Un sauvetage
Ils avaient joué à des jeux divers : auxbilles d’abord, mais comme Camus et Lebrac avaient perdu beaucoupet qu’ils étaient, autant dire pannés puisqu’il ne leur en restaitplus que deux ou trois à chacun, on ne put continuer. Alors on jouaaux voleurs : Camus et Lebrac, ainsi que Tintin, furent lesgendarmes, alors que Boulot, qui avait gagné douze billes, Tétas,qui en avait gagné huit, et Grangibus, qui n’avait « rienfait », devaient représenter les voleurs.
Sous le porche de l’église qui simulait unemaison, des cailloux qui figuraient des trésors ou des lapins, onne sut jamais, furent disposés en tas ; ensuite de quoi, lestrois gendarmes s’éloignèrent vers la droite et les trois voleursse retirèrent vers la gauche.
Dès que les cognes eurent disparu au premiercontour, Boulot, Tétas et Grangibus, en se rasant, revinrent àl’église pour emplir leurs poches de butin, tandis que les troisgendarmes, frisant d’imaginaires moustaches, s’amenaient à leurtour en se dandinant et en flairant le vent comme troisrenards.
– Brigadier, vous avez raison, dit Lebracà Camus qui n’avait pourtant émis aucune idée. Il me semble que çabouge par là-bas et ça n’est pas naturel.
– C’est des voleurs, conclut Tintin. Enavant !
– Ah, tas de salauds, attendez !s’exclama le trio en s’élançant.
Les trois voleurs, les poches alourdies decailloux, prirent la fuite aussitôt, tout en donnant les signes lesplus manifestes d’une vive terreur.
La justice avec frénésie poursuivit le crime.Chacun des agents de la force publique s’était attaché spécialementà un bandit et bientôt, ainsi qu’il doit en être dans unerépublique bien policée, les trois chenapans, embarrassés duproduit de leur vol, furent appréhendés vigoureusement.
– Misérable, voler de l’argent !
– Canaille, prendre les poules desgens !
– Crapule, barboter du linge dans les« ormoires » !
– Non, c’est pas du jeu, protestaitBoulot à Lebrac : tu tapes trop fort et tu pinces. Lesgendarmes i n’ont pas le droit de battre les voleurs ; j’veuxplus être voleur si c’est comme ça, na ; j’veux être gendarmeet j’t’en foutrai, moi aussi !
– Rends l’argent, insistait Lebrac enfouillant les poches.
– Me chipe pas mes billes,hein !
– C’est jamais que les miennes !
– Les tiennes ! t’en as dutoupet ! J’les ai pas gagnées peut-être ? Mais si c’estpour ça que tu me bats, dis-le ; d’abord je ne joue plus,na !
Tétas, qui avait sans doute à se plaindre deprocédés aussi violents, se rebellait non moins énergiquement entreles mains de Camus.
Seuls, Tintin et Grangibus, tout essoufflés deleur course, riaient à pleine bouche en se disputant.
– Tu veux pas les rendre, non ?
– Non !
– Eh bien ! f…-toi-les quéque part,tes cailloux.
Les émotions de ce jeu violent étant épuisées,on en chercha un autre, les deux groupes ennemis s’étant tout demême réconciliés.
Les hasards de la course, qui avait été assezlongue, les avaient amenés hors du village, non loin du« Creux », une espèce de mare située à quelque centmètres de la grand’route, derrière une large haie. L’attrait del’eau, magique sur les gosses, les décida à s’y rendre malgré ladéfense familiale.
– Va-t-on voir s’il y a desrainettes ? proposa Tintin.
– On leur foutra des cailloux, insinuaGrangibus.
Et les poches bourrées de projectiles choisis,ils se dirigèrent vers l’étang.
Dès qu’ils arrivèrent à la haie, et quelquesprécautions qu’ils prissent pour ne pas faire de bruit, il y eutimmédiatement une douzaine de plongées batraciennes qui retentirenten pflocs sonores.
– Les vaches ! s’exclama Tétas.Elles se cavalent dans l’eau, pas moyen d’en chaufferune !
