La Poupée sanglante

Chapitre 2Où Bénédict Masson n’est pas au bout de ses étonnements

La nuit que je passai, il est facile del’imaginer ! Moi qui avais tout vu dans le regard deChristine, je n’avais pas prévu cela : un monsieur caché dansune armoire ! Décidément je ne serai jamais qu’un poète,c’est-à-dire la plus pauvre chose qui existe au monde :« Tu étais tout pour moi, mon amour ; pour toi mon âmelanguissait – tout pour moi : une île verte dans la mer, – unefontaine et un autel tout enguirlandé de fruits et de fleursféeriques ! – Mais je n’avais pas prévu cela : lemonsieur dans l’armoire ! – Désormais la coupe d’or estbrisée ! que le glas sonne ! Encore une âme sainte quiflotte sur le flot noir !… Une de plus !… Ah ! lesfilles de Satan !… »

Eh bien, je vais vous dire : cettenuit d’insomnie ne fut pas remplie seulement par le désespoir, larage contre ma stupidité innée, mais aussi par une espèced’allégresse diabolique, et vous allez comprendre tout de suite cesentiment complexe. J’adorais Christine non seulement comme un angeque je continuerai toute ma vie de pleurer, mais je l’aimais aussicomme une femme, comme la plus belle des femmes… et là était monsupplice, car cette femme, je savais qu’elle ne serait jamais àmoi, qu’elle ne m’aimerait jamais, que je ne pourrais peut-êtrejamais en approcher ; mais l’atrocité de cette absoluecertitude était encore doublée par l’idée que ce joyau de Dieu, unbeau jour, le carabin d’en face, le prosecteur modèle, le menuisierde la chirurgie, se le passerait au doigt et irait trouver monsieurle maire, pour les justes noces !

Or, le monsieur de l’armoire, quej’aurais tué comme un chien, l’occasion s’en présentant, tout demême, je lui en voulais moins qu’à l’autre, car il me vengeait etcomment !…

Et voici qu’il est temps que je vousdise pourquoi je n’avais aucun espoir du côté de Christine ;cela tient en trois mots :

… Je suislaid !

Le cousin non plus n’est pas beau :il est quelconque, ce qui, à mes yeux, est pire… son Jacques – jel’ai bien observé quand il passe sous mes fenêtres – a la tailleplutôt épaisse ; c’est un petit homme court, dans lesvingt-huit ans, myope, au large front blanc, aux pommettessaillantes, à la bouche saine, mais trop grande, entourée d’unecourte barbe blonde qui semble avoir la douceur et la faiblesse descheveux des tout petits enfants ; quand il se découvre, ilmontre un crâne déjà dénudé par l’étude. Voilà le héros ! Çan’est pas grand-chose ; mais enfin, ça n’est pas un monstre,et avec un titre à la Faculté, ça peut faire un mari sortable, maismoi, je suis un monstre !… je suis d’une laideur terrible.Pourquoi terrible ? Parce que toutes les femmes mefuient !

Y a-t-il au monde quelque chose de plusterrible que cela ? Jamais mes bras ne se sont refermés surune femme ! Elles n’ont pas pu ! L’idée que je pourraisles embrasser, la seule idée de cela les épouvante ! C’estcomme je vous le dis… je n’exagère rien !… Ah !misère ! misère ! comme dit l’autre : « Une viede feu bout dans mes veines !… Chaque femme serait pour moi ledon d’un monde !… j’entends à la fois mille rossignols. Aubanquet de la vie, je pourrais dévorer tous les éléphants del’Hindoustan et prendre pour cure-dent la flèche de la cathédralede Strasbourg ! La vie est le bien suprême ! » Etmoi je ne puis pas vivre !…

Pourquoi cette affreuse gaine autour demon cerveau ? Pourquoi cette asymétrie entre les deux côtés demon visage ? (mon visage !), cette proéminence effrayantede sourcils, cette avancée subite de la mâchoire inférieure ?Pourquoi ce chaos ? L’Homme qui rit était bienheureux. Au moins, il riait ! il riait pour les autres !…Mais moi, qu’est-ce que je suis pour les autres ? Ni celui quirit, ni celui qui pleure ! Ma face est un mystèreépouvantable !

