Jim Harrison, boxeur

Chapitre 9CHEZ WATTIER

La demeure qu’occupait mon oncle dans JermynStreet était toute petite, cinq pièces et un grenier.

– Un cuisinier et un cottage, disait-il, voilaà quoi se réduisent les besoins d’un homme sage.

D’autre part, elle était meublée avec ladélicatesse et le goût qui distinguaient son caractère, si bien queses amis les plus opulents trouvaient dans son charmant petit logisde quoi les dégoûter de leurs somptueuses demeures.

Le grenier même, qui était devenu ma chambre àcoucher, était la plus parfaite merveille de grenier qu’on pûtimaginer.

De beaux et précieux bibelots occupaient tousles coins de chaque pièce. La maison tout entière était devenue unvéritable musée en miniature qui aurait enchanté unconnaisseur.

Mon oncle expliquait la présence de toutes cesjolies choses par un haussement d’épaules et un gested’indifférence.

– Ce sont de petits cadeaux, disait-il, maisce serait une indiscrétion de ma part de dire autre chose.

À Jermyn Street, un billet nous attendait,qu’Ambroise avait déjà envoyé.

Au lieu de dissiper le mystère de sadisparition, il ne fit que le rendre plus impénétrable.

Il était ainsi conçu :

« Mon cher Sir Charles Tregellis,

« Je ne cesserai jamais de regretter queles circonstances m’aient mis dans la nécessité absolue de quittervotre service d’une manière aussi brusque, mais il est survenupendant notre voyage de Friar’s Oak à Brighton un incident qui neme laissait pas d’autre alternative que cette résolution.

« J’espère, toutefois, que mon absence nesera peut-être que passagère.

« La recette de l’empois pour les devantsde chemises est dans le coffre-fort de la banque Drummond.

« Votre très obéissant serviteur,

« AMBROISE. »

– Alors, je suppose qu’il me faudra leremplacer de mon mieux, dit mon oncle, d’un air mécontent, mais quediable a-t-il pu lui arriver qui l’ait obligé à me quitter lorsquenous descendions la côte au grand trot dans ma voiture ? Je netrouverai jamais son pareil pour me battre mon chocolat ou pour mescravates. Je suis désolé. Mais pour le moment, mon ami, il faut quenous fassions venir Weston pour vous équiper. Ce n’est pas le rôled’un gentleman d’aller dans un magasin. C’est le magasin qui doitvenir trouver le gentleman. Jusqu’à ce que vous ayez vos habits, ilfaudra rester en retraite.

La prise des mesures fut une cérémonie desplus solennelles et des plus sérieuses, mais ce ne fut rien encoreà côté de l’essayage, qui eut lieu deux jours plus tard. Mon onclefut véritablement au supplice pendant que chaque pièce du vêtementétait mise en place et que lui et Weston discutaient à propos de lamoindre couture, des revers, des basques, et que je finissais paravoir le vertige, à force de pirouetter devant eux.

Puis, au moment où je m’en croyais quitte,survint le jeune Mr Brummel qui promettait d’être plus difficileencore que mon oncle, et il fallut rebattre à fond toute l’affaireentre eux.

C’était un homme d’assez belle prestance, avecune figure longue, un teint clair, des cheveux châtains et depetits favoris roux.

Ses manières étaient langoureuses, son accenttraînant, et tout en éclipsant mon oncle par le style extravagantde son langage, il lui manquait cet air viril et décidé qui perçaità travers tout ce qu’affectait mon parent.

– Comment ? Georges, s’écria mon oncle,je vous croyais avec votre régiment ?

– J’ai renvoyé mes papiers, dit l’autre avecson accent traînant.

– Je me doutais que cela finirait ainsi.

– Oui, le dixième avait reçu l’ordre de partirpour Manchester et on ne devait compter guère que je me rendrais enun tel endroit. Enfin, j’ai trouvé un major monstrueusementbutor.

– Comment cela ?

