Mémoires de Vidocq – Tome I

CHAPITRE IX.

 

De la colonisation des Forçats.

 

« Voyez, disent les partisans de lacolonisation, voyez l’aspect florissant de laNouvelle-Galles ; il y a seulement quarante ans que lesAnglais ont commencé à y envoyer leurs condamnés, et déjà le payscompte cinq villes ; les arts de luxe y sont cultivés,l’imprimerie établie. À Sydney-Cove, chef-lieu de colonie, onimprime trois journaux ; il s’y est formé des sociétésphilosophiques et d’agriculture ; on a fondé une chapellecatholique et deux chapelles de méthodistes. Quoique la plupart desplanteurs et des magistrats subalternes soient des condamnésémancipés ou ayant subi leur peine, tous se conduisent bien etdeviennent d’excellents citoyens. Des femmes, la honte et le rebutde leur sexe dans la métropole, des femmes déjà mères, maiscouvrant d’opprobre tout ce qui tenait à elles, sont aujourd’hui,sous de nouveaux liens, des modèles d’ordre et de chasteté. Il seprésente à l’appui de ce système une autre considération qui n’estpas sans importance. Le travail des condamnés qu’on emploie enAngleterre, venant en concurrence avec celui d’un nombre égald’artisans libres, a pour fâcheux résultat de laisser ceux-ciinoccupés, et par conséquent de surcharger la taxe despauvres ; au lieu d’être productif, leur travail est doncnuisible. À la Nouvelle-Galles, au contraire, loin de rivaliseravec l’artisan anglais, le déporté est le consommateur du travailde celui-ci, puisque l’on n’y consomme que des produits anglais.L’importation s’en élève à trois cent cinquante mille livressterlings, et l’exportation des productions indigènes est évaluéeau tiers de cette somme ; voilà les avantages de lacolonisation. Qui s’oppose à ce que la France les partage ensuivant le même système ? »

Tout cela sans doute est magnifique, mais lesfaits sont-ils bien constants ? Peut-on en induire que cesystème soit applicable à la France ? Sur la premièrequestion, je répondrai qu’en Angleterre on n’est guères plusd’accord que chez nous sur les avantages de la colonisation descondamnés en général et sur les résultats des établissements de laNouvelle-Galles en particulier. Indépendamment de toute autreconsidération, ils offrent cependant au commerce britannique desstations précieuses entre l’Inde, la Chine, les îles de la Sonde ettout l’archipel oriental. Tant d’avantages, qui peut-être auraientpu s’obtenir sans l’emploi de la colonisation, ne paraissent pasnéanmoins compenser les dépenses énormes qu’elle a entraînées dansle principe, et qui se continuent encore au détriment de lamétropole, le gouvernement ayant, depuis quelques années, à sacharge un nombre variable de huit à dix mille déportés qu’on nesaurait occuper utilement. Cette circonstance explique parfaitementdu reste la proposition soumise à la Chambre des communes, dediriger sur la Nouvelle-Galles ou sur les établissements qui endépendent, des émigrants irlandais ; la taxe des pauvres endiminuerait d’autant, et les émigrants planteursemploieraient les déportés qui, par des défrichements et desconstructions, auraient préparé leurs habitations.

En attendant que le gouvernement prenne unparti, ces déportés inoccupés doivent mener une vie trèscomfortable selon eux, puisque dans une enquête récente on aconstaté que plusieurs individus s’étaient fait condamner à desseinpour un délit emportant la peine de la déportation. L’humanitén’aurait sans doute qu’à s’applaudir de ce résultat, si cettemansuétude adoucissait les mœurs des déportés, mais on comprend quel’oisiveté ne fait qu’aggraver leurs mauvaises dispositions ;on en a la preuve dans les récidives de ceux qui reviennent enAngleterre à l’expiration de leur peine. Leur amendement n’estguères plus sensible à la colonie, car on n’ignore pas que destrois chapelles élevées à Sydney-Cove, ils en ont brûlé deux dansl’intention prouvée de se soustraire à l’obligation d’assister auservice divin.