Vais-je me résoudre à avouer une chosequi m’entraînera peut-être plus loin que je ne ledésirerais ?…

Ma foi ! dans l’état d’esprit où jesuis, qu’ai-je à craindre ? qu’ai-je à redouter ? La pireaventure, la plus extraordinaire aventure peut m’arriver, elle nedépasserait pas celle de cette nuit !… Je n’avais plus qu’uneraison de vivre : voir Christine ! Depuis que je l’ai vueembrasser un monsieur qu’elle cache dans une armoire, comme disentles matelots : « À Dieu vat ! »…

Eh bien, il n’y a pas très, trèslongtemps que je me vois aussi laid que cela ! Il y a encoredeux ans, je m’imaginais que ma figure n’était pointnécessairement, pour tout le monde, un objet d’horreur ! Jesavais bien, hélas ! que je ne pouvais plaire aux femmes, maisj’avais encore des illusions… Réfugié dans ma tour d’ivoire, devantma glace, je me prenais à qualifier ma laideur de sublime. Je meregardais de profil, de trois quarts, je me faisais des mines,j’essayais différentes façons de me coiffer, je cherchais desmodèles de laideur dont il n’eût pas été déshonorant de serapprocher… J’en étais arrivé à me dire, par exemple, que jen’étais pas beaucoup plus laid que Verlaine… qui a été aimé, qui asu ce que c’est que l’amour, tout l’amour, si on l’encroit…

« Ah ! les beaux jours debonheur indicible où nous joignions nos bouches !… qu’il étaitbleu le ciel, et grand l’espoir ! » etc.

Ah ! la bouche de Verlaine !Paix à ses cendres, c’est mon plus grandpoète !…

Tout de même, je me disais : S’il aété aimé, ça n’est certes pas pour sa beauté ! Il y a donc desfemmes capables de se laisser séduire uniquement par le rêve, parle rêve d’un poète, par ce que contient de divine liqueur le vasegrossier créé, dans un jour cruel, par une nature ironique etmarâtre. Le tout est d’avoir l’occasion de se fairecomprendre ! Cette occasion, voilà comme je la fisnaître…

À la dernière exposition des maîtres dela reliure, j’avais eu un joli succès. Mes reliures romantiquesavaient obtenu un premier prix. Je fis paraître des annonces dansles journaux pour demander des élèves femmes. Je n’eus paslongtemps à attendre. Dès le lendemain, une jeune fille seprésentait : Mlle Henriette Havard, charmante, paraissant fortintelligente, disant qu’elle avait perdu ses parents, qu’elle étaità charge à une vieille tante et qu’elle voulait gagner sa vie. Elleme proposait d’être en même temps mon élève et mon employée.L’affaire fut vite conclue. Je possède aux environs de Paris unepetite villa, à l’orée d’un bois, à quelques pas d’un étang, dansun endroit assez désert ; mais j’aime la solitude ;j’imaginai sans peine que je l’aimerais davantage avec cette joliefille. C’est là, du reste, que je travaillais tous les étés. J’ydonnai rendez-vous à Henriette pour le lendemain.

Ce soir-là, je m’étais tenu dans lapénombre. Le lendemain, à la campagne, elle put me voir, au grandjour. Tant est que le surlendemain, je ne la revis plus !… Jel’attendis trois jours. Elle m’avait donné l’adresse de sa tante.J’allai chez cette tante et lui demandai des nouvelles de sa nièce,elle me répondit avec assez d’indifférence, du reste, qu’elle nel’avait pas revue. Je n’insistai pas. Je ne voulais pas avoir l’airplus inquiet qu’elle-même.

Sur ces entrefaites, une autre élèvefemme vint se présenter, Mme Claire Thomassin, une veuve,jeune également et jolie… Elle resta chez moi un jour… Cette fois,ce fut un monsieur dans les cinquante ans qui vint, quarante-huitheures plus tard, me poser des questions sur Mme Claire. Jelui répondis que je n’avais plus eu de ses nouvelles depuis sondépart de chez moi. Il s’en alla fort triste.

Eh bien, j’ai encore eu quatre élèvesfemme… L’une est restée cinq jours, deux autres pas plus devingt-quatre heures, la dernière est restée trois semaines. Aveccelle-ci, j’ai pu croire que le miracle allait s’accomplir :eh bien, au dernier moment, elle s’est éclipsée, comme lesautres !

