Thélyson Orélien C’était ça ou mourir


La mère, elle, est restée. Elle n’a pas crié, n’a pas supplié. Elle s’est simplement assise à côté de sa fille, le dos contre un tronc humide, et elle a repris son souffle pour deux. Elle a essuyé le visage de l’enfant avec le bout de sa manche, elle a arrangé une mèche de cheveux collée par la sueur, elle a murmuré des mots qui ne peuvent être entendus qu’entre une mère et un corps d’enfant qui s’éteint lentement. Elle savait. Elle savait que rester, c’était abandonner le groupe. Elle savait qu’abandonner le groupe, c’était disparaître. Mais elle est restée quand même. Il y a des frontières que même l’instinct de survie ne traverse pas.
Et nous, nous avons continué notre route. Pas d’un seul bloc, pas d’un même élan. On s’est éloignés par petites lâchetés successives. Un pas. Puis un autre. Puis le silence. Personne n’a regardé en arrière. Ce n’était pas de l’indifférence – certaines images vous empêchent d’avancer pour toujours.
Au moment d’entrer dans le Darién, on était quarante-trois. Un chiffre précis, compté à voix basse, comme pour se rassurer. Mais on était déjà seuls. Seuls avec nos peurs, seuls avec nos calculs, seuls avec nos renoncements. Les corps avançaient ensemble, mais les esprits étaient déjà dispersés.
Ceux qui en ont vu le bout n’en sont jamais vraiment sortis entiers. Certains y ont laissé une chaussure, happée par la boue comme un souvenir qu’on abandonne. D’autres un orteil, mangé par l’infection ou fracassé contre une pierre. Certains y ont laissé un frère, un cousin, un compagnon de route devenu trop lent. D’autres y ont laissé un bout de leur foi. Moi, c’est ma naïveté que j’ai perdue. Le peu qu’il m’en restait. Cette idée idiote que la volonté suffit. Que la solidarité est automatique. Que l’humanité tient partout. Dans le Darién, on apprend autre chose : on apprend que survivre n’est pas une vertu, c’est une mécanique.
Quand on a fini par émerger, enfin, il n’y avait pas de fanfare pour

marquer la sortie. Pas de drapeau planté dans le sol, pas de chœur d’anges pour saluer les survivants. Rien de spectaculaire. Rien qui ressemble à une victoire. Juste une clairière ouverte comme une parenthèse maladroite dans le vert écrasant, un poste militaire posé là sans poésie, une bâche tendue à la hâte pour distribuer de l’eau tiède à des corps qui ne demandaient plus grand-chose. Des soldats aux visages tirés, creusés par la routine et par ce qu’ils voient passer chaque jour. Et un médecin qui regardait nos pieds comme un boucher regarde la viande dure : sans cruauté, mais sans illusion, évaluant ce qui peut encore servir et ce qui ne guérira jamais vraiment.
J’ai marché jusqu’à un tronc d’arbre, et je me suis laissé tomber dessus plus que je ne me suis assis. Le bois était rugueux, mais il tenait. J’ai regardé mes mains, longues, sales, gonflées, couvertes de petites coupures qui racontaient plus que moi. Et j’ai murmuré, à voix basse, presque comme on se confesse :  » Je suis encore là.  » Pas comme avant. Pas intact. Pas fier. Pas tout à fait. Mais bien là. Debout à l’intérieur, même si le corps, lui, tremblait encore.
Un Haïtien que je ne connaissais pas s’est approché. Il m’a parlé doucement, comme on parle à quelqu’un qui revient de loin :

  • Frè, ou sòti anndan sa? (Frère, tu es sorti entier de là?)
    J’ai pris une seconde. Pas pour réfléchir, mais pour sentir ce qui, en moi, répondait encore. Puis j’ai dit :
    • Non. Men pati ki sòti a, li pare pou kontinye. (Non. Mais la partie qui est sortie, elle est prête à continuer.)
      La jungle m’avait avalé, oui. Elle m’avait mâché lentement, sans colère, sans intention, comme elle le fait avec tout ce qui la traverse. Elle avait gardé un peu de moi – des forces, des illusions, une certaine légèreté – et elle avait relâché le reste comme on relâche un corps, laissant sur lui une cicatrice qu’on ne voit pas mais qui ne disparaît jamais. Une marque invisible, logée quelque part entre la peur et la lucidité.
      Je n’étais pas sorti vainqueur. J’étais sorti vivant.
      J’étais prêt pour le prochain enfer.