Les femmes enfin, que l’on nous représentecomme purifiées par le changement d’hémisphère, les femmes donnentpour la plupart l’exemple d’un libertinage jusqu’à certain pointprovoqué par l’énorme disproportion numérique des deux sexes ;elle est telle que, pour quatorze hommes on compte à peine unefemme. Le mariage avec un condamné gracié ou libéré, procurantl’émancipation immédiate, la première chose que cherchent lesfemmes déportées à leur arrivée au dépôt de Paramatta, c’est à sefaire épouser par un homme qui remplisse cette condition. Ellesprennent souvent ainsi un vieillard, un misérable, qu’ellesquittent au bout de quelques jours, pour se rendre à Sydney, oùelles peuvent se livrer impunément à tous les excès. Il en résultequ’entourées d’exemples corrupteurs, les filles qui naissent de cecommerce se livrent dès l’âge le plus tendre à la prostitution.

De ces faits accidentellement révélés par lesenquêtes sur l’état du pays, par les discussions parlementaires, ilrésulte que la colonisation est loin de réagir, comme on l’a crutrop légèrement, sur le moral des condamnés ; elle estd’ailleurs aujourd’hui reconnue à peu près impraticable pour laFrance. La première, la principale objection, c’est le manqueabsolu d’un endroit propre à la déportation ; car former unétablissement à Sainte-Marie de Madagascar, la seule despossessions françaises qui put convenir pour cet objet, ce seraitenvoyer à une mort à peu près certaine, non-seulement lescondamnés, mais encore les administrateurs et les surveillants. Lepetit nombre de ceux que le climat n’aurait pas moissonnés nemanquerait pas de se servir des embarcations stationnaires pourécumer la mer, comme cela s’est fait plusieurs fois à laNouvelle-Galles, et au lieu d’un établissement pénitentiaire, on setrouverait avoir fondé le berceau de nouveaux flibustiers. D’unautre côté, il est impossible de songer à diriger les condamnés suraucune de nos colonies, pas même sur la Guyanne, dont les vastessavannes ne suffiraient pas pour assurer un isolementindispensable ; les évasions se seraient bientôt multipliées,et les colons pourraient rappeler la leçon donnée, dit-on, parFranklin, au gouvernement anglais, qui, à cette époque, déportaitencore ses condamnés aux États-Unis. On assure qu’immédiatementaprès l’arrivée d’un transport de ce genre à Boston, il envoya auministre Walpole quatre caisses de serpents à sonnettes, en lepriant de les faire mettre en liberté dans le parc de Windsor,« afin, disait-il, que l’espèce s’en propageât et devînt aussiavantageuse à l’Angleterre que les condamnés l’avaient été àl’Amérique septentrionale. »

Aujourd’hui même, les évasions sont beaucoupplus communes à la Nouvelle-Galles, qu’on ne devrait le croire. Onen trouve la preuve dans ce passage d’une Relation publiéeà Londres par un déporté libéré, qui, sans s’embarrasser decompromettre la réputation de l’établissement, s’était fait bientôtarrêter pour de nouveaux méfaits.

« Lorsque le terme de mon exil fut venu,et que je me déterminai à quitter la colonie, je m’embarquai commedomestique, au service d’un gentlemanet d’unelady, anciens déportés, qui avaient amassé de quoidéfrayer leur retour en Angleterre, et s’y établir. On croirait queje devais avoir l’âme satisfaite et tranquille. Point dutout ; jamais je ne me suis vu plus chagrin, plus tourmentéque du moment où je m’embarquai sur ce bâtiment. Voicipourquoi : j’avais clandestinement amené avec moi sixcondamnés de mes camarades, et je les avais cachés à fond decale. C’étaient des hommes pour lesquels j’avais une estimeparticulière ; et il est du devoir d’un déporté quiquitte cette terre d’exil, de n’y jamais laisser un ami,s’il a le moyen de l’en faire sortir. Ce qui troublait sans cessemon repos, c’est qu’il fallait pourvoir aux besoins de ceshommes : pour cela, je devais recommencer le métier de voleur,de manière que, d’un moment à l’autre, je pouvais me fairedécouvrir et eux aussi. Tous les soirs il me fallait visiter lesprovisions de chacun, pour leur apporter le fruit de meslarcins.

» Il y avait un grand nombre de passagersà bord, et je les faisais tous contribuer successivement, afin quecela se fît moins sentir, et que le manège pût durer pluslong-temps. Malgré cette précaution, j’entendais dire souvent auxuns et aux autres, que leurs vivres allaient vite, sans qu’ils enpussent découvrir la cause. Ce qui m’embarrassait le plus, c’étaitla viande crue, que mes camarades étaient obligés de dévorer tellequelle ; encore ne pouvais-je pas toujours m’en procurer,surtout lorsqu’il faisait clair de lune ; alors il me fallaitdérober double ration de pain. Enfin, mon maître m’ayant chargé defaire la cuisine pour lui et pour sa femme, cette occasion fut,comme de juste, mise à profit : si j’accommodais un potage ouun ragoût, il s’en renversait toujours une moitié, qui prenait lechemin de la cale. Tout ce que je pouvais du reste attraper ypassait également ; car je fréquentais, à titre de confrère,le cuisinier du bâtiment, sur lequel je levais d’utilescontributions.