Pour cette dernière, j’ai voulu en avoirle cœur net et j’ai fait une enquête… je n’ai pu savoir, nul n’a pusavoir ce qu’elle était devenue ! Cette fois, je ne cacheraipas qu’une angoisse sourde, démesurée, commença de m’étreindre…Je n’oserai pas faire remonter mon enquête plus haut,redoutant d’apprendre que les trois autres aussi avaientdisparu ! Il y en avait déjà trois, à ma connaissance, etc’était suffisant !…

Que les femmes me fuient parce que jesuis laid, je comprends cela, mais qu’elles me fuient jusqu’au boutdu monde, qu’elles me fuient jusqu’à disparaître, qu’elles mefuient jusqu’au suicide, cela dépasse tout !Qu’imaginer ? qu’imaginer en dehors de ces hypothèses ?…Mettez-vous à ma place ! C’est épouvantable !… Encore si,pour une raison ou pour une autre, pour six autresraisons, elles s’étaient toutes suicidées, on aurait retrouvéleurs cadavres, mais on ne les a retrouvées ni mortes, nivivantes !

Mon Dieu ! je parle comme sij’étais sûr du sort des trois autres !… Eh bien, oui ! aufond de moi-même, je crois que le même mystère les lie toutes lessix… le même mystère de mort !… Et personne ne se doute decela, que moi !… Heureusement !… Tout cela est tellementformidable et tellement absurde, que je ne veux plus ypenser !… J’avais trouvé un très bon moyen de ne plus ypenser, c’était de m’absorber dans la vision et dans l’amour deChristine !… Et maintenant !…

Maintenant je ne quitte plus des yeux laporte de l’horloger…  C’est aujourd’hui dimanche,elle va sortir tout à l’heure pour aller à la messe, entreson père et le carabin !… La voilà ! la voilà avec songrand air d’archiduchesse, et son front de madone et son calmeregard ! Le carabin lui porte son livre de messe !…Ah ! moi aussi j’irais bien à confesse, pour elle !… Maisaujourd’hui je ne les suivrai pas !… Je reste derrière mesrideaux… Assurément je vais voir sortir l’homme de cettenuit ! Je veux savoir qui est son amant ! Après on verrace qu’on fera !

Voilà une demi-heure que j’attends qu’ilsorte… et toujours rien ! Aujourd’hui dimanche, la devanturede la boutique montre visage de bois. Tous les volets sont mis,même à la porte vitrée. Et cette porte ne s’ouvre pas !…Qu’attend-il ?… La rue est déserte, tout à fait déserte… Et ilne peut sortir que par cette porte… Cette partie de l’immeublehabité par cette étrange famille est ainsi faite qu’elle n’offrepas d’autre issue que celle que je surveille. En vérité, ils viventenfermés là-dedans comme dans une prison, et le jardin intérieur,si tant est que l’on puisse donner ce nom à un quadrilatère plantéde trois arbres, m’a produit l’effet d’un préau, entre ses deuxhauts murs qui l’étreignent et le défendent du regard. Ce coin debâtisse et de jardin, habité par l’horloger et sa famille, avaitfait partie jadis du fameux hôtel de Coulteray, dont l’entréeprincipale donne encore quai de Béthune et appartient toujours –événement unique dont tous les anciens hôtels de l’Île-Saint-Louisne sauraient offrir d’autre exemple – au dernier représentant d’unefamille illustre, comme on sait, à bien des titres, au marquisactuel Georges-Marie-Vincent de Coulteray, marié assez récemment, àla suite d’un voyage qu’il fit aux Indes anglaises, à la fillecadette du gouverneur de Delhi, Miss Bessie Clavendish.

J’ai aperçu une seule fois, en passantun soir sur le quai, le marquis et la marquise au moment où ilssortaient dans leur magnifique auto, qu’éclairaient une lampeélectrique intérieure : la marquise est une toute jeunepersonne qui me parut assez languissante, mais non dénuéed’intérêt, à cause d’une certaine beauté diaphane propre à quelquesAnglaises, mais qui tend de plus en plus à disparaître en cetteépoque de sports.

À côté de cette héroïne de Walter Scott,le marquis, en dépit de ses cheveux précocement blanchis, faisaitfigure solide et bien vivante ; dans sa face rose où circulele sang généreux, brille un regard bleu d’acier, étonnamment jeuneencore et émouvant pour un homme de cinquante ans et plus.Georges-Marie-Vincent est l’arrière-petit-fils du célèbre marquisde Coulteray qui, sous Louis XV, entre autres fantaisies, se séparade sa femme, laquelle ne voulait point entendre parler de divorceni quitter le domicile conjugal, s’en sépara, dis-je, par ce hautmur qui coupe encore maintenant la propriété en deux, laissant à lamalheureuse ce petit pavillon où elle s’était réfugiée et où ellemourut, séquestrée volontaire. C’est là que la nuit, quand son pèreet son fiancé reposent, la vertueuse Christine reçoit sonamant.