18

Quand j’ai émergé du Darién, j’avais l’impression que mes pieds ne touchaient plus terre. J’étais comme vidé de moi-même : la jungle avait gratté l’intérieur de mon crâne avec ses doigts sales pour me prendre tout ce qui me restait de lucide et d’humain. Je suis arrivé au Costa Rica maigre, puant, mais debout. C’était déjà un exploit, car la plupart des gens n’y arrivent pas, ou arrivent cassés en petits morceaux qu’aucune prière ne peut recoller.
Là où nous étions, c’était un  » centre d’accueil « , pas un hôtel ni un camp de réfugiés officiel, juste une grande tente militaire plantée sur un terrain vague à la sortie d’un bourg qu’on ne voit même pas sur Google Maps. Un entrepôt de fortune pour la tristesse bien tassée. Il y avait des lits superposés en fer, pas de matelas mais des bâches, et des gens. Des gens qui n’osaient plus parler de peur de réveiller ce qu’ils avaient vu.
On était des centaines. Des Haïtiens, des Colombiens, des Vénézuéliens, des Cubains, des Africains ; ce jour-là je suis même tombé sur un Ouïghour du Xinjiang, en Chine. Il s’appelait Akmeth. Petit, sec, l’œil noir comme l’oubli, la voix douce comme du thé amer. Il m’a parlé en espagnol et en un français cassé, avec un accent que même les anges n’auraient pu situer. Mais on s’est compris. Car entre les survivants, il y a une langue qui ne s’apprend pas – elle se ressent. Il m’a demandé mon prénom, je lui ai dit Jonas, et il m’a tendu un sachet de plastique contenant un peu d’eau sucrée. Je l’ai bue en entier, d’un coup. Il m’a regardé comme on regarde quelqu’un qu’on comprend trop bien. Puis il a commencé à parler, à se vider, comme si j’étais un puits et lui, un torrent.

  • La jungle… No es lo que ustedes piensan. (Ce n’est pas ce que les gens
    pensent.) Elle ne tue personne. Elle nous regarde mourir. Il parlait lentement. Chaque mot tombait comme une goutte sur une blessure. Je n’osais pas l’interrompre. Même mon estomac s’était arrêté de grogner. Il m’a raconté la femme enceinte. Elle s’appelait Fatouma ou peut-être Fatima, personne ne le savait. Une Congolaise. Elle avait marché pendant huit jours, la peau gercée, les pieds éclatés, avec un bébé dans le ventre. Les contractions étaient venues la nuit, pendant une tempête, alors que la tente bricolée par leur groupe s’était effondrée. Personne ne pouvait l’aider. Il n’y avait pas de médecin. Pas de draps propres. Pas même un couteau pour couper le cordon. Elle a crié, hurlé comme une louve blessée, jusqu’à ce que la tête sorte. Et puis… plus rien. Le silence. Le bébé ne pleurait pas. Il était bleu. Trop petit. Trop mou. La mère a regardé l’enfant, l’a serré contre sa poitrine, puis l’a déposé doucement sur une pierre couverte de mousse. Et elle a continué à marcher. Sans un mot. Sans une larme. J’ai eu froid, tout d’un coup. Malgré la chaleur étouffante du Costa Rica, j’ai senti la morsure de l’inhumanité.
    Puis Akmeth m’a parlé du père et de la fille. Un Colombien, ancien
    conducteur de taxi. Il était parti avec sa fille de dix ans sans prévenir sa femme déjà aux États-Unis, pensant lui faire une surprise à son arrivée. Il avait emporté 700 dollars dans ses chaussettes et une photo de famille dans un petit sac de plastique. Mais un jour, ils ont dû traverser une rivière. Pas très large, mais profonde, et surtout vicieuse. Le courant est arrivé d’un coup, comme une bête qui se réveille. L’homme a glissé. La gamine aussi. Ils ont crié. D’autres ont essayé de les attraper. On a réussi à repêcher le père. Mais pas la fille. Après, il ne parlait plus. Il s’asseyait le dos contre un arbre et regardait les feuilles. On aurait dit qu’il attendait qu’une feuille lui parle en retour.
    Puis le pire. L’histoire d’un couple vénézuélien, marié depuis six ans. Des gens pas riches, mais amoureux. Ils faisaient la route main dans la main. Et un matin, dans un col étroit entre deux falaises, un groupe est apparu. Des hommes armés. En treillis. Pas des militaires ni des policiers, juste des bêtes humaines. Ils ont séparé les hommes des femmes. Le mari a hurlé. Ils l’ont roué de coups. Ensuite, ils l’ont forcé à regarder. Pendant cinq heures, ils ont fait à la femme des choses que je n’écrirai pas ici, même si mon cœur saigne. Pendant cinq heures, elle a crié, puis supplié, puis plus rien. Quand ils l’ont