» Il y avait à bord de notre navire untonnelier de mes amis, qui, après avoir fini son temps, retournaitcomme moi en Angleterre. Je l’avais mis dans ma confidence, et ilme servait merveilleusement dans les vols que je faisais aucuisinier ; il le tirait, par exemple à l’écart, et l’occupaitpendant que j’enlevais quelque portion de tout ce qui me tombaitsous la main. Outre ce tonnelier, il y avait à bord un matelot quiétait également dans le secret ; et l’on va voir que c’étaitun confident de trop ?

» Un dimanche, il y avait un mois quenous étions en mer, le tonnelier et le matelot causaient ensemblesur le gaillard d’avant. Voilà qu’ils se prennent de querelle pourune bagatelle. Je travaillais en ce moment à dévisser une caisse,pour en retirer quelques provisions, quand ce matelot, qui avaitbrusquement quitté le tonnelier, passa près de moi. Trompé parl’obscurité, car il commençait à faire nuit, et me prenant pour unautre, il me frappe sur l’épaule et me crie : Où est lecapitaine ?… J’ai à lui parler !… Mais, me reconnaissant,il s’éloigna rapidement, et courut à la chambre du capitaine, où ilse précipita en criant à tue-tête : Au meurtre !… àl’assassin !… Nous sommes tous perdus !… Le bâtiment vaêtre pris ; il y a dix hommes de cachés dans la cale,et tel et tel (en me nommant ainsi que le tonnelier) sontdu complot ;… ils veulent s’emparer du bâtiment, et nous tuertous !…

» Aussitôt le capitaine appelle sonsecond, monte avec lui sur le pont, et ordonne que tout le mondes’y rende. Lorsqu’on fut réuni, le matelot nous désigna de nouveau,le tonnelier et moi, comme chefs du complot, en soutenant qu’il yavait dix hommes cachés dans la cale. On y descendit avec deslumières, on retourna tout sans rien découvrir, tant mes hommesétaient bien cachés. Enfin, le capitaine n’en voulant pas démordre,s’avisa de faire emplir la cale de fumée. Force fut alors auxpauvres diables de sortir sous peine d’être asphyxiés. En arrivantsur le pont, ils faisaient la plus triste figure ; depuis leurdépart de Sydney-Cove, ils n’avaient été ni rasés ni lavés, etleurs vêtements tombaient en lambeaux. Ce qui rendait ce spectacleencore plus lugubre, c’est que la nuit était sombre et que le pontn’était éclairé que par une lanterne.

» Le capitaine commença par faire mettreles menottes aux nouveaux venus ; puis, après les avoirinterrogés et s’être assuré qu’ils n’étaient que six, il les fitcoucher à plat ventre sur le pont. Restait le second acte de lapièce, il consista à nous traiter, le tonnelier et moi, de la mêmemanière. Quand nous fûmes tous réunis, on jeta sur nous une grandevoile, qui nous enveloppa comme un filet. C’est ainsi que nouspassâmes la nuit. Le lendemain, au petit jour, on nous descenditl’un après l’autre, au moyen d’une corde passée autour de laceinture, à fond de cale, dans une espèce de cachot si noir quenous ne nous voyions pas les uns les autres. Nous y couchions surla planche nue. Pour toute nourriture, on donnait par jour à chacunune pinte d’eau et une livre de biscuit. Nous recevions cettedistribution sans la voir ; le matelot chargé de la faire nousavertissait par un cri d’avancer la main, et quand nous tenions lapitance, nous la partagions à tâtons entre nous.

