Chéri-Bibi et Cécily – Premières Aventures de Chéri-Bibi – Tome II

IX – Une ombre qui passe

Quand il se réveilla dans une petite pièceadjacente où on l’avait transporté, Chéri-Bibi se vit soigné par ledocteur Walter, cependant que Cécily penchait sur lui un visage defolle anxiété. Mais ce n’était point le visage de Cécily quil’occupait, c’était la figure de ce revenant, de cet homme quiconnaissait son terrible secret, auquel il devait tout, par lequelil pouvait tout perdre et dont il s’était cru débarrassé par lamort.

Ah ! c’était bien lui ! c’était bienlui !

Ce n’était point la nouvelle teinte de sescheveux, ni ses favoris roux qui pouvaient le tromper ! Il lereconnaissait à ne pouvoir s’y méprendre. C’était son nez, sonprofil ascétique. Il reconnaissait ses yeux bleus, ternes etglacés. Et surtout c’était la voix avec laquelle il l’encourageaitsur le Bayard à subir l’affreux supplice qui, deChéri-Bibi, avait fait un marquis du Touchais !

Qu’allait-il se passer, grands dieux ?Que voulait-il ? Pourquoi était-il revenu ?

Hélas ! comment en douter ? Son butn’était que trop facile à deviner. Il allait le fairechanter ! Combien voudrait-il ? Un, deux, trois, quatremillions ! Et après ceux-là, d’autres encore, d’autrestoujours, jusqu’à la ruine ! Qu’est-ce que Chéri-Bibi pouvaitrefuser à un pareil homme ? Rien ! Il n’avait qu’un mot àdire, et Chéri-Bibi était perdu ! Il n’y avait plus demarquis, plus de fortune, plus de Cécily ! Et son fils seraitvoué à l’opprobre pour toujours !

C’en était fini du bonheur !

Ah ! il n’avait pas été longtempsheureux ! La Providence ne l’avait pas longtemps gâté !Elle avait été rapide, la contre-passe !

La fatalité pesait à nouveau sur le pauvreChéri-Bibi, de son poids terrible que rien ne pouvait soulever,aucune force au monde. Fatalitas ! Elle étaitrevenue, la hideuse fatalitas !

Cet homme n’avait qu’à entrouvrir le vêtementdu malade, qu’à écarter sa chemise, qu’à montrer cette poitrine,cette peau, ce morceau de peau où étaient tracés les signesindélébiles de sa honte et de ses crimes, et que le chirurgienavait su si précieusement conserver pour qu’il restât entre sesmains, éternellement, sa chose, son esclave. Misère demisère ! Il y a vraiment ici-bas des gens qui ont trop dedéveine !

Chéri-Bibi, instinctivement, porta ses regardssur sa propre poitrine ; mais il constata que sa chemise étaitrestée fermée sur son acte de naissance. Évidemment, l’autren’avait aucun intérêt à le perdre tout de suite.

On lui avait simplement arraché son faux-colet entrouvert le col de sa chemise. Il regarda l’homme aux favorisroux qui lui faisait respirer des sels. La figure de ce médecinétait plutôt souriante, et la calme indifférence avec laquelle ils’exprimait, les gestes tranquilles avec lesquels il manipulaitcette pauvre chose qu’était devenu en une seconde Chéri-Bibi, loinde rassurer le patient, le fit frissonner jusqu’auxmoelles :

Le docteur disait :

« Là, c’est fini… Tout cela est de mafaute, chère madame, expliquait-il en se tournant du côté deCécily. Je n’aurais point dû annoncer à M. le marquis aveccette brutalité que sa mère était sauvée. Cela lui a retourné lessens. M. le marquis aime bien sa mère.

– Cela va mieux, mon chéri ? »demanda Cécily.

Chéri-Bibi se releva, et en silence remitl’ordre dans sa toilette. Dans la glace, il regardait sa femme etle docteur Walter. Ils étaient si « naturels » tous deux,et le médecin paraissait maintenant si peu se préoccuper de lui,Chéri-Bibi, que le marquis dut se demander s’il rêvait ou s’iln’avait pas été la victime de quelque hallucination, laquelle, dansles circonstances douloureuses qu’il traversait – la maladie de samère – eût été, ma foi, bien explicable.