ramenée, elle ne tenait plus debout. Elle ne parlait plus. Elle saignait. Son regard était perdu dans le vide. Le mari l’a prise dans ses bras. Il a pleuré. Et puis il s’est levé sans rien dire. Il a marché droit devant lui jusqu’au bord d’une falaise, il a levé les bras, et il s’est laissé tomber.

  • C’est le premier suicide que j’ai vu de mes yeux, m’a dit Akmeth, la voix comme du papier mouillé.
    Je ne parlais plus. Je n’avalais même plus ma salive. Je regardais autour les autres migrants, certains en train de jouer aux cartes, d’autres de dormir, d’autres de prier. Moi, j’étais cloué. Cloué comme un insecte sur une planche. Je n’étais pas mort, mais j’avais le goût de la mort dans ma bouche. Et ce Ouïghour, cet homme que je ne connaissais pas une heure plus tôt, me regardait comme un frère de douleur.
    Après la conversation avec Akmeth, je n’ai pas pu fermer l’œil. La nuit est tombée sur le camp du Costa Rica, mais dans ma tête le ciel restait ouvert, fissuré, trop bruyant. Les ronflements de dizaines de dormeurs dessinaient une sorte de musique étrange, ponctuée par des toux sèches, des sanglots étouffés et, parfois, le gémissement lointain d’un gamin qui appelait sa mère dans son sommeil. La bâche au-dessus de nous claquait doucement dans le vent. Je n’avais pas pleuré pendant la traversée du Darién. Pas une larme. J’étais trop occupé à survivre, à marcher, à chercher de l’eau potable, à surveiller les serpents, à éviter les piqûres des fourmis rouges qui vous laissent une jambe en feu pendant deux jours. Mais là, maintenant que j’étais  » sain et sauf « , que mon corps était intact, mon âme, elle, voulait expulser tout ce qu’elle avait avalé de travers. Et elle ne savait pas comment.
    Ce qui m’a sauvé, cette nuit-là, c’est un bruit idiot. Un éclat de rire. Un gamin, peut-être sept ou huit ans, riait dans son sommeil. Riait ! Un vrai rire de gosse. Léger, innocent, fou. Et ce rire, c’était comme si la vie me rappelait qu’elle était là, quelque part, planquée entre deux lattes de bois pourri, trois sacs de riz et une paire de vieilles sandales. Il m’a fait du bien, ce rire. Pas beaucoup. Juste assez pour respirer à nouveau.
    Le lendemain, on nous a réveillés à l’aube avec des cris et des coups de sifflet. Les responsables du camp – des bénévoles, des agents du gouvernement costaricain et quelques ONG religieuses – faisaient ce qu’ils pouvaient. Une fille, je crois qu’elle s’appelait Estrella, passait avec un

