Thélyson Orélien C’était ça ou mourir

Quand j’ai vu l’inscription sur le petit carton blanc, une partie de moi a eu envie de le déchirer, ce papier, de le piétiner, de crier que je n’étais pas un chiffre, que j’étais Jonas Dorléon, né à Léogâne, survivant de Carrefour-Feuilles, professeur d’histoire-géographie au chômage forcé, diplômé haïtien en exil continental. Mais l’autre partie de moi – la plus grande, la plus sage, la plus fatiguée – a rangé le papier dans la poche intérieure de la veste de Mahmoud et a dit :  » Merci. « 
Numéro 7423B, c’est ce que je suis devenu à mon arrivée au centre du PRAIDA, dans le quartier montréalais de Côte-des-Neiges, cette drôle de montagne de béton où sont rassemblés familles pressées, vendeurs de griot, boulangers kabyles et centres médicaux qui parlent trois langues. PRAIDA, c’est un sigle qu’on apprend comme un mot sacré. Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile. Un nom bien long, bien rassurant. Un nom qui fait croire que tout est organisé. Mais quand tu y arrives, tu comprends très vite que ce n’est pas un programme : c’est une autre file d’attente, une de plus. Là, j’ai eu un lit. Un vrai lit, avec des draps propres et un oreiller. J’ai eu une soupe. Légère, mais chaude. J’ai eu une infirmière qui m’a demandé si j’avais mal quelque part. Je lui ai dit :  » Pas pour l’instant.  » Parce que la douleur, chez les migrants, elle ne se dit pas. Elle dort entre deux douleurs plus grandes.
On m’a assigné un intervenant. Un travailleur social, québécois. À notre
première rencontre, il m’a dit :  » Vous pouvez m’appeler Philippe.  » Il avait le sourire d’un homme qui croit au système, et les yeux de celui qui sait qu’il n’a pas assez de mains pour en tendre une à tous les naufragés. Il m’a remis un feuillet d’information : comment ouvrir un compte bancaire, où trouver une banque alimentaire, comment postuler pour un permis de travail. J’ai

tout lu. Tout compris. J’ai soupiré. Dans la partie portant sur le permis de travail, c’était écrit en tout petit :  » Délai de traitement : entre trois et huit mois. « 
Philippe a soufflé :

  • C’est long, hein?
    J’ai souri.
  • Oui, c’est long.
    C’est long quand tu as les deux mains déjà tendues vers l’effort, prêtes à travailler, une tête encore habitée par l’expérience, un cœur qui bat avec l’envie de servir. Long quand on te demande de ne rien faire, d’apprendre la patience immobile des plantes d’intérieur.
    Avec l’aide sociale, je recevais 829 dollars canadiens par mois. J’ai cru à une erreur, la première fois. Puis j’ai compris, quand je me suis mis à chercher une chambre. Pas un appartement, non. Une chambre. Une cellule privée avec droit de cuisine. La moins chère que j’ai trouvée, elle était 600 dollars, dans le centre-sud de l’île. Il restait 229 dollars pour le reste : transport, appels en Haïti, savon, nourriture. Vivre avec 229 dollars dans un pays qui vend les bananes à l’unité, c’est comme nager sans bras. Tu finis par couler.
    J’ai demandé aux gens du PRAIDA s’ils pouvaient m’aider. Philippe a dit :  » Si vous faites du bénévolat, vous avez droit à un dédommagement pour vos frais de déplacement.  » Alors j’ai commencé à faire du bénévolat dans un petit centre communautaire de Côte-des-Neiges. Nettoyer la salle, plier des dépliants, aider une vieille dame haïtienne à remplir ses papiers. Et parfois, juste être là. Écouter. Traduire. Être utile. Ça m’a sauvé.
    J’ai eu droit à une carte d’autobus gratuite pour le mois. J’ai cru que j’avais gagné à la loterie. J’ai montré ma carte comme un trophée. Regardez-moi, je peux prendre le bus 165 vers Côte-des-Neiges sans payer. C’est peu, je sais. Mais c’est beaucoup quand la plupart des gens te voient comme un profiteur.
    Parce qu’il faut parler de ça : le regard. Le regard qu’on nous lance parfois dans le métro, au marché, dans la rue. Les débats sur l’immigration à la télé. Les chroniqueurs qui disent qu’on coûte trop cher. Les politiciens qui disent qu’ils veulent accueillir, mais  » pas trop « . Qui parlent de  » capacité

