Il s’appelait Samson. Mais comme il était petit, malingre, avec des épaules faites pour porter des seaux d’eau mais pas le poids du monde, on l’appelait Ti-Samson. Il était le fils unique d’une couturière bigote et d’un chauffeur de camion qui aimait plus la route que sa femme. Moi, je l’ai connu en classe, quand il faisait semblant d’écouter mes cours d’histoire pendant que ses yeux rêvaient déjà d’un ailleurs où l’on ne vous demande pas ce que vous avez mangé, mais ce que vous voulez devenir. Il me vouvoyait à l’école, m’appelait » Prof Dorléon « , mais en dehors il me disait Jo, comme à un frère. C’était un rêveur bruyant, Ti-Samson. Le genre de gars qui parle plus qu’il ne pense, mais qui pense plus qu’il n’ose le dire. Il avait toujours une idée en tête, un plan, une piste, un contact. Il avait un téléphone, avec un écran fendu en croix, comme si Jésus lui-même lui avait envoyé un texto de travers. C’était un cadeau d’un cousin revenu de Martinique qui lui avait dit : » Avec ça, tu trouveras ton chemin. » Sauf que le cousin était reparti, et le chemin, lui, restait à inventer. Ti-Samson passait ses journées à faire défiler des groupes WhatsApp pour migrants, à lire des annonces Facebook qui promettaient un visa en quarante-huit heures, un logement en République dominicaine, un emploi garanti à Miami, un vol humanitaire pour le Brésil.
Il croyait à tout ce qui brillait, surtout si c’était numérique. Un jour, il est
venu me voir. Il avait les yeux qui pétillaient, comme ceux d’un homme qui vient d’apprendre qu’il a gagné à la loterie, sauf qu’il n’avait jamais acheté de billet.
- Jo, m’fè kou a! (Jo, j’ai réussi le coup !)
- Quel coup ?
- Visa dominicain garanti, 200 dollars seulement, à Pétion-Ville. Un
frère qui bosse au consulat. Il a une combine… Pas un faux visa, un vrai. Faut juste passer au cyber, remplir un formulaire, et puis il te le donne le lendemain.
Je l’ai regardé longuement, comme on regarde un frère qui marche volontairement vers l’abîme. Je lui ai dit :
- Tu crois vraiment que le consulat vend des visas à 200 dollars dans un cybercafé ?
- Non, il ne les vend pas. Il les facilite. Ce n’est pas pareil, frère.
C’était ça, la magie de Ti-Samson. Il ne mentait pas. Il décalait la réalité jusqu’à ce qu’elle épouse ses espérances. Il n’achetait pas de mensonges : il les louait à crédit, avec des intérêts de naïveté. Je l’ai accompagné, ce jour-là. Par curiosité, et aussi un peu parce que j’avais besoin de rire. Et je savais que les rêves de Ti-Samson finissaient souvent en tragicomédies – comme des pièces de théâtre mal répétées où le rideau tombe trop tôt.
Le cybercafé s’appelait NetParadi. Une salle sombre, avec huit ordinateurs poussiéreux, deux ventilateurs bruyants, et une odeur permanente de sueur chaude et de câbles fondus. Le » gérant » était un homme maigre à lunettes qui mâchait une allumette éteinte comme un chewing-gum. Il portait un polo où était écrit » Staff « , mais il était le seul employé. Sur son écran d’accueil, l’image d’un passeport dominicain, avec en dessous : » Visa assuré, rapidité garantie, sérieux. » Ti-Samson s’est assis, tout sourire. Le gars lui a fait remplir un formulaire PDF mal orthographié. Nom. Prénom. Date de naissance. Taille. Poids. Couleur des chaussettes. Groupe sanguin. Et puis, dans un coin, une case : » Offre spéciale – traitement express si vous avez des Nike originales. » J’ai cru à une blague. Pas Ti-Samson. Il a ôté ses Nike. Des Air Max rouges presque neuves. Cadeau d’un cousin revenu de Miami avec un short et des illusions. Il les a posées sur le bureau comme une offrande. Le gérant les a prises sans sourire. Il a dit : - Bon, ça couvre la moitié. Reste cent dollars.