Celui-ci, dont je continue de surveillerl’apparition sur le seuil qu’il doit forcément franchir pour sortirde sa prison d’amour me fait bien attendre derrière mes rideaux.Et, ma foi, l’heure se passe sans que j’aie vu s’entrouvrir laporte de l’horloger. Et l’horloger lui-même revient de la messeavec la fière Christine et l’intrépide fiancé.

Alors, le monsieur va passer encoretoute sa journée dans son armoire en attendant la nuit prochaine etles revanches qu’il s’en promet !

Cette idée, dois-je l’avouer, necontribue point beaucoup à calmer mes esprits, d’autant que jepense à une chose, c’est que si je n’ai point vu sortir lemystérieux hôte de Christine, je ne l’ai point vu entrer non plus,et tout ceci fait que je dois me demander depuis combien de tempsdure cette étrange idylle au fond d’une armoire !

Je me surprends à rire férocement enpensant aux femmes en général et à celle-ci en particulier. Cettedivine Christine, dont mon cœur est plein, je lui souhaite quelquebonne catastrophe, pour le soulagement de mon âme et de laconscience universelle ! Je ne sortirai pasd’aujourd’hui !…

Cinq heures. – Cequi vient de m’arriver est bien la dernière des choses à laquelleje m’attendais ! Elle est venue ! Elle est venueici ! Mais n’anticipons pas, car tout vaut la peine d’êtreraconté et je sens que je ne suis pas au bout de mesétonnements !

D’ordinaire, l’après-midi du dimanche,les Norbert, père et fille, et Jacques Cotentin (le fiancé) sortenttous trois pour une petite promenade ; aujourd’hui, le vieuxet Jacques sont partis tout seuls ; la fille les a accompagnésjusque sur le seuil, leur a adressé quelques bonnes paroles qu’ellesoulignait de son sourire de souveraine, puis elle a refermé laporte de la boutique et moi je n’ai fait qu’un bond jusqu’à monobservatoire, là-haut, sous les toits.

Je suis arrivé à temps pour la voirtraverser le petit jardin, et gravir l’escalier extérieur quiconduit à l’atelier, au dernier étage du pavillon du fond ; laporte-fenêtre en était déjà grande ouverte sur le balcon etj’apercevais l’armoire ; elle l’ouvrit sans hésitation etl’homme en sortit.

Elle le prit par la main et lui murmuraquelque chose à l’oreille ; sans doute lui apprenait-elle quela maison était délivrée de toute fâcheuse présence et qu’elle leurappartenait pour quelques heures, car il se dirigea immédiatementsur le balcon à la rampe duquel il s’appuya, regardant en bas dansle jardin avec un air de profonde méditation.

Cette fois, je le voyais bien et endétail. Mâtin ! elle sait les choisir, ses amants, la belleChristine ! En voilà un tout à fait à sa taille et tel que jen’imagine point qu’une fille d’Ève puisse en désirer de plus beauau monde ! Ah ! quand j’ai vu cette royale figure, cemagnifique morceau d’humanité, je jure que j’ai maudit le Créateurqui m’a fait ce qu’il m’a fait et qui a réservé pour celui-ci cetteface de victoire !

Cet homme est dans toute la force del’âge ; une harmonie parfaite dirige ses mouvements ;rien ne semble l’émouvoir ; à côté de lui Christine qui m’en atoujours imposé par ses beaux airs impassibles me paraît une petitefolle ; il est vrai que je ne la reconnais plus et qu’elle acomme changé de nature. Avec son plus radieux sourire, ellel’appelle avec des gestes enfantins :Gabriel !

Ma foi ! il est beau comme l’angeGabriel ce jeune homme de trente ans ! Ah ! comme ilssont beaux tous les deux ! quel couple !

Il faut que je vous dise maintenantcomment Gabriel est habillé, car c’est bien encore là une chose pasordinaire du tout ! Il est enveloppé des pieds à la tête dansune cape à collets comme on en voyait au temps de la Révolution, etil porte, suivant la mode d’alors, de petites bottes à revers. Sibien qu’en le voyant sortir de cette armoire, au fond de cettevieille demeure cachée de l’Île-Saint-Louis, on eût pu croireassister à quelqu’une des aventures du chevalier de Fersen, venumystérieusement dans la capitale pour aider à l’évasion de laroyale prisonnière ; il n’est point jusqu’à l’accoutrement deChristine qui ne se prête à l’illusion, avec ce fichuMarie-Antoinette qu’elle a croisé sur son sein demi-nu.

