Les Rustiques

Deux veinards

Ce n’était point sans raisons, ni même pour demauvais prétextes que les gamins de Longeverne tenaient ensuspicion les deux Grangers, ainsi surnommés parce qu’ilshabitaient, à quelque cinq cents mètres du village, une belle etvaste maison de ferme, fort bien installée et que l’on appelait,selon la coutume du pays comtois, la Grange.

Les deux Grangers ne portaient point deblouses comme les autres gosses ; ils étaient, en toutesaison, chaussés, non de brodequins à gros clous, mais de souliersà bouts pointus, ce qui faisait dire à Camus qu’ils mettaient tousles jours leurs « croquenots » du dimanche ; ilsavaient des casquettes à visière de cuir et à galon d’or, comme lescollégiens ou les « séminards », et suivaient la mode enarborant des pantalons courts avec, en été, des chaussetteslaissant à nu leurs mollets, ce qui ne se faisait pas à lacampagne.

Mais ce n’était point précisément pour celaqu’on les avait à l’œil : pas plus au village qu’en ville,s’il y contribue comme de juste, l’habit ne fait le moine.

Ce qui les rendait « indésirables »,si l’on peut dire, aux regards de leurs condisciples, c’étaient lesprévenances particulières dont les entouraient, à l’école, lemaître, et, à l’église, le curé.

Leur père, le Granger, gros cultivateur,mi-paysan, moitié monsieur ayant, comme on dit, du foin dans sesbottes, était bien avec toutes les grosses légumes du canton etrecevait assez fréquemment les deux personnages municipauxsusnommés, avec qui il aimait à bavarder et faire la partie, ledimanche.

Et dans le petit monde des gosses, on sedemandait pourquoi ces deux honorables (sans doute) et puissants (ôcombien !) directeurs de consciences enfantines se trouvaienttoujours si vite et si bien renseignés sur tous les délits,frasques et tours, commis ou projetés par leurs jeunes et bruyantstributaires.

La Crique, assez sagement, avait induit que çadevait venir de la Grange ; mais, comme on n’avait jamais euen mains de preuves palpables, on ne pouvait bannir des jeuxquotidiens, ni mettre en quarantaine les deux traîtres présumés,car on aurait pu s’exposer à une sévère, sinon juste, punition dumaître.

Ceux-ci, d’ailleurs, un peu hautains etdédaigneux, affectaient souvent de regarder comme indignes d’euxles amusements habituels des gosses. La vérité est qu’en tout ilsauraient voulu dominer, être les premiers, être chefs, et que niLebrac, ni Camus, forts du sentiment populaire qui les avaientportés à ces dignités, n’avaient l’intention de leur céder cespostes d’ailleurs tenus par eux avec une majesté en tout digne del’investiture dont ils avaient été revêtus.

Les Grangers avaient encore contre eux ceciqu’en un grand nombre de circonstances ils semblaient favorisés parune chance qui était au moins insolente pour les camarades.

Quand il se trouvait, par hasard, qu’und’entre eux fût compromis, en classe, dans une affaire debavardage, discussion ou jeu défendu, il arrivait toujours, prenantun air de sainte-nitouche, à s’en tirer sain et sauf, tandis queles copains, eux, ne manquaient pas d’écoper pour lui.

– C’est des veinards ! disait avecune amertume dégoûtée, Tintin, de l’air dont il eût dit :C’est des salauds !

Cette veine était réelle, et lorsque l’entraind’une partie et la joie contagieuse des joueurs les poussaient à semêler aux groupes, ce qu’on ne leur demandait jamais, ilséchappaient presque toujours aux coups sournois qui leur étaientdestinés.

Encore dans la dernière bataille à coups deboules de neige, lorsqu’ils se furent joints à la bande à Camus etque Tintin, avec sept ou huit autres, s’apprêtait « à leurpaumer la gueule », ils n’avaient reçu que quelquesinoffensifs projectiles et on ne put jamais obtenir le corps àcorps qui eût permis de les frotter et laver comme on le souhaitaitsi ardemment.

On avait bien pensé quelquefois à leurchercher noise et à les contraindre au combat individuel. Mais ilsne se séparaient pas, et, dès que l’un d’eux se trouvait être auxprises avec un adversaire, l’autre, sous le spécieux prétexte queles autorités ne toléraient pas de batailles, filait immédiatement,et selon le cas, prévenir l’instituteur, le curé, le gardechampêtre ou toute autre puissance dont l’intervention, toujoursredoutable, se manifestait par l’écopage du champion de la justiceenfantine envers et malgré les témoignages unanimes descamarades.

Les parents eux-mêmes prenaient fait et causecontre leurs rejetons, ne voulant point mécontenter le Granger, unhomme serviable qui, lorsqu’on avait pour une huitaine ou unequinzaine de jours, besoin d’un billet de cent francs vousl’avançait généreusement, sans intérêts, mais vous demandaitbonnement en échange et quand on n’y pensait plus, en pleins foinsou en pleine moisson un petit charroi qui, vu le temps, valait biensept ou huit francs et qu’on n’osait guère lui refuser.

Cette fois cependant la mesure était comble etLebrac l’avait dit.

On était en plein hiver, un bel hiverjusqu’alors : sec et froid. Il avait fortement neigé dès ledébut de décembre, et il y avait eu de magnifiques batailles àcoups de boules de neige, au cours desquelles, malheureusement, onn’avait pu laver la figure aux deux Grangers ; par contre,quelques carreaux cassés ayant fait interdire ce sport dangereux,on avait établi, dans toutes les rues en pente avoisinant l’école,de superbes glissades.