d’accueil « . Les gens qui nous accusent de  » profiter du système  » alors qu’on attend depuis des mois un papier pour pouvoir travailler comme tout le monde.
À la télé, un jour, à Radio-Canada, un expert a dit :

  • Il faut savoir qui paie pour ces gens-là.
    Et j’ai crié, dans ma chambre :
    • MOI ! Je paie ! Je paie avec ma honte, mon attente, ma fatigue, mon silence !
      Mais personne ne m’a entendu. Parce que dans cette chambre louée à 600 dollars par mois, j’étais juste le numéro 7423B. Un code. Une dépense dans un budget. Pas un homme. Pas un ancien professeur. Juste un inconnu avec une veste trop grande et un dossier en traitement.
      Malgré tout, je me levais chaque matin. Je faisais mon lit. Je prenais ma carte de bus. Je descendais à Snowdon. Je marchais jusqu’au centre. Je disais bonjour. Je pliais des papiers. Je remerciais. Un jour, le numéro serait effacé et mon nom redeviendrait lisible. Un jour, je serais de nouveau Jonas Dorléon, reconnu, debout. J’aurais le droit de signer un chèque, de louer un vrai logement, d’acheter un grille-pain sans demander l’autorisation de Philippe.
      Mais en attendant, j’étais 7423B.
      Au début, je pensais que mon numéro, 7423B, allait me suivre quelques jours, le temps qu’on tape mon nom dans une base de données, qu’on imprime une carte plastifiée et qu’on m’intègre dans cette belle société où, paraît-il, chacun a sa place et ses papiers. Je ne savais pas encore que c’était mon uniforme administratif, mon matricule de l’espoir en veille.
      7423B. Quatre chiffres et une lettre qui me suivaient partout. À l’accueil du centre, au comptoir de la clinique communautaire, à l’atelier de rédaction de CV organisé par la Maison d’Haïti, même sur la feuille d’émargement des cours de francisation que j’ai dû suivre alors que je parlais le français depuis le berceau. La professeure venait d’une région du Québec où le français s’écrit comme il s’entend, mais ne s’entend jamais comme il s’écrit. Elle prononçait  » toé  » et  » moé « , et quand j’ai dit
       » subséquemment « , elle m’a regardé comme si j’avais récité un sort vaudou. J’ai souri, par respect, et je me suis rappelé qu’ici, ce n’est pas ce que