Le médecin faisait maintenant desrecommandations à Cécily, relativement à l’état encore très mauvaisde la marquise douairière, et énumérait les nécessitésthérapeutiques du traitement.

« Avez-vous une plume,madame ? » demanda-t-il.

Cécily, après avoir embrassé, sans faussehonte, son mari, sortit pour aller quérir ce qu’il fallait pourécrire une ordonnance.

Resté seul avec le redoutable individu,Chéri-Bibi se retourna rapidement vers lui. Il allait ouvrir labouche, quand l’autre, qui s’était assis à une petite table, pritla parole d’un air fort tranquille :

« Monsieur le marquis, vous avez dû êtredouloureusement frappé par l’attitude que madame votre mère a priseà votre égard, au sortir de son accès. Ceci explique, autant que lajoie sincère que vous avez ressentie en apprenant qu’elle setrouvait hors de danger, l’état de faiblesse soudaine dans laquellevous êtes tombé. Il ne faut point vous étonner de cette force aveclaquelle les vieillards que l’on croit dans le coma semblentressusciter pour reprendre à point de vieilles querelles quidevaient être depuis longtemps oubliées.

« Excusez-moi, monsieur le marquis, defaire ici allusion à des dissentiments de famille que je voudraisvoir, tout le premier, effacés ; un médecin est un peu unconfesseur. Il y avait près d’une année que je soignais la marquisedouairière quand je me vis dans la nécessité de m’éloignermomentanément de ce pays, événement qui coïncide, je crois bien,avec votre retour. J’étais devenu presque un ami de la famille etje reçus de la malade certaines confidences qui me furent utilesplus d’une fois dans mon diagnostic. Le moral, en effet, influesouvent sur le physique.

« Votre mère, monsieur le marquis, asouffert plus qu’on ne saurait dire… du triste état de sesrelations avec son fils. Si vous le permettez, je m’emploierai àvous rapprocher, comme il convient, de madame la marquise. Je saisque c’est votre plus cher désir et il ne faut voir dans cetteproposition qu’en d’autres circonstances je qualifierais moi-mêmed’audacieuse, que ce qui s’y trouve en réalité : le désir devous servir et de guérir une malade pour laquelle j’ai toujoursprofessé autant de respect que d’admiration.

« Les femmes, monsieur le marquis, sontmeilleures que les hommes. Elles savent pardonner ; je n’enveux pour preuve que l’exemple que nous donne votre admirablefemme ; cependant, quand elles arrivent à un certain âge, ellene sont point exemptes de certaines petitesses de caractère quisont le propre de tous les vieillards, comme la rancune.Laissez-moi faire. Ne poussons point les choses. Mme lamarquise vous a aujourd’hui mis à la porte : bientôt elle vousouvrira ses bras.

– Si vous saviez, mon ami, comme le docteurWalter est bon ! » s’écria Cécily, qui était rentréedepuis un instant et qui avait entendu les dernières phrases dumédecin.

Chéri-Bibi, lui, paraissait avoir perdul’usage de la parole. L’homme qui venait de lui tenir cetextraordinaire langage avait montré tant de naturelle onction, etparaissait si uniquement préoccupé de ce qu’il disait, de ce qu’ilcroyait devoir dire au point de vue amical et professionnel, qu’undoute étrange et tout à fait insupportable commençait à se glisserdans l’esprit du nouveau marquis du Touchais. Cependant, c’étaitbien là le Kanak ! Il l’aurait juré !

Mais que signifiait alors cette comédie ?Il s’était trouvé seul, tout à l’heure, avec lui : comme sefaisait-il, si c’était le Kanak, que celui-ci, immédiatement, nelui eût point dit : « Tu m’as reconnu ! À nous deux,maintenant ! » ou quelque chose d’approchant…

Car, enfin, le Kanak n’aurait point pris lapeine de venir exercer son art dans la famille du Touchais,uniquement pour le plaisir de distribuer des médicaments !Mais rien, rien dans la diction, dans l’air du visage, dans lesmanières, rien dans le regard, qui se posait sur l’ancien forçatsans trouble et sans mystère, rien ne pouvait faire soupçonnerqu’il y eût là quelqu’un qui eût quelque chose à dire departiculier à M. le marquis du Touchais – ou à Chéri-Bibi.