» On nous garda dans cette situationpendant quarante mortels jours, c’est-à-dire jusqu’à ce que lebâtiment fût arrivé au Cap de Bonne-Espérance, où il devaitrelâcher. Le capitaine se rendit chez le gouverneur pour luiannoncer qu’il avait à son bord des condamnés évadés, et luidemanda s’il ne pourrait pas les débarquer et les écrouer dans laprison commune ; mais celui-ci répondit qu’il n’avait quefaire des gens de cette espèce, et qu’il ne voulait pas qu’on lesdébarquât. Toutefois, le capitaine se consola bientôt de cettecontrariété, en apprenant qu’il y avait dans le port un bâtimentirlandais, chargé de condamnés pour Botany-Bey ; il s’abouchaavec le capitaine de ce bâtiment, et le détermina sans peine àemmener avec lui mes pauvres camarades. En conséquence, on vint lesretirer du cachot, et depuis je ne les ai revus ni les uns ni lesautres. »

Les obstacles que j’ai signalés sont tellementgraves, que je ne parlerai pas de l’événement d’une guerre maritimevenant compliquer encore la situation, en interceptant touterelation et tout transport. Dans l’intérêt de la science, on a vudes puissances belligérantes livrer passage à des naturalistes, àdes mathématiciens, mais il est permis de douter que, dansl’intérêt de la morale, on accordât la même faveur à des forçats,qui pourraient, après tout, n’être que des soldats travestis.

Admettons cependant, pour un instant, qu’onait levé tous les obstacles, que la déportation soitpossible : sera-t-elle indistinctement perpétuelle pour tousles condamnés ? ou suivra-t-on dans son application lagradation observée pour la durée des travaux forcés ? Dans lapremière hypothèse, vous détruisez toute proportion entre lespeines et les délits, puisque l’homme qui, d’après le Code,n’aurait encouru que les travaux à temps, ne reverra pas plus sonpays que celui qu’aurait atteint une condamnation à perpétuité. EnAngleterre, où le minimum de la durée de la déportation(sept ans) s’applique pour un vol de vingt-quatre sous comme pourviolences graves exercées contre un magistrat, cette disproportionexiste, mais elle pallie souvent encore les rigueurs d’unelégislation qui punit de mort des délits passibles chez nous d’unesimple réclusion. Aussi, dans les assises anglaises, rien n’est-ilplus ordinaire que d’entendre un individu condamné à ladéportation, dire, au prononcé du jugement : Mylords, jevous remercie.

Si la déportation n’est pas perpétuelle, vousretombez dans l’inconvénient que signalent chaque année lesconseils généraux, en réclamant contre l’amalgame des forçatslibérés avec la population. Nos déportés libérés rentreront dans lasociété à peu près avec les mêmes vices qu’ils eussent contractésau bagne. Tout même porte à croire qu’ils seront plus incorrigiblesque les déportés anglais, qu’un esprit national de voyages et decolonisation attache assez fréquemment au sol sur lequel on les atransplantés.

La colonisation reconnue à peu prèsimpossible, il ne reste plus, pour améliorer le moral descondamnés, qu’à introduire dans les bagnes des réformes indiquéespar l’expérience. La première consisterait à classer les forçatsd’après leurs dispositions ; il faudrait, pour cela, consulternon-seulement leur conduite présente, mais encore leurcorrespondance et leurs antécédents : chose dont ne s’occupenullement l’administration des bagnes, qui borne sa sollicitude àprévenir les évasions. Les hommes disposés à s’amender devraientobtenir ces petites faveurs réservées aujourd’hui aux voleursaudacieux, aux condamnés à perpétuité, qu’on ménage pour leur ôterl’envie de se sauver. C’est là en effet un moyen de les retenir,puisque rien ne peut désormais aggraver leur peine. Il serait enfinutile d’abréger les peines, en raison de l’amélioration desdétenus, car tel homme qu’un séjour de six mois au bagne eûtcorrigé, n’en sort, au bout de cinq ans, qu’entièrementcorrompu.

Une autre précaution prise contre les forçatsqui ont un grand nombre d’années à faire, c’est de les mettre encouple avec ceux qui n’ont à subir qu’une condamnation de peu dedurée. On croit leur donner ainsi des surveillants qui, peuaguerris aux coups de bâtons, et craignant de faire prolonger leurdétention par des soupçons de complicité, dévoileront toutetentative d’évasion. Il en résulte que le novice, accouplé avec unscélérat consommé, se pervertit rapidement. Les jours de repos,lorsqu’on n’enchaîne les forçats au banc que le soir, il suitforcément son compagnon dans la société d’autres bandits, où ilachève de se corrompre par l’exemple de ce que l’égarement despassions peut produire de plus monstrueux. On m’a compris… Maisn’est-il pas honteux de voir publiquement organiser uneprostitution qui, même au milieu de la corruption des grandesvilles, s’entoure encore des ombres du mystère : comment nesonge-t-on pas à prévenir en partie ces excès, en isolant lesjeunes gens réservés ordinairement à figurer dans cessaturnales.

