CHAPITRE XII.
Voyage à Arras. – Le P. Lambert. – Vidocq maître d’école. –Départ pour la Hollande. – Les marchands d’âmes. – L’insurrection.– Le corsaire. – Catastrophe.
La confiance de Villedieu me flattaitbeaucoup, sans doute, mais je n’en trouvais pas moins ce voisinagefort dangereux ; aussi lui fis-je une histoire, quand il mequestionna sur mes moyens d’existence, et particulièrement sur mondomicile. Par la même raison, je me gardai bien de me trouver aurendez-vous qu’il m’avait donné pour le lendemain ; c’eût étéd’ailleurs m’exposer à me perdre sans lui être utile. En lequittant, à onze heures du soir, je pris même la précaution defaire plusieurs détours avant de rentrer à l’auberge, dans lacrainte d’être suivi par quelques agents. Mon maître, qui étaitcouché, m’éveilla le lendemain avant le jour, pour me dire que nousallions partir sur-le-champ pour Nogent-le-Rotrou, d’où nousdevions nous rendre dans ses propriétés, situées aux environs decette ville.
En quatre jours le voyage se fit. Reçu danscette famille comme un serviteur laborieux et zélé, je n’enpersistai pas moins dans l’intention que j’avais conçue depuisquelque temps de retourner dans mon pays, d’où je ne recevais ninouvelles ni argent. De retour à Paris, où nous ramenâmes desbestiaux, j’en fis part à mon maître, qui ne me donna mon congéqu’à regret. En le quittant, j’entrai dans un café de la place duChâtelet, pour y attendre un commissionnaire qui m’apportait meseffets : un journal me tomba sous la main, et le premierarticle qui me frappa fut le récit de l’arrestation de Villedieu.Il ne s’était laissé prendre qu’après avoir terrassé deux desagents chargés de s’assurer de sa personne : lui-même étaitgrièvement blessé. Deux mois après, exécuté à Bruges, le dernier dedix-sept de ses complices, il regardait tomber leurs têtes avec uncalme qui ne se démentit pas un seul instant.
Cette circonstance me donna lieu de meféliciter du parti que j’avais pris. En restant avec le marchand debœufs, je devais venir au moins deux fois à Paris ; la policepolitique, dirigée contre les complots et les agents de l’étranger,y prenait un développement et une énergie qui pouvaient me devenird’autant plus funestes, qu’on surveillait fort minutieusement tousles individus qui, appelés à chaque instant, par leurs occupations,dans les départements de l’Ouest, pouvaient servir d’intermédiairesentre les chouans et leurs amis de la capitale. Je partis donc entoute hâte. Le troisième jour, j’étais devant Arras, où j’entrai lesoir, au moment où les ouvriers revenaient du travail. Je nedescendis point directement chez mon père, mais chez une de mestantes, qui fut prévenir mes parents. Ils me croyaient mort,n’ayant pas reçu mes deux dernières lettres ; je n’ai jamaispu savoir comment et par qui elles avaient été égarées ouinterceptées. Après avoir longuement raconté toutes mes traverses,j’en vins à demander des nouvelles de la famille, ce qui meconduisit naturellement à m’informer de ma femme. J’appris que monpère l’avait recueillie quelque temps chez lui ; mais que sesdébordements étaient devenus tellement scandaleux, qu’on avait dûla chasser honteusement. Elle était, me dit-on, enceinte d’unavocat de la ville, qui fournissait à peu près à ses besoins ;depuis quelque temps on n’entendait plus parler d’elle, et l’on nes’en occupait plus.