Le docteur Walter, penché sur son papier,écrivait d’une plume rapide. Son ordonnance terminée, il la tendità Cécily en lui annonçant qu’il reviendrait dans la soirée. Puis ilse leva, s’inclina devant la jeune marquise, et tendit sa main aumarquis. Celui-ci la prit, en le regardant jusqu’au fond desprunelles. L’autre ne sourcilla pas, retira sa main sans avoir parurien remarquer d’anormal dans l’attitude du marquis, et pritcongé.

« Qu’est-ce que tu as, mon chéri ?implora Cécily. Cette scène t’a rendu bien malade, dis ?… Maisparle donc ! Tu ne prononces plus une parole !… Tu mefais peur !

– Laisse-moi, ma petite Cécily, laisse-moi… jesuis, en effet, très impressionné. »

Il ouvrit la fenêtre :

« J’ai besoin d’un peu d’air. »

En réalité, il se penchait au-dessus du parcpour apercevoir encore l’incroyable apparition. Allait-il douter deses sens ? Devenait-il fou ? Était-il réellementmalade ?

En bas il vit le docteur qui rencontrait lecuré que sœur Marie-des-Anges était allé chercher. Et il entenditces paroles prononcées joyeusement :

« Ça ne sera pas encore pour cettefois-ci, monsieur le curé ! Heureusement que je suis arrivéavant vous ! Ne donnez point d’émotion à notre chère malade,et permettez-moi de vous reconduire. »

Sur quoi, le docteur prit le bras du curé etle ramena avec lui.

« C’est lui ! C’est lui ! serépétait le malheureux Chéri-Bibi. C’est absolument sadémarche ! Une ressemblance pareille est impossible !C’est lui !

– Comment trouves-tu le docteurWalter ?… » demanda Cécily de sa voix d’ange.

Il se retourna, balbutiant :

« Hein ?… Quoi ?… Le docteurWalter ?… Oh ! très bien !… trèsbien !… »

Et, brusquement, brutalement, il la saisit àpleins bras, la pressa violemment contre sa poitrine, contre soncœur bondissant, la couvrant de baisers fous, cependant qu’effrayéede cette subite ardeur, elle essayait en vain d’échapper à sonétreinte délirante. Il criait, il sanglotait :

« Ma femme !… ma femme !… Tu esma femme !… ma petite Cécily !… mon ange !… monadorée !… Tu es à moi !… à moi !… Je t’aime !…Je t’adore !… Ah !… qu’ils y viennent !… qu’ils yviennent donc tous m’arracher à toi !… Je les tuerais !…je les tuerais comme des chiens !… j’en ferais desmorceaux !… tu entends, des morceaux !… Ma Cécily !…ma petite Cécily !… mon adorée Cécily !… N’aie paspeur !… va !… n’aie pas peur !… Je suis là !…Je t’adore !… On ne peut rien contre un amour pareil !…rien !… rien !… rien !… »

Et comme, de plus en plus affolée de le voirdans cet état que rien ne semblait justifier, elle essayait decomprendre, lui demandant des explications avec épouvante, il luidit, redevenu tout à coup le plus doux des hommes :

« Je te demande pardon !… Je ne saisplus ce que je dis !… Je ne sais plus ce que je fais !…Je t’aime tant !… je t’aime tant !… »

Et il tomba, affalé, sur un siège.

« Mon pauvre Maxime, qu’est-ce que tuas ? Mais qu’est-ce que tu as ? C’est épouvantable de tevoir dans un état pareil ! fit Cécily qui ne pouvait retenirses larmes. C’est ta mère qui t’a rendu fou !…

– Oui, oui, c’est ma mère… c’est cela… c’estma mère… Tu comprends ! Tu comprends tout !… Tu devinestout, toi !… Tu es si bonne ! Me chasser, elle, ma mère,à son lit de mort !… A-t-on jamais vu cela, c’estaffreux !…

– Affreux ! acquiesça Cécily. Elle estvraiment méchante ! Je lui ai pourtant dit combien tu étaisbon pour moi, maintenant ! combien tu m’aimais !… commetu te conduisais bien avec nous tous !… C’est incroyablequ’elle continue à te traiter ainsi ! Et cependant, il y a eudes moments où je croyais bien qu’elle allait céder, qu’elle allaitme céder, qu’elle allait me prier de t’aller chercher… Je l’ai vuepleurer plus d’une fois quand je lui parlais de toi !… Et jepouvais penser que tout allait être fini, quand, soudain, elle sereprenait, redevenait froide comme un marbre, et ne voulait plusentendre prononcer ton nom !… Écoute, Maxime, je vais te direune chose… une chose que je gardais pour moi, car, au fond, c’estune idée que j’ai et je ne suis sûre de rien.

– Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ?Parle ! fit le pauvre Chéri-Bibi qui se demandait encore cequi allait lui arriver, tant, depuis quelques instants, il étaitdevenu pusillanime.

– Tu sais bien, Reine ?

– Sa dame de compagnie ? Oui, ehbien ?

– Eh bien, je crois qu’elle ne t’aimepas !

– Ça, fit Chéri-Bibi, c’est tout naturel, sielle aime sa maîtresse… Je me suis mal conduit avec mamère !

– Oh ! il doit y avoir autre chose… J’aiessayé plus d’une fois de la mettre de mon côté, de lui fairecomprendre que je serais heureuse qu’elle joignît ses efforts auxmiens pour obtenir ton pardon… Elle a toujours accueilli maproposition avec une froideur décourageante… Je crois bien qu’ellete déteste… Elle doit détruire, auprès de ta mère, mon propreouvrage ! Qu’est-ce que tu lui as fait ?… Est-cequ’autrefois tu t’en serais fait une ennemie ?

– Ah ! mon Dieu ! fit Chéri-Bibi, jene pourrais te dire. Reine comptait si peu pour moi ! Maisc’est bien possible ! Essaye de te rappeler toi-même ?Moi, depuis mes fièvres, j’ai de telles absences demémoire !…

– Mais, mon ami, je ne sais pas, moi !Enfin je te dis ce que je pense, ce que je crois avoirremarqué. »

Mais Chéri-Bibi avait autre chose à faire,dans l’instant, que de penser à Reine. Il se leva, en poussant ungros soupir :

« Reine, tu sais, ça n’a pasd’importance. Qu’elle pense de moi ce qu’elle voudra, ça n’est pasbien grave ! Il n’y a qu’une chose importante et grave :c’est que tu m’aimes. M’aimes-tu, Cécily ?

– Si je t’aime !… »

Ils unirent leurs lèvres, et, une seconde,Chéri-Bibi ne pensa plus à cet affreux Kanak.

Cependant la silhouette de l’autre revint lehanter quand, après avoir quitté Cécily qui devait rester auprès dela vieille marquise, il se retrouva sur le chemin que le docteurWalter avait parcouru tout à l’heure. Mais la soirée était douce etcalme ; l’air qui passait sur les prés embaumait ; lamusique de la mer sur la grève était caressante. Une atmosphère debonheur l’enveloppait. Comment croire que cette heure fortunéepréparait pour lui la plus terrible catastrophe ?

Le Kanak ! Mais le Kanak était mort,officiellement mort ! Celui qu’il avait aperçu tout à l’heure,n’était, ne pouvait être que sa fausse image ! Il y a eu detelles ressemblances qui firent du bruit dans le monde et furentcause des plus incroyables erreurs judiciaires ! Il y a aussibien des voix qui sont sœurs, émettant les mêmes sons, à s’ym’éprendre ! Il s’était affolé comme un enfant !

Ces réflexions le rassurèrent un peu.Toutefois, il se sentait encore bien inquiet et il tressaillit enentendant un bruit de pas précipités derrière lui. Il reconnut laFicelle qui se présentait dans un grand émoi. Il eut lepressentiment d’un nouveau malheur. Il fut vite renseigné. LaFicelle ne prit point le temps de souffler pour lui jeter en pleinefigure :

« Monsieur le marquis… je viens de voirPetit-Bon-Dieu ! »

Ils se regardèrent comme des spectres. Ils seretrouvaient tous deux comme aux pires jours des mauvaisesentreprises défendues par les lois, quand la police les traquait etque la fatalité les acculait au fond de quelque impasse.Petit-Bon-Dieu ! Après ce qui venait de lui arriver avec lesingulier docteur Walter, Chéri-Bibi se sentit bien touché. Ilchancela.

Ah ! il n’était plus fort commejadis ! Il ne défiait plus le ciel ! Il ne s’exaltaitplus de toute la griserie de son malheur, pour se ruer surl’obstacle sans compter les victimes qu’il laissait derrière lui.Autrefois, il n’avait rien à perdre, mais aujourd’hui !…

Les jambes brisées, il s’assit sur un talus aubord du chemin.

Là il se prit la tête dans les mains et écoutala Ficelle qui lui raconta son histoire. Quand la Ficelle eut fini,il resta quelques instants sans rien dire. Il réfléchissait ou toutau moins essayait de rassembler ses idées autour de ces deuxfaits : l’arrivée à Dieppe de Petit-Bon-Dieu et l’installationau Puys du Kanak.

Car maintenant, il estimait qu’il avait bienvu le Kanak. Le Kanak et Petit-Bon-Dieu devaient être de« mèche ». Qu’est-ce qu’ils allaient tenter contrelui ? Mon Dieu ! (Cette expression lui était maintenantcoutumière et il ne répugnait point, depuis qu’il allait en familleà la messe, à invoquer la divinité après l’avoir si souventmaudite.) Mon Dieu ! s’il pouvait les contenter en une fois etqu’il n’en entendît plus parler ! Il ne regarderait pas auprix !

Mais c’était là une espérance dont il eût étéimprudent de se leurrer. Le Kanak n’était-il point venu le relancerà Dieppe quelques mois après avoir touché un million ?Alors ?… Alors ?… ce serait toujours à recommencer.

Eh bien, oui… il y avait une solution devantlaquelle il n’eût point hésité autrefois. Ces deux êtres legênaient : il n’avait qu’à les supprimer !… Évidemment,c’eût été facile à Chéri-Bibi, mais après une année d’honnête vieaux côtés de l’honnête Cécily, l’idée du meurtre répugnait àM. le marquis du Touchais… Le sang, maintenant, lui faisaitpeur… Ah ! ciel ! il était si tranquille ! sitranquille !… Est-ce que, vraiment, il allait falloir seremettre à l’ouvrage ?

Sur un ton d’une lassitude infinie, quitrahissait son désarroi et son peu d’entrain à recommencerl’éternelle bataille, il révéla à son tour à la Ficelle l’inouïerésurrection du Kanak dans la personne du docteur Walter…

« Ah ! s’écria la Ficelle, c’étaitle Kanak qui passait en voiture !… Eh bien, il m’a flanqué unde ces savons !… Et je me suis dit : « Tiens, maisje connais cette voix-là, moi !… »

– N’est-ce pas, demanda Chéri-Bibi, quidécidément perdait tout espoir, n’est-ce pas, c’est bien la voix duKanak ?

– Ma foi, c’était sa voix ! Qu’est-cequ’il vous a dit ?

– Rien.

– Comment rien ?… C’est qu’il y avait dumonde, alors ?…

– Je suis resté seul un instant avec lui. Ilne m’a parlé que de la santé de ma mère.

– Enfin, il vous a fait un signe ?

– Aucun.

– Et vous, qu’est-ce que vous avez fait,qu’est-ce que vous lui avez dit, monsieur le marquis ?

– Je n’ai rien fait, je n’ai rien dit.

– C’est inimaginable. Et vous vous êtesquittés comme ça ?

– Comme ça.

– Ça n’est pas bien malin !