thermos de café noir et remplissait des gobelets en plastique pour ceux qui avaient survécu à la nuit. J’ai pris mon café, je me suis brûlé la langue et j’ai souri. C’était infect, mais c’était chaud. Et une boisson chaude, après la jungle, c’est le luxe. Quand tu as passé des jours trempé jusqu’aux os, le simple fait de sentir de la chaleur dans ton corps, c’est une forme de miracle. Autour de moi, les visages se levaient. Tous avaient des yeux creusés, rouges, battus par la mémoire. Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter.
C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. Alors ce matin-là, on a commencé à se parler. Vraiment. Dans toutes les langues. En espagnol, en créole, en arabe, en français, en gestes, en larmes. Un Cubain a raconté comment son groupe avait été attaqué par des guépards. J’ai ri. Je lui ai dit :  » Frérot, c’était sûrement des chiens sauvages !  » Il m’a regardé avec ses yeux énormes et m’a dit :  » Peut-être, mais ils couraient comme le diable et ils avaient faim.  » Et je n’ai plus ri.
Une Colombienne a raconté qu’un bébé était mort dans son groupe. De fatigue ou de faim. Il avait tout simplement arrêté de bouger. Sa mère l’avait bercé pendant deux heures avant de se rendre à l’évidence : il ne respirait plus. Elle l’avait gardé sur son dos jusqu’au prochain camp, puis lui avait creusé une tombe avec une petite cuillère.
Un Haïtien sec et maigre, un type de Cap-Haïtien, a dit qu’il avait vu un homme transporter le cadavre de sa femme pendant deux jours parce qu’il ne pouvait pas se résoudre à l’abandonner à la jungle. Quand les vers ont commencé à sortir de ses narines, il l’a déposée doucement contre un arbre et il a prié. Longtemps. Puis il est parti. Lentement. Moi, j’écoutais. J’écoutais parce que je n’avais plus la force de parler. J’écoutais parce que leurs mots disaient ce que je n’arrivais pas encore à dire.
Il y avait au camp une vieille dame panaméenne qui s’occupait des repas. Elle s’appelait Doña Marta. Elle avait un regard d’acier et une voix de rocaille. Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle touchait les gens. Elle posait sa main sur l’épaule, elle regardait dans les yeux, elle disait :  » Dios está

contigo.  » (Dieu est avec toi.) Et on avait envie de la croire. Même si on ne croyait plus en Dieu. Même si on avait vu le diable danser dans les feuillages du Darién. Un soir, elle m’a servi une assiette de riz, de haricots noirs et de plantains frits. J’ai pleuré en mangeant. Elle ne m’a pas posé de questions. Elle m’a tendu une serviette en papier pour sécher mes larmes et elle a continué à servir. Je l’ai regardée longtemps. Je me suis dit : voilà une vraie sainte. Elle ne fait pas de miracles, mais elle reste debout quand tout le monde est à terre.
Dans ce camp, il y avait aussi les silences. Les gens qui ne parlaient pas. Qui fixaient le vide. Qui regardaient leurs mains comme s’ils les découvraient pour la première fois. Certains avaient des tics. D’autres chuchotaient dans leur langue. Il y avait un type de l’Érythrée qui se réveillait toutes les nuits en criant  » Mama!  » et, chaque fois, une jeune Brésilienne venait s’asseoir à côté de lui et lui tenait la main jusqu’à ce qu’il se rendorme. Personne ne savait qui elle était, pas même lui. Mais chaque nuit, elle venait. C’était leur petit rituel. Leur façon à eux de dire :  » Nous ne sommes pas seuls.  » Moi, dans les nuits silencieuses, j’ai recommencé à rêver. Ce n’étaient pas des cauchemars. Pas du bonheur non plus. Des images. Mon quartier, Carrefour-Feuilles, avant que les flammes n’avalent les rues. Ma mère qui plantait ses poivrons. Mon père qui râlait contre les coupures de courant. Des souvenirs doux-amers. Comme le café d’Estrella – un peu brûlé, mais chaud.
On accueillait les rescapés comme des survivants d’un écrasement
d’avion. Ils arrivaient par vagues. Certains boitaient, d’autres tremblaient. Beaucoup restaient muets pendant deux ou trois jours, comme si leur langue était restée coincée dans un arbre. Et là, les ONG prenaient le relais. Il y avait un jeune prêtre italien, Francesco. Blond, pâle comme une feuille de papier. Il avait l’air d’un acteur de téléroman américain, mais il passait ses journées à désinfecter des plaies, à poser des pansements, à consoler des enfants, à bénir des cercueils de fortune. Parce que oui, on enterrait encore les morts, même ici.
Francesco me parlait souvent. Il me disait que la jungle du Darién, c’était un  » purgatoire « . Pas l’enfer – parce qu’en enfer, tu sais que tu es mort. Là, les gens sont vivants, mais leur âme est suspendue entre deux mondes :

l’avant, qu’ils ne reverront plus, et l’après, qu’ils n’atteindront peut-être jamais. Il m’a montré un petit carnet. Dedans, il écrivait les prénoms des morts qu’il croisait.

  • Pourquoi tu fais ça?
  • Parce qu’un prénom dans un carnet, c’est déjà une forme de tombe.
    Et moi, Jonas Dorléon, qui venais d’un pays où même les cimetières sont abandonnés, j’ai compris ainsi qu’il y a des gens qui naissent pour nous rattraper quand la terre nous glisse sous les pieds.
    Il y avait aussi une mère haïtienne, Yvrose, qui ne parlait plus. Elle s’était enfermée dans un silence glacial depuis le Darién. Ses yeux ne clignaient plus. Elle ne répondait pas quand on lui parlait. Mais elle nourrissait son fils, un petit garçon de trois ans, tous les jours, avec patience, sans un mot. Un jour, le gamin est tombé malade. Fièvre, toux, diarrhée. Rien d’extraordinaire, mais assez pour tuer dans un camp surpeuplé. Yvrose a parlé, ce jour-là. Elle a crié :
  • Je ne veux pas qu’il meure lui aussi !
    Tout le monde a compris. Ce n’était pas son premier enfant. Ni son premier deuil. Elle l’avait porté à travers la jungle, attaché à son dos comme un trésor, et elle avait tout perdu sauf lui. Francesco a couru chercher des médicaments. Estrella est venue avec une bassine d’eau. Doña Marta a préparé du riz mou. Moi, j’ai chanté doucement un cantique que ma mère entonnait à l’église du quartier :  » Li mennen m’ sou wout li chwazi pou mwen…  » (Il me conduit sur le chemin qu’il a choisi pour moi…) Et l’enfant a survécu. Depuis, Yvrose parle. Pas beaucoup. Pas vite. Mais elle parle. Et chaque mot est une pierre qu’elle retire de sa propre tombe.
    Dans le camp, il y avait des règles simples : pas de violence, pas de vols, pas de disputes et, surtout, si quelqu’un pleure, pas de questions. On s’approche, on tend un gobelet d’eau, une couverture, un fruit ou une main, un silence. Cela m’a rappelé, presque malgré moi, le centre d’accueil pour
     » défavorisés en transit  » de San Cristóbal, et ses règles de dortoir, notamment celle, obstinée et fragile à la fois, qui disait :  » ne pas voler « . Là-bas comme ici, les règles existaient moins pour être respectées que pour rappeler, au milieu du chaos, qu’un minimum d’humanité restait de mise. Parfois, c’était suffisant. On apprenait aussi à vivre dans le provisoire, car on ne savait jamais combien de jours on allait rester. Parfois deux. Parfois dix. C’était le hasard des papiers, des transports, des caprices administratifs. J’ai compris quelque chose de précieux dans cette attente : l’humain, quand il n’a plus rien, devient capable de fraternité. Un gars de la Guinée m’a prêté ses sandales. Une Brésilienne m’a montré comment désinfecter mes pieds avec des feuilles écrasées. Un vieux Dominicain m’a offert un morceau de banane plantain séchée en me disant :  » Ce n’est pas grand-chose, mais ce n’est pas rien. « 
    C’est ça qui m’a reconstruit. Pas les ONG. Les petits gestes. Les regards qui te disent :  » Tu n’es pas seul. Je ne connais pas ton nom, mais je te vois. « 