Je ne m’en occupai pas davantage :j’avais à songer à bien autre chose. D’un moment à l’autre, onpouvait me découvrir, m’arrêter chez mes parents, que je mettraisainsi dans l’embarras. Il était urgent de trouver un asile surlequel la surveillance de la police s’exerçât moins activement qu’àArras. On jeta les yeux sur un village des environs, Ambercourt, oùdemeurait un ex-carme, ami de mon père, qui consentit à merecevoir. À cette époque (1798), les prêtres se cachaient encorepour dire la messe, quoiqu’on ne fût guère hostile envers eux. Lepère Lambert, mon hôte, célébrait donc l’office divin dans uneespèce de grange ; comme il ne trouvait pour le seconder qu’unvieillard presque impotent, je m’offris à remplir les fonctions desacristain, et je m’en tirai si bien, qu’on eût dit que je n’avaisfait autre chose de ma vie. Je devins également le second du pèreLambert, dans les leçons qu’il donnait aux enfants du voisinage.Mes succès dans l’enseignement firent même quelque bruit dans lecanton, attendu que j’avais pris un excellent moyen pour avancerrapidement les progrès de mes élèves : je commençais partracer au crayon des lettres qu’ils recouvraient avec laplume ; la gomme élastique faisait le reste. Les parentsétaient enchantés ; seulement il était un peu difficile à mesélèves d’opérer sans leur maître, ce dont les paysans artésiens,quoique aussi fins que qui que ce soit, en fait de transactions,avaient la bonté de ne pas s’apercevoir.
Ce genre de vie me convenait assez :affublé d’une espèce de costume de frère ignorantin, toléré par lesautorités, je ne devais pas craindre d’être l’objet d’aucunsoupçon ; d’un autre côté, la vie animale, pour laquelle j’aitoujours eu quelque considération, était fort bonne, les parentsnous envoyant à chaque instant de la bière, de la volaille ou desfruits. Je comptais enfin dans ma clientèle quelques joliespaysannes, fort dociles à mes leçons. Tout alla bien pendantquelque temps, mais on finit par se méfier de moi ; on m’épia,on eut la certitude que je donnais une grande extension à mesfonctions, et l’on s’en plaignit au père Lambert. À son tour, il meparla des charges élevées contre moi ; j’opposai desdénégations complètes. Les plaignants se turent, mais ilsredoublèrent de surveillance ; et une nuit que, poussé par unzèle classique, j’allais donner leçon dans un grenier à foin, à uneécolière de seize ans, je fus saisi par quatre garçons brasseurs,conduit dans une houblonnière, dépouillé de tous mes vêtements, etfustigé jusqu’au sang avec des verges d’orties et de chardons. Ladouleur fut si vive, que j’en perdis connaissance ; enreprenant mes sens, je me trouvai dans la rue, nu, couvertd’ampoules et de sang.
Que faire ? Rentrer chez le père Lambert,c’était vouloir courir de nouveaux dangers. La nuit n’était pasavancée. Bien que dévoré par une fièvre brûlante, je pris le partide me rendre à Mareuil, chez un de mes oncles ; j’y arrivai àdeux heures du matin, excédé de fatigues, et couvert seulementd’une mauvaise natte que j’avais trouvée près d’une marre. Aprèsavoir un peu ri de ma mésaventure, on me frotta par tout le corpsavec de la crème mêlée d’huile. Au bout de huit jours, je partisbien rétabli pour Arras. Il m’était cependant impossible d’yrester ; la police pouvait être instruite d’un moment àl’autre de mon séjour ; je me mis donc en route pour laHollande, avec l’intention de m’y fixer ; l’argent quej’emportais me permettait d’attendre qu’il se présentât quelqueoccasion de m’occuper utilement.
Après avoir traversé Bruxelles, où j’apprisque la baronne d’I… s’était fixée à Londres, Anvers et Breda, jem’embarquai pour Rotterdam. On m’avait donné l’adresse d’unetaverne où je pourrais loger. J’y rencontrai un Français qui me fitbeaucoup d’amitiés, et m’invita plusieurs fois à dîner, en mepromettant de s’intéresser pour me faire trouver une bonne place.Je ne répondais à ces prévenances qu’avec méfiance, sachant quetous les moyens étaient bons au gouvernement hollandais pourrecruter sa marine. Malgré toute ma réserve, mon nouvel ami parvintcependant à me griser complètement avec une liqueur particulière.Le lendemain, je m’éveillai en rade, à bord d’un brick de guerrehollandais. Il n’y avait plus à en douter : l’intempérancem’avait livré aux marchands d’âmes (Sel Ferkaff).