– Il supposait que j’étais au fait de cetabsurde exercice, Tregellis, comme vous le pensez bien, j’avaistout autre chose dans l’esprit. Je n’éprouvais aucune difficulté àtrouver ma place à la parade, car il y avait un troupier au nezrouge sur fond gris de puce et j’avais remarqué que ma place étaitjuste devant lui. Cela m’épargnait une infinité d’ennuis. Maisl’autre jour, quand je vins à la parade, je galopai devant uneligne, puis devant une autre, sans pouvoir parvenir à découvrir monhomme au gros nez. Alors, comme je ne savais quel parti prendre,justement je l’aperçois tout seul sur les flancs et je me suisnaturellement mis devant lui. Il parait qu’il avait été mis là pourgarder la place et le major s’oublia jusqu’au point de me dire queje n’entendais rien à mon métier.

Mon oncle se mit à rire et Brummel à meregarder des pieds à la tête, avec ses grands yeux d’hommedifficile.

– Voilà qui ira passablement, dit-il, marronet bleu. Ce sont des nuances tout à fait convenables pour unvêtement. Mais un gilet à fleurs aurait été mieux.

– Je ne trouve pas, dit mon oncle avecvivacité.

– Mon cher Tregellis, vous êtes infaillible enfait de cravates, mais vous me permettrez d’avoir ma manière dejuger en fait de gilets. Je trouve celui-ci fort bien tel qu’ilest, mais quelques fleurettes rouges lui donneraient le dernierchic de la perfection dont il a besoin.

Ils discutèrent pendant dix bonnes minutes ens’appuyant de nombreux exemples, de comparaisons, tout en tournantautour de moi, la tête penchée, le lorgnon fiché dans l’œil.

J’éprouvai un soulagement quand ils finirentpar se mettre d’accord au moyen d’un compromis.

– Il ne faudrait qu’aucune de mes parolesn’ébranlât votre confiance dans le jugement de sir Charles, MrStone, me dit Brummel avec un grand sérieux.

Je lui promis qu’il n’en serait rien.

– Si vous étiez mon neveu, je pense que vousvous conformeriez à mon goût, mais tel que vous voilà, vous ferezfort bonne figure. L’année dernière, il vint à la ville un jeunecousin qu’on recommandait à mes soins. Mais il ne voulait accepteraucun conseil. Au bout de la seconde semaine, je le rencontrai dansSaint-James street, vêtu d’un habit de couleur tabac à priser quiavait été coupé par un tailleur de campagne. Il me fit un salut.Naturellement, je savais ce que je me devais à moi-même. Je leregardai de haut en bas. Cela suffit à mettre fin à ses projets deréussir dans la capitale. Vous venez de la campagne, monsieurStone ?

– Du Sussex, monsieur.

– Du Sussex ? Ah ! c’est là quej’envoie blanchir mon linge. Il y a une personne qui s’entendparfaitement à empeser et qui demeure près de Hayward’s Heath.J’envoie deux chemises à la fois. Quand on en envoie davantage,cela excite cette femme et distrait son attention. Tout ce que jepeux souffrir de la campagne, c’est son blanchissage. Mais jeserais énormément ennuyé s’il me fallait y vivre. Qu’est-ce qu’onpeut bien y faire ?

– Vous ne chassez pas, Georges ?

– Quand je chasse, c’est à la femme. Maissûrement, Charles, vous ne donnez pas dans les chiens.

– Je suis sorti avec les Belvoir l’hiverdernier.

– Les Belvoir ? Avez-vous entendu contercomment j’ai roulé Rutland ? L’histoire a couru les clubs tousces mois-ci. Je pariai avec lui que mon carnier serait plus lourdque le sien. Il fit trois livres et demie, mais je tuai son pointercouleur de foie et il fut obligé de payer. Mais pour parler chasse,quel amusement peut-on trouver à courir de tous côtés au milieud’une foule de paysans crasseux qui galopent. Chacun son goût, maisavec une fenêtre chez Brooks le jour et un coin confortable à latable de Macao chez Wattier tous les besoins de mon esprit et demon corps sont satisfaits. Vous avez entendu conter comment j’aiplumé Montague le brasseur ?

– Je n’étais pas à la ville.