Ti-Samson a sorti son téléphone à l’écran fendu en croix, une brique déglinguée mais qui captait même dans les cimetières. Il l’a déposé à côté des chaussures. Le gérant a hoché la tête. Il a dit : - OK. Je vais envoyer votre dossier. Revenez demain après-midi.
Et c’est tout.
Pas de tampon. Pas de reçu. Pas de garantie. Juste la foi en la voix d’un menteur en polo. On est sortis. Ti-Samson marchait pieds nus sur les pavés de Pétion-Ville. Il souriait. Moi, j’étais muet. Il m’a dit :
- Jo, tu verras. Je vais passer. Tu viendras me rejoindre après.
Je n’ai rien répondu. Il aurait pu m’annoncer qu’il allait traverser l’Atlantique à dos de pigeon, j’aurais eu la même réaction. Le lendemain à 13 heures, il est retourné au cyber. Fermé. Rideau baissé. Écran cassé. Un mot sur la porte : » Fermé pour entretien. » Et une tache de sang sur le trottoir. Peut-être une bagarre. Peut-être juste un hasard. Ti-Samson a débarqué chez moi avec des tongs dépareillées, le regard vide comme une assiette de riz après la guerre. Il s’est assis. Il a demandé : - Tu crois que ça va marcher quand même ?
J’ai dit : - Peut-être.
Parce qu’il faut toujours laisser un peu d’espoir à ceux qui n’en ont plus.
Il n’a pas pleuré. Il n’a pas crié. Il est resté là, à fixer le mur. Il a dit : - J’étais sûr. J’y ai cru, Jo. J’y ai vraiment cru.
Et moi, je me suis senti coupable. Coupable de ne pas avoir empêché cela. Coupable d’avoir laissé mon frère vendre ses Nike pour une fausse promesse. Coupable d’être encore en vie, encore debout, encore lucide. Parce que la lucidité est un poison quand elle ne sert à rien.
Il m’a dit :- Jo, je vais passer. Un jour ou l’autre. Avec ou sans visa. Avec ou sans baskets.
Quelques heures plus tard, Ti-Samson est reparti. Sans chaussures, sans
téléphone, sans dignité, mais avec cette force étrange de ceux qui ont tout perdu et qui marchent quand même. En le regardant s’éloigner, j’ai ri d’un rire triste comme une chanson sans refrain. Parce qu’on était deux idiots.
Pendant des semaines, je n’ai pas revu Ti-Samson. Il avait disparu. Personne ne savait où il dormait, ce qu’il mangeait, s’il marchait, s’il priait, s’il espérait encore. Je me suis mis à penser à lui comme on pense à un membre amputé. Il n’était plus là, mais je le sentais. Il me grattait l’âme, là où ça ne se gratte pas avec les ongles. Je me suis mis à errer, moi aussi. Je
- Jo, je vais passer. Un jour ou l’autre. Avec ou sans visa. Avec ou sans baskets.
traînais dans les cybercafés de Port-au-Prince, j’observais les visages impatients, tendus, crédules, brûlés d’espoir. Je reconnaissais des mères qui vendaient leur chaîne en or pour un faux rendez-vous. Des jeunes qui se prenaient en photo devant de faux drapeaux dominicains. Des garçons qui se rebaptisaient sur Facebook pour faire plus » latino » : José Simón, Carlos de la Vega, Jonatán Lanfría. Les noms changeaient, mais la misère, elle, restait fidèle. Un jour, j’ai croisé un type qui vendait des » formulaires officiels » de demande d’asile, imprimés sur des feuilles A4, avec des logos collés au scotch. Il criait :
- Visa garanti pour 1 500 gourdes ! Remboursé par Dieu si refusé !
