La Voilette bleue

V

Après la sortie du capitaine, le conseil futlevé, d’un commun accord. Les trois mousquetaires n’avaient plusgrand’chose à se dire, puisqu’ils venaient d’adopter le plan decampagne proposé par leur nouvel allié.

Il était convenu que Rose Verdière et Sachairaient, avant cinq heures, guetter, du fond d’une voiture deplace, l’arrivée de M. de Pancorbo au cercle, ou plutôt,l’arrivée de Paul Constantinowitch, car ils ne connaissaient pas devue le seigneur espagnol.

En attendant que le moment fût venu pour euxde partir, il fallait que la jeune fille s’établît dans le pavillonque Mériadec mettait à sa disposition, et elle n’y était pas encoretout à fait décidée. Elle hésitait, en dépit des supplications deSacha et de l’insistance du baron, qui cependant lui inspiraitmaintenant une confiance absolue.

Ce fut Daubrac qui vint à bout de sarésistance. Il parla si bien, il fit si chaleureusement valoir lesavantages de ce domicile où elle serait en parfaite sûreté,entourée d’amis sincères, qu’elle céda après qu’il lui eut promisqu’elle pourrait entrer tous les jours à l’hôpital pour voir sonpère.

Elle consentit à visiter, séance tenante, lelogement que le bon Mériadec lui destinait, et qui se composait dedeux pièces, simplement, mais confortablement meublées. Ellesétaient contiguës à la chambre où couchait Sacha, et dans le corpsde bâtiment du fond, entre les deux pavillons, il y avait unegrande salle vide qu’on pouvait transformer en atelier. Il nes’agissait que d’y apporter une grande table et des chaises, car lemétier de fleuriste n’exige pas une installation compliquée, et lebaron déclara que ce serait fait le jour même.

Rose n’avait plus qu’à aller prendre dans sonancien logement la malle qui contenait sa modeste garde-robe et lesmenus outils dont elle se servait pour confectionner des fleursartificielles. Une fois ce déménagement opéré, – et ce ne seraitpas long, – elle pourrait se mettre au travail dès lelendemain.

On arrêta ensuite le programme de la vie qu’onallait mener. Il fut convenu que chaque jour, à midi, après ledéjeuner, les deux compagnons qui n’habitaient pas la maison de larue Cassette viendraient échanger avec Mériadec et ses hôtes desnouvelles de la grande entreprise pour laquelle ils s’étaientassociés.

Rose Verdière tenait beaucoup à cette réunionquotidienne, et elle insista pour obtenir que ces messieurss’engageassent à n’y jamais manquer ; mais Fabreguette auraitpu rester chez lui sans qu’elle s’en plaignît, car ce rapindébraillé l’effarouchait un peu. C’était Daubrac qu’elle voulaitvoir le plus souvent possible, Daubrac qui lui plaisait autant queFabreguette lui était indifférent.

L’arrangement qu’on prit convenait aussi àMériadec. L’excellent homme était ravi de voir sa maison s’emplirde mouvement et d’animation, cette maison où il avait si longtempsvécu dans la solitude. Il aurait voulu les y loger tous, y comprismême le bohème, qu’il ne connaissait que depuis deux jours. Cen’était pas possible, mais il lui restait la joie d’héberger l’Angedu bourdon et l’enfant trouvé.

Il avait maintenant une famille. Il oubliaitvolontiers que ce bonheur n’était que provisoire, qu’il prendraitfin en même temps que la situation qui avait amené chez lui Rose etSacha, et, sans se l’avouer à lui-même, il souhaitait que le pèreVerdière ne guérît pas trop vite et que la campagne ouverte contrele meurtrier fût très-longue.

Son rêve, c’était d’épouser Rose et d’adopterSacha : rêve chimérique s’il en fut. Quoiqu’il eût passé l’âgedes illusions, Mériadec espérait se faire aimer à force dedévouement, et, pour y parvenir, il sentait bien qu’il lui fallaitdu temps, beaucoup de temps, car il ne se flattait pas d’avoir, àpremière vue, inspiré à une jeune fille de dix-neuf ans unsentiment plus tendre que la sympathie et la reconnaissance.

Il ne songeait pas non plus que la jeunesseattire la jeunesse, que son ami Daubrac pouvait devenir un rivaldangereux. Il ne voyait jamais que le beau côté des choses, et ilne se demandait pas si sa chère protégée et son camarade l’interne,en se rencontrant tous les jours, ne finiraient pas par s’éprendrel’un de l’autre.

Pour le moment, Daubrac ne pensait qu’à s’enaller. Il avait grand’faim, n’ayant pas déjeuné, il lui tardait dese restaurer. Rose devait être dans le même cas, mais Mériadecétait là pour la faire asseoir à sa table, que sa femme de ménagevenait justement de servir, et l’interne ne tenait pas à être de cepremier repas offert par le baron à sa nouvelle commensale.

Il prit donc congé, après avoir promis à lacharmante fille du gardien des tours de voir son père, à la salleSaint-André, de la recommander chaudement au médecin chef deservice, et de rapporter le lendemain l’autorisation dont elleavait besoin pour entrer tous les jours à l’Hôtel-Dieu. Mériadec nechercha point à le retenir, et Fabreguette, qui aurait bien voulutâter de la cuisine du baron, n’osa pas s’inviter.

Il partit avec Daubrac, et, pas plus que lecapitaine, ils ne prirent garde à l’homme qui montait la garde dansla rue Cassette, et qui n’avait pas bougé, depuis la sortie deSaint-Briac.

Daubrac n’était pas encore très-bien fixé surla personnalité de ce singulier artiste qu’il connaissait à peine,et il trouvait que Mériadec l’avait admis un peu trop vite dans sonintimité ; mais il n’était plus temps de revenir sur un faitaccompli, et, d’ailleurs, Fabreguette ne lui était pasantipathique. Daubrac se promit de l’étudier, afin de savoir cequ’il valait, et si l’on pouvait se fier à lui.

– Je vais déjeuner, lui dit-il. Etvous ?

– Moi, je voudrais bien en faire autant,soupira le peintre incompris.

– Qui vous en empêche ?

– Les toiles se touchent, réponditFabreguette, en pinçant son gousset vide.

– Ça ne va donc pas, lapeinture ?

– J’ai des commandes. La femme dugargotier qui me nourrit quelquefois m’a demandé de lui faire sonportrait, et je connais, dans la rue de la Huchette, où je perche,un charcutier qui m’a offert trente francs pour décorer saboutique. Il voudrait des attributs… une hure de sanglier avec despieds de cochon en sautoir… Vous voyez ça d’ici.

– Eh bien ?

– Ah ! voilà !… Je n’ai pas dequoi acheter des couleurs… Il m’a bien proposé de me fournir lesmodèles et de me les laisser, après. J’aurais des provisions pourune semaine… mais la charcuterie ne me réussit pas… c’est tropéchauffant.

– Nous n’en mangerons pas aujourd’hui,dit l’interne en riant.

– Vous m’invitez donc ? s’écriaFabreguette.

– Parbleu ! nous sommes associés,maintenant. C’est bien le moins que je vous sauve de la famine, etje puis vous répondre que votre couvert sera mis tous les jourschez Mériadec. S’il ne vous a pas retenu, ce matin, c’est qu’ilavait déjà deux convives, et qu’il n’avait pas commandé pour trois.Mais je suis là, et les bouillons Duval ne sont pas faits pour leschiens.

– Bigre ! vous ne vous refusez rien,vous ! Moi, quand je suis riche, je mange dans un caboulot oùj’ai, pour huit sous, la soupe, le bœuf et une chopine. Mais,puisque vous êtes calé, je me laisserai volontiers régaler.

– Calé, c’est beaucoup dire. Jene roule pas sur l’or. Ma mère m’alloue une pension de centcinquante francs par mois, et, les jours de garde, l’administrationdes hôpitaux me fournit une nourriture saine et peu abondante. Maisje puis me payer un extra de temps en temps, et je connais,boulevard Saint-Michel, un établissement où nous serons très-bienet où je ne me ruinerai pas.

– Au coin de la rue des Écoles. Je n’aijamais osé y entrer. C’est trop cher pour moi.

– Puisque je vous dis que c’est moi quipaye.