– Je lui ai gagné huit mille livres en uneséance : « Désormais, monsieur le brasseur, lui dis-je,je boirai de votre bière. » « Toute la canaille deLondres en boit », m’a-t-il répondu. C’était une impolitessemonstrueuse, mais il y a des gens qui ne savent pas perdre avecgrâce. Allons, je pars. Je vais payer à ce juif de King quelquespetits intérêts. Est-ce que vous allez de ce côté ? Alors,bonjour. Je vous verrai ainsi que votre jeune ami, au club ou auMail, sans doute ?

Et il s’en alla à petits pas à sesaffaires.

– Ce jeune homme est destiné à prendre maplace, dit gravement mon oncle après le départ de Brummel. Il esttrès jeune, il n’a pas d’ancêtres et il s’est frayé la route parson aplomb imperturbable, son goût naturel et l’extravagance de sonlangage. Il n’a pas son pareil pour être impertinent avec la plusparfaite politesse. Avec son demi-sourire, sa façon de remonter lessourcils, il se fera tirer une balle dans le corps, un de cesmatins. Déjà on cite son opinion dans les clubs en concurrence avecla mienne. Bah ! chaque homme a son jour et quand je seraiconvaincu que le mien est fini, Saint-James street ne me reverraplus, car il n’est pas dans ma nature d’accepter le second rangaprès n’importe qui. Mais maintenant, mon neveu, avec cethabillement marron et bleu vous pourrez pénétrer partout. Donc, sivous le voulez bien, vous allez prendre place dans mon vis-à-vis etje vous montrerai quelque peu la ville.

Comment décrire tout ce que nous vîmes, toutce que nous fîmes dans cette charmante journée deprintemps ?

Pour moi, il me semblait que j’étaistransporté dans un monde féerique et mon oncle m’apparaissait commeun bienveillant magicien en habit à large col et à longues basquesqui m’en faisait les honneurs.

Il me montra les rues du West-End, avec leursbelles voitures, leurs dames aux toilettes de couleurs gaies, leshommes en habit de couleur sombre, tout ce monde se croisant,allant, venant d’un pas pressé, se croisant encore comme desfourmis dont vous auriez bouleversé le nid d’un coup de canne.

Jamais mon imagination n’aurait pu concevoirces rangées infinies de maisons et ce flot incessant de vies quiroulait entre elles.

Puis, nous descendîmes par le Strand où lacohue était plus dense encore. Nous franchîmes enfin Temple Bar,pénétrant ainsi dans la Cité, bien que mon oncle me priât de n’enparler à personne : il ne tenait pas à ce que cela fût su dansle public.

Là je vis la Bourse et la Banque et le caféLloyd avec ses négociants en habits bruns, aux figures âpres, lesemployés toujours pressés, les énormes chevaux et les voituriersactifs.

C’était un monde bien différent de celui quenous avions quitté, celui du West-End, le monde de l’énergie et dela force, où le désœuvré et l’inutile n’eussent pas trouvéplace.

Malgré mon jeune âge, je compris que lapuissance de la Grande-Bretagne était là, dans cette forêt denavires marchands, dans les ballots que l’on montait par lesfenêtres des magasins, dans ces chariots chargés qui grondaient surles pavés de galets.

C’était là, dans la cité de Londres, que setrouvait la racine principale qui avait donné naissance à l’Empire,à sa fortune au magnifique épanouissement.

La mode peut changer, ainsi que le langage etles mœurs, mais l’esprit d’entreprise que recèle cet espace d’unmille ou deux en carré ne saurait changer, car s’il se flétrit,tout ce qui en est issu est condamné à se flétrir également.

Nous lunchâmes chez Stephen, l’auberge à lamode, dans Bond Street, où je vis une file de tilburys etde chevaux de selle qui s’allongeait depuis la porte jusqu’au boutde la rue.

De là nous allâmes au Mail, dans le parc deSaint-James, puis chez Brookes où était le grand club whig, etenfin on retourna chez Wattier où se donnaient rendez-vous pourjouer les gens à la mode.

Partout, je vis les mêmes types d’hommes àtournures raides, aux petits gilets.

Tous témoignaient la plus grande déférence àmon oncle et, pour lui être agréable, m’accueillaient avec unebienveillante tolérance.