Il serait également urgent de prévenir l’abusdes liqueurs fortes, qui entretiennent chez les condamnés uneexcitation contraire au calme dans lequel il importe de lesmaintenir, si l’on veut que la réflexion amène le repentir. Cen’est pas à dire qu’on doive les en sevrer entièrement comme celase pratique en certains cas aux États-Unis : cette dièteabsolue ne pourrait s’appliquer sans inconvénient aux hommesastreints à des travaux pénibles ; il faut même veiller à ceque les distributions autorisées par les règlements soientconsommées par les condamnés qui les reçoivent. En même temps quel’on protégerait ainsi la santé de ces malheureux, on préviendraitde graves désordres. Les jours de repos, il arrive souvent qu’uncondamné, voulant faire la débauche, engage ses rations pour quinzejours ; avec les avances en nature qu’il obtient, il s’enivre,fait du tapage, reçoit la bastonnade, et se trouve réduit ensuite àl’eau et à la soupe aux gourganes, lorsqu’il aurait besoin despiritueux pour se soutenir. Il est, à la vérité, d’autres moyensde subvenir à ces orgies : on vole dans les ateliers, dans lesmagasins, dans les chantiers. Ceux-ci enlèvent le cuivre dudoublage des vaisseaux, pour faire des pièces de six liards, qu’onvend au rabais aux paysans ; ceux-là prennent le fer qui sertà confectionner ces petits ouvrages qu’on vend aux étrangers ;d’autres détournent des pièces de bois qui, coupées par morceaux,passent au foyer des argousins, qu’on désarme au moyen deces prévenances. On m’assure qu’aujourd’hui, cette partiedu service a subi de notables améliorations ; je désire qu’ilen soit ainsi : tout ce que je puis dire, c’est qu’à l’époqueoù j’étais à Brest, il était de notoriété publique que jamais aucunargousin n’achetait de bois à brûler.

C’est aussi dans les ateliers de serrurerieque les condamnés s’instruisent mutuellement dans la fabricationdes fausses clefs, et des autres instruments nécessaires pourforcer les portes, tels que cadets, pinces, monseigneurs,rossignols, etc. L’inconvénient est peut-être inévitable dansun port où il faut nécessairement fournir à l’armement desnavires ; mais pourquoi conserver de semblables ateliers dansles maisons de détention de l’intérieur ? J’ajouterai que letravail des condamnés, de quelque nature qu’il soit, est loin deproduire autant que celui des ouvriers libres : mais c’est detous les abus celui qu’on doit avoir moins d’espoir de déraciner.Le bâton peut sans doute contraindre le condamné à agir, parcequ’il existe une différence marquée entre l’action et lerepos ; mais aucun châtiment ne peut éveiller chez le condamnécette ardeur instinctive qui seule accélère le travail et le dirigevers la perfection. Le gouvernement doit juger au surplus,lui-même, bien insignifiant le produit des journées des forçats,puisqu’il ne l’a jamais fait figurer comme recette au budget. Ladépense générale des chiourmes, classée dans les divers chapitres,s’élève à la somme totale de deux millions sept cent dix-huitmille neuf cent francs. Voici le détail de quelquesallocations.

 

Habillement des forçats220,500
Id. des forçats libérés23,012
Entretien de la chaussure711,190
Façon et entretien desfers11,250
Frais de capture7,000
Service des chaînes130,000

 

Viennent ensuite le traitement des employés,la solde, l’habillement, les rations des garde-chiourme, etc.

Pour rendre ces dépenses tout à fait utiles,pour entrer dans la voie des améliorations réclamées depuis silong-temps, et qui ne s’effectuent que bien lentement, on nesaurait trop recommander aux surveillants une modération dont ilsne devraient jamais s’écarter, même en infligeant les punitions lesplus sévères. J’ai vu des garde-chiourme jeter des condamnés dansle désespoir, en les maltraitant au gré de leurs caprices, et commepour se faire un jeu de leurs souffrances. « Comment tenommes-tu ?… disait un de ces misérables aux nouveauxvenus ; je parie que tu te nommes la Poussière… Eh !bien, moi, je me nomme le Vent ;… je fais voler lapoussière. » Et il tombait sur eux à coups de nerf debœuf. Plusieurs garde-chiourme ont été assassinés pour avoir ainsiprovoqué des idées de vengeance dont rien ne distrait le forçat.Dans la suite de ces Mémoires, j’aurai l’occasion de revenir sur cesujet, à propos de cette surveillance qui constitue unenouvelle peine pour les hommes libérés.