– Alors, j’accepte… à charge de revanche,dit le rapin, en prenant un air digne qui fit sourire Daubrac.

Il s’amusait fort des réponses de Fabreguette,ce brave Daubrac, et il lui savait gré de ne pas déguiser samisère. Il commençait même à entrevoir que l’artiste, dévoyéjusqu’à travailler pour les charcutiers, était un bon garçon,incapable de trahir les gens qui l’accueillaient.

Restait à savoir comment il était tombé sibas, et, tout en cheminant vers le boulevard Saint-Michel, par larue du Vieux-Colombier et la place Saint-Sulpice, Daubrac se mit àle questionner sur son passé.

Fabreguette ne se fit pas prier pour luiraconter son histoire depuis sa naissance.

Ce grand garçon avait pour mère une demoisellequi brillait au premier rang parmi les étoiles de la galanterie,sous le règne de Louis-Philippe, et son père avait jugé à propos degarder l’anonyme.

La dame à laquelle il devait le jour s’étaitpiquée d’abord de le faire élever comme un fils de famille. Ellel’avait mis au collège, où il était resté quatre ans à user sesfonds de culotte sur les bancs de la classe, sans apprendre autrechose qu’à croquer les caricatures de ses professeurs et de sespions.

Puis la gêne était venue, avec les années,pour cette cigale qui n’avait rien su amasser au temps chaud. Lesirrégulières d’autrefois n’achetaient pas d’hôtels sur leurséconomies, et celle-là, n’ayant plus de quoi payer la pension deson fils, fut obligée de le retirer du lycée. Elle mourut sur cesentrefaites, si bien qu’à quinze ans, l’héritier de son nom s’étaittrouvé sur le pavé.

Mais le gamin avait du courage et del’entregent. Il avait su se faufiler dans l’atelier d’un peintre,en vogue à cette époque et fort oublié maintenant. Là, il avaitcommencé par faire les commissions des élèves, nettoyer lespinceaux, préparer les palettes. Entre temps, il dessinait, etcomme il montrait des dispositions, le maître lui donnait desconseils dont il profitait assez bien.

Il en était arrivé très-vite à gagner quelqueargent, en brossant des pastels qu’il vendait à bas prix, et deuxou trois aubaines lui avaient permis de louer au cinquième étaged’une vieille maison de la rue de la Huchette un grenier qu’ilmeubla avec un lit de fer, une paillasse et quatre chaisesboiteuses.

Ce fut son atelier, et il trouva le moyen d’yrecevoir et même d’y héberger des amis, de pauvres diables commelui, ramassés dans la rue ou dans les restaurants borgnes qu’ilfréquentait.

Il aurait pu, sans trop de peine, se faire unemeilleure existence, car il était doué d’une facilitéextraordinaire pour exécuter toutes sortes de travaux assezproductifs, gravures à l’eau-forte, lithographies commandées pardes éditeurs de livraisons illustrées, aquarelles représentant desfemmes court-vêtues que certains marchands lui achetaient pour lesexposer à leurs vitrines, comme amorces aux chalands.

Malheureusement, à ce métier, il était devenuincapable de faire un vrai tableau. Il avait pris l’habitude de netravailler que de chic, de peindre sans modèle, au jugé, parroutine acquise. Il était adroit, et son adresse l’avait perdu,sans compter qu’il ne tenait pas en place et qu’aussitôt qu’ilavait de quoi vivre un jour sans rien faire, il s’en allait canoterà Asnières ou pêcher à la ligne dans le petit bras de la Seine.

Finalement, il en était descendu aux plus basmétiers. Il peignait des panneaux dans une salle de café, desdessus de boîtes pour l’exportation, des chemins de croix pour leséglises de campagne, et même, d’après nature, des préparationsanatomiques.

Il n’en était pas moins pauvre. Il ne dînaitpas tous les jours, mais son dénûment n’avait pas assombri soninaltérable bonne humeur, pas plus qu’il ne lui avait endurci lecœur. Il riait de ses propres misères, et il était toujours prêt àpartager son pain, quand il le trouvait, avec un bohème encore plusmalheureux que lui.

Daubrac ne lui ressemblait guère. Daubracappartenait à une famille aisée ; Daubrac était un travailleuracharné et devait nécessairement se faire plus tard une belle placedans le corps médical ; il y visait, car il avait del’ambition, et il connaissait sa valeur. Aussi ne sympathisait-ilguère avec les désœuvrés, les déclassés, les débraillés. Il lesméprisait même un peu. Mais il aimait les braves gens, et, enécoutant le récit de Fabreguette, il reconnut que ce sans-soucin’avait que de bons sentiments. C’était un être sans fiel et unenature aimante, trop aimante même, car il s’attachait volontiers aupremier venu, et il ne plaçait pas toujours bien ses affections.Avec son aplomb, son audace et son esprit inventif, il avait toutce qu’il fallait pour servir utilement la cause des victimes dePaul Constantinowitch. Il ne demandait qu’à s’y employer, et, aprèscette longue causerie rétrospective, l’interne, complétementédifié, pensa que Mériadec n’aurait pas à se repentir d’avoiraccepté la coopération de ce peintre sans ouvrage.

L’histoire de la vie de Jean Fabreguette pritfin juste au moment où ils arrivaient boulevard Saint-Michel, à laporte d’un bouillon très-fréquenté par les étudiants. Il était midipassé, et ces messieurs avaient presque tous fini de déjeuner. Ilsencombraient les tables des brasseries voisines, et il n’y avaitplus dans l’établissement que des attardés.

– Tant mieux ! dit Daubrac, j’aime àavoir mes coudées franches, et je ne mange pas à mon aise quand monassiette frôle l’assiette d’un voisin.

– Sans compter que les voisins écoutentce qu’on dit, appuya Fabreguette.

– Et, justement, nous avons à causer denotre grande affaire. Mais nous ne serons pas dérangés. J’aviselà-bas, au fond de la salle, une table où il n’y a personne.Entrons, mon cher.

Ils entrèrent, sans regarder derrière eux et,par conséquence, sans s’apercevoir qu’un homme les suivait d’assezprès, un homme qu’ils n’avaient pas remarqué dans la rue Cassette,et qui les filait depuis vingt minutes.

Ils prirent place à la table que l’interneavait choisie par avance, et une des petites bonnes qu’a célébréesune chanson populaire accourut prendre la commande.

Daubrac fit bien les choses. Il demanda deuxbouteilles de vin coté : bordeaux supérieur, sur la carte, ettrois plats chers : une omelette aux rognons, un filet de bœufaux pommes nouvelles et des petits pois au sucre.

Il y avait bien longtemps que le peintre nes’était trouvé à pareille fête, et il se récria sur le luxe dumenu. Mais son camarade le rassura.

– Je viens de toucher un trimestre de mapension, dit-il gaiement, et je suis ravi de l’entamer avecvous.

– Vous êtes bien heureux d’avoir destrimestres, soupira Fabreguette ; moi, tous mes mois seressemblent.

– Ça changera, cher ami. Je vousprocurerai des commandes. Je ne vais pas souvent dans le monde desgens riches, mais j’y ai des connaissances. En attendant que jedéniche un millionnaire disposé à vous demander son portrait enpied, parlons un peu de la campagne que nous venons d’ouvrir. Cebrave Mériadec ne doute de rien ; il s’imagine que nous allonspincer du premier coup ce gredin qui change de nom comme dechemise, mais je crois qu’il faudra en rabattre. Et le plan que leconseil a adopté me semble pécher par plusieurs côtés.

– Attention ! interrompitFabreguette ; voilà un voisin qui nous arrive.

Un individu venait d’entrer dans la salle, et,après avoir hésité entre plusieurs tables libres, il en avaitchoisi une qui n’était pas très-éloignée de celle qu’occupaient lesdeux amis.

– Diable ! dit entre ses dentsDaubrac, il va nous gêner. Si nous changions de place ?

Le nouveau venu s’expliquait déjà avec labonne, mais il s’expliquait par signes. Il lui montrait du doigt unplat inscrit sur la carte qu’elle lui présentait, et, comme ellelui demandait s’il prendrait un carafon de vin, ilrépondit :

– Je n’entends pas. Parlez plus haut. Jesuis sourd.

Ce déjeuneur était un homme à barbe grise,courbé par l’âge et pauvrement vêtu. Avec sa casquette à visière etses larges lunettes bleues, il avait tout l’air d’un vieux petitemployé, mis à la retraite pour infirmités. Grinchu avec cela,comme tous les bureaucrates qui ont passé trente ans assis sur unrond de cuir.

La petite bonne du bouillon ne s’empressaitpas à le servir et paraissait assez disposée à se moquer de lui,car elle lui faisait des grimaces derrière son dos.

– Je vous demande si vous voulez duvin ! cria-t-elle à tue-tête.

– Du pain ? répéta le bonhomme. Oui,pour deux sous. Et tâchez qu’il ait des yeux, votre bouillon. Pourdessert, je prendrai trois sous de brie. Dépêchez-vous, ma fille,je suis très-pressé.

– On y va, vieux grigou.

Cette réponse insolente fit rire Fabreguette,mais l’homme ne broncha point, sans doute parce qu’il n’en avaitpas entendu un mot.

– Décidément, il est sourd comme un pot,dit très-haut l’artiste de la rue de la Huchette en le regardant ducoin de l’œil.

Le voisin tira de sa poche un journal à un souet se mit à lire, sans s’occuper de ses voisins.

– Savoir ? murmura Daubrac, qui sedéfiait d’une surdité si complète.

Fabreguette comprit et fit à son camarade unsigne dont le sens était évidemment : Nous allons nous enassurer, je vais le mettre à l’épreuve.

Il avait vu naguère, en passant devant leconseil de révision, des faux sourds que le major attrapait en leurtendant un piège très-simple auquel ils se laissaient presquetoujours prendre : « Allez, mon garçon, vous êtesexempt » disait-il à basse voix. Et le naïf conscrit s’enallait.

– Alors, dit Fabreguette, sans crier,mais en articulant très-nettement, tu crois que ce vieux-là est unmouchard ?

En même temps, il examinait la physionomie dubonhomme qui resta impassible comme une borne.

La bonne venait de lui apporter ce qu’il avaitcommandé, et il émiettait son pain dans son bouillon, sans leverles yeux, qu’il tenait obstinément fixés sur son journal, et sansinterrompre un seul instant la lecture de cette feuilleintéressante.

– Maintenant je suis fixé, reprit lepeintre. Nous pouvons sans inconvénients causer de nos affaires,comme si nous étions au milieu du Champ de Mars.

– Commençons par goûter cette omelette,dit Daubrac, qui avait encore des doutes.

– Elle est exquise ! s’écriaFabreguette. Ce n’est pas chez la mère Cordapuis qu’on en mange depareilles. Je me contente des siennes parce qu’elle me fait créditjusqu’à concurrence de trois repas. Mais depuis hier l’œilest fermé, et, si vous ne m’aviez pas invité, j’aurais déjeuné parcœur. C’est pourquoi, mon cher, vous pouvez disposer de moi en toutet pour tout. J’ai la reconnaissance de l’estomac.

– C’est mon ami Mériadec qu’ilfaut remercier, et c’est à lui qu’il faut obéir. Il est le chef denotre troupe, et je ne suis qu’un comparse. Je vous avouerai même,entre nous, que je ne comprends pas très-bien pourquoi il ne veutpas remettre au juge d’instruction le soin de poursuivre cegredin.

– Parce qu’il craint de chagriner lecapitaine.

– Le capitaine ? En voilà encore unqui me fait l’effet de ne pas savoir ce qu’il veut ! Sij’étais à sa place, moi, je n’irais pas recruter des auxiliairespour me débarrasser de mon ennemi. J’opérerais moi-même.

– Il a peur pour sa bonne amie.

– Et il aime mieux que nous tirions lesmarrons du feu. Je ne m’y oppose pas, mais notre plan me paraîtassez mal combiné. Quand le jeune Moscovite aura reconnu lemeurtrier de sa mère, en la personne de ce soi-disant Espagnol,nous n’en serons pas beaucoup plus avancés, si nous devons garderpour nous cette découverte.

– Le fait est qu’il faudra toujours envenir à dénoncer à la justice ce prétendu marquis de Pancorbo…drôle de nom qu’il a choisi là !

– Et si nous le dénonçons, il niera. Nousn’avons pas de preuves contre lui, après tout. Le témoignage d’unenfant de neuf ans ne suffira pas pour que le parquet lance unmandat d’amener contre un homme bien posé.

– Aussi, quoi qu’en diseM. Mériadec, je vais aller faire un tour du côté de la rue deMarbeuf, et j’ai dans l’idée que j’y recueillerai desrenseignements précieux.

– Pas si haut, donc ! dit àdemi-voix Daubrac en guignant le voisin qui achevait d’avaler sonpotage et qui paraissait complétement absorbé par cetteopération.

– Oh ! il n’y a pas de danger qu’ilnous entende, dit Fabreguette en haussant les épaules. Et pour enrevenir à mon projet, sachez que je connais ce quartier-là commepas un. J’y ai travaillé chez un carrossier, qui m’avait donné àpeindre des armoiries sur une voiture, et je vous parie ce que vousvoudrez que, dès ma première tournée, je trouverai la maison où alogé Sacha. Je parie même que j’y entrerai.

– À moins qu’elle ne soit abandonnée.Mais, à propos de Sacha, qu’est-ce que vous pensez de cet enfantqui a conquis si vite toutes les sympathies de ce bonMériadec ?

– Je pense qu’il est très-avancé pour sonâge.

– Oui… ce n’est pas l’intelligence quilui manque, mais ce n’est pas la sensibilité qui l’étouffe. Sesyeux restent secs quand on lui parle de sa mère. Il sait maintenantque la malheureuse est exposée sur les dalles de la Morgue. Jecomprends à la rigueur qu’il n’ait pas demandé à la voir, mais ilne s’inquiète même pas de savoir ce qu’on va faire de son corps. Ilne songe qu’à se venger de son père.

– Son père ? non… il le renie. Il adit très-nettement que Paul Constantinowitch avait remplacé unseigneur à grosses épaulettes… C’est comme s’il disait que ce Pauln’a jamais été que l’amant de la comtesse.

– Peut-être n’y entend-il pas malice.Mais je me défie de la sincérité de ce gamin précoce.

– Très-précoce, en effet, car on jureraitqu’il est amoureux de la fille du gardien des tours. Il n’a pasmauvais goût, le moucheron russe. Elle est jolie comme un cœur,cette petite, et l’on ne m’ôtera pas de l’idée qu’elle en tientpour vous, mon cher camarade.

– Je ne crois pas ça, mais je suis à peuprès sûr que Mériadec en tient pour elle, et je ne m’en affligepas. Elle est sage, et s’il finissait par l’épouser, je ne sais pastrop si je le désapprouverais.

– Et moi, je suis sûr qu’elle ne voudrapas de lui.

» Voilà un petit vin qui se laisse boire,reprit Fabreguette après avoir vidé son verre d’un trait. Ça vousmet du cœur au ventre, et je me sens en train de faire, à moi seul,la besogne que nous devions faire à trois. Je suis comme lessoldats anglais qui se battent ferme quand ils ont l’estomac lestéd’un bon repas, et je vais profiter de l’occasion pour marcherimmédiatement à l’ennemi.

» Où irez-vous en sortantd’ici ?

– À l’Hôtel-Dieu. Il faut que j’y soispour la contre-visite, et d’ailleurs je veux voir le père Verdière,afin de savoir s’il s’en tirera. J’ai bien peur que non.

– Moi, je vais me transporter incontinentrue de Marbeuf.

– Allez, mon cher, mais soyez prudent.Une fausse démarche gâterait tout.

– Ne craignez rien. J’ouvrirai l’œil…Ah ! voilà le vieux qui lève le siége. Son déjeuner ne lui apas coûté cher.

Le voisin, en effet, venait d’allonger onzesous à la bonne et s’acheminait vers la porte, son journal à lamain.

– Quand je vous le disais, qu’il nes’occupait pas de nous, reprit Fabreguette. Si c’était un espion,il serait resté pour nous « filer ». D’ailleurs, il estdécidément sourd comme une pioche, et il n’a pas entendu un mot denotre conversation.