Étendu près d’un hauban, je réfléchissais àcette destinée singulière qui multipliait autour de moi lesincidents, quand un homme de l’équipage, me poussant du pied, medit de me lever pour aller recevoir les habits de bord. Je feignisde ne pas comprendre : le maître d’équipage vint alors medonner lui-même l’ordre en français. Sur mon observation que jen’étais pas marin, puisque je n’avais pas signé d’engagement, ilsaisit une corde comme pour m’en frapper ; à ce geste, jesautai sur le couteau d’un matelot qui déjeûnait au pied du grandmât, et, m’adossant à une pièce de canon, je jurai d’ouvrir leventre au premier qui avancerait. Grande rumeur parmi l’équipage.Au bruit, le capitaine parut sur le pont. C’était un homme dequarante ans, de bonne mine, dont les manières n’avaient rien decette brusquerie si commune aux gens de mer ; il écouta maréclamation avec bienveillance, c’était tout ce qu’il pouvaitfaire, puisqu’il ne tenait pas à lui de changer l’organisationmaritime de son gouvernement.
En Angleterre, où le service des bâtiments deguerre est plus dur, moins lucratif et surtout moins libre quecelui des navires du commerce, la marine de l’État se recrutait etse recrute encore aujourd’hui au moyen de la presse. Entemps de guerre, la presse se fait en mer à bord desvaisseaux marchands, auxquels on rend souvent des matelots épuisésou malingres pour des hommes frais et vigoureux ; elle se faitaussi à terre au milieu des grandes villes, mais on ne prend engénéral que des individus dont la tournure ou le costume annoncentqu’ils ne sont pas étrangers à la mer. En Hollande, au contraire, àl’époque dont je parle, on procédait à peu près comme en Turquie,où, dans un moment d’urgence, on prend et jette sur un vaisseau deligne, des maçons, des palefreniers, des tailleurs ou des barbiers,gens, comme on voit fort utiles. Qu’à la sortie du pont, unvaisseau soit forcé d’en venir au combat avec un semblableéquipage, toutes les manœuvres sont manquées, et cette circonstanceexplique peut-être comment tant de frégates turques ont été prisesou coulées bas par de chétifs misticks grecs.
Nous avions donc à bord des hommes que leursinclinations et les habitudes de toute leur vie semblaienttellement éloigner du service maritime, qu’il eût même paruridicule de songer à les y faire entrer. Des deux cents individuspressés comme moi, il n’y en avait peut-être pas vingt quieussent mis le pied sur un navire. La plupart avaient été enlevésde vive force où à la faveur de l’ivresse ; on avait séduitles autres en leur promettant un passage gratuit pour Batavia, oùils devaient exercer leur industrie : de ce nombre étaientdeux Français, l’un teneur de livres, bourguignon, l’autrejardinier, limousin, qui devaient faire, comme on voit,d’excellents matelots. Pour nous consoler, les hommes de l’équipagenous disaient que dans la crainte des désertions, nous nedescendrions peut-être pas à terre avant six mois, ce qui s’est ausurplus pratiqué quelquefois dans la marine anglaise, où le matelotpeut rester des années entières sans voir la terre natale autrementque des perroquets de son vaisseau ; des hommes sûrsfont le service de canotiers, et l’on y a vu même employer des gensétrangers à l’équipage. Pour adoucir ce que cette consigne a derigoureux, on laisse venir à bord quelques-unes de ces femmes demauvaise vie qui pullulent dans les ports de mer, et qu’on yappelle, je ne sais à quel propos, les filles de la reine Caroline(Queents Caroline daugh’ers). Les marins anglais dont j’aitenu plus tard ces détails, qu’on ne doit pas considérer commed’une exactitude générale, ajoutaient que, pour déguiser en partiel’immoralité de la mesure, des capitaines puritains exigeaientparfois que les visiteuses prissent le nom de cousines ou desœurs.
Pour moi, qui me destinais depuis long-temps àla marine, cette position n’eût eu rien de répugnant si je n’eusseété contraint, et si je n’eusse eu en perspective l’esclavage donton me menaçait ; ajoutez à cela les mauvais traitements dumaître d’équipage, qui ne pouvait me pardonner ma premièreincartade. À la moindre fausse manœuvre, les coups de cordepleuvaient de manière à faire regretter le bâton des argousins dubagne. J’étais désespéré ; vingt fois il me vint dans l’idéede laisser tomber des hunes une poulie de drisse sur la tête de monpersécuteur ou bien encore de le jeter à la mer quand je serais dequart la nuit. J’eusse certainement exécuté quelqu’un de cesprojets, si le lieutenant, qui m’avait pris en amitié, parce que jelui enseignais l’escrime, n’eut un peu adouci ma position. Nousdevions d’ailleurs être incessamment dirigés sur Helwotsluis, oùétait mouillé le heindrack, de l’équipage duquel nousdevions faire partie : dans le trajet, on pouvaits’évader.