Les inconvénients et les abus que je viens designaler existaient pour la plupart au bagne de Brest lorsque j’yfus conduit ; raison de plus pour abréger le séjour que jedevais y faire. En pareil cas, la première chose à faire, c’est des’assurer de la discrétion de son camarade de couple. Lemien était un vigneron des environs de Dijon, de trente-six ansenviron, condamné à vingt-quatre ans pour récidive de vol aveceffraction : espèce d’idiot, que la misère et les mauvaistraitements avaient achevé d’abrutir. Courbé sous le bâton, ilsemblait n’avoir conservé d’intelligence que ce qu’il en fallaitpour répondre avec la prestesse d’un singe ou d’un chien, ausifflet des argousins. Un pareil sujet ne pouvait meconvenir, puisque, pour exécuter mon projet, il me fallait un hommeassez résolu pour ne pas reculer devant la perspective des coups debâton, qu’on ne manque jamais d’administrer aux forçats soupçonnésd’avoir favorisé, ou même connu l’évasion d’un condamné. Pour medébarrasser du Bourguignon, je feignis une indisposition : onle mit au couple avec un autre pour aller à la fatigue, etlorsque je fus rétabli, on m’appareilla avec un pauvre diablecondamné à huit ans pour avoir volé des poules dans unpresbytère.

Celui-ci conservait du moins quelque énergie.La première fois que nous nous trouvâmes seuls sur le banc, il medit : « Écoute, camarade, tu ne m’as pas l’air de vouloirmanger long-temps du pain de la nation… Sois franc avec moi,… tun’y perdras rien… » J’avouai que j’avais l’intention dem’évader à la première occasion. Eh bien ! me dit-il, si j’aiun conseil à te donner, c’est de walser avant que ces rhinocérosd’argousinsne connaissent ta coloquinte(figure) ; mais ce n’est pas tout que de vouloir ;… as-tudes philippes (écus) ? » Je répondis que j’avaisquelque argent dans mon étui ; alors il me dit qu’il seprocurerait facilement des habits près d’un condamné à la doublechaîne, mais que pour détourner les soupçons, il fallait quej’achetasse un ménage, comme un homme qui se propose defaire paisiblement son temps. Ce ménage consiste en deux gamellesde bois, un petit tonneau pour le vin, des patarasses,(espèce de bourrelet, pour empêcher le froissement des fers), enfinun serpentin,petit matelas rembourré d’étoupes de calfat.On était au jeudi, sixième jour de mon entrée au bagne ; lesamedi soir, j’eus des habits de matelot, que je revêtisimmédiatement sous ma casaque de forçat. En soldant le vendeur, jem’aperçus qu’il avait aux poignets les cicatrices circulaires deprofondes cautérisations ; j’appris que, condamné aux galèresà perpétuité, en 1774, il avait subi à Rennes la question par lefeu, sans avouer le vol dont il était accusé. Lors de lapromulgation du Code de 1791, il avait obtenu une commutation envingt-quatre ans de travaux forcés.

Le lendemain, la section dans laquelle je metrouvais partit au coup de canon pour le travail de la pompe, quine s’interrompt jamais. Au guichet de la salle, on visita comme àl’ordinaire nos manicles et nos vêtements. Connaissant cetusage, j’avais collé sur mes habits de matelot, à l’endroit de lapoitrine, une vessie peinte en couleur de chair. Comme je laissaisà dessein ma casaque et ma chemise ouvertes, aucun garde ne songeaà pousser plus loin l’examen, et je sortis sans encombre. Arrivé aubassin, je passai avec mon camarade derrière un tas de planches,comme pour satisfaire un besoin ; ma manicle avaitété coupée la veille ; la soudure qui cachait les traces de lascie céda au premier effort. Débarrassé es fers, je me dépouillai àla hâte de la casaque et du pantalon de forçat. Sous ma casquettede cuir, je mis une perruque apportée de Bicêtre, puis après avoirdonné à mon camarade, la récompense légère que je lui avaispromise, je disparus en me glissant derrière des piles de boiséquarris.

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