tu sais qui compte, c’est ce qu’ils croient que tu ignores.
Je me levais chaque matin avec la même routine : ouvrir les rideaux, regarder la neige ou la pluie, allumer le vieux téléphone offert par un bénévole colombien, vérifier mon dossier sur le site d’Immigration Canada, y voir les mots demande en cours, préparer du café soluble, avaler un pain sec, mettre ma veste, sortir. J’étais un automate.
Dans les files d’attente du centre communautaire, on se reconnaissait entre nous. Pas par la couleur, ni par la langue. On lisait la fatigue dans les gestes, l’inquiétude dans les traits. Le visage d’une personne qui attend depuis trop longtemps est toujours le même : figé, mais brûlant sous la surface. J’ai vu un jour un homme fondre en larmes parce qu’on lui avait dit que son permis n’était pas encore prêt. Juste ça. Trois mots :  » Pas encore prêt « , et il s’était mis à pleurer comme un enfant battu. Même sans violence, ce pays peut te briser. À coups de silence, de lenteur, de bureaucratie bienveillante qui te laissent pourrir doucement, un sourire aux lèvres.
Il y avait des réunions organisées par le PRAIDA. On nous expliquait les démarches, les aides, les règles. Des mots doux, bien choisis. Mais derrière, il y avait le vide.  » On comprend votre situation.  »  » Nous faisons de notre mieux.  »  » Le Canada est un pays d’accueil, mais avec des limites.  » Tout était dans le mais, ce petit mot qui annule tout ce qui précède. Et nous, on hochait la tête. On disait merci. On n’a pas le droit de mordre la main qui nous a offert une soupe.
Pourtant, on n’en voulait pas, de la soupe. On voulait travailler. Payer notre loyer. Acheter nos propres vêtements. Ouvrir un compte en banque sans devoir montrer la lettre de Philippe. Louer un studio où on peut fermer la porte pour ne pas entendre le voisin ronfler ou téléphoner à Port-au-Prince toute la nuit. Mais pour ça, il fallait le permis. Ce fameux permis de travail qui n’arrivait jamais.
Plus les mois passaient, mieux je comprenais le piège : on te donne une petite aide, assez pour que tu ne meures pas, mais pas assez pour que tu vives. Tu deviens un zombie administratif. Ni mort, ni vivant. Et le pire, c’est que tu ne peux même pas t’indigner. Parce que les gens te regardent alors comme si tu exagérais.  » Tu es chanceux d’être ici !  » Oui, je suis chanceux.

Mais la chance n’empêche pas la fatigue. Et la gratitude ne doit pas interdire la dignité.
Dans le métro, un jour, j’ai vu une pub de la SPCA. La photo d’un chien abandonné, avec en dessous :  » Même les oubliés méritent une deuxième chance.  » J’ai souri tristement. Ici, on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger. Un chien recueilli est une belle histoire. Un réfugié accepté est une charge budgétaire.
Malgré tout, j’ai continué à marcher droit, j’ai tenu bon. J’ai vu des hommes céder. J’ai vu Junior, un jour, dire qu’il voulait rentrer. Retourner à Haïti. Que l’attente ici était pire que le danger là-bas. Je l’ai regardé longuement.

  • Si tu rentres, dis au pays que je ne suis pas mort. Dis-lui que j’ai mal, mais que je tiens. Dis-lui que même sans nom, même sans papiers, je marche toujours.
    Car c’est encore ce qui fait notre force. On marche. On avance. On ne fuit plus, non. Notre souffle est court, nos jambes fatiguées. Mais on avance, un pas après l’autre, même avec un numéro à la place du nom.
    Un jour, peut-être, ce pays saura qui je suis. Pas seulement 7423B, mais Jonas. L’homme. Le prof. Le vivant.
    En attendant, je reste en suspens. Entre deux statuts, deux conditions, deux hivers. Mais debout. Toujours debout.

32

Mon avocat de l’aide juridique s’appelait Kevin. Juste Kevin – je n’ai jamais retenu son nom de famille, et lui n’a jamais prononcé le mien correctement. Il disait  » Dourléon « ,  » Dourillon « ,  » Doriol « . Une fois, même, dans la salle d’audience, il a dit  » monsieur Dorion « . Je ne l’ai pas corrigé. À quoi bon? J’étais déjà une statistique en marche. Kevin avait trente-quatre ans, il portait des chemises trop repassées, il transpirait dès qu’il lisait à haute voix et il croyait que Port-au-Prince était en Afrique de l’Ouest. Il était bilingue, mais nettement plus anglophone que francophone. Son français avait l’hésitation de la traduction permanente, comme s’il devait d’abord penser en anglais avant de me répondre dans une langue qui n’était pas tout à fait la sienne.
Il m’a demandé, la première fois qu’on s’est rencontrés au centre
communautaire, si Haïti était une ancienne colonie anglaise. J’ai dit non. Il s’est exclamé :  » Ah, c’est pour ça que vous parlez français !  » J’ai ri même si ce n’était pas drôle. Kevin n’était pas méchant. Il était ignorant, ce qui est souvent pire. Il ne savait rien d’Haïti. Mais il avait vu un documentaire sur le séisme de 2010.  » Le goudougoudou « , comme il disait, fier de connaître le mot, sans mesurer toute la douleur qu’il contenait. Ce mot né du bruit sourd de la terre qui se déchire et qui, chez nous, est devenu le nom pudique d’une catastrophe. Il m’a demandé si ma maison avait été détruite. J’ai dit non. Il m’a regardé, comme s’il ne comprenait pas pourquoi j’étais là, alors. J’ai dit :
 » Ma maison n’est pas tombée en 2010. Elle a été brûlée en 2023. Par les gangs.  » Il s’est étonné :  » Ah bon? Il y a encore des problèmes là-bas ?  » J’aurais voulu pleurer. J’aurais voulu crier. Mais j’ai simplement sorti mon téléphone. Je lui ai montré une capture d’écran. Sur la page d’accueil de Radio France internationale, en grosses lettres :  » Haïti : la fuite des