Et les gens payaient. Ils étaient prêts à tout pour quitter un bateau qui coule. Ils savaient que c’était un mensonge, mais ce mensonge-là, au moins, leur appartenait. Moi, je ne payais rien. Ce n’est pas que j’étais plus malin que les autres. Non. Mais je n’avais rien à vendre. Pas de Nike. Pas de téléphone. Pas même la foi. Juste un vieux carnet de poèmes et un passeport expiré où ma photo me regardait avec l’air de dire : » Tu veux aller où, toi, avec cette tête-là? » Puis un soir, alors que je marchais sans but dans les rues de Delmas, je suis tombé sur Ti-Samson. Il était assis devant une épicerie fermée, torse nu, pieds sales, un sac de plastique sur les genoux. Il avait maigri. Beaucoup. Son regard avait changé. Il m’a vu, il a souri. Un sourire de travers, comme un souvenir mal rangé. - Jo…
- Ti-Samson…
On s’est assis ensemble sur le trottoir. Il m’a tendu un morceau de pain sec. J’ai refusé. Il a insisté. J’ai accepté. On a mangé en silence.
Puis il a dit : - Tu sais, j’ai revu le type du cyber.
- Quoi? Il est revenu ?
- Non. Il n’est jamais parti. Il a juste changé de cyber.
- Et tu lui as parlé ?
- Oui. Il m’a dit que ce n’était pas sa faute. Que c’est le système. Que les papiers sont vrais, mais que les ambassades mentent.
- Et tu l’as cru?
- Bien sûr que non. Mais ça m’a fait du bien d’entendre quelqu’un me
dire que ce n’était pas moi, le problème.
On a parlé longtemps. Des projets morts. Des cousins perdus en mer. Des tantes qui ont vendu leur maison pour un visa chilien. Des amis recrutés pour mourir au Darién. On a ri aussi. Il avait un rire sec, grinçant. Le rire des gens qui savent que le ridicule est le seul luxe gratuit qui leur reste.
Puis il m’a dit :
- Je vais tenter par Ouanaminthe. Il y a un gars qui peut me faire passer. Ce n’est pas un visa. C’est un passage. Une ouverture.
- C’est dangereux.
- Tout est dangereux, Jo. Surtout rester.
Et il est parti.
Je ne l’ai plus jamais revu. Certains disent qu’il a réussi. Qu’il vit en République dominicaine, qu’il travaille dans un restaurant, qu’il a une nouvelle paire de Nike, bleues cette fois. D’autres disent qu’il s’est fait arrêter, qu’il est dans un centre de détention à Haina avec d’autres Haïtiens sans nom, sans papiers, sans date de sortie. Moi, je crois qu’il est vivant. J’ai besoin qu’il le soit. Parce que s’il est mort, alors j’ai perdu plus qu’un ami : j’ai perdu espoir.
Je pense souvent à Ti-Samson. À ses Air Max rouges. À son sourire. À son sac de plastique sur les genoux. Et à cette phrase qu’il m’a dite comme une prière : - Ce n’est pas moi, le problème, Jo.
Et peut-être que c’est vrai. Peut-être que le problème, c’est ce monde qui vend de l’espoir en format PDF.
4
Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. Ce mardi-là, sous un soleil cruel, j’ai pris une décision de lâche – mais il faut être un peu lâche pour survivre dans un pays peuplé de braves déjà morts : j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce que quelqu’un m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. Et que l’autre côté, même s’il ne voulait pas de moi, me le dirait proprement. C’était déjà mieux.
Je suis monté dans un vieux camion coiffé d’une bâche trouée, un de ces engins qu’on appelle » on verra bien » parce qu’on ne sait jamais s’ils arriveront. À l’arrière, des femmes, des enfants et un homme qui prétendait avoir été sénateur. Il portait des sandales massacrées et une chemise où le drapeau d’Haïti avait été cousu comme par un tailleur ivre. Il parlait fort, prophétisait la renaissance du pays. Personne ne l’écoutait. Même les mouches l’évitaient.
Sur la route de Croix-des-Bouquets, nous avons croisé un cortège funéraire immobilisé par un barrage de jeunes armés. Ils ont ouvert le cercueil, fouillé dedans et, comme ils n’ont rien trouvé, ils ont volé les chaussures du mort. Ses chaussures ! Le mort était mieux chaussé que nous tous. Moi, je portais des savates dont les semelles racontaient la fuite que j’essayais de cacher. À Malpasse, j’ai vendu mon carnet de poèmes à un type qui l’a acheté pour en faire du papier de toilette. C’est ce qu’il m’a dit. Il a souri. Moi aussi. On a partagé une banane grillée. Les poèmes méritaient au moins ça. Puis Jimaní est apparue – la frontière la plus triste du monde. Un grillage rouillé, un chien maigre, deux douaniers jouant aux cartes, et une
file de gens qui attendaient quelque chose qu’ils ne savaient même plus nommer. Je me suis avancé. Il était 11 h 13. Je le sais parce que j’ai vu en passant l’horloge fêlée du poste haïtien, au moment précis où l’agent en uniforme m’a lancé :
- Si’w pa gen papye, w’ap mouri la. (Si tu n’as pas de papiers, tu meurs
ici.)
Et j’ai pensé : » Mon frère, je suis déjà mort. Je marche seulement vers
ma tombe. «
J’ai demandé comment on passait, si on n’avait pas de papiers. Il m’a répondu : - Tu paies.
- Combien?
- Ça dépend.
C’est la seule loi aux frontières : ça dépend.
J’ai donné mon dernier billet. Celui que je gardais précieusement depuis un mois. Celui que je voulais offrir à mon filleul pour ses huit ans. J’ai payé. On m’a fait signe. J’ai marché. Pas de contrôle. Pas de questions. Seulement une tape molle sur l’épaule et un regard sans intention.
Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix. Mais je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus, un Haïtien parmi tant d’autres qui jouaient leur maigre destin à la roulette de l’ailleurs. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. Cette certitude-là ne tombe pas d’un coup. Elle s’insinue. Elle travaille ton sommeil. Elle s’invite quand tu repenses à ta maison en tôle, à ta chaise en plastique toujours posée du même côté de la cour, à ton vieux voisin qui jurait qu’il ne partirait jamais, et que tu réalises que tout cela a disparu. Tu ne le reverras plus, sauf dans des rêves trop courts. Alors oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres. Et c’est peut-être pour ça que j’ai ri. Un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche.
La frontière entre Haïti et la République dominicaine, surtout à Jimaní,
ce n’est pas une frontière. C’est un marché aux illusions. Une zone grise où l’identité est un vêtement qu’on peut retourner, salir, vendre, voler ou brûler. Là-bas, on est haïtien à 8 heures, dominicain à 8 h 10, étranger illégal à midi, et victime d’abus à 14 heures. Tout dépend de qui te parle, de combien tu donnes et de ce que tu es prêt à laisser derrière toi. Moi, j’avais laissé la moitié de mon âme dans un bus vers Jérémie, donc je n’avais plus grand-chose à perdre.
Mais j’avais peur.
Pas tellement de la mort, car la mort, on la fréquente tous les jours chez nous, on la tutoie, on lui parle comme à une vieille tante désagréable. Non. Ce qui me faisait peur, c’était l’humiliation, c’était d’être réduit à rien devant des hommes en uniforme. Et à Jimaní, l’uniforme est roi – un roi illettré et corrompu.
J’étais dans la longue file des sans-papiers, côté République dominicaine. Car une fois le douanier haïtien amadoué, encore fallait-il convaincre le douanier dominicain. Il y avait des femmes avec des enfants, des hommes qui sentaient le charbon, des jeunes filles maquillées comme pour aller au bal, espérant qu’un douanier tombe amoureux de leur rouge à lèvres. Il y avait des vieux qui avaient déjà fait l’aller-retour dix fois et qui murmuraient à voix basse les trucs qui marchent : » Donne-lui du rhum dans la main. «
» Mets ton argent dans ta chaussette gauche. » » Dis que tu es dominicain, mais d’ascendance haïtienne. » Moi, je n’avais que ma bouche et mon slip. Quand ç’a été mon tour, j’ai avancé. Le douanier était jeune – musclé, peau claire, lunettes de soleil, regard d’hyène fatiguée. Il a regardé mon visage, mon sac, mes pieds. Il a dit :
- ¿Documentos? (Papiers ?)
- No tengo. (Je n’en ai pas.)
Il a esquissé un sourire mal aiguisé, comme un rasoir émoussé. Il m’a fait signe de le suivre derrière la guérite. Là, il m’a dit de vider mon sac. J’ai sorti une paire de chaussettes sales, un carnet de poèmes (encore un), quelques biscuits, mon diplôme et une photo de ma mère. Il a regardé la photo.
Il a dit : - ¿Ella está muerta? (Elle est morte ?) J’ai hoché la tête.
- Bien. Una menos. (Bien. Une de moins.)
Et là, j’ai vu clair. Ce n’était pas un douanier que j’avais devant moi. C’était un petit dieu de la frontière, un fonctionnaire de la honte, un prêtre d’une religion sans pardon. Il m’a demandé d’enlever mon t-shirt. Je l’ai enlevé. Puis mon pantalon. Je l’ai enlevé.
Puis il m’a regardé. Il a dit : - El calzoncillo también. (Le slip aussi.) Je l’ai enlevé.
Je me suis retrouvé nu devant lui, dans cette guérite qui sentait le vieux cuir et la sueur dominicaine. Il a rigolé. - Un negro decente. Bien depilado. (Un nègre décent. Bien épilé.)
J’ai baissé les yeux, d’instinct. En Haïti, on apprend très tôt que, quand un homme a une arme, il faut regarder le sol. Le douanier m’a fouillé comme on fouille une valise suspecte. Puis il m’a lancé une phrase que je n’oublierai jamais :- ¿Tú quieres pasar? Déjame ver si tú eres dominicano por dentro. (Tu veux passer? Laisse-moi voir si tu es dominicain à l’intérieur.)
J’ai eu peur qu’il me viole. Très peur. Ce n’est pas une invention. À la frontière, ça arrive. Pas tous les jours, mais assez pour que ça devienne un secret connu de tous. Les femmes haïtiennes le savent. Elles se taisent, mais elles savent. Certaines se font violer en échange du droit de passer. D’autres passent pour ne pas être violées. Toujours, le tarif est le même : le silence.
Mais lui, il ne m’a pas touché. Il a juste ri. Puis il m’a rendu mes vêtements en disant : - Hoy, tú eres dominicano. Por cinco horas. Aprovecha. (Aujourd’hui, tu es dominicain. Pour cinq heures. Profites-en.)
C’est comme ça que je suis entré en République dominicaine. Sans visa. Sans permission. Avec, en mémoire, une blague sale sur ma nudité. À la sortie de la guérite, un soldat m’a tapé sur l’épaule. Il m’a demandé 500 pesos pour ne pas » me raccompagner « . Je lui ai donné tout ce que j’avais : une poignée de pièces et un paquet de biscuits.
Il a accepté.
J’ai avancé.
Et là, dans la foule des nouveaux arrivés, j’ai vu l’absurde. Une femme
- ¿Tú quieres pasar? Déjame ver si tú eres dominicano por dentro. (Tu veux passer? Laisse-moi voir si tu es dominicain à l’intérieur.)
haïtienne à la peau claire, bien habillée, est passée sans souci. Derrière, un Dominicain noir, sans papiers mais parlant espagnol, s’est fait refouler comme un malpropre. Ici, la couleur, c’est une carte d’identité. Ton créole est une condamnation. Ton espagnol est une audition. Ton nom est une loterie.
Il n’y a pas de loi à Jimaní. Il y a des douaniers qui se prennent pour des dieux parce qu’ils ont le pouvoir de décider du destin des autres. Il y a des motos-taxis qui te proposent le paradis pour 200 pesos. Il y a des femmes qui cachent leur passeport dans leur soutien-gorge. Il y a des enfants qui dorment dans des sacs de riz vides. Il y a tout, mais il n’y a pas d’avenir. Et pourtant, je suis passé. Nu comme un ver. Dominicain pour cinq heures, mais libre. Libre de continuer à marcher. Libre de chercher un autre mur à contourner. Libre de me dire que l’humiliation, ça ne tue pas. Ça transforme. J’étais en train de devenir un homme entièrement fait de frontières.
Une fois passé, j’ai marché sans me retourner. Je savais que si je regardais en arrière, si je croisais à nouveau les yeux du douanier ou du soldat, je sentirais encore leurs mains salissant ma dignité. Et moi, je voulais garder au moins une illusion intacte : celle de ne pas être à eux. Celle d’avoir changé de côté. Même si, de ce côté-ci, on te regarde comme une tache sur une chemise neuve.
Jimaní, côté dominicain, c’est une ville qui ressemble à un couloir entre deux prisons. Ni tout à fait libre, ni tout à fait étrangère. On y vend des fruits, des gilets de sauvetage, des chargeurs de téléphone et des rêves trop petits pour en valoir la peine. Des Haïtiens y vivent, ou plutôt s’y stationnent, comme des colis mal étiquetés. Certains vendent du pain, d’autres lavent des vitres, d’autres encore se font sauver l’âme pour trois pesos au coin d’une rue.
Moi, j’avais faim.
Mais avant même de chercher un bout de pain, j’ai fait ce que tous les Haïtiens font en arrivant : je me suis cherché un accent, car là-bas ta sécurité dépend de la manière dont tu dis » buenos días « . Si tu articules trop nettement, tu ne salues plus : tu te dénonces. On saura tout de suite d’où tu viens. Si tu avales trop les syllabes, tu es suspect. Si tu dis » bonjou «
sans réfléchir, tu es foutu. Alors je me suis entraîné. Devant un miroir sale dans un cybercafé louche, j’ai dit : » Buenos días. » Encore : » Buenos días. » Encore : » Bwenoss… » Non. Trop haïtien. J’ai recommencé. J’ai failli me gifler moi-même pour avoir oublié que j’étais en exil dans ma propre bouche.
Puis, vers la fin de l’après-midi, quand le soleil a commencé à baisser et que la fatigue m’est tombée dessus comme une couverture mouillée, je n’ai plus eu la force de jouer au comédien. Les rues se vidaient doucement, les voix devenaient plus rares, et la ville changeait de visage. Alors j’ai cherché un endroit qui ne ressemble pas trop à une invitation au malheur, un banc en béton sous un lampadaire fatigué, pas loin d’un vendeur d’oranges qui comptait ses pièces. Et sur ce banc, j’ai dormi. J’ai rêvé que j’étais encore à Carrefour-Feuilles, mais il n’y avait ni balles, ni feu, ni douleur. Au matin, un chien m’a réveillé d’un coup de langue sur la joue. C’était peut-être le seul Dominicain sincère que j’allais croiser cette semaine-là.
Les jours suivants, j’ai appris les règles.
Règle numéro un : ne jamais parler le créole haïtien en public, même si on t’arrache un ongle. Le créole, ici, c’est une faute. Une odeur. Un soupçon. Les Dominicains dansent au son du kompa, mangent du riz collé, couchent avec des Haïtiennes – mais ils ne veulent surtout pas voir un Haïtien exister en tant que tel.
Règle numéro deux : trouve-toi un passeur, ou deviens le passeur de quelqu’un. À Jimaní, tout le monde vend un passage. Un passage vers la capitale. Vers un chantier. Vers un papier. Vers un mensonge. Il y a des hommes à moto qui te proposent un avenir pour 1 000 pesos, sans garantie, sans frein. On les appelle les kouri-kouri (pousse-pousse). Moi, j’en ai rencontré un qui m’a dit :
- Si tu veux traverser jusqu’à Baní, je peux te mettre dans une boîte à outils.
J’ai refusé. Je suis claustrophobe.
Règle numéro trois : même si tu vis ici, travailles ici, dors ici, tu n’existes pas. Tu es un numéro sans papiers. Une statistique qui gêne. Un fantôme qui sue. Il y a des Haïtiens qui vivent en République dominicaine depuis vingt ans et qui n’ont jamais vu leur nom imprimé ailleurs que sur une facture de
Western Union. Ils parlent espagnol, cuisinent dominicain, mais leur accent trahit leur origine comme un témoin trop bavard. Et puis, il y a la terreur sourde. Celle qu’on ne dit pas mais qu’on sent. Chaque nuit, des soldats font des descentes dans les quartiers » trop noirs « . Des rafles. Pas toujours violentes. Parfois, juste un regard, une insulte, un coup de pied dans un seau. Il arrive que des femmes soient prises. Oui, prises. Je n’ai pas besoin de décrire. Elles ne parlent pas. Elles savent que personne n’écoute.