» À votre santé, mon cher !

– À la vôtre ! et bonnechance ! répondit Daubrac, qui ne partageait pas toutes lesillusions de son ami.

Le déjeuner s’acheva sans incident.Fabreguette aurait bien voulu le compléter en allant prendre dehorsdu café et quelques petits verres ; mais Daubrac ne sesouciait pas de courir les estaminets en compagnie de son nouveaucamarade, et il fit servir sur la table où ils venaient dedéjeuner.

L’artiste vida un carafon d’eau-de-vie,l’interne paya la note, et ils sortirent ensemble.

Le boulevard Saint-Michel était fort animé,comme il l’est toujours aux heures où les étudiants fument la pipeen buvant de la bière devant les brasseries. Mais le vieux sourdqui avait un instant inquiété Daubrac ne stationnait point auxabords du bouillon, et, s’il avait toujours marché depuis sasortie, il devait être loin.

Fabreguette proposa à l’interne de le conduirejusqu’à l’Hôtel-Dieu, et l’interne refusa. Il était pressé derentrer chez lui, et il n’avait plus rien à dire au rapin, qu’ilavait eu tout le temps d’étudier et que maintenant il connaissait àfond. Il lui en coûtait cependant de le laisser sans un sou dans sapoche, et il lui offrit, à titre de prêt, une jolie pièce de cinqfrancs qui fut acceptée sans cérémonie.

Le peintre, resté seul, s’empressa de lachanger pour acheter quelques cigares d’un sou, en alluma un, ets’achemina d’un pas délibéré vers les Champs-Élysées, par les quaisde la rive droite.

Jamais, depuis bien longtemps, il ne s’étaitsenti si dispos et si bien préparé à tenter les aventures les pluspérilleuses. Tous les boyards de la Russie et tous les marquis del’Espagne ne lui auraient pas fait peur.

Il avait d’ailleurs tout ce qu’il faut pourmener à bien une expédition comme celle-là : un aplombd’enfer, une langue très déliée, et un talent spécial pour faireparler les gens qu’il accostait dans la rue ou sur le pas de laporte d’une boutique. Parisien de naissance, il connaissait jusquedans ses recoins les plus ignorés ce Paris d’où il n’était jamaissorti, et la longue habitude de vivre d’expédients l’avait rendudébrouillard comme un vieux soldat d’Afrique.

Et puis, ça l’amusait de faire le policier, derôder par la ville, de monter la garde devant une maison, dedévisager les passants. C’était son occupation ordinaire quand lacommande ne donnait pas et quand il en avait assez de pêcher à laligne. Et, cette fois, il allait s’y livrer dans de bien meilleuresconditions, puisqu’il avait cent sous dans sa poche ; centsous ! de quoi se payer plusieurs absinthes sur le comptoird’un marchand de vin, et même de quoi inviter un homme et tirer delui, grâce à cette politesse, les renseignements qu’ilcherchait.

Aussi ne doutait-il pas de réussir, et iltriomphait par avance. Il se voyait déjà épatant, comme ildisait, Daubrac, Mériadec, Rose Verdière et même le capitaine, enleur racontant qu’il avait découvert du premier coup le logis oùSacha avait couché.

Il se figurait que ce logis devait être unegrande bâtisse abandonnée, comme on en voit dans certainsquartiers, où les entrepreneurs se ruinent à construire des maisonsqui ne se louent pas. Et ce n’était pas trop mal imaginé, carl’étranger qui s’était défait de la femme et de l’enfant avait bienpu louer, pour quelques jours, et meubler sommairement une de cesmaisons vides.

Il se fiait d’ailleurs à son flair pour lareconnaître entre toutes et à son adresse pour y pénétrer.

Fabreguette, avec ses longues jambes, eut tôtfait d’arriver à la place de la Concorde, et il se mit à monter lagrande avenue des Champs-Élysées où, quelques heures plus tard, sonbéret rouge et sa tournure dégingandée auraient fait sensation.Mais il ne rencontra sur la contre-allée qu’il suivait que desAnglaises matinales, et il n’y avait sur la chaussée que des groomspromenant les chevaux de leurs maîtres. Les cavaliers qui montentau Bois avant leur déjeuner étaient rentrés, et il était trop tôtpour les belles dames qui s’y montrent en brillant équipage, avantleur dîner. Il passa donc inaperçu, et, en se retournant de temps àautre, il put s’assurer que personne ne le suivait.

À l’angle de la rue de Marbeuf, il jeta soncigare qui tirait à sa fin, et il le remplaça par sa pipe, afin dese donner encore mieux l’air d’un peintre en bâtiments qui s’en vacherchant de l’ouvrage.

Le magasin du carrossier pour lequel il avaittravaillé jadis était à l’entrée de la rue, et il avisa sur leseuil un contre-maître qu’il connaissait et qui par hasard lereconnut. C’était le cas de prendre langue, et Fabreguette n’ymanqua point. Il aborda cet homme et lui demanda s’il n’avait pasde travail à lui donner. La réponse fut négative. On avait eurecours à lui dans un moment de presse, mais la maison avait sespeintres d’armoiries attitrés, et n’employait que par exception desartistes de passage.

Sur quoi, Fabreguette se mit à lui raconterque, le grand art étant dans le marasme, il se trouvait réduit àpeindre des enseignes et des plafonds.

– Je ne boude pas sur l’ouvrage, dit-il,et je suis prêt à faire n’importe quoi pour gagner ma viehonnêtement. Vous ne connaîtriez pas dans le quartier un bourgeoisqui aurait envie d’avoir sa binette à l’huile ou aucrayon ? Je garantis la ressemblance.

– Non, répondit nettement lecontre-maître. Ils aiment mieux se faire tirer en photographie.

– Oh ! ces collaborateurs dusoleil ! s’écria Fabreguette en levant les yeux au ciel, ilsnous ôtent le pain de la bouche, à nous autres artistes. Mais lestemps sont si durs que je leur ferais volontiers concurrence, sij’avais seulement de quoi acheter un appareil et du collodion.

– Attendez donc ! reprit le bravehomme auquel il avait eu l’heureuse idée de s’adresser ; vousdites que vous peignez aussi sur les murs ?

– Parfaitement. Je n’ai pas mon pareilpour la détrempe. J’ai exécuté l’année dernière une fresque dans lasalle de billard d’un estaminet de Belleville. On venait la voir dePantin, d’Aubervilliers, de Bondy, de…

– Il ne s’agit pas de ça. Il y a, au boutde la rue, tout à fait dans le bas, une grande baraque où personnene logeait depuis dix ans. Le propriétaire a fini par la louer, lasemaine passée, à un original qui va l’habiter, à ce qu’il paraît.Il faut qu’il soit toqué, car la maison est au fond d’un trou…Autant vaudrait demeurer dans une cave… Mais c’est son affaire. Ily a déjà envoyé des meubles, et l’on dit qu’avant d’y venir il vala faire remettre à neuf. Peut-être qu’il y aura de la besogne pourun décorateur. Allez-y donc voir.

– Je ne demande pas mieux, mais… savoirsi je trouverai à qui parler ?

– Oui, pour sûr. Le valet de chambre dulocataire y couche tous les soirs, et il y est, du moment,car je viens de le voir passer, il y a une demi-heure. Profitez del’occasion pour lui faire vos offres de service.

– Fameux, le conseil que vous me donnezlà. J’y vais, illico.Merci, vieux, et à larevoyure ! Vous accepterez bien un mêlécass,quand je repasserai, si l’affaire s’arrange.

– Je ne dis pas non. La boîteest après le tournant, à gauche. Elle a une grande porte cochère,et à cette porte, au lieu de sonnette, il y a un gros marteau.

– N’ayez pas peur, je la trouverai bien,dit Fabreguette, qui commença immédiatement à descendre la pentetrès-roide de la rue de Marbeuf.

Au bas de cette côte pavée, la rue fait undétour, et, quand il eut dépassé l’angle d’un long mur qu’ellecôtoie, il aperçut à vingt pas de là l’immeuble en question,massivement bâti et clos comme une forteresse.

Tous les volets étaient fermés, et rienn’indiquait qu’il fût habité.

– À la bonne heure ! dit entre sesdents Fabreguette. Ça vous a un petit air de tour de Nesle quim’excite à risquer l’aventure.

Sans plus délibérer, Fabreguette, qui s’étaitplacé de l’autre côté de la rue pour examiner la façade, traversala chaussée, saisit le marteau et frappa vigoureusement.

Le coup éveilla des échos prolongés. La maisonsonnait le creux comme un tonneau vide.

À cet appel retentissant, personne ne bougeadans l’intérieur, et Fabreguette frappa de nouveau plus fort, maissans plus de succès.

– Décidément, grommela-t-il, c’est lechâteau de la Belle au bois dormant… à moins que le larbin ne soitpas rentré… Ce contre-maître m’a pourtant dit qu’il venait de levoir passer…

Un léger bruit lui fit lever la tête. Un voletvenait de s’entr’ouvrir à une des fenêtres du premier étage, et, aubout d’un instant, une voix d’en haut cria :

– Attendez ! je descends.

– Bon ! pensa Fabreguette ;avant d’ouvrir, il veut savoir à qui il a affaire. J’ai trouvé lapie au nid. Mon homme ne se garderait pas si bien s’il n’avait rienà cacher. Je le tiens. Il s’agit maintenant de jouer serré.

Une minute après, il entendit un pas lourd quise rapprochait lentement, puis la clef grinça dans la serrure, etune figure singulière se montra, encadrée entre le mur et lebattant de la porte entre-bâillée, la figure soigneusement raséed’un grand gaillard sec et droit comme un peuplier, cravaté deblanc et vêtu de noir de la tête aux pieds : l’air et la tenued’un valet de chambre de bonne maison.

– Que désirez-vous ? demandabrusquement ce personnage, sans se départir de son attitudesoupçonneuse.

– Pardon de vous déranger, réponditFabreguette, en portant la main à son béret. Je suis peintredécorateur, et un ami que j’ai dans le quartier vient de me direqu’il y a de l’ouvrage à faire chez vous.

– De l’ouvrage ? Ça dépend.Êtes-vous capable de peindre quatre grands panneaux dans une salleà manger ?

– Ah ! je crois bien ! c’estjustement ma spécialité, et je vois ce qu’il vous faut… des sujetsde chasse assortis : à droite, une battue en plaine avec lestireurs en ligne au premier rang, et les rabatteurs dans lefond ; à gauche, un hallali sur pied… cerf ou sanglier, àvotre choix… je n’ai pas mon pareil pour torcher un hallali… et, sivous voulez, j’y mettrai le portrait du patron faisant leshonneurs du pied à sa femme ou à sa maîtresse, comme ilvoudra.

L’homme tout de noir habillé reçut sansbroncher cette averse de paroles, et répondit :

– Vous me paraissez connaître votremétier. Reste à savoir à quelles conditions vous vous chargeriez dece travail. Si vos prix sont acceptables, nous pourrons nousentendre ; mais je ne puis rien conclure sans consulter monmaître, et je vous préviens que très-probablement il vous prendrad’abord à l’essai.

– Ça me va ; mais, avant de vousdire ce que l’ouvrage lui coûtera, il faudrait que je voie le localà décorer. Vous comprenez que si les panneaux ont cinq mètres surdeux, par exemple, ce sera plus cher que s’il s’agissait de remplirun dessus de cheminée.

– Naturellement, dit en souriant le valetde chambre. Eh, bien ! je puis vous montrer ça. Vous prendrezvos mesures, et après vous me ferez un devis que je soumettrai àM. le marquis dès demain.

– Alors, il n’est pas ici, monsieur lemarquis ?

– Non. L’hôtel n’est pas encorecomplétement meublé, et il ne l’occupera pas avant que tout soitprêt à le recevoir. Mais vous n’avez pas besoin de le voir. Je suisson intendant, et il m’a donné carte blanche pour tout ce quiconcerne les arrangements intérieurs.

Tout en parlant, ce majordome élargissait peuà peu l’entre-bâillement de la porte, et il avait fini par l’ouvrirtoute grande.

Fabreguette le voyait maintenant en pied etpouvait examiner de près sa figure, qui apparaissait en pleinelumière.

Il constata tout d’abord que le carrossiern’avait pas menti en lui disant que le gardien de la maisoninhabitée était fort laid.

Cet homme avait la tête typique d’unforçat : les cheveux coupés ras, les yeux profondémentenfoncés dans l’orbite et à demi cachés par des sourcils enbroussailles, les pommettes saillantes, le nez épaté, lesmaxillaires énormes, la bouche lippue. Il ressemblait vaguement àun bouledogue. La physionomie avait une expression de fausseté etd’astuce qui complétait cet ensemble déplaisant.

– Quelle hure ! pensait Fabreguette.On le condamnerait rien que sur sa mine. Et si celui-là n’a pastrempé dans l’affaire de Notre-Dame, je permettrai à Mériadec etaux autres camarades de me traiter d’imbécile.

– Je n’ai pas le temps de flâner ici,reprit d’un ton bourru le rébarbatif intendant. Entrez, si vousvoulez visiter la salle à manger… Sinon, allez-vous-en, et nerevenez plus.

La porte, qu’il tenait toujours, allait sefermer au nez de Fabreguette, et Fabreguette, n’ayant garde des’arrêter au début d’une affaire si bien entamée, se hâta defranchir le seuil de la maison suspecte.

L’intendant le laissa passer, ferma à doubletour et tira deux gros verrous.

– Vous avez donc peur que je mesauve ? dit Fabreguette en riant d’un air un peu forcé.

– Ce n’est pas cela, mais je ne veux pasqu’on nous dérange, et vous n’avez pas idée de l’indiscrétion desvoisins. Si je les laissais faire, ils entreraient ici comme dansun moulin. Ils se figurent probablement que la maison cache desmystères. Ça leur passera quand mon maître sera installé ici avecses équipages et ses domestiques ; mais, en attendant, je neveux pas qu’on s’y introduise sans ma permission… comme l’ont faitdeux polissons que j’ai surpris jouant aux billes dans levestibule, un jour où j’avais oublié de fermer à clef la porte dela rue.

Il n’y faisait pas très-clair, dans cevestibule, et, au bout, Fabreguette entrevoyait à peine un escalierqui devait recevoir le jour par en haut.

– Je passe devant, dit l’intendant ;vous n’avez qu’à me suivre. La salle à manger que je vais vousmontrer est au premier étage.

Fabreguette suivit et reconnut que la cage del’escalier était surmontée d’un vitrage placé à une vingtaine demètres au-dessus du rez-de-chaussée. Cette disposition assezinusitée dans les habitations particulières lui remit en mémoirel’escalier de la tour de Notre-Dame, lequel du moins était éclairéde place en place par des meurtrières.

Puis, il se prit à penser que ce logisressemblait à une souricière. Il y était entré facilement, et iln’en pouvait plus sortir qu’avec l’autorisation du gardien, qui luifaisait l’effet d’être plus vigilant et moins commode que le pèrede l’Ange du bourdon.

Mais l’artiste de la rue de la Huchette avaitbien trop d’amour-propre pour s’avouer à lui-même qu’il venait decommettre une imprudence. Il en était encore à se féliciter d’avoirsi adroitement endormi la prudence de ce cerbère en livrée, et ilse disait :

– Si, comme je n’en doute pas, ce vilainmufle est le serviteur et le complice de l’Espagnol que nous asignalé le capitaine, il faut qu’il soit encore plus bête qu’iln’est laid, car il a gobé une histoire qui ne tromperait pas unenfant. S’il était tant soit peu malin, il se défierait d’unpeintre qui vient chercher de l’ouvrage au fin fond de la rue deMarbeuf, où il ne passe personne, et qui va tout justement frapperà la porte d’une maison hermétiquement fermée. Maintenant, je suissûr de le rouler, et sa canaille de maître sera bientôt pincé. Çalui apprendra à employer un niais comme celui-là.

C’était assurément un jugement téméraire queportait Fabreguette, et le plus niais en cette affaire n’était pascelui qu’il pensait.

L’homme noir s’arrêta sur le palier du premierétage, encore moins éclairé que l’escalier, ouvrit une porte ets’effaça pour laisser passer Fabreguette.