habitants du quartier de Carrefour-Feuilles face à l’avancée des gangs armés « . Et, sous ces mots, on voyait la pente d’une rue de Port-au-Prince avalée par la panique : des familles tassées, des enfants agrippés à des sacs, des paillasses roulées à la hâte, des seaux, des draps, des vies réduites à ce qu’on peut porter en courant pendant qu’au loin, la fumée et les rafales rappellent que ce n’est pas un départ, c’est une évacuation. Il a regardé l’écran et il a dit :  » Ça, c’est bien pour votre dossier.  » Voilà. Ma souffrance, bien pour le dossier. Mon quartier détruit, utile pour la preuve. Kevin n’était pas avocat. Il était curateur de tragédie.
Il a ouvert un dossier. Il a tapé mon nom en majuscules. Puis il m’a posé des questions, beaucoup de questions. Comme un enfant qui découvre un nouveau jeu.  » Pourquoi avez-vous fui ?  »  » Est-ce que vous étiez menacé personnellement?  »  » Avez-vous une preuve écrite des menaces ?  » J’ai ri, encore. Les gangs ne remettent pas de lettre sur du papier à en-tête quand ils viennent brûler ta rue. J’ai dit :  » J’ai un rapport de police.  » Kevin était content.  » C’est parfait.  » Sauf que le rapport, je l’avais acheté. Comme tout le monde. Deux mille gourdes, un timbre fiscal et une signature inventée par un policier complice. Ça, je ne l’ai pas dit à mon avocat.
Kevin m’a appris à jouer le rôle du demandeur d’asile crédible. Être cohérent, convaincant, calme. Ne pas avoir l’air trop nerveux, ni trop sûr de soi. Ne pas avoir l’air de mentir, mais ne pas paraître trop éloquent non plus. Il fallait parler comme une victime, mais marcher comme un citoyen. C’était une audition. J’ai dit :  » Alors, je dois mentir?  » Il a répondu :  » Non, mais choisissez bien vos mots.  » Voilà. La vérité soigneusement sélectionnée. Comme dans un buffet. Tu prends ce qui est digeste. Tu laisses le reste.
Le jour de l’audience, il faisait un froid décourageant. On aurait dit que même le ciel cherchait à dissuader les migrants. Le Tribunal de l’immigration est hébergé au complexe Guy-Favreau, un bâtiment ordinaire posé sur le boulevard René-Lévesque. Il n’a rien de solennel, sinon un grand drapeau qui flotte comme un rappel permanent de l’âme canadienne. Après la porte, un détecteur de métal. Une salle d’attente. Des regards qui se croisent sans se rencontrer. Des numéros appelés. Des noms écorchés. Et dans l’air, une tension diffuse, semblable à une fièvre.
On était là, les sans-papiers avec leurs papiers. Des hommes fatigués, des