Il y en avait pour toutes les heures dujour : des grandes pour avant et après la classe, des petitespour les récréations. Mais la plus belle était celle de devant lacour où, selon une coutume immémoriale, on allait« luger » à toutes les sorties. Elle avait étéparticulièrement soignée. Le grand Lebrac l’avait commencéelui-même en nivelant la neige avec ses sabots sans clous et toutplats, et les autres l’imitant, ils avaient peu à peu frayé unsillage de neige d’abord, de glace ensuite, qui avait biencinquante mètres de long. Cette glace fondait un tantinet à midimais regelait le soir, et, chaque matin, on commençait par larepolir avec amour. Qu’elle était belle ! Lisse comme unmiroir et plus glissante cent fois que les parquets de la cure oùl’on piquait des têtes quand on n’enlevait pas ses sabots.

Dès que les rangs étaient rompus, tous, aupetit bonheur, prenaient place derrière les chefs qui se lançaientà tour de rôle les premiers, attrapaient la piste et filaient lelong de la pente, tantôt debout, tantôt pliés, tantôt accroupis,avec une rapidité de flèche.

De temps en temps, un des glisseurs perdaitbien l’équilibre, culbutait et tous ceux qui suivaient prenaient labûche derrière lui, roulant l’un sur l’autre parmi la neige finequi vous glaçait les doigts et vous fichait l’onglée. Honnis ceuxqui auraient pleuré ! On se secouait, on riait, et onrecommençait.

Les deux Grangers se glissaient aussi, mais decrainte qu’on leur tombât dessus, ils ne partaient que lesderniers.

Ce jour-là, au coup de sifflet du maître pourla rentrée, Lebrac qui, malgré les ordres, venait de se lancer unedernière fois au risque de la retenue sentit que ses sabotsenrayaient malgré lui et pirouetta le nez le premier àmi-chemin.

Plus ému du motif de sa chute que de la bûcheelle-même, avant de se mettre en rang, il remonta un peu pour voirce qu’il y avait.

Il vit ! De gros clous, des sortes degrappes avaient rayé et entamé profondément la surface lisse de laglissade.

– Quel était le salaud qui, avec detelles chaussures aux pieds, avait osé glisser ?

Cette question le préoccupa tout le reste del’après-midi. Il n’en parla point, mais à quatre heures, dès que lasortie fut opérée et que les Grangers qui, en hiver, nes’attardaient jamais, furent partis, tous les camarades étantplacés derrière lui pour une ultime tournée, il quitta le premierrang et passa une rigoureuse et sévère revue de pieds. Tous, l’unaprès l’autre, durent lui exhiber le dessous de leurs semelles etils le firent, les uns de bonne grâce, les autres furieux de cequ’on osât les soupçonner d’un crime aussi noir.

Sa visite terminée, Lebrac dut convenir quepas un de ceux qui étaient devant lui n’était coupable. Il les menavisiter les endroits atteints auxquels on résolut de porter surl’heure un prompt remède : avec de la neige fraîche que l’oncompressa, piétina, tassa et fit fondre pour la faire regeler, celaredevint glace ou à peu près, mais cela ne désignait point lecoupable.

– Je parierais, fit La Crique, que c’estun des Grangers. Immédiatement, en effet, on se souvint que l’aînédes deux frères s’était glissé une fois, juste avant Lebrac,parbleu, et il y eut dans toute la bande une immense clameur deréprobation, de colère et de vengeance.

– Il faut leur défendre de se reglisser,demain !

– Penses-tu qu’ils t’écouteront :ils iront se plaindre qu’on ne les laisse pas jouer et c’est nousqu’on punira.

– C’est trop vache, pourtant, d’éreinternos glissades.

– Faut leur fout’ une danse, exigeaCamus. J’en ai assez, moi, à la fin, de leurs sales g…, j’veux leurz-i beugner, na !

– Tu seras puni et on n’y gagnerarien.

– Non, voici ce qu’il faut faire, proposaLa Crique : Ils se lancent toujours les derniers« pasqu’ils » ont peur qu’on les fasse tomber. Eh bien,on va rester trois ou quatre au-dessus : Camus, moi et deux outrois autres en disant qu’on ne veut pas luger et quand ilsverront, au bout de deux ou trois fois qu’on ne va vraiment pas,ils veulent bien se lancer.

» Alors Camus partira de toutes sesforces, les rattrapera et les flanquera par terre ; nous, onarrivera par derrière pour l’aider ; vous autres, vousremonterez vite pour nous retomber encore dessus et quand on seratous en paquet et qu’ils seront pris dans le tas on leur en foutrapour leur apprendre et on leur fera bouffer de la neige plus qu’àleur saoul.

» Ça y est ti ?

– Ça y est !

Et tout le soir, certaine de sa revancheprochaine, la petite troupe, dans l’air tiédissant, s’amusafollement, doublement heureuse du plaisir présent et de la rosséevengeresse du lendemain.

On se sépara toutes dispositions prises. Ceserait dès le matin, à huit heures moins le quart. Personne nemanquerait à l’appel.

L’on fut se coucher, plein d’espérance.

Mais il est écrit qu’il ne faut jamais se fierà l’avenir, ni compter sur le lendemain. Quand ils furent habillés,au petit jour, l’aurore suivante, les gars de Longeverneconstatèrent avec amertume et désolation qu’il faisait trop doux etqu’il pleuvait à verse.

C’était le dégel, le sinistre dégel, avec quil’on n’avait point tablé. Et devant ce qui avait été la belleglissade, songeant au plaisir perdu et à la raclée justicière,renvoyée encore aux calendes, devant les copains qui faisaient un« blair » de six pieds, Tintin grogna, rageur etamer :

– Vous croyez qu’ils ne sont pasveinards, ces cochons-là !

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