Le jour du transbordement arrivé, nousembarquâmes au nombre de deux cent soixante dix recrues sur unpetit smack, manœuvré par vingt-cinq hommes et monté par vingt-cinqsoldats, qui devaient nous garder. La faiblesse de ce détachementme confirma dans la résolution de tenter un coup de main pourdésarmer les militaires et forcer les marins à nous conduire prèsd’Anvers. Cent vingt des recrues, Français ou Belges, entrèrentdans le complot. Il fut convenu que nous surprendrions les hommesde quart au moment du dîner de leurs camarades, dont on devaitavoir ainsi bon marché. Ce plan s’exécuta avec d’autant plus desuccès, que nos gens ne se doutaient absolument de rien. L’officierqui commandait le détachement fut saisi au moment où il allaitprendre le thé ; il ne fut cependant l’objet d’aucun mauvaistraitement. Un jeune homme de Tournai, engagé comme subrécargue, etréduit au service de matelot, lui exposa si éloquemment les motifsde ce qu’il appelait notre révolte, qu’il lui persuada de selaisser mettre sans résistance à fond de cale avec ses soldats.Quant aux marins, ils restèrent dans les manœuvres ; seulementun Dunkerquois, qui était des nôtres, prit la barre dugouvernail.
La nuit vint : je voulais qu’on mit à lacape afin d’éviter de tomber peut-être sur quelque bâtimentgarde-côte, auquel nos marins pouvaient faire des signaux ; leDunkerquois s’y refusa avec une obstination qui eut dû m’inspirerde la méfiance. On continua la marche, et, au point du jour, lesmack se trouva sous le canon d’un fort voisin d’Helwotsluis.Aussitôt le Dunkerquois annonça qu’il allait à terre pour voir sinous pouvions débarquer sans danger ; je vis alors que nousétions vendus, mais il n’y avait pas à reculer ; des signauxavaient sans doute déjà été faits : au moindre mouvement, lefort pouvait nous couler bas ; il fallut attendre l’événement.Bientôt une barque, montée par une vingtaine de personnes, partitdu rivage et aborda le smack ; trois officiers qui s’ytrouvaient montèrent sur le pont sans témoigner aucune crainte,quoiqu’il fut le théâtre d’une rixe assez vive entre nos camaradeset les marins hollandais, qui voulaient tirer les soldats de lacale.
Le premier mot du plus âgé des officiers futpour demander qui était le chef du complot : tout le monderestant muet, je pris la parole en français ; j’exposai qu’iln’y avait point eu de complot ; c’était par un mouvementunanime et spontané que nous avions cherché à nous soustraire àl’esclavage qu’on nous imposait ; nous n’avions d’ailleursnullement maltraité le commandant du smack ; il pouvait enrendre témoignage comme les marins hollandais, qui savaient bienque nous leur aurions laissé le bâtiment après avoir débarqué prèsd’Anvers. J’ignore si ma harangue produisit quelque effet, car onne me la laissa pas achever ; seulement, pendant qu’on nousentassait à fond de cale à la place des soldats que nous y avionsmis la veille, j’entendis dire au pilote, « qu’il y en avaitlà plus d’un qui pourrait bien danser le lendemain au bout d’unevergue. » Le smack gouverna ensuite sur Helwotsluis, où ilarriva, le même jour, à quatre heures de l’après-midi. Sur la radeétait mouillé le Heindrack. Le commandant du fort s’yrendit en chaloupe, et une heure après, on m’y conduisit moi-même.Je trouvai assemblé une espèce de conseil maritime qui m’interrogeasur les détails de l’insurrection et sur la part que j’y avaisprise. Je soutins, comme je l’avais déjà fait devant le commandantdu fort, que n’ayant signé aucun acte d’engagement, je me croyaisen droit de recouvrer ma liberté par tous les moyens possibles.
On me fit alors retirer pour faire comparaîtrele jeune homme de Tournai, qui avait arrêté le commandant dusmack ; on nous considérait tous deux comme chefs de complot,et l’on sait qu’en pareille circonstance, c’est sur ces coupablesque porte le châtiment ; il n’y allait véritablement pour nousni plus ni moins que d’être pendus : heureusement le jeunehomme, que j’avais eu le temps de prévenir, déposa dans le mêmesens que moi, en soutenant avec fermeté qu’il n’y avait eusuggestion de la part de personne, l’idée nous étant venue en mêmetemps à tous de frapper le grand coup ; nous étions au restebien sûrs de n’être pas démentis par nos camarades, qui noustémoignaient un vif intérêt, allant jusqu’à dire que si nous étionscondamnés, le bâtiment à bord duquel on les placerait sauteraitcomme un caisson ; c’est-à-dire qu’ils mettraient le feu auxpoudres, quitte à faire aussi un voyage en l’air. Il y avait là desgaillards capables de le faire comme ils le disaient. Soit qu’oncraignît l’effet de ces menaces et du mauvais exemple qu’ellesdonneraient aux marins de la flottille enrôlés d’après le mêmeprocédé, soit que le conseil reconnût nous nous étions renfermésdans le cercle de la défense légitime, en cherchant à noussoustraire a un guet-apens, on nous promit de solliciter notregrâce de l’amiral, à condition que nous retiendrions nos camaradesdans la subordination, qui ne paraissait pas être leur vertufavorite. Nous promîmes tout ce qu’on voulut, car rien ne rend sifacile sur les conditions d’une transaction, que de se sentir lacorde au cou.
Ces préliminaires arrêtés, nos camaradesfurent transférés à bord du vaisseau, et répartis dans lesentre-ponts avec l’équipage qu’ils venaient compléter ; toutse fit dans le plus grand ordre ; il ne s’éleva pas la moindreplainte ; on n’eut pas à réprimer le plus petit désordre. Ilest juste de dire qu’on ne nous maltraitait pas comme à bord dubrick, où notre ancien ami le maître d’équipage ne commandait quela corde à la main. D’un autre côté, donnant des leçons d’escrimeaux gardes-marine, j’étais traité avec quelques égards ; on mefit même passer bombardier, avec vingt-huit florins de solde parmois. Deux mois s’écoulèrent ainsi sans que la présence continuelledes croiseurs anglais nous permît de quitter la rade. Je m’étaisfait à ma nouvelle position ; je ne songeais même nullement àen sortir quand nous apprîmes que les autorités françaisesfaisaient rechercher les nationaux qui pouvaient faire partie deséquipages hollandais. L’occasion était belle pour ceux d’entre nousqui se fussent mal trouvés du service, mais personne ne se souciaitd’en profiter ; on ne voulait d’abord nous avoir que pour nousincorporer dans les équipages de ligne français, mutation qui neprésentait rien de bien avantageux ; puis, la plupart de mescamarades avaient, je crois, comme moi, de bonnes raisonspour ne pas désirer de montrer leur figure aux agents de lamétropole. Chacun se tut donc ; quand on envoya demander aucapitaine ses rôles d’équipage, l’examen n’eut aucun résultat, parle motif tout simple que nous étions tous portés sous de fauxnoms ; nous crûmes l’orage passé.
Cependant les recherches continuaient :seulement, au lieu de faire des enquêtes, on apostait sur le portet dans les tavernes des agents chargés d’examiner les hommes quivenaient à terre pour leur service ou en permission. Ce fut dansune de ces excursions que l’on m’arrêta : j’en ai long-tempsconservé de la reconnaissance pour le cuisinier du vaisseau, quim’honorait de son inimitié personnelle, depuis que j’avais trouvémauvais qu’il nous donnât du suif pour du beurre, et de la merluchegâtée pour du poisson frais. Amené chez le commandant de place, jeme déclarai hollandais ; la langue m’était assez familièrepour soutenir cette version ; je demandai, au surplus, à êtreconduit sous escorte à mon bord, pour me procurer les papiers quijustifieraient de ma naturalité ; rien ne paraissait plusjuste et plus naturel. Un sous-officier fut chargé dem’accompagner ; nous partîmes dans le canot qui m’avait amenéà terre. Arrivés près du vaisseau, je fis monter le premier monhomme, avec lequel j’avais causé jusque là fort amicalement ;quand je le vis accroché dans les haubans, je poussai tout à coupau large en criant aux canotiers de ramer vigoureusement, et qu’ily aurait pour boire. Nous fendions l’eau pendant que monsous-officier, resté dans les haubans, se démenait au milieu del’équipage, qui ne le comprenait pas, ou faisait semblant de ne pasle comprendre. Arrivé à terre, je courus me cacher dans une maisonde connaissance, bien résolu de quitter le vaisseau, où il medevenait difficile de reparaître, sans être arrêté. Ma fuite devantconfirmer tous les soupçons qui s’étaient élevés contre moi, j’enprévins toutefois le capitaine, qui m’autorisa tacitement à fairece que je croirais utile à ma sûreté.