femmes dignes, des enfants silencieux. Et des avocats. Kevin est arrivé en retard. Il m’a dit bonjour avec un sourire. J’ai répondu par un regard qu’il n’a pas remarqué.
La commissaire s’appelait Sylvie Lécuyer. Elle était blonde, bien maquillée, polie. Elle avait vu défiler des centaines de demandeurs. Des Salvadoriens, des Nigérians, des Pakistanais, des Afghans, des Haïtiens. Pour elle, nos douleurs étaient des dossiers, nos vies des statistiques avec un accent. Elle m’a demandé de raconter mon histoire, depuis le début. Encore. Mais cette fois, sous serment. J’ai levé la main. J’ai dit :  » Je jure de dire la vérité.  » Et j’ai raconté. Le quartier. Le feu. Les gangs. La fuite. Les routes. Le Brésil. Le radeau. Le Darién. Le Mexique. CBP One. Le froid. Le Canada. La chambre à 600 dollars. L’aide sociale à 829. J’ai raconté tout. Enfin, tout ce qui rentrait dans la case  » crédible « .
Kevin m’a regardé avec fierté, comme un professeur satisfait de son élève. Il a pris la parole :  » Mon client est un homme droit. Il a fui une situation intenable. Il a tout fait dans les règles. Il veut simplement vivre.  » Et la juge a hoché la tête. Puis elle a demandé si j’avais peur de retourner en Haïti. J’ai dit :  » Madame, je préfère mourir ici de froid que là-bas par balle.  » Elle a noté, puis m’a remercié et a dit qu’elle rendrait sa décision sous peu. Kevin m’a serré la main.  » Vous avez été excellent.  » J’ai dit merci. Mais dans ma tête, je me suis demandé si ma douleur avait été bien vendue.
Les jours qui ont suivi l’audience, je suis redevenu 7423B. Un numéro qui attend. Le soir, sur mon téléphone, j’ouvrais l’application d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, je rafraîchissais la page de mon dossier. Toujours la même chose : En traitement. En traitement de quoi? De quelle maladie me guérissait-on? La misère, la peur, le déracinement, ça se soigne avec des formulaires ? Mon dossier dormait dans un serveur et moi, je ne dormais plus du tout.
Kevin m’avait dit :  » Il faut compter entre deux semaines et trois mois pour que la décision soit rendue.  » J’ai compté. Chaque jour. Chaque minute. J’ai compté les courriels, les enveloppes dans ma boîte postale, les coups de fil manqués. Rien. Silence administratif. Le genre de silence plus difficile à encaisser qu’un refus. Parce qu’un refus te libère, au moins, mais un  » peut-être  » te condamne à l’attente. Et puis un matin, en buvant mon

café soluble, j’ai reçu un appel. Numéro inconnu. J’ai failli ne pas décrocher. Trop de fausses alertes, de faux espoirs. Mais j’ai répondu. Une voix jeune, neutre, un peu robotique :