Les propos étaient toujours dans le genre deceux que j’avais déjà entendus au Pavillon. On s’entretenait depolitique, de la santé du roi. On causait de l’extravagance duPrince, de la guerre, qui paraissait prête à éclater de nouveau,des courses de chevaux et du ring.

Je m’aperçus ainsi que l’excentricité était làaussi à la mode, comme me l’avait dit mon oncle, et si lescontinentaux nous regardent encore aujourd’hui comme une nation detoqués, c’est sans doute une tradition qui remonte à l’époque oùles seuls voyageurs qu’il leur arrivât de voir appartenaient à laclasse avec laquelle je me trouvais alors en contact.

C’était un âge d’héroïsme et de folie.

D’une part, les menaces incessantes deBonaparte avaient appelé au premier plan des hommes de guerre, desmarins, des hommes d’État tels que Pitt, Nelson, et plus tardWellington.

Nous étions grands par les armes et nousn’allions guère tarder à l’être dans les lettres, car Scott etByron furent dans leur temps les plus grandes puissances del’Europe.

D’autre part, un grain de folie réelle ousimulée était un passeport qui vous ouvrait les portes ferméesdevant la sagesse ou la vertu.

L’homme qui était capable d’entrer dans unsalon en marchant sur les mains, l’homme qui s’était limé les dentsafin de siffler comme un cocher, l’homme qui pensait toujours àhaute voix de façon à tenir toujours ses hôtes dans un frissond’appréhension, tels étaient les gens qui arrivaient sans peine àse placer au premier plan de la société de Londres.

Et il n’était pas possible de tracer unedistinction entre l’héroïsme et la folie, car bien peu de gensétaient capables d’échapper entièrement à la contagion del’époque.

En un temps où le Premier était un grandbuveur, le leader de l’opposition un débauché, où le prince deGalles réunissait ces attributs, on aurait eu grand peine à trouverun homme dont le caractère fût également irréprochable en public etdans sa vie privée.

En même temps, cette époque-là, avec tous sesvices, était une époque d’énergie et vous serez heureux si dans lavôtre le pays produit des hommes tels que Pitt, Fox, Nelson, Scottet Wellington.

Ce soir-là, comme j’étais chez Wattier, auprèsde mon oncle, sur un de ces sièges capitonnés de velours rouge,l’on me montra un de ces types singuliers dont la renommée et lesexcentricités ne sont point encore oubliées du mondecontemporain.

La longue salle, avec ses nombreuses colonnes,ses miroirs et ses lustres, était bondée de ces citadins au sangvif, à la voix bruyante, tous en toilette du soir de couleursombre, en bas blancs, en devants de chemise de batiste et leurspetits chapeaux à ressort sous le bras.

– Ce vieux gentleman à figure couperosée, auxjambes grêles, me dit mon oncle, c’est le marquis de Queensberry.Sa chaise a fait un trajet de dix-neuf milles en une heure dans unmatch contre le comte Taafe, et il a envoyé un message à cinquantemilles de distance, en trente minutes, en le faisant passer demains en mains dans une balle de cricket. L’homme, avec lequel ilcause, est sir Charles Bunbury, du Jockey-Club, qui a fait exclurele prince de Galles du champ de courses de Newmarket pour avoirdéclaré et retiré la monte de son jockey Sam Chifney. Voici lecapitaine Barclay. Il en sait plus que qui que ce soit au monde enmatière d’entraînement, et il a parcouru quatre-vingt-dix milles envingt et une heures. Vous n’avez qu’à regarder ses mollets pourvous convaincre que la nature l’a fait exprès pour cela. Il y a iciun autre marcheur. C’est l’homme au gilet à fleurs qui est deboutprès du feu. C’est le beau Whalley qui a fait le voyage deJérusalem en long habit bleu, bottes à l’écuyère et gants depeau.

– Pourquoi a-t-il fait cela, monsieur ?demandai-je tout étonné.