Au milieu de la pièce où il l’invitait àentrer, deux bougies brûlaient dans des flambeaux d’argent poséssur une table. Faute de ce luminaire, l’obscurité eût été complète,car toutes les fenêtres étaient closes par des volets pleins, et lepeintre ne put s’empêcher de dire à son guide :

– Le jour vous fait donc mal aux yeux,que vous faites la nuit en plein midi !

– Ce n’est pas cela, réponditl’intendant, mais aujourd’hui je ne suis ici qu’en passant. Monmaître m’a envoyé chercher un porte-cigares qu’il a oublié dans lachambre à coucher, et je n’ai pas voulu me donner la peine d’ouvrirles fenêtres pour un quart d’heure. Je vais m’en aller quand vousaurez vu ce que j’ai à vous montrer… C’est vous dire que vous avezeu de la chance de me rencontrer.

– Vous ne demeurez donc pas dans lamaison ?

– Pas encore, mais j’y viens tous lesjours… et j’y serai pendant que vous travaillerez. Vous y verrezprobablement aussi M. le marquis, car il tiendra sans doute àapprécier lui-même ce que vous savez faire. Il paye largement, etil veut être bien servi.

– Il a raison. Je serais comme lui sij’étais riche.

– Personne n’est riche comme M. lemarquis. C’est bien de lui qu’on peut dire qu’il ne connaît pas safortune. Mais il aime à se rendre compte des choses, et il sait cequ’elles valent.

– C’est un étranger, hein ? LesFrançais jettent leur argent par les fenêtres, quand ils enont.

– M. le marquis est un grandd’Espagne.

– Grand d’Espagne ! Je ne sais pasau juste ce que c’est, mais ça sonne joliment bien. Et il va sefixer à Paris ?

– Peut-être. Il voyage beaucoup, et quandun pays lui plaît, il s’installe comme s’il devait y rester dixans.

» Venez que je vous montre la salle àmanger.

Fabreguette constata d’un coup d’œil que lapièce où il se trouvait était à peu près vide. Une table enimitation de Boulle ; au milieu, deux ou trois consoles dansles entre-deux des fenêtres. C’était tout.

L’Espagnol avait jugé superflu de la meublerdavantage pour recevoir des hôtes qui ne devaient passer qu’unenuit sous son toit.

L’intendant, un flambeau à la main, conduisitl’artiste dans une chambre à coucher où, du moins, il y avait unlit et quelques fauteuils, un lit à colonnes et à baldaquin, genreLouis XIII, qui avait bien l’air d’avoir été acheté d’occasionà l’hôtel des ventes, et des fauteuils en tapisserie de la mêmeprovenance.

On avait couché dans ce lit, et l’on nes’était pas donné la peine de le refaire. Les couverturespendaient, et les oreillers foulés gardaient l’empreinte de deuxtêtes qui s’y étaient reposées.

Fabreguette, qui remarquait tout, ne manquapas d’en conclure que la malheureuse comtesse avait passé la nuitdans cette chambre avec son prétendu mari.

– Décidément, se disait-il, cet imbécilede larbin ne se défie pas de moi, car, s’il se doutait de ce que jeviens faire ici, il ne me montrerait pas tout cela.

L’artiste n’était pas au bout de sesétonnements.

Après la chambre, il traversa un cabinet où ilvit une toilette et un petit lit de fer, un lit d’enfant.

– C’est là qu’ils ont couché Sacha, pensaFabreguette.

Au delà du cabinet, il y avait une piècegarnie de six chaises et d’une table ronde où l’on voyait encoreles restes d’un déjeuner.

Cette négligence à desservir prouvaitsurabondamment que la maison avait été abandonnée par son maîtredès le lendemain de l’arrivée de la comtesse, et que l’intendantn’y avait plus remis les pieds, quoiqu’il affirmât lecontraire.

C’était le cas ou jamais de le faire parlerpour qu’il s’enferrât encore davantage.

– Il a donc mangé ici, votre grandd’Espagne ? demande-t-il, sans avoir l’air d’attacher lamoindre importance à la question qu’il posait négligemment.

– Lui ! s’écria l’intendant.M. le marquis, prendre un repas sur une toile cirée, dans dela porcelaine de pacotille ! On voit bien que vous ne leconnaissez pas. Apprenez, mon cher, que mon maître vit partoutcomme un grand seigneur qu’il est. Sans compter son palais deMadrid, il a dans son pays sept châteaux…

– En Espagne, acheva Fabreguette qui nesavait pas résister à l’envie de faire un mot.

– Vous blaguez, vous ! ripostal’homme noir en fronçant le sourcil. La blague tombe mal, mongarçon. Les sept châteaux de M. le marquis sont plus ancienset plus solides que le Louvre. Il y entretient de nombreuxserviteurs, et, dans chacun des sept, le couvert est mis tous lesjours de l’année et le dîner préparé pour douze personnes.

– Oh ! dit avec admiration lepeintre de la rue de la Huchette. Sept dîners ! C’est royal.Mais. M. le marquis ne peut pas être partout à la fois. Quiest-ce qui les mange ?

– Ses gens.

– Mâtin ! voilà des messieurs quiont de bonnes places ! Je m’arrangerais volontiers de leurexistence. Ils doivent se la couler douce. Vous en avez tâté,hein ?

– Moi, je suis leur chef… et je ne quittejamais M. le marquis. Il m’a fait l’honneur de m’attacher à sapersonne, et je l’accompagne partout. J’ai visité avec lui toutel’Europe.

– C’est ça qui doit être amusant devoyager ! C’est mon rêve… et dire que je n’ai jamais été plusloin que Versailles… moi qui aimerais tant aller en Italie, enRussie… il y a des richards dans tous ces pays-là… en Russie,surtout… ils sont tous princes et ils protègent les artistes ;je suis sûr que j’y ferais ma fortune.

– Vous n’êtes pas dégoûté, ricanal’intendant. Mais, entre nous, je ne crois pas que M. lemarquis soit disposé à vous payer le voyage. Et, pour en revenir àce déjeuner dont vous voyez les restes, vous n’êtes pas fort sivous n’avez pas deviné que c’est moi qui l’ai mangé.

– Pas à vous tout seul, puisqu’il y atrois couverts, interrompit Fabreguette, qui ne pouvait pas tenirsa langue.

– Dites donc, savez-vous que vous êtestrop curieux, vous ! Je n’aime pas les ouvriers qui se mêlentde ce qui ne les regarde pas.

– Excusez, patron… j’ai eu tort, et je nevous demanderai plus rien… que de me montrer les panneaux… Il fautbien que je les mesure avant de faire mon prix.

» Est-ce qu’ils sont ici ?

– Comment ! dans cetteantichambre ! à quoi pensez-vous, mon cher ? nous sommesici dans la pièce où se tiendront les valets de pied quand lamaison de M. le marquis sera montée. J’y ai déjeuné l’autrejour avec ma femme et mon fils qui sont venus voir le nouvel hôtelde mon maître, et qui y ont passé vingt-quatre heures ; maisce n’est pas une raison pour confondre ce trou avec la grande salleà manger. Vous voyez que les tapisseries ne sont pas encore posées,et que nous sommes entre quatre murs de bois de sapin. Elle estderrière cette cloison, la salle à manger, et nous allons yentrer.

L’intendant pressa un ressort caché dans laboiserie, qui glissa aussitôt sur des rainures et laissa béante uneétroite ouverture.

– C’est un système que j’ai inventé pourfaciliter le service des domestiques. Nous allons passer par lespetites entrées. Avancez, mon cher, il n’y a pas deux places defront. Il fait noir là dedans, mais je vais vous éclairer.

Fabreguette entra sans défiance, et à peineeut-il mis le pied dans la prétendue salle à manger, que la cloisonse referma sur lui avec fracas.

Fabreguette se trouva tout à coup dans uneobscurité profonde ; mais sa première pensée fut que lemécanisme qui refermait le panneau avait joué tout seul, et que cetintendant qu’il prenait pour un sot vaniteux n’était pas cause decet accident.

– Elle est très-ingénieuse, votreinvention, cria-t-il, mais les ressorts partent trop facilement. Ils’en est fallu de l’épaisseur d’un cheveu que votre boiserie mobileme coupât en deux.