  • Bonjour, ici le Tribunal de l’immigration. Nous vous informons que la décision dans votre dossier a été rendue. Vous êtes reconnu comme personne protégée au Canada. Une lettre de confirmation vous sera transmise par la poste.
    J’ai murmuré :  » Merci.  » La personne a raccroché. J’ai reposé le téléphone sur la table. Et j’ai pleuré. Longtemps. J’ai pleuré en silence comme on pleure une guerre intérieure. C’était fini. Pas complètement, mais cette étape-là. La corde autour de mon cou s’était desserrée.
    Kevin m’a envoyé un courriel trois jours plus tard :  » Félicitations, Monsieur Dorlioun. Je suis heureux d’avoir pu vous aider. Vous allez maintenant pouvoir régulariser votre statut. Bonne chance pour la suite.  » J’ai voulu lui répondre :  » Merci, Kevin. Même si tu ne sais pas où est Haïti, tu m’as quand même sauvé.  » Mais je ne l’ai pas fait. Je savais bien que je n’étais plus qu’un dossier clos dans son ordinateur. Une case cochée. Une petite victoire dans un métier plein de tragédies ordinaires.
    Dès que j’ai eu le statut de personne protégée, on m’a regardé autrement. Ce n’était pas flagrant, mais je le sentais. Un ton plus poli au comptoir de la banque. Une employée du centre communautaire qui me demande si je veux animer un atelier pour nouveaux arrivants. Une infirmière qui me dit :
     » Maintenant, vous allez pouvoir souffler. « 
    Mais souffler, ça ne s’apprend pas en un jour. Quand tu as couru toute ta vie, tu oublies comment on marche. Tu restes en alerte. Tu surveilles ton nom partout : sur les listes, dans les courriels, sur les avis officiels. Tu lis les journaux pour voir si une nouvelle loi ne va pas te renvoyer dans la fosse. Tu redoutes les élections. Tu entends des phrases comme  » On est rendus au bout de notre capacité d’accueil  » et tu te dis :  » Est-ce que c’est moi qu’ils visent? Est-ce de moi qu’ils parlent?  » Un soir, au centre, j’ai croisé un Haïtien plus jeune que moi, fraîchement arrivé. Il n’avait pas encore eu son audience au Tribunal de l’immigration. Il tremblait comme un prisonnier politique.
    Il m’a demandé :
  • Frè, yo ka di non wi? (Frère, ils peuvent dire non, hein?)
    Je lui ai dit que oui. Et que non. Et que ça dépend. Et que même quand ils disent oui, ça ne guérit pas les blessures. Il a baissé la tête. J’ai posé ma main sur son épaule.
    • Mais tu peux y croire. Parce que moi, je l’ai eu, mon papier. Parce que même un Kevin qui ne sait pas où est Haïti peut faire un miracle. Parce qu’on est des survivants. Et que même quand le monde ne comprend pas ton histoire, il peut finir par t’accueillir quand même.
      J’ai attendu mon permis de travail, qui est arrivé six mois plus tard. Six mois à vivre avec 829 dollars par mois, dont 600 partaient dans un trou qu’on appelle  » chambre en colocation « , mais qui ressemble plus à une cellule avec une fenêtre. Le reste de l’argent, je le dépensais en nouilles, en savon, en cartes d’appel.
      J’ai travaillé gratuitement pendant des mois pour prouver que j’étais digne de recevoir de l’aide qui ne suffisait même pas pour survivre. J’ai nettoyé une cuisine communautaire dans Côte-des-Neiges. J’ai distribué des paniers alimentaires. J’ai accompagné des aînés haïtiens à la clinique. Et j’ai fait tout ça avec le sourire, parce qu’on m’avait appris à ne pas cracher dans la soupe. Dans l’autobus 165 que je prenais chaque matin avec ma carte gratuite du PRAIDA, je regardais les gens autour de moi. Des étudiants, des femmes avec des enfants, des vieux qui dormaient debout. Moi, j’étais quelque part au milieu de tout ça. Ni jeune ni vieux. Ni intégré ni dehors. J’étais dans l’entre-deux permanent. Et personne ne s’en rendait compte, parce que je souriais, que je disais merci au chauffeur. J’avais appris à être poliment invisible.
      Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait :  » Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système.  » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait

dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac de plastique.
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance.
Je ne blâmais pas Kevin. Il avait fait ce qu’il avait pu, malgré sa
méconnaissance du monde. Avec ses doutes, ses doigts qui pianotent sur Google Translate, son accent malhabile. Il m’avait donné une chance. Cette chance-là, il fallait maintenant la transformer en vie. Je ne blâmais pas le Canada. Il m’avait laissé entrer. Il m’avait dit :  » Reste.  » Mais il ne m’avait pas encore dit :  » Tu es ici chez toi.  » Je devais attendre encore. Mais je n’attendais plus comme avant, comme un mendiant devant une porte. Maintenant, j’attendais debout. Avec ma veste, mon papier, mon nom, même mal prononcé. Et chaque matin, en attachant mes souliers devant le miroir fêlé de ma chambre, je répétais à haute voix :  » Je m’appelle Jonas Dorléon. « 
Tant que je pouvais le dire sans trembler, je ne n’étais pas perdu.

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer