, et de l’échiquier contre le génie. Le 18 juin 1815,cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, deMontebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d’Arcole, elleécrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, doux auxmajorités. Le destin consentit à cette ironie. À son déclin,Napoléon retrouva devant lui Wurmser jeune.
Pour avoir Wurmser en effet, il suffît deblanchir les cheveux de Wellington.
Waterloo est une bataille du premier ordregagnée par un capitaine du second.
Ce qu’il faut admirer dans la bataille deWaterloo, c’est l’Angleterre, c’est la fermeté anglaise, c’est larésolution anglaise, c’est le sang anglais ; ce quel’Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, c’estelle-même. Ce n’est pas son capitaine, c’est son armée.
Wellington, bizarrement ingrat, déclare dansune lettre à lord Bathurst que son armée, l’armée qui a combattu le18 juin 1815, était une « détestable armée ». Qu’en pensecette sombre mêlée d’ossements enfouis sous les sillons deWaterloo ?
L’Angleterre a été trop modeste vis-à-vis deWellington. Faire Wellington si grand, c’est faire l’Angleterrepetite. Wellington n’est qu’un héros comme un autre. Ces Écossaisgris, ces horse-guards, ces régiments de Maitland et de Mitchell,cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavalerie de Ponsonbyet de Somerset, ces highlanders jouant du pibroch sous lamitraille, ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîchesqui savaient à peine manier le mousquet tenant tête aux vieillesbandes d’Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. Wellington aété tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui marchandonspas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a ététout aussi solide que lui. L’iron-soldier vautl’iron-duke[25]. Quant ànous, toute notre glorification va au soldat anglais, à l’arméeanglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c’est àl’Angleterre que le trophée est dû. La colonne de Waterloo seraitplus juste si au lieu de la figure d’un homme, elle élevait dans lanue la statue d’un peuple.
Mais cette grande Angleterre s’irritera de ceque nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789,l’illusion féodale. Elle croit à l’hérédité et à la hiérarchie. Cepeuple, qu’aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s’estimecomme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il sesubordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, ilse laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On sesouvient qu’à la bataille d’Inkermann un sergent qui, à ce qu’ilparaît, avait sauvé l’armée, ne put être mentionné par lord Raglan,la hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans unrapport aucun héros au-dessous du grade d’officier.
Ce que nous admirons par-dessus tout, dans unerencontre du genre de celle de Waterloo, c’est la prodigieusehabileté du hasard. Pluie nocturne, mur de Hougomont, chemin creuxd’Ohain, Grouchy sourd au canon, guide de Napoléon qui le trompe,guide de Bülow qui l’éclaire ; tout ce cataclysme estmerveilleusement conduit.
Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plusde massacre que de bataille.
Waterloo est de toutes les batailles rangéescelle qui a le plus petit front sur un tel nombre de combattants.Napoléon, trois quarts de lieue, Wellington, une demi-lieue ;soixante-douze mille combattants de chaque côté. De cette épaisseurvint le carnage.
On a fait ce calcul et établi cetteproportion : Perte d’hommes : à Austerlitz, Français,quatorze pour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens,quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pourcent ; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français,trente-sept pour cent ; Russes, quarante-quatre. À Bautzen,Français, treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. ÀWaterloo, Français, cinquante-six pour cent ; Alliés, trenteet un. Total pour Waterloo, quarante et un pour cent. Centquarante-quatre mille combattants ; soixante millemorts[26].
Le champ de Waterloo aujourd’hui a le calmequi appartient à la terre, support impassible de l’homme, et ilressemble à toutes les plaines.
La nuit pourtant une espèce de brumevisionnaire s’en dégage, et si quelque voyageur s’y promène, s’ilregarde, s’il écoute, s’il rêve comme Virgile devant les funestesplaines de Philippes[27],l’hallucination de la catastrophe le saisit. L’effrayant 18 juinrevit ; la fausse colline-monument s’efface, ce lionquelconque se dissipe, le champ de bataille reprend saréalité ; des lignes d’infanterie ondulent dans la plaine, desgalops furieux traversent l’horizon ! le songeur effaré voitl’éclair des sabres, l’étincelle des bayonnettes, le flamboiementdes bombes, l’entre-croisement monstrueux des tonnerres ; ilentend, comme un râle au fond d’une tombe, la clameur vague de labataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ;ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c’estNapoléon ; ce squelette, c’est Wellington ; tout celan’est plus et se heurte et combat encore ; et les ravinss’empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furiejusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteursfarouches, Mont-Saint-Jean, Hougomont, Frischemont, Papelotte,Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons despectres s’exterminant.