19

J’ai failli mourir. Pas sous les balles, pas dans la jungle, pas mangé par une rivière ou abandonné par un passeur. Non, cette fois, c’était moi contre moi. Un combat avec mon propre corps, mes propres souvenirs. Et le corps perdait, lamentablement.
J’avais la fièvre. La vraie. Celle qui ne prévient pas, qui monte comme un mensonge bien raconté. Une chaleur humide, sale, étrangère. Je grelottais à trente-huit degrés dans un hamac emprunté à un Colombien plus chanceux que moi. Mon front suait comme une fontaine. Mes lèvres étaient sèches comme un évangile sans foi. Et mon sac Carrefour, toujours fidèle, me servait d’oreiller.
J’étais là, dans un coin du camp, enrhumé d’exil, fiévreux comme un prophète de bas étage, quand elle est apparue.
Ma grand-mère. Mémé Dada.
Pas en robe blanche comme dans mes souvenirs. Non. En slip. Un vieux slip de coton, élargi aux cuisses, effiloché à la taille, avec écrit en gros  » Fruit of the Loom « , comme une moquerie divine. Elle était perchée sur une branche, debout, les mains sur les hanches, les yeux brillants comme du charbon. Et elle me criait dessus. Elle hurlait comme quand j’étais petit et que je voulais manger le sucre directement du sac.

  • Tu es bête, Jonas ? Ou bien tu as oublié que tu es un Dorléon? !
    J’ai voulu répondre, mais ma bouche était pleine de sable ou de silence.
    Elle a agité le bras. Elle a pointé du doigt un serpent imaginaire, ou peut-être réel, je ne sais plus.
    • Ou pa ka mouri konsa, non pitit. (Tu ne peux pas mourir comme ça, mon enfant.) Pas couché comme un chien, pas sans nom. Pas comme un petit malpropre sans descendance. Tu vas te lever. Tu vas boire. Tu vas

marcher. Et tu vas continuer, sinon je te botte l’esprit, même depuis le Ginen!
Elle m’a regardé. Puis elle a souri. Un sourire de mépris, d’amour, de honte et d’orgueil tout mélangés. Le genre de sourire que seule une grand-mère haïtienne peut te jeter, quand elle t’aime trop pour te laisser mourir idiot.
Et elle a disparu.
Juste comme ça. Pouf. Plus de slip. Plus de branche. Plus de mémé. Juste la fièvre. Et moi. Et une larme que je n’ai pas sentie couler.
Quand je me suis réveillé, la pluie cognait sur la bâche comme une
armée de moustiques sous stéroïdes. Mon corps tremblait. Mon ventre criait. Dans ma tête, la voix de Mémé Dada résonnait encore.
Je me suis levé. Pas vite. Pas fier. Pas droit. Mais je me suis levé. J’ai titubé jusqu’à un seau. J’ai bu une eau sale. Elle avait un goût de vieux plastique et de sacrifice, mais je l’ai avalée comme on demande pardon. Puis j’ai marché jusqu’au feu. Un feu maigre, entretenu par deux Cubains silencieux. Je me suis assis. Je n’ai rien dit. Eux non plus. On s’est juste réchauffés ensemble, comme trois ombres qui ne savent plus si elles appartiennent encore à un corps. Un des Cubains m’a tendu un morceau de pain. Je l’ai pris. Et, sans prévenir, un rire m’a secoué. Un rire tremblant. Un rire que j’ai dû arracher de mes poumons comme on crève un abcès.
J’ai dit :