Bientôt, en effet, les six gosses arrivésdevant les roseaux de la rive et écarquillant les yeux, ne virentque l’eau ensoleillée, mais point de rainettes.
Ils voulurent alors faire le tour de la mareet, à la queue-leu-leu, s’avancèrent, mais, à chaque pas, unplongeon nouveau à quelques mètres plus loin les prévenait qu’ilsvenaient encore de troubler le sommeil d’une petite grenouilleverte aventurée sur la rive.
Ils s’en énervèrent, s’accusantréciproquement.
– Tu les épouvantes, aussi ; tumarches trop fort !
– C’est pas vrai ! Eh bien, passe lepremier, tu verras, toi !
– J’en vois une, souffla Boulot, commefigé et coupant fort à propos la querelle commençante.
– Où, où donc ? s’exclamèrent-ils,tous, en sourdine.
– Là, là ! près de cette grandefeuille, fit-il en montrant du doigt.
– Tapez pas, vous autres, ordonna Camusaux camarades qui prenaient déjà leurs cailloux, j’ai ma fronde, jevais y foutre.
Les cinq moutards, les yeux rivés sur larainette, s’immobilisèrent tandis que Camus avec une lenteur et desprécautions inouïes, sortait de sa poche sa fronde à« lastiques ».
Il choisit avec un soin méticuleux son plusbeau caillou, qu’il plaça dans le cuir du lance-pierres, puis, unejambe en avant, l’autre en arrière, le buste cambré, il tendit lesélastiques.
– Vise bien, recommandait Lebrac. Si tula manques, tu la reverras pas de sitôt.
Sans répondre, l’œil gauche fermé, un peupâle, Camus en faisant « Han ! » lança la pierre etpoussa un cri de triomphe cinq fois répercuté :
– Touchée !
La rainette, atteinte en plein flanc, écartaitles pattes et ouvrait la gueule en montrant son goitre blanc.
– Faut l’attraper, proposa Lebrac. Avecune perche on l’amènera tout doucement jusqu’au bord : ensuitede quoi on la déculottera et on la fera cuire sur la braise pour laboulotter.
La proposition rallia tout le monde et l’on semit en devoir d’en réaliser l’exécution ; on coupa desbaguettes et l’on chercha des perches légères, mais aucune ne setrouva être assez grande pour atteindre la grenouille, qui bâillaittoujours, la gueule ouverte, sur sa feuille de nénuphar.
– On peut pourtant pas la laisser là,rageait Lebrac ; ce ne serait pas la peine de l’avoir tuée.J’vais me déchausser et aller la prendre.
– C’est peut-être trop profond, insinuaTintin, plus prudent. Tant pis, va, laissons-la et attendons-en uneautre.
– Jamais de la vie, répliqua Lebrac quitenait à son idée, mesurez voir la profondeur.
Un bâton, trempé à un mètre de la rive,n’accusa qu’un fond d’un bon demi-pied.
– C’est rien, constata le gosse en ôtantses souliers et ses bas ; et il replia ensuite jusqu’au hautdes cuisses, en quintuple bourrelet, son pantalon, tout enaffirmant : « Jamais ça ne montera si haut. »Pourtant, sur le conseil de Boulot, il ôta tout de même sa chemisepour ne pas en mouiller les manches. Et il entra dans l’eau.
Après quatre ou cinq pas prudents, comme leliquide lui montait à peine à mi-jambes, enhardi, il avança plusrapidement, l’œil rivé à la grenouille. Mais au septième pas qu’ilfit, il enfonça brusquement de dix à quinze centimètres et sesgenoux furent submergés ; au huitième, l’eau touchait à sonpantalon et lui arrivait au ventre ; toutefois il n’était plusqu’à deux mètres de la rainette.
Il hésita. Mais ce n’était pas la peined’avoir parcouru pour rien tout ce trajet ; mouillé pourmouillé, tant pis, il aurait au moins son gibier ; encore deuxou trois pas et, en étendant le bras…
Mais l’eau soudain lui monta à la poitrine etil sentit que ses pieds n’étaient plus sur le dur, qu’ilsenfonçaient dans quelque chose de mou et de tiède, dans la vase dufond sans doute, et que, petit à petit, ça semblait le tirer par enbas.