Un soir, j’ai vu un enfant se faire arrêter parce qu’il portait un sac » trop haïtien « . Un sac Carrefour. Le même que j’avais, moi. Je l’ai jeté cette nuit-là. Je l’ai remplacé par un simple sac de plastique. Un truc qui se déchirait à rien, mais qui ferait en sorte que je continuerais à passer. De jour en jour. De lieu en lieu. D’identité en identité. Toujours un peu moins haïtien, un peu plus invisible. Un soir, j’ai vu mon reflet dans une vitrine et je ne me suis pas reconnu. J’ai alors su que j’étais en train de réussir ma mission : disparaître assez pour survivre. Et ce soir-là, j’ai repensé au douanier. Au moment précis où, nu dans sa guérite, j’ai senti que ma vie était désormais réduite à cette alternative : passer ou mourir. Et j’avais choisi de passer.
Sauf que passer ne veut pas dire vivre. Passer, c’est un verbe creux quand on l’utilise trop. Et je voulais plus. Je voulais continuer. Alors j’ai quitté Jimaní. Sans dire au revoir. Sans rien voler. Sans rien laisser. Juste avec ce que j’avais de plus précieux : un corps intact et un slip lavé à la main. Et une conviction : la honte est un visa provisoire.
5
Santiago de los Caballeros. Le nom seul fait déjà croire à une chanson d’amour. Une ville de chevaliers, disait Rosélène. » Là-bas, on ne tire pas sur les pauvres, on les supprime avec distinction. » Voilà ce qu’elle m’avait dit, juste avant de me glisser un nom, une adresse et un conseil :
- La cousine de mon mari, María del Carmen. Une fille bien. Elle a un salon de coiffure. Elle te logera. Mais ne lui dis pas trop vite que tu es sans papiers. Fais-la rêver un peu.
Faire rêver. Voilà une mission que je pouvais accomplir, moi, Jonas Dorléon, professeur sans classe, poète sans lecteurs, voyageur sans carte. Alors je suis parti pour Santiago avec mon espagnol en construction et une illusion bien repassée : celle de pouvoir exister.
Quand je suis arrivé à notre point de rendez-vous dans le quartier de Los Ciruelitos, un mélange de béton gris et de tentatives colorées, je l’ai vue avant qu’elle ne me voie. María del Carmen. Un corps dessiné comme une insulte aux pauvres, des lèvres rouges comme une menace douce.
Elle m’a regardé, m’a souri et a dit : - ¿Tú eres el primo haitiano, verdad? (Tu es le cousin haïtien, n’est-ce pas ?)
Sa voix dansait entre la moquerie et la tendresse. J’ai dit oui, un sourire de saint perdu aux lèvres.
Elle m’a hébergé dans un coin de sa vie. Une paillasse au fond d’une pièce où elle entreposait ses rouleaux pour les cheveux, ses teintures, ses miroirs. Une pièce entre deux existences, parfaite pour quelqu’un comme moi.
Au début, elle était gentille. Charmante, même. Elle me préparait du café noir. Elle me parlait dans un espagnol facile. Elle me regardait comme si
j’étais un billet de loterie avec des chances raisonnables. Et surtout, elle croyait que j’avais les documentos. Un visa. Une promesse d’Amérique. Et moi? Je ne la détrompais pas.
Elle disait :
- Cuando te vayas, tal vez me iré contigo. (Quand tu partiras, peut-être que je viendrai avec toi.)
Et moi, je disais : - Tal vez. (Peut-être.)
À travers son regard, je devenais beau. Mon créole se transformait en accent exotique. Mes silences étaient nappés de mystère. Ma pauvreté se maquillait en modestie. Elle disait que j’étais » authentique « . Ce mot-là, il faut s’en méfier. Quand une femme dit que tu es » authentique « , c’est qu’elle t’aime malgré ce que tu es, pas en raison de ça. Et puis un jour, elle a voulu voir mes fameux papiers. Pas par méfiance, je crois, par amour. Elle disait qu’elle voulait » s’informer « , peut-être s’inscrire avec moi au consulat américain. Peut-être préparer un » voyage commun « . Je me suis raidi. J’ai dit que je les avais perdus.