– Parce que c’était sa fantaisie, dit-il, etcette promenade l’a fait entrer dans la société, ce qui vaut mieuxque d’être entré à Jérusalem. Voici ensuite Lord Petersham, l’hommeau grand nez aquilin. C’est l’homme qui se lève tous les jours àsix heures du soir et à la cave la mieux pourvue de tabac à priserde l’Europe. C’est lui qui a ordonné à son domestique de mettre unedemi-douzaine de bouteilles de sherry à côté de son lit et de leréveiller le surlendemain. Il cause avec Lord Panmure qui estcapable de boire six bouteilles de clairet et ensuite d’argumenteravec un évêque. L’homme maigre, et qui vacille sur ses genoux, estle général Scott qui vit de pain grillé et d’eau et qui a gagnédeux cent mille livres au whist. Il cause avec le jeune LordBlandfort qui, l’autre jour, a payé dix-huit cents livres unexemplaire de Boccace. Soir, Dudley.

– Soir, Tregellis.

Un homme d’un certain âge, à l’air hagard,s’était arrêté devant nous et me toisait des pieds à la tête.

– Quelque jeune blanc-bec que Charlie auraramassé à la campagne, murmura-t-il. Il n’a pas une tournure à luifaire honneur. Quitté la ville, Tregellis ?

– Pendant quelques jours.

– Hein ! fit l’homme en reportant sur mononcle son regard endormi. Il a l’air au plus mal. Il repartira pourla campagne les pieds en avant, un de ces jours, s’il ne se met pasà enrayer.

Il hocha la tête et s’éloigna.

– Il ne faut pas prendre l’air mortifié, ditmon oncle en souriant. C’est le vieux Lord Dudley et il a pourgenre de penser tout haut. On s’en fâchait souvent, mais on n’yfait plus d’attention maintenant. Tenez, la semaine dernière, commeil dînait chez Lord Elgin, il a prié la compagnie d’agréer sesexcuses pour la mauvaise qualité de la cuisine. Comme vous levoyez, il se croyait à sa propre table. Cela lui donne une place àpart dans la société. C’est à lord Harewood qu’il s’est cramponnépour le moment. La particularité de Harewood, c’est de copier leprince en tout. Un jour, le prince avait mis la queue sous lecollet de son habit, croyant que la queue commençait à passer demode. Harewood de couper la sienne. Voici Lumley, l’homme laid,comme on le nommait à Paris. L’autre, c’est Lord Foley, qu’onsurnomme le numéro onze en raison de la minceur de ses jambes.

– Voici Mr Brummel, monsieur, dis-je.

– Oui, il va venir nous trouver bientôt. Cejeune homme a certainement de l’avenir. Remarquez-vous la façondont il regarde autour de lui, de dessous ses paupières, comme sic’était par condescendance qu’il est venu. Les petites poses sontinsupportables, mais quand elles sont poussées jusqu’aux derniersextrêmes, elles deviennent respectables. Comment va,Georges ?

– Avez-vous entendu ce qu’on dit de VerekerMerton ? demanda Brummel qui se promenait avec un ou deuxautres beaux sur ses talons. Il s’est sauvé avec la cuisinière deson père et l’a bel et bien épousée.

– Qu’a fait Lord Merton ?

– Il les a félicités chaleureusement et areconnu qu’il avait toujours méconnu l’esprit de son fils. Il vahabiter avec le jeune couple et consent à une forte pension, à lacondition que la mariée continue à exercer sa profession. À propos,Tregellis, il court des bruits que vous seriez sur le point de vousmarier ?

– Je ne crois pas, répondit mon oncle. Ceserait une faute que d’accabler une seule personne sous desattentions que tant d’autres seraient enchantées de separtager.

– Ma façon de voir absolument, et exprimée dela manière la plus heureuse ! s’écria Brummel. Est-ce juste debriser une douzaine de cœurs pour donner à un seul l’ivresse duravissement ? Je pars la semaine prochaine pour lecontinent.

– Les recors, demanda un de ses voisins.

– Pas si bas que cela, Pierrepont. Non, non,c’est pour combiner l’agrément et l’instruction. En outre, il estnécessaire d’aller à Paris pour nos petites affaires et s’il y ades chances pour qu’une nouvelle guerre éclate, il serait bon des’en assurer une provision.

– C’est parfaitement juste, dit mon oncle, quisemblait avoir à cœur de ne pas se laisser surpasser enextravagance par Brummel. Je faisais ordinairement venir mes gantssoufre du Palais-Royal. En 93, quand la guerre a éclaté, j’en aiété privé pendant neuf ans. Si je n’avais pas loué un lougre toutexprès pour en introduire en contrebande, j’aurais peut-être étéréduit à notre cuir tanné d’Angleterre.

– Les Anglais sont supérieurs pour fabriquerun fer à repasser ou un tisonnier, mais tout ce qui demande plus dedélicatesse est hors de leur portée.

– Nos tailleurs sont bons, s’écria mon oncle,mais nos étoffes laissent à désirer par le goût et la variété. Laguerre nous a rendus plus rococos que jamais. Elle nous a interditles voyages. Il n’y a rien qui vaille comme les voyages pour formerl’intelligence. L’année dernière, par exemple, je suis tombé sur denouvelles étoffes pour gilets, sur la place Saint-Marc, à Venise.C’était jaune avec les plus jolis chatoiements rouges qu’on pûttrouver. Comment aurais-je pu voir cela si je n’avais pasvoyagé ? J’en emportai avec moi et pendant quelque temps celafit fureur.

– Le prince s’en éprit aussi.

– Oui, en général, il se conforme à madirection. L’année dernière, nous étions habillés d’une façon sisemblable qu’on nous prenait souvent l’un pour l’autre. Ce que jedis là n’est pas à mon avantage, mais c’était ainsi. Il se plaintsouvent que les mêmes choses ne vont pas si bien sur lui que surmoi. Mais puis-je faire la réponse qui se présented’elle-même ? À propos, Georges, je ne vous ai pas vu au balde la marquise de Douvres.

– Oui, j’y étais et j’y suis resté environ unquart d’heure. Je suis surpris que vous ne m’y ayez pas vu.Toutefois, je ne suis pas allé plus loin que l’entrée, car unepréférence injuste donne lieu à de la jalousie.

– J’y suis allé dès la première heure, dit mononcle, car j’avais entendu dire qu’il y aurait des débutantes fortpassables. Je suis toujours enchanté quand je trouve l’occasion defaire un compliment à quelqu’une d’entre elles. C’est une chose quiest arrivée, mais rarement, car j’ai un idéal que je maintiens bienhaut.

C’est ainsi que causaient ces personnagessinguliers.

Pour moi, en les regardant tour à tour, je nepouvais m’imaginer pourquoi ils n’éclataient pas de rire au nezl’un de l’autre.

Bien loin de là, leur conversation était fortgrave et semée d’un nombre infini de petites révérences. À chaqueinstant, ils ouvraient et fermaient leurs tabatières, déployaientdes mouchoirs brodés.

Un véritable rassemblement s’était forméautour d’eux et je m’aperçus fort bien que cette conversation avaitété considérée comme un match entre les deux hommes que l’onregardait comme des arbitres se disputant l’empire de la mode.

Le marquis de Queensberry y mit fin en passantson bras sous celui de Brummel et l’emmenant, pendant que mon onclefaisait saillir son devant de chemise en batiste à dentelles etagitait ses manchettes, comme s’il était satisfait de la figurequ’il avait faite dans la partie.

Quarante-sept ans se sont écoulés, depuis quej’écoutais ce cercle de dandys ; et maintenant où sont leurspetits chapeaux, leurs gilets mirobolants et leurs bottes, devantlesquelles on eût pu faire son nœud de cravate.

Ils menaient d’étranges existences cesgens-là, et ils moururent d’étrange façon, quelques-uns de leurspropres mains, d’autres dans la misère, d’autres dans la prisonpour dettes, et d’autres enfin, comme ce fut le cas pour le plusbrillant d’entre eux, à l’étranger, dans une maison de fous.

– Voici le salon de jeu, Rodney, dit mon onclequand nous passâmes par une porte ouverte qui se trouvait sur notretrajet.

J’y jetai un coup d’œil et je vis une rangéede petites tables couvertes de serge verte, autour desquellesétaient assis de petits groupes.

À un bout, il y avait une table plus longued’où partait un murmure continuel de voix.