Un corsaire de Dunkerque, le Barras,capitaine Fromentin, était en rade. À cette époque, on visitaitrarement les bâtiments de ce genre, qui avaient en quelque sortedroit d’asile ; il m’eût fort convenu d’y passer : unlieutenant de prise auquel je m’adressai me présenta à Fromentin,qui m’admit sur ma réputation, comme capitaine d’armes. Quatrejours après, le Barras mit à la voile pour établir sacroisière dans le Sund ; on était au commencement del’hiver de 1799, dont les gros temps firent périr tant de naviressur les côtes de la Baltique. À peine étions-nous en haute mer,qu’il s’éleva un vent de nord tout à fait contraire pour notredestination ; il fallut mettre à la cape ; le roulisétait tellement fort, que j’en fus indisposé au point de ne pouvoirrien prendre autre chose pendant trois jours, que de l’eau-de-viemêlée d’eau ; la moitié de l’équipage était dans la mêmeposition, de manière qu’un bateau pêcheur eût suffi pour nousprendre sans coup férir. Enfin le temps s’éleva, le vent tournatout à coup au sud-ouest, et le Barras, excellentmarcheur, filant ses dix nœuds à l’heure, eut bientôtguéri tout le monde. En ce moment la vigie cria : Navire àbâbord. Le Capitaine saisissant sa lunette, déclara quec’était un caboteur anglais, sous pavillon neutre, que le coup devent avait séparé de quelque convoi. On arriva sur lui ventarrière, après avoir hissé pavillon français. Au second coup decanon, il amena sans attendre l’abordage ; l’équipage fut misà fond de cale, et la prise dirigée sur Bergen (Norwège), où lacargaison, composée de bois des Îles, trouva bientôt desacheteurs.
Je restai six mois à bord duBarras : mes parts de prise commençaient à me faireun assez bon pécule, quand nous entrâmes en relâche à Ostende. On avu que cette ville m’avait toujours été funeste ; ce qui m’yarriva cette fois me ferait presque croire au fatalisme. Nousétions à peine entrés dans le bassin, qu’un commissaire, desgendarmes et des agents de police, vinrent à bord pour examiner lespapiers de l’équipage ; j’ai su, depuis, que ce qui avaitprovoqué cette mesure en quelque sorte inusitée, c’était unassassinat dont on supposait que l’auteur pouvait se trouver parminous. Quand mon tour d’interrogatoire arriva, je déclarai me nommerAuguste Duval, né à Lorient, et j’ajoutai que mes papiers étaientrestés à Rotterdam, au bureau de la marine hollandaise ; on nerépondit rien ; je me croyais tiré d’affaire. Lorsque les centtrois hommes qui se trouvaient à bord eurent été interrogés, onnous fit appeler à huit, en nous annonçant que nous allions êtreconduits au bureau des classes, pour y donner desexplications ; ne m’en souciant pas du tout, je m’esquivai audétour de la première rue, et j’avais déjà gagné trente pas sur lesgendarmes, quand une vieille femme qui lavait le devant de samaison, me jeta son balai entre les jambes ; je tombai, lesgendarmes arrivèrent, on me mit les menottes, sans préjudice denombre de coups de crosse de carabine et de monture de sabre ;on m’amena ainsi garrotté devant le commissaire des classes qui,après m’avoir entendu, me demanda si je n’étais pas évadé del’hôpital de Quimper. Je me vis pris, puisqu’il y avait danger pourDuval comme pour Vidocq. Je me décidai cependantpour le premier nom, qui présentait moins de chances défavorablesque le second, puisque la route d’Ostende à Lorient étant pluslongue que celle d’Ostende à Arras, pouvait me laisser plus delatitude pour m’échapper.