J’ai eu peur qu’elle se fâche, mais au lieu de cela, elle a souri. Elle a dit :- No importa. Un hombre como tú siempre encuentra su camino. (Peu importe. Un homme comme toi trouve toujours son chemin.)
Malgré tout, dans ses yeux, j’ai vu la première fissure. La première trace
de recul. Les jours suivants, les cafés étaient tièdes. Les sourires plus courts. La voix plus sèche. Une nuit, elle ne m’a pas laissé entrer. Elle a dit qu’elle avait un client dans la maison. Moi, j’ai dormi sur le trottoir, à côté d’un chien qui a eu la décence de ne pas me poser de questions.
Le lendemain, elle m’a servi un café froid et m’a dit : - Tú eres buena gente, pero… esto no va a funcionar. (Tu es une bonne personne, vraiment. Mais entre nous… cela ne peut pas fonctionner.)
Elle m’a tendu mon sac, dans lequel manquaient mes chaussettes. Elle a lâché :
- No importa. Un hombre como tú siempre encuentra su camino. (Peu importe. Un homme comme toi trouve toujours son chemin.)
- Busca tu suerte, Jonas. (Va chercher ta chance, Jonas.)
Elle a prononcé mon nom avec la douceur des enterrements. Je n’ai rien su faire d’autre que hocher la tête.
Je suis parti. Encore. En marchant dans les rues de Santiago, j’ai croisé
des regards qu’on réserve habituellement aux chiens errants. Même pas de la pitié. Le genre de regards qui te passent à travers comme à travers une vitre sale. Et c’est ce jour-là, vers midi, sur la place Duarte, que j’ai vu le garçon pendu. Un cireur de bottes. Quinze ans, peut-être. Il s’appelait Wilner. Un gosse d’Haïti, arrivé l’année d’avant avec sa tante.
Il cirait les chaussures des policiers, des prêtres, des marchands. Il faisait ce que les gosses pauvres font : il servait. Et ce jour-là, quelqu’un l’a trouvé
» trop noir « , ou » trop créole « , ou juste » trop là « . Il a été retrouvé pendu à un arbre, avec ses brosses à côté. Et le pire ? Personne n’a crié. Les gens sont passés, ont pris des photos, ont partagé la nouvelle sur Facebook. Ils ont écrit » Triste » en commentaire. Mais personne n’a cherché. Personne n’a accusé. Wilner était un petit nègre de trop dans une ville qui déborde déjà d’invisibles.
Et moi? J’ai regardé. J’ai regardé le corps. J’ai regardé les gens. J’ai regardé mes pauvres chaussures trouées qu’il avait cirées trois jours plus tôt. Et j’ai eu honte. Honte de continuer à marcher. De continuer à espérer. De vivre alors qu’un gosse pendu me regardait encore avec ses pieds. Ce soir-là, j’ai dormi dans un parc. J’ai mangé un reste de sandwich trouvé dans une poubelle. J’ai récité un poème que j’avais écrit pour María del Carmen, mais que je ne lui donnerais jamais.
Les jours qui ont suivi ont eu un goût de poussière. Je n’étais pas triste. Non. La tristesse, on l’a depuis longtemps enterrée, chez nous. On n’a plus de place dans le cœur pour elle. Ce que j’avais, c’était le goût du néant, le goût de l’injustice quotidienne. Le goût des jours qui passent sans te reconnaître. J’errais dans Santiago comme un débris que la ville refusait de ramasser. Je regardais les vitrines sans y voir mon reflet. J’entendais les conversations sans qu’aucune me concerne. J’étais un e muet, une lettre échappée d’un mot mal tapé, un accent inutile.
Je dormais où je pouvais. Derrière un supermarché. Sous une bâche déchirée offerte par un autre Haïtien qui, lui, avait des papiers. Il s’appelait Junior. Il faisait la plonge dans un restaurant du quartier de Cienfuegos. Il me parlait en chuchotant, comme si nos mots pouvaient réveiller une bête.