– Je vais te dire, la Ficelle. J’étais sistupéfait de le revoir que je doutais que ce fût lui… et qu’il y aencore des moments où je me demande si c’est lui…

– Alors, vous n’êtes sûr de rien… Alors, cen’est peut-être pas lui, après tout ?

– Depuis que tu m’as dit que tu as vuPetit-Bon-Dieu, je pense qu’ils sont arrivés de compagnie… C’est leKanak qui l’aura amené, vois-tu.

– Eh ! Petit-Bon-Dieu est peut-être venuici pour soutirer quelque somme encore au marquis du Touchais… outout simplement pour faire une fin, pour s’établir, comme il leprétend… Mais Petit-Bon-Dieu ne connaît pas notre secret.Et si le Kanak est réellement mort, il n’y a rien de perdu…Monsieur le marquis, vous avez peut-être bien rêvé que c’était leKanak… Je voudrais bien le voir, moi, ce paroissien-là !

– Il est sorti d’ici avec le curé. Ils ont dûse quitter à la côte, fit Chéri-Bibi, et le docteur Walter estpeut-être rentré chez lui.

– Où habite-t-il ?

– Cécily m’a montré sa villa, un jour que nouspassions dans le chemin creux. C’est une petite villa isoléeappelée les Feuillages.

– Ah ! je vois où c’est. Écoutez,monsieur le marquis, je vais aller faire un tour par là. Il fautsavoir à quoi s’en tenir. Tout est préférable à cette incertitude.N’est-ce pas votre avis ?

– Certainement ! acquiesça l’autre. Maispour moi, tu sais, c’est bien lui !

– Excuses, monsieur le marquis, vous n’ensavez rien ! Tantôt vous dites blanc, tantôt vous dites noir.Vous êtes tout à fait désemparé. Vous faites peine à voir.Laissez-moi faire. Où que je vous retrouve, monsieur lemarquis ?

– Ah ! je ne quitte pas d’ici »,gémit Chéri-Bibi comme un tout petit garçon.

La Ficelle fut vite sur ses jambes et il prità travers prés pour gagner le chemin creux dans lequel Chéri-Bibile vit bientôt disparaître.

Celui-ci passa là une demi-heure terrible.

Enfin la Ficelle réapparut…

« Eh bien ? interrogea l’inquietmarquis du Touchais.

– Eh bien ! ça n’est pas lui !…Oh ! je le dis comme je le pense ! Ce n’est paslui !… Nous avons eu la berlue tous les deux ! Ah !certes, on pourrait s’y tromper… il a des airs du Kanak… mais leKanak n’a jamais été comme ça !… et cet homme-là, lui, n’a paschangé depuis longtemps… j’ai vu un portrait de lui du temps de sajeunesse. C’était déjà le même individu. La voix ? Eh bien,oui, la voix !… mais ce léger accent anglais, jamais le Kanakne l’a eu. Et on n’invente pas cet accent-là ! Et puis, quoi,j’ai causé avec lui !… Enfin, songez-y, monsieur le marquis,le docteur Walter est venu s’installer dans le pays il y a deuxans ! Et, à cette époque, si le Kanak n’était pas encore mort,il était toujours en Océanie, que diable !…

– Monsieur Hilaire, vous avez raison !Nous sommes toujours marquis ! conclut Chéri-Bibi en faisanteffort pour redresser un torse qui avait perdu de sa ligne, depuistantôt…

– Plus que jamais ! affirma la Ficelle.Et ce n’est point ce Petit-Bon-Dieu qui nous fera peur !… Ilne sait rien !… Si sa vue nous gêne, on pourra toujourss’arranger avec lui pour qu’il aille se faire pendreailleurs !

– Je t’en charge, monsieur Hilaire !

– Comptez sur moi, monsieur le marquis… Il nesaurait vous gêner, vous ; mais moi, sa présence m’ennuie… Jeretournerai au restaurant du port et j’arriverai bien à savoir dequoi il retourne dans sa caboche !… »

Ils rentrèrent à la villa de LaFalaise, se disant à peu près tranquillisés ;cependant ils dormirent mal l’un et l’autre.

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