L’homme noir ne répondit point à ce premierappel, et Fabreguette, déjà un peu inquiet, se mit à frapper dupoing contre la cloison, qui devait être très-épaisse, car ellerendit un son mat et ne trembla pas sous les coups vigoureusementassénés et plusieurs fois répétés.

Le pauvre artiste prêta l’oreille etn’entendit aucun bruit.

Décidément, l’aventure tournait mal, etl’imprudent Fabreguette commençait à revenir de ses illusions. Lesécailles tombaient de ses yeux, et il se demandait comment il avaitpu tomber dans un piège assez grossièrement tendu, car la facilitéavec laquelle cet homme l’avait reçu dans la maison aurait dû, dèsl’abord, lui paraître suspecte.

Maintenant, il était trop tard, et il fallaitaviser à se tirer de la situation menaçante où il se trouvait. Ilattendit encore un peu, dans le vague espoir que cet homme étaitallé chercher quelque instrument pour rouvrir cette clôtureautomatique. Mais cette illusion ne dura guère, et il dut serésigner à comprendre qu’il était bel et bien en prison, à la mercide ce coquin. Et quelle prison ! une chambre noire où l’air nepénétrait pas plus que le jour, une véritable boîte où il étaitenfermé comme un rat dans une ratière.

Il se mit à en faire le tour, en s’appuyantd’une main contre la cloison pour se guider, et après avoir reconnuau toucher quatre coins formés par des angles droits, il constataque la pièce était carrée, et pas assez grande pour avoir jamais puservir de salle à manger. C’était plutôt une de ces cachettesdestinées à loger un proscrit, comme il en existait beaucoup autemps de la première révolution. Mais un local habitable pour unproscrit réfugié chez un ami qui lui porte à manger ne l’était paspour Fabreguette tombé entre les griffes d’un valet d’assassin. Ilcourait grand risque d’y mourir de faim ou d’y étouffer.

Et il n’apercevait aucun moyen d’en sortir. Ils’y promena dans tous les sens, à tâtons, sans découvrir même unsemblant d’ouverture. Les cloisons ne présentaient aucune solutionde continuité, et Fabreguette ne portait sur lui aucun instrumentqui pût lui servir à percer des planches dont l’épaisseur auraitrésisté à des coups de hache.

Et le parquet sur lequel il marchait devaitlui servir de lit, car le cabinet noir ne contenait pas un seulmeuble.

Quand il fut fixé sur le sort qui l’attendait,Fabreguette ne tomba point dans le désespoir, mais il eut unviolent accès de colère contre lui-même. Il maudit sa présomption,son aveuglement, et il se reprocha amèrement d’être venu se jeterdans la gueule du loup, au lieu de s’en tenir à une conversationsur le seuil de la porte. Cinq minutes d’entretien lui auraientsuffi pour être édifié sur les habitants de ce coupe-gorge.

Quand il retrouva un peu de calme, il sedemanda comment le complice du soi-disant marquis avait pu devinerun ennemi en la personne d’un ouvrier cherchant de l’ouvrage.Fabreguette ne se souvenait pas d’avoir jamais vu la figurebestiale de cet homme, et ne s’expliquait pas ce guet-apens. Celuiqui l’avait préparé savait donc qu’il allait venir ? Il leconnaissait donc ? Et, s’il le connaissait, comment avait-ilpu prévoir qu’il se présenterait précisément ce jour-là à la portede la maison de la rue Marbeuf ? Tout cela étaitincompréhensible, et le peintre, à force de réfléchir, finit parperdre le fil de ses idées. Les faits se brouillaient dans sa tête,et il eut peur de devenir fou.

Il en était là, quand un bruit sec attira sonattention. Presque aussitôt un rayon de lumière pénétra dans soncachot. Ébloui d’abord par ce passage subit des ténèbres à laclarté, il rouvrit les yeux, et, à travers un trou carré quis’était fait tout à coup dans la cloison, il vit la figure grimaudedu vieillard qui avait déjeuné sur une table voisine de la sienneau bouillon du boulevard Saint-Michel.

Cet odieux bonhomme le regardait par-dessusses lunettes bleues et ricanait dans sa barbe grise. Il tenait à lamain le flambeau d’argent que l’intendant portait tout à l’heure,et il le tenait de façon à bien éclairer son visage ratatiné.

Fabreguette crut rêver et se tâta pour seréveiller. La voix du vieux lui rendit bientôt le sentiment de laréalité.

– Eh bien, mon garçon, dit cette voixrailleuse, tu voulais me mettre dedans, et c’est toi qui t’y esmis. Voilà ce que c’est que de moucharder. Tu t’es attaqué à plusfort que toi, et te voilà pris. Ah ! ah ! tu commences àcomprendre que je sais changer ma tête à volonté. C’est un peutard. Il aurait fallu me reconnaître quand je t’ai ouvert la portede la rue. Tu aurais pu te sauver.

– Alors, c’est vous qui…

– C’est moi qui étais assis, pas loin detoi et de ton ami, à la gargote où vous avez mangé. Je vous avaissuivis depuis la rue Cassette, et, au restaurant, j’ai entendu toutce que vous avez dit, car je ne suis pas plus sourd que toi. C’estun vieux truc, mais il réussit toujours, quand on sait s’y prendre.La preuve, c’est que vous ne vous êtes pas gênés pour raconterdevant moi vos petites affaires. Quand j’ai su où tu devais alleren sortant, j’ai filé sans tambours ni trompettes, j’ai pris unfiacre, et je suis arrivé ici trois quarts d’heure avant toi. J’aieu tout le temps de me costumer en valet de chambre, et si tu merevois maintenant habillé en vieux pauvre, c’est que j’ai voulu temontrer que tu es un imbécile. Histoire de rire, quoi !

Fabreguette n’avait pas envie de rire. Ilaurait voulu sauter à la gorge de ce misérable, mais c’est à peines’il aurait pu passer la main par le judas, et le coquin avait biensoin de se tenir hors de portée de ses atteintes.

– Bon ! dit le prisonnier d’une voixétranglée par la colère, je me suis laissé pincer, et il est clairque je ne sortirai pas d’ici, si vous ne m’en tirez pas. Mais ça nem’apprend pas ce que vous allez faire de moi.

– Tu t’en doutes bien un peu.

– Pas du tout, puisque je vous ledemande.

– Eh bien, mais… tu es dans lasouricière. Je vais t’y laisser.

– Jusqu’à ce que j’y meure defaim ?

– Ma foi, oui. Et ça ne tardera pasbeaucoup… à moins que tu n’aies apporté des vivres.

– Que gagnerez-vous à ma mort ?

– D’abord j’aurai le plaisir de medébarrasser d’un espion. Et puis tu fais partie d’une bande debraves gens que je me propose d’exterminer jusqu’au dernier, àseule fin de les empêcher de fourrer le nez dans nos affaires.

– Je ne comprends pas, murmuraFabreguette, qui ne comprenait que trop.

– Ne fais donc pas la bête. Tu sais fortbien de quoi il retourne. Toi et quelques autres idiots, vous vousêtes mis en tête de chagriner un homme qui ne s’occupait pas devous, car il ne savait même pas que vous existiez. Vous vousproposez tout bonnement de l’envoyer à la guillotine ; il abien le droit de se défendre, et il vous en coûtera cher de l’avoirattaqué.

» Du reste, ce n’est pas à toi qu’il enveut le plus, et, si le cœur t’en dit, tu pourras te tirer dumauvais cas où tu t’es mis si sottement.

– Est-ce un marché que vous meproposez ?

– Je n’y suis pas autorisé, mais jeprendrais peut-être sur moi de te relâcher, si…

– Que faudrait-il faire pourcela ?

– Oh ! presque rien. Il faudraitm’aider à mettre la main sur l’enfant.

– L’enfant ? balbutia Fabreguette.Quel enfant ?

– Encore ! s’écria l’affreuxvieillard. Comprends donc une fois pour toutes que je vous connaistous et que je connais aussi vos projets. En veux-tu lapreuve ? Tu n’as qu’à écouter ce que je vais te dire.

» Vous êtes cinq, dont une femme. Il y ad’abord un grand escogriffe qui s’intitule : baron deMériadec. C’est lui qui a trouvé, au bas de la tour du sud, unpetit garçon qu’il a emmené chez lui, rue Cassette. Il y a la filledu gardien des cloches, qui s’est réfugiée chez ce même Mériadec,parce que son vieil ivrogne de père a perdu sa place ; il y atoi et le carabin qui t’a payé à déjeuner, ce matin ; enfin,il y a un monsieur qu’on a arrêté et qui veut se venger d’avoirpassé vingt-quatre heures en prison. Celui-là, nous avons barre surlui, et il va lui en cuire de vous avoir lancés contre nous. Lesautres auront leur tour… et le tien est déjà venu, puisque tu espris.

» Mais il nous faut l’enfant.

– Pour le tuer, n’est-ce pas ?

– Qu’est-ce que ça te fait ? Iln’est pas à toi. C’est tout au plus si tu le connais. Et tu peuxnous le livrer.

– Moi ! Vous oubliez que je suis enprison.

– Ça ne t’empêche pas de me renseignersur les dispositions intérieures de la maison où il est.

– Je ne les connais pas.

– Cette maison se compose de trois corpsde logis. Il est impossible que tu ne saches pas dans lequel destrois couche l’enfant.

– Et si je vous le disais, vous iriezl’enlever, la nuit ?

– Peut-être ; mais j’aimerais mieuxemployer un procédé moins violent. Tu pourrais, par exemple, écrireà Mériadec que tu l’attends ici avec le petit.

– Vous vous imaginez qu’il yviendrait ?

– Oui, si tu lui écrivais que tu astrouvé le monsieur qu’il cherche, et que tu es en mesure de lemontrer à l’enfant pour voir s’il le reconnaîtra.

Fabreguette eut froid dans le dos. Il fallaitque ce scélérat fût sorcier pour avoir deviné le projet deconfrontation que les trois défenseurs de Sacha venaient d’adopter,d’accord avec Rose Verdière, et il était très-capable de profiterde cet avantage pour tendre un piège à Sacha et à la jeune fillequi devait l’accompagner.

Mais le brave garçon se remit vite et compritqu’il valait mieux dissimuler son indignation, feindre mêmed’entrer dans les vues du complice de l’assassin, afin de gagner dutemps. Il ne désespérait pas de s’échapper, et il lui importait desavoir bien des choses qu’il ignorait encore.

Pendant qu’il réfléchissait, le gredin qui letenait ôtait sa perruque, sa fausse barbe, ses lunettes bleues, seredressait et reprenait le costume et l’attitude d’unmajordome.

– Ah ! s’écria Fabreguette, vouspouvez vous vanter d’avoir un fameux talent pour vous déguiser.

– Tu en verras bien d’autres, si noustombons d’accord, ricana cet étrange personnage ; et tu n’asrien de mieux à faire que de te mettre du côté des plus forts. Avectes associés de la rue Cassette, il n’y a que des coups à gagner,tandis que, si tu nous sers bien, nous ferons ta fortune. Monmaître a le bras long et de l’or à remuer à la pelle.

– Votre maître ? Dites donc votreami. Vous n’espérez pas me faire accroire que vous n’êtes qu’undomestique.

– Peu importe ce que je suis. On m’aautorisé à te parler comme je le fais, et je t’engage à accepter ceque je te propose. C’est la seule chance qui te reste de sauver tapeau.

– Je ne demande pas mieux ; mais unelettre de moi ne produirait pas l’effet que vous attendez. Mériadecn’a jamais vu mon écriture ; il croira que ma signature estfausse, et il ne bougera pas.

– Ça dépendra de la façon dont turédigeras le billet doux que je te demande d’écrire. Et c’est à toid’inventer une histoire à laquelle ce vieux fou puisse se laisserprendre. Ce que nous voulons, c’est la suppression de cetteassociation de redresseurs de torts à laquelle tu t’es si bêtementaffilié. Et tu es à même de nous procurer cette satisfaction.Imagine des trucs pour les attirer ici les uns après les autres.Et, quand tu nous les auras livrés tous, non-seulement on te rendrala liberté, mais on te payera bien.

– Promettre et tenir sont deux. Quellegarantie aurai-je que vous ne me supprimerez pas, moiaussi ?

– Ma parole doit te suffire. D’ailleurs,si tu refuses, tu seras supprimé plus vite. Entre la certitude demourir de faim et l’espérance de sortir d’ici, il n’y a pas àhésiter. Décide-toi.

– Encore faut-il que vous me laissiez letemps d’inventer une combinaison… si vous croyez que c’est faciled’attraper trois hommes qui sont sur leurs gardes et une fille quin’est pas sotte… car vous voulez la fille aussi, je suppose.

– Nous voulons l’enfant et tous ceux quil’ont vu. Et nous les aurons, alors même que tu ne nous aideraispas. Mais tu nous aideras, et tu as trop d’esprit pour ne pastrouver un moyen. Je t’accorde quarante-huit heures. Après-demain,dans l’après-midi, je viendrai savoir ce que t’auront suggéré tesméditations.

– Et vous allez me laisser ici sanslumière et sans vivres ?

– Tu aurais tort de t’en plaindre. Turéfléchiras beaucoup mieux dans l’obscurité, parce que tu n’auraspas de distractions. On crève les yeux aux pinsons quand on veutleur apprendre à bien chanter. Et le jeûne t’éclaircira les idées.Tu n’en mourras pas, de te brosser le ventre pendant deux jours,après le déjeuner que je t’ai vu expédier ce matin. Tu as mangécomme quatre, mon garçon. Je ne te le reproche pas, mais, si tu asenvie de recommencer bientôt, tu feras bien de préparer dans tacervelle la lettre dont j’ai besoin.

» À ma prochaine visite, j’apporterai del’encre et du papier ; tu me la réciteras, car tu auras eu leloisir de l’apprendre par cœur ; si elle me convient, tul’écriras séance tenante, je la ferai porter à son adresse, et siMériadec tombe dans le panneau, tu seras libre… après que tum’auras donné des gages, car tu pourrais me trahir une fois que jet’aurai mis dehors.

– Des gages ?… Commentl’entendez-vous ?

– Je te ferai signer une déclaration parlaquelle tu reconnaîtras que de ton plein gré, et pour de l’argent,tu m’as indiqué le moyen de m’emparer de l’enfant et de sonprotecteur. La somme sera spécifiée… dix mille francs… que je tepayerai dès que je tiendrai Mériadec et le petit. Je n’ai pas laprétention de prendre tous nos ennemis d’un seul coup de filet. Lesautres y viendront plus tard.

» Tu vois que je suis raisonnable.

C’en était trop. Fabreguette éclata. Ils’était contenu jusque-là, mais la colère lui monta à la gorge, etil cria à son geôlier en lui montrant le poing :

– Misérable ! tu oses me proposer dete vendre pour dix mille francs la vie d’un enfant et la vie d’unbrave homme !

– Tu trouves que ce n’est pas assez cher,ricana le coquin habillé de noir. J’irai jusqu’à douze mille, si letour est bien joué.

– Tais-toi, scélérat. Tu m’offrirais unmillion, que je ne trahirais pas mes amis. Tu me prends donc pourun de tes pareils ! Je te ferai bien voir que je ne suis pas,comme toi, un assassin et un lâche. Oui, un lâche, car tu n’osespas m’approcher. Tu sais que je t’étranglerais comme un chienenragé que tu es. Tu peux me laisser crever de faim, tun’obtiendras rien de moi, et ta canaille d’ami, ton faux marquis,n’échappera pas à la justice… il sera dénoncé ce soir et arrêtédemain.

– Merci du renseignement. Je vaisl’avertir, ce cher marquis.

Fabreguette comprit qu’il venait de lâcher desparoles imprudentes, mais il ne se possédait plus, et il continuad’objurguer son bourreau, qui se rapprochait tout doucement de lacloison.

– Vas-t’en, bête puante !… que je nevoie plus ton ignoble face de Judas.

Et il lui cracha au visage.

– Crève donc, imbécile, dit l’homme noiren relevant brusquement l’espèce de volet qui fermaithermétiquement le vasistas.

Fabreguette n’avait plus qu’à attendre la mortdans ce cachot sans issue. Et quelle mort !

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