– Vous pouvez perdre tout ce que vous voudrezici, dit mon oncle, à moins que vous n’ayez des nerfs et dusang-froid. Ah ! Sir Lothian, j’espère que la chance est devotre côté ?

Un homme de haute taille, mince, à figure dureet sévère, s’était avancé de quelques pas hors de la pièce.

Sous ses sourcils touffus, pétillaient deuxyeux, vifs, gris, fureteurs.

Ses traits grossiers étaient profondémentcreusés aux joues et aux tempes comme du silex rongé par l’eau.

Il était entièrement vêtu de noir et jeremarquai qu’il avait un balancement des épaules comme s’il avaitbu.

– Perdu comme un démon, dit-il d’un tonsaccadé.

– Aux dés ?

– Non, au whist.

– Vous n’avez pas dû être fortement atteint àce jeu-là ?

– Ah ! vous croyez, dit-il d’une voixgrognonne, en jouant cent livres la levée et mille le point, etperdant cinq heures de suite. Eh bien ! Qu’est-ce que vousdites de cela ?

Mon oncle fut évidemment frappé de l’airhagard qu’avait la physionomie de l’autre homme.

– J’espère que vous n’en êtes pas trop mal enpoint.

– Assez mal. Je n’aime pas trop à parler decela. À propos, Tregellis, avez-vous trouvé déjà votre homme pourcette lutte ?

– Non.

– Il me semble que vous lanternez depuis bienlongtemps. Vous savez, on joue ou l’on paie. Je demanderai leforfait si vous n’en venez pas au fait.

– Si vous fixez une date, j’amènerai monhomme, Sir Lothian, dit mon oncle avec froideur.

– Mettons quatre semaines à partird’aujourd’hui, si cela vous convient.

– Parfaitement, le 18 mai.

– J’espère que d’ici ce jour-là, j’auraichangé de nom.

– Comment cela ? demanda mon oncleétonné.

– Il se pourrait fort bien que je devienneLord Avon.

– Quoi ! Est-ce que vous auriez desnouvelles ? demanda mon oncle d’une voix où je remarquai untremblement.

– J’ai envoyé mon agent à Montevideo. Il croitavoir la preuve que Lord Avon y est mort. En tout cas, il estabsurde de supposer que parce qu’un assassin se dérobe à lajustice…

– Je ne vous permets pas d’employer ceterme-là, Sir Lothian, dit mon oncle d’un ton sec.

– Vous étiez là aussi bien que moi : Voussavez qu’il était le meurtrier.

– Je vous répète que vous ne le direz pas.

Les petits yeux gris et méchants de sirLothian durent s’abaisser devant la colère impérieuse qui brillaitdans ceux de mon oncle.

– Eh bien ! Même en laissant cela decôté, il est monstrueux que le titre et les domaines restent ainsien suspens pour toujours. Je suis l’héritier, Tregellis, etj’entends faire valoir mes droits.

– Je suis, et vous le savez bien, l’ami intimede Lord Avon, dit mon oncle avec raideur. Sa disparition n’a enrien diminué mon affection pour lui et tant que son sort n’aura pasété établi d’une manière certaine, je ferai tout mon possible pourque ses droits à lui soient également respectés.

– Ses droits, c’est de tomber au bout d’unelongue corde et d’avoir l’échiné brisée, répondit sir Lothian.

Et alors, changeant subitement de manières, ilposa la main sur la manche de mon oncle :

– Allons, allons, Tregellis ! J’étais sonami autant que vous, dit-il. Nous ne pouvons rien changer aux faitset il est un peu tard, aujourd’hui, pour nous chamailler à cepropos. Votre invitation reste fixée à vendredi soir ?

– Certainement.

– J’amènerai avec moi Wilson le Crabe et nousarrangerons définitivement les conditions de notre petit pari.

– Très bien, sir Lothian. J’espère vousvoir.

Ils se saluèrent.

Mon oncle s’arrêta un instant à le suivre desyeux pendant qu’il se mêlait à la foule.

– Bon sportsman, mon neveu, dit-il, hardicavalier, le meilleur tireur au pistolet de toute l’Angleterre,mais… homme dangereux.

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