  • Ma grand-mère m’a sauvé, messieurs. Mais elle était en slip.
    Les Cubains m’ont regardé comme si j’étais possédé. Peut-être que je l’étais. Possédé par le souvenir, par la honte, par l’amour d’une vieille femme qui ne voulait pas que son petit-fils meure bêtement dans une jungle étrangère.
    Et je me suis dit :  » C’est ça, être un Dorléon.  » Ce n’est pas porter un nom. C’est porter un regard, comme Mémé Dada. Un regard qui ne te laisse pas mourir quand tu devrais. Un regard qui te hurle dessus dans ton délire pour te rappeler que, même exilé, même sale, même fiévreux, tu n’es pas un chien. Tu es un fils. Un héritier. Un homme.
    Ce jour-là, j’ai décidé de continuer. Ce n’est pas que je sois particulièrement brave, mais j’ai compris ceci : si je mourrais, Mémé Dada

allait me botter l’âme. Et ça, ça fait plus peur que la mort elle-même.
Le lendemain, ma fièvre avait baissé. Je n’étais pas revenu complètement, je flottais encore dans une brume d’herbes mouillées et de sueur évaporée, mais au moins je tenais debout. Dans ce camp de rien, ça faisait déjà de moi un héros.
J’ai raconté mon rêve à un pasteur nigérian qui priait chaque matin à genoux devant une tente vide, comme s’il attendait qu’un miracle vienne s’y loger. Il m’a regardé sans ciller et m’a dit :

  • Si ta grand-mère vient en slip, c’est parce que les esprits n’ont plus les moyens de s’habiller.
    Puis il a repris sa prière.
    Peut-être qu’il avait raison. Peut-être que dans l’au-delà aussi on subit l’inflation. Peut-être que les ancêtres ne s’habillent plus en blanc mais en vêtements dépareillés, en fripes spirituelles, en souvenirs effilochés. Après tout, elle aurait pu venir nue, Mémé Dada, mais elle avait encore ce vieux slip. C’était peut-être sa manière à elle de dire qu’elle était pressée, mais bien là.
    Confusément, je sentais que j’étais différent : je n’étais plus tout à fait l’ancien Jonas. Celui-là était resté dans la fièvre, à demi fondu dans le hamac. Moi, j’étais la version post-fantôme de moi-même. Quand un mort te réveille, tu ne peux plus vivre comme un endormi.
    J’ai repris la route quelques jours plus tard. Un convoi de migrants allait vers la zone de traitement, à la frontière. Là où on te met dans un bus si tu respires encore, où on te donne une fiche avec ton nom mal orthographié et une couverture en aluminium, comme pour te rappeler que tu es un paquet, un colis, une simple variable dans la logistique humanitaire.
    Dans mon sac Carrefour, j’avais toujours, enroulée dans un sachet de plastique, la photo de ma mère. Et maintenant, dans ma tête, j’avais Mémé Dada en slip perchée sur une branche.
    Entre les deux, j’avais un chemin.
    Ce soir-là, en route vers la zone de traitement, j’ai marché à côté d’un jeune homme guatémaltèque qui voulait devenir chanteur. Il m’a demandé :
  • Et toi, mon frère, pourquoi tu continues ?
    J’ai répondu sans réfléchir :
  • Parce que ma grand-mère ne veut pas que je meure idiot.
    Il a haussé les épaules. Il a dit :
  • Bonne raison.
    Et on a continué.
    La jungle était derrière. La fièvre aussi. Mais l’ombre de ma grand-mère, elle, se tenait quelques pas devant moi. En slip, certes, mais droite. Fière.
    Parfois, quand je faiblis, je la vois. Encore aujourd’hui. Sur la branche d’un arbre ou dans un coin de mon œil. Elle me crie :
    • Tu es un Dorléon, pitit. Marche droit. Et n’oublie pas : les morts te surveillent.
      Alors je marche. Même si mes pieds saignent. Même si mes rêves puent. Même si je doute. Je marche. Je suis peut-être un exilé, un prof devenu clown, un homme dont la vie tient dans un sac de plastique, mais je suis aussi le petit-fils d’une femme qui hante ses descendants pour les empêcher de crever couchés. Et ça, c’est une bénédiction.
      Après la fièvre, après les larmes, après les ombres et les hamacs trempés de sueur, je n’avais plus peur du chemin. Je ne m’attendais plus à ce qu’il soit sûr, juste à ce qu’il continue. J’avais quitté le Darién, quitté l’enfer, et chaque pas désormais était une déclaration de guerre à la mort. J’étais en route, Nicaragua devant, Costa Rica derrière, avec ma grand-mère en slip comme boussole.

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