Quelle comédie se jouent-ils là ?Comment cela a-t-il commencé ? Comment cela finira-t-il ?Où sommes-nous ? Je n’y comprends plus rien !

Cet homme ne lui a pas encore adressé laparole, mais il a obéi à son appel. Gabriel descend l’escalierdevant Christine…

Les voilà tous les deux maintenant dansle jardin. Il s’est assis sous le platane, devant une petite tablegarnie d’une nappe où se trouvent encore des fruits et des flacons.Je le vois mal ; je la vois mieux, elle ; elle tourneautour de lui, elle lui parle, elle s’assied près de lui, elle metsa tête sur son épaule, je les vois de dos et l’arbre me gêne. Ilsne bougent plus ; ils restent ainsi tendrement l’un près del’autre pendant des minutes que je ne saurais compter et qui ontété des plus cruelles de ma vie.

Ah ! une tête de femme sur monépaule ! Et la tête de Christine !

Si je pouvais lui manger le cœur, àl’autre !

Enfin ils se sont levés, ils se tenaientpar la main ; ils ont gravi l’escalier et elle le tenaittoujours par la main, et c’est elle qui l’a entraîné dans l’atelieret qui en a refermé la porte.

Je suis redescendu comme un fou, dansmon atelier, à moi ! Et j’ai pleuré ! oui ! j’aipleuré ! Ces idiots de poètes disent qu’on pleure des larmesde sang. Je le saurais bien !

Tout à coup on a frappé à la vitre dumagasin. C’était elle. Elle ! Elle ! Elle qui ne m’avaitjamais adressé la parole ! Elle qui avait toujours passé àcôté de moi comme si je n’existais pas !

J’ouvris en m’accrochant à la porte pourne pas tomber. Elle me vit chancelant, hagard, les yeux rouges. Jesuis horrible. Je devais être hideux !

Elle eut cette pitié suprême de nes’apercevoir de rien ! Elle me dit avec un air de noblessecalme qui tour à tour m’enchante, m’écrase oum’horripile :

« Monsieur Bénédict Masson, vousêtes un artiste ; je viens vous confier ce que j’ai de plusprécieux dans ma bibliothèque, ces cinq Verlaine que vousarrangerez à votre goût qui est parfait ! Vous aurez seulementla bonté de me montrer un de ces jours vos maroquins que je veuxchoisir de couleur différente pour chaqueouvrage. »

Et comme je me précipitais gauchementsur un petit stock de peaux qui me restait, elle leva sa belle mainpâle : « Non, pas aujourd’hui Excusez-moi, je suis un peupressée ! » Et elle s’en fut avec son regard céleste etson front d’ange.

Je n’avais pas prononcé une parole.J’étais comme anéanti. Tout équilibre était rompu en moi. Maiselle, elle en avait de reste, de l’équilibre ! Il lui enfallait pour naviguer aussi tranquillement dans une histoirepareille.

Deux heures du matin. –Effroyable ! Cette comédie ne pouvait décemment durer.Je viens d’assister au plus rapide et au plus sombre des drames. Ilétait un peu plus de minuit ; j’étais là-haut, souffrant tousles supplices, tandis qu’une lumière, au dernier étage du pavillon,témoignait que Christine ne reposait pas encore, et tout à coup, enbas, dans la clarté lunaire qui inondait le jardin, j’ai vuparaître le vieux Norbert qui se mit à escalader l’escalier commeun chat, et puis d’un coup d’épaule, défonça la porte et il y eutla clameur de Christine : « Papa ! »

Mais Norbert dressait déjà au-dessus desa tête une arme formidable, quelque chose comme un chenet debronze qui s’abattit, tandis que Christine suppliait :« Ne le tue pas ! Ne le tuepas ! »

Il y eut une forme bondissante – l’homme– qui vint crouler jusque sur le balcon en étendant les bras,tandis que l’arme terrible continuait à le fracasser.

Et il ne bougea plus ! Christine,délirante, s’était jetée sur sa poitrine.

Et puis, il y eut un silenceextraordinaire.

Le vieux, qui avait croisé les bras,montrait une figure de fou.

À ce moment, Jacques sortit à son tourde son appartement et vint se mêler à la scène : Alors,Christine se releva et dit : « Papa l’atué ! »

Le vieux prononça distinctement :« Il ne m’obéissait plus ! et c’était de tafaute ! j’aurais dû m’en douter ! »

Quant au fiancé, il ne dit mot, ilramassa le cadavre, le poussa dans l’atelier où ils s’enfermèrenttous et où ils sont encore au moment où j’écris ceslignes.

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