L’eau autour de lui avait des glougloutementssinistres et des bulles de gaz venaient crever sous sesaisselles.
– Reviens, reviens, criaient lescamarades ; reviens vite.
Lebrac, aux trois quarts enlizé, céda à leursappels et voulut tourner bride. Impossible, ses extrémitésinférieures jusqu’à mi-jambes étaient prises et il enfonçaittoujours, toujours, lentement : l’eau atteignait les épaules.Il pâlit un peu, puis, tentant un effort désespéré, réussit àdégager un pied, tandis que l’autre restait prisonnier de la glumouvante et fétide des profondeurs.
Tournant sur le tronc, il fit tout de mêmedemi-tour en reposant le pied libre ; mais pendant qu’ildépêtrait l’autre, le premier se réenfonçait de nouveau, de sortequ’il déployait de surhumains efforts à patauger sur place, del’eau jusqu’au cou, tandis que les amis criaient toujours comme desfous.
– Lebrac ! Lebrac !Lebrac, viens-t’en !
Grangibus, le premier, reprit un peu sonsang-froid, s’exclamant :
– Faut le retirer. Déshabillons-nous eton fera la chaîne.
– Il est trop loin ! troploin ! Mon Dieu, mon Dieu ! pleurait Tintin.
– Nos ficelles, nos ficelles ?reprit Grangibus en tapant sur ses poches. Vite, vite !
Et, prestement doublées, les ficelles quidevaient servir, l’heure d’avant, à ligoter les voleurs, furentnouées bout à bout en un clin d’œil.
On jeta ce lien à Lebrac qui le manqua à deuxreprises, puis réussit enfin à en saisir l’extrémité :
– Tiens bon ! lui cria-t-on.
Et les cinq camarades, faisant la chaîne ens’empoignant par le milieu du corps, tirèrent sur Grangibus quiavait enroulé la cordelette autour de son bras.
Lebrac fut décollé de la vase et fit un grandpas vers la rive, quand la ficelle cassa net et il se mit àenfoncer de nouveau sans songer, hypnotisé par on ne sait quoi, àavancer vers le bord. Le danger renaissait.
– La perche, une perche, reprit Grangibusqui ne perdait plus le nord.
Camus, parmi celles qu’on avait arrachées àune clôture voisine, choisit la plus longue et la plus solide et onla tendit à l’enlizé, dont les yeux ronds semblaient vouloir sortirdes orbites.
Il s’y agrippa désespérément et les cinqsauveteurs, se cramponnant comme ils pouvaient à l’autre bout,amenèrent enfin, à plat ventre, au rivage le malheureux pêcheur degrenouilles.
On découvrit alors la raison pour laquelle ilétait resté si bêtement en panne, lui, le débrouillard, quand laficelle avait cassé.
Son pantalon dans l’aventure s’étaitdéboutonné et, ayant glissé au bas de ses jambes, il n’avaitd’autre ressource pour ne pas s’en séparer à jamais que de croiserses pieds ou d’écarter les pattes ainsi que la rainetteelle-même.
Ce fut dans cette posture batracienne qu’ilaborda.
– C’te veine ! s’exclama-t-il entouchant terre. Si j’l’avais laissé là-dedans, qu’est-ce quej’aurais pris en rentrant chez nous !
– J’vais te redonner cinq billes, fitBoulot, très ému.
– On va te le laver, mon vieux, reprirentles autres, qui, du même coup, puisant à l’aide d’une vieillecasserole trouvée fort à propos, lessivèrent à grande eau lerescapé.
Et pendant que le pantalon séchait au soleilsur la haie, Lebrac faisait, en crachant par terre, jurer à sesamis que pas un d’entre eux ne parlerait de l’affaire auvillage.
– Comme ça, conclut-il, je ne recevraiqu’une simple pile !
