Thélyson Orélien C’était ça ou mourir

L’eau était noire.
Pas noire comme ma peau, non. Noire comme une menace. Un voile opaque que ni la lune ni les lanternes ne pouvaient percer. C’était une rivière sans nom, un filet d’exil coulant entre deux pays qui n’avaient pas demandé à être traversés. Et nous, on flottait dessus. Sur un radeau de fortune. Un radeau de planches, de barils, de ficelles et de prières.
Moi, Jonas Dorléon, professeur désaccordé devenu clown migratoire, j’étais là. Assis, puis recroquevillé sur ce radeau tremblant. À ma droite, il y avait un Péruvien aux joues creuses, aux mains nerveuses, aux mots rares. Il s’appelait Rolando. Il ne m’aimait pas, je crois, mais il me tolérait. Quand tu dérives entre le Pérou et l’Équateur à minuit sur un radeau bricolé, la fraternité, c’est un luxe inutile. Tout ce que tu veux, c’est ne pas mourir seul.
Le vent était coupant. L’eau, glacée. La nuit, immense. Et dans cette nuit, j’ai entendu la voix de Rolando :

  • J’espère que si on meurt je mourrai avant toi.
    Il n’y avait ni cruauté ni lâcheté dans ses mots. Pas de calcul. Juste la fatigue d’un corps à bout et la tendresse maladroite d’un homme qui ne voulait pas assister à la fin de l’autre. Une phrase de frère, oui, un frère de noyade, de dérive, de hasard partagé. Un frère rencontré trop tard pour promettre quoi que ce soit, mais assez tôt pour dire la vérité nue. J’ai laissé échapper un rire court. Sec. Pas pour me moquer, mais parce qu’il venait de dire tout haut ce que je pensais tout bas.
    Dans cette nuit-là, on ne parlait plus de vivre. On parlait seulement de l’ordre dans lequel on pourrait cesser d’exister. Et même ça, étrangement, avait quelque chose de profondément humain.
    On dérivait. On n’avait pas mangé depuis deux jours. On n’avait pris que

de l’eau tiède et quelques biscuits, pris sans payer. On se nourrissait de l’idée que l’Amérique centrale serait plus clémente que l’Amérique du Sud.
Mais la rivière, elle, n’était ni sud ni centre. Elle était contre.
Contre nos sacs, nos papiers, nos corps. Contre nos illusions. Contre cette manie que nous avions d’espérer malgré tout.
Sur le radeau, il y avait aussi une femme colombienne, muette. Un adolescent vénézuélien qui priait en boucle. Et un Haïtien, plus vieux que moi, qui fixait l’eau comme si elle lui devait des réponses.
Personne ne parlait. On entendait juste le bruit du bois qui grinçait. Les éclaboussures. Le clapotement du temps.
Rolando s’est mis à fredonner une chanson de son pays. Une chanson triste, pleine de montagnes et de femmes qu’on ne revoit jamais. Moi, j’ai répondu avec un poème de Depestre, intitulé  » Je ne viendrai pas « , soufflé à voix basse. On ne se comprenait pas, mais nos voix formaient un radeau plus solide que celui sous nos corps.
Et puis il a recommencé :

  • Tu sais pourquoi je voudrais mourir avant toi ?
    J’ai fait non de la tête. Il a dit :
  • Parce que si je meurs avant… au moins, toi, tu pourras le raconter.
    Il n’a pas dit ça avec emphase. Pas comme une phrase destinée à marquer. Il l’a dit doucement, presque comme on demande l’heure, avec cette voix usée des gens qui ont trop parlé au silence. Et j’ai compris tout de suite. Ce qu’il mettait en mots, ce n’était pas la peur de mourir – on l’avait tous déjà apprivoisée – c’était une peur plus radicale encore : celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature.
    Ce qu’il venait d’énoncer, c’était peut-être la définition la plus nue, la plus humaine, de la migration que j’aie jamais entendue. Partir, ce n’est pas seulement chercher une vie meilleure. C’est surtout refuser que sa vie, même brisée, ne compte pour rien. C’est vouloir qu’au moins une voix survive à son corps. Mourir, d’accord, mais pas en silence. Et si mourir il faut, alors que quelqu’un reste, quelque part, pour dire :  » Il a vécu, je l’ai vu, je m’en souviens. « 
    Je n’ai rien répondu. J’ai juste tendu un morceau de biscuit. Un geste

simple, presque dérisoire. Il l’a pris comme on reçoit une preuve d’existence. Il a esquissé un sourire, pas un vrai sourire, non, plutôt cette infime détente du visage qui dit :  » Je suis encore avec toi, dans ce monde.  » Un sourire fatigué, mais un sourire quand même. Et parfois, ça suffit.
Puis le radeau a heurté quelque chose. On ne saura jamais quoi. Un tronc, une vague plus dure que les autres ? Tout a vacillé. L’équilibre fragile s’est rompu. L’eau est entrée d’un coup, froide, brutale. Les sacs ont glissé, les corps aussi. Le silence, brusquement, s’est transformé en panique. Pas de cris d’abord, juste cette respiration coupée, ce battement affolé dans la poitrine. Et puis les gestes ont pris le relais. On s’est mis à vider l’eau avec ce qu’on avait : nos mains, nos casquettes, nos bras tremblants. On écopait comme on pouvait, n’importe comment, à toute vitesse. Certains priaient à voix haute, d’autres à l’intérieur. Le radeau gémissait, mais il a tenu. Par miracle. Par obstination. Par hasard. Mais pas nous.
Nous, on s’est fissurés. Pas tous en même temps. Pas de la même manière. La femme colombienne s’est mise à rire. Un rire creux, sans joie, sans adresse. Un rire comme un court-circuit. Un rire de fin du monde. L’adolescent, lui, s’est mis à pleurer sans retenue, comme si son corps avait décidé de rendre ce qu’il retenait depuis trop longtemps. Moi, je n’ai rien fait de spectaculaire. J’ai juste murmuré, presque pour me convaincre :  » Je suis encore là.  » Je l’ai répété une fois. Puis une autre. Comme une formule. Comme si le simple fait de le dire pouvait suffire à me maintenir debout, à me retenir du côté des vivants.
Au matin, on a touché terre. Un bout d’Équateur, boueux et glissant. Peu importe. C’était de la terre. On a posé nos pieds. Et chacun d’entre nous s’est remis à jouer son rôle. Le garçon a téléphoné. La femme a disparu. Le vieil Haïtien s’est allongé au sol.
Rolando m’a serré la main. Il a dit :

  • Tu vois, je ne suis pas mort : ni avant ni après toi.
    J’ai répondu :
  • Non. Mais ce n’était pas loin.
    Et on a ri ensemble. Un vrai rire, celui-là. Pas long, mais bien réel.
    Il est parti sans se retourner et moi, j’ai repris mon sac. J’ai regardé la rivière. Je suis resté un moment sur le rivage, les pieds dans la boue, mon sac

Carrefour contre ma poitrine, le souffle coupé comme une phrase sans verbe. L’eau se mouvait à peine, lente et impassible, comme si elle n’avait jamais failli me tuer. Elle n’avait pas de mémoire. Mais moi, oui.
Rolando était déjà loin. Je ne connaissais ni son nom de famille ni son numéro de téléphone. Il ne m’avait laissé qu’une phrase :  » J’espère que si on meurt je mourrai avant toi. « 
J’ai ruminé cette phrase longtemps. C’était une prière, un aveu, une claque. J’ai pensé :  » Voilà pourquoi je dois continuer.  » Les survivants doivent porter les récits des disparus.
Puis j’ai essuyé la boue de mes jambes. J’ai repris la route. Un chemin vague, flou, bordé de silence. Je n’avais pas de carte. Juste une direction : le nord. Vers ce lieu mythique qu’on appelle Mexique. Mais pour l’instant, j’étais juste un homme mouillé, affamé, debout.
Le soleil s’est levé brutalement, sans politesse.
Sur la route de la Colombie, j’ai croisé d’autres personnes comme moi. Un groupe d’Haïtiens, deux Congolais, un Vénézuélien qui boitait. Tous portaient le même sac que moi : pas un Carrefour, mais le même sac invisible, celui de la peur masquée, de la dignité compressée, du silence bruyant.
On ne parlait pas beaucoup. On marchait. Chacun avait son Rolando à honorer.
Si je devais tomber, je tomberais en racontant.

16

Ce jour-là, le soleil n’avait pas de pitié. C’était un soleil de punition, un soleil qui cognait, qui voulait qu’on crache nos péchés avant midi. Et nous, les migrants, les réfugiés, les déplacés, les trop vivants, on était là, collés les uns aux autres dans un camp improvisé près de Payita, à la frontière du Panama, sur un terrain vague prêté par personne, bordé par la jungle d’un côté et un poste de contrôle de l’autre.
On appelait ça un  » point humanitaire « . Un joli nom pour une bête sale.
Des tentes en plastique. Des chiottes portatives qui puaient avant même
qu’on les utilise. Des matelas posés à même le sol que même les chiens refusaient d’approcher. Et nous, là-dedans, des centaines de corps usés, certains avec des papiers, d’autres avec des rumeurs, tous avec le même rêve aplati : continuer.
C’est là que je l’ai rencontré. Le type aux yeux blancs. Un Vénézuélien maigre comme une idée morte, les pieds enflés, la peau écaillée. Il ne demandait pas à manger. Il ne demandait pas d’eau à boire. Il m’a dit :

  • Dame tus medias, hermano. Estoy ciego. (Donne-moi tes chaussettes, frère. Je suis aveugle.)
    Et moi, homme à la boussole tordue et à la morale à géométrie variable, je n’ai pas dit oui. Je n’ai pas non plus dit non. J’ai dit :
  • Te las vendo. (Je te les vends.)
    Il a émis un petit rire cassé et a répondu :
  • ¿Cuánto? (Combien?)
    C’est ainsi que, dans ce camp sans lois mais plein de règles, j’ai mis un prix sur mes chaussettes. Deux dollars. Une somme ridicule dans un autre monde. Une somme vitale ici. Il a fouillé dans son sac, en a sorti une boîte

de sardines. Je l’ai prise. Je lui ai donné mes chaussettes. C’était une transaction honnête – sale, mais honnête. C’est après que j’ai eu honte. Pas honte d’avoir vendu. Honte d’avoir eu besoin de vendre. Parce que la bonté, dans ce monde-là, c’est un luxe réservé aux gens qui ont déjà mangé. Les pauvres, eux, font des choix à l’échelle de leurs tripes. Et moi, j’avais faim.
Le camp où nous étions était un village sans murs. Une république de la fatigue. Un marché flottant. On y échangeait tout contre tout. Des chargeurs contre des bananes. Des comprimés contre du silence. Un bout de savon contre une information fiable. Même le mensonge se vendait au poids. J’y ai vu une femme haïtienne vendre sa natte pour un ticket de téléphone. Un vieil homme du Honduras troquer son alliance contre une paire de bottes trop petites. Un enfant échanger un dessin contre un biscuit.
Et moi? J’étais devenu vendeur d’histoires. Le clown, encore. Je contais mes mésaventures aux gardes pour une assiette de riz. Je les faisais rire pour qu’ils me laissent remplir ma gourde. Le rire était une monnaie plus stable que le dollar. Et mes histoires, même si elles me brûlaient la gorge, me procuraient une place. Une chaise imaginaire autour d’un feu éteint. Je parlais, je parlais, je parlais, mais je ne disais jamais rien de trop vrai. La vérité, pour les exilés, vaut bien plus cher que mes chaussettes.
Le soir, je dormais sous une bâche tendue entre deux poteaux. Le Vénézuélien aveugle dormait près de moi. Il parlait peu. Il chantonnait parfois. Il récitait des proverbes. Des choses comme :  » El que no ve, confía más.  » (Celui qui ne voit pas fait plus confiance.)
Il avait raison. Il m’avait fait confiance. Il avait payé pour mes chaussettes. Et moi, je les avais vendues sans trembler. Les dernières que j’avais. Une vieille paire donnée à Santiago par une cousine de la cousine de la tante de je ne sais plus qui. Elles étaient trouées, mais elles sentaient encore un peu la maison.
En les donnant, j’ai senti un truc se détacher. Comme une miette d’identité. Finalement, ce que j’avais vraiment vendu au Vénézuélien aveugle, ce n’était pas mes chaussettes. C’était mon seuil. Mon dernier seuil de honte. Après ça, tout pouvait être troqué. Mes mots. Mon dos. Mes souvenirs. Mon prénom, même. Rien n’était plus sacré.
Et pourtant… pourtant, au fond du sac Carrefour, entre le savon et le

livre, j’avais gardé la photo de ma mère. Froissée. Humide. Mais bien là. Chaque fois que je la regardais, je me disais :  » Elle, je ne la vendrai jamais. Même si un jour je dois marcher pieds nus sur des braises. « 
Deux jours plus tard, la rumeur a pris la forme que prennent toutes les rumeurs quand on est à bout : on disait qu’un convoi partirait bientôt vers le nord. Rien d’officiel, rien de certain, seulement des  » on m’a dit « , des
 » j’ai entendu « , des  » ça se prépare « . Mais dans un endroit comme celui-là, une rumeur suffit à redresser les dos brisés. Elle rallume, ne serait-ce qu’un instant, ce filament de volonté qui tient encore quelque part quand le corps a déjà capitulé.
Payita est un petit village indigène, de ces lieux que les cartes ignorent mais que les migrants connaissent mieux que leur propre quartier. Des points de transit cruciaux pour ceux qui traversent la jungle, des lieux de passage où l’on ne vit pas vraiment, où l’on attend la suite comme on attend un verdict. Là, on n’est pas encore dans le Darién, pas tout à fait, mais on n’est déjà plus dans le monde ordinaire. C’est un seuil. Une lisière. Le dernier point de civilisation avant la jungle qui avale les phrases, la confiance, et parfois des corps entiers sans même feindre une excuse.
Le matin du départ, on s’est levés à l’aube. Elle n’avait rien de poétique, c’était une aube de survie, grise, humide et mordante. On s’est levés comme des zombies, les yeux gonflés, les muscles raides, les lèvres sèches. Les enfants pleuraient sans larmes. Les femmes réajustaient des sacs presque vides et pourtant trop lourds pour leurs corps épuisés. Les hommes regardaient droit devant eux, non par bravoure, mais parce que regarder autour, c’est risquer de voir la vérité : aucune garantie, aucune protection, seulement un mouvement collectif qui ressemble à l’espoir et qui, parfois, n’est qu’une autre façon de tomber ensemble. On s’est alignés comme du bétail. Je dis
 » bétail  » parce que le mot est dur et qu’il exprime exactement ce que je sentais : on avançait presque par réflexe, pour obéir à un besoin, pour fuir la peur d’être laissés derrière. Les plus rapides se collaient aux premiers, les plus lents étaient pressés par ceux derrière, portés malgré eux par le mouvement ; et ceux qui hésitaient se faisaient happer, comme si la moindre pause était une faute.
Au milieu de cette cohue, de ce mélange de langues, de halètements, de

noms mal prononcés, subsistaient pourtant des gestes profondément humains. Un bras qui soutient un autre bras. Une main qui ramasse un sac tombé. Une bouteille d’eau partagée. Des  » tiens « , des  » prends « , des
 » courage « . La fraternité, pour les migrants, n’est pas qu’un concept, c’est un réflexe de dernier étage, l’instinct de ceux qui savent que l’abandon tue plus vite que la faim. Autour de nous, il y avait les visages d’ONG, comme des îlots dans la fatigue : HIAS, CADENA, Caritas, la Croix-Rouge du Panama. Des gens avec des gilets, des logos, des carnets, des regards. Ils distribuaient ce qu’ils pouvaient, orientaient, expliquaient, consignaient des noms, posaient des questions, donnaient des consignes. Leur présence n’effaçait pas l’angoisse, mais elle en contenait la sauvagerie.
Après plusieurs jours de marche, j’ai recroisé le Vénézuélien. Il m’a reconnu par ma voix. Pas par mon visage car il ne voyait pas et, de toute façon, dans la jungle les visages se mélangent, se salissent, s’effacent. Il a dit :

  • T’as pas racheté de chaussettes ?
    Sa question avait l’air banale, presque comique, comme une plaisanterie de quai de gare. Mais je savais ce qu’elle portait : la mémoire de notre petite transaction, ce moment absurde où la misère devient marché, où l’amitié se fabrique avec des objets, où deux hommes se reconnaissent parce qu’ils ont fait commerce de quelque chose qui n’a de valeur que quand on marche en enfer.
    J’ai répondu :
  • Non. Je veux sentir la terre, cette fois.
    J’ai prononcé ces mots sans héroïsme, sans philosophie affichée. Juste comme on décide de ne plus se mentir. Les chaussettes, c’était un confort. Un rempart. Une illusion de normalité. Mais ce jour-là, j’avais besoin du contact direct du sol sous mes pieds. Besoin de sentir chaque caillou, chaque humidité, chaque piqûre, pour ne pas m’endormir dans ma propre disparition. Sentir la terre, c’était me rappeler que j’avais encore un corps. Que je n’étais pas seulement un dossier ambulant, un numéro en transit, une silhouette parmi d’autres.
    Il a marché à côté de moi, lentement, mes chaussettes aux pieds. Ses yeux ne voyaient pas, mais son pas était plus sûr que celui de bien des voyants. Ce détail me bouleversait : lui, dans sa nuit, avançait avec une précision

tranquille. Il n’avait pas besoin de voir pour savoir où poser sa vie. Il avait fait de sa fragilité un instrument. Et moi qui voyais, je trébuchais souvent, sur les pierres ou sur mes peurs.
Au bout d’un moment, le Vénézuélien m’a dit :

  • Gracias por el negocio, hermano. (Merci pour le business, frère.)
    Il a prononcé ces mots avec cette légèreté douloureuse des gens qui savent rire pour ne pas se briser. Il a dit  » negocio  » comme si notre misère était une petite entreprise, comme si nos vies étaient des marchandises échangées à l’ombre des frontières. Mais il y avait aussi, dans cette phrase, quelque chose de plus vaste : une reconnaissance.
    J’ai répondu :
  • Gracias por la lección. (Merci pour la leçon.)
    Et on est partis. Vers la jungle. Vers le Darién. Vers l’humidité, les pentes, les rivières, les serpents, les fièvres, les blessures, les silences. Vers la prochaine négociation avec notre dignité.
    Au moment précis où nous entrions dans la gueule du loup, j’ai senti quelque chose d’infime, de têtu, de presque ridicule : une forme de courage.
    Pas le courage qui fait des discours. Le courage qui marche, qui ne promet rien. Le courage qui dit seulement :  » Encore un pas. « 

17

Le vrai silence, ce n’est pas celui des cimetières. Ce n’est pas non plus celui des églises pendant la prière, ni celui des douaniers quand ils tamponnent ton passeport comme on referme un cercueil. Le vrai silence, c’est celui qui règne dans le Darién, cette bouche verte, béante comme une menace, qui avale les vivants sans mastiquer. Je l’ai vu. Je l’ai senti. Je l’ai traversé. Non, pas traversé : je me suis fait avaler. Et aujourd’hui encore, je sens ses racines qui bougent sous ma peau, dans mon ventre, comme des souvenirs non digérés.
Le Darién, on n’y arrive pas. On y glisse.
Ça commence par un guide mal rasé, une promesse dite à voix basse, une machette, un sac trop léger, et cette phrase qu’on te jette à l’entrée :
 » Reste toujours avec le groupe. Et ne regarde pas en arrière. « 
Il faisait partie de cette bande de passeurs qu’on a dû payer avant même de poser un pied dans la jungle. C’était comme un péage : si tu ne paies pas, tu ne passes pas. Et ici, ne pas passer, ça peut vouloir dire mourir. Les types avaient des fusils, des radios, des machettes. Ce n’étaient pas des fous, non – plutôt des professionnels. Des entrepreneurs du mal. Le tarif était clair : 300 dollars par tête. Les enfants, c’était moitié prix. Les bébés aussi. Même les morts auraient payé s’ils avaient eu des poches. On appelait ces hommes des  » guides « , mais ils n’avaient rien de spirituel. Rien de Moïse qui ouvre la mer en deux pour faire passer son peuple. Ils avaient plutôt des airs de pharaon qui te laisse t’avancer dans l’eau en sachant très bien que tu vas te noyer. Le nôtre était un costaud avec un foulard rouge et une voix rauque. Il portait un bébé dans un sac à dos, comme un paquet de riz. Quand une mère s’est mise à pleurer – parce qu’elle croyait que c’était son enfant -, il a ri. Il a dit :  » Relaxe, señora. Celui-là, je l’ai acheté.  » Et il a continué à

marcher.
Devant de tels guides, tu paies. Et puis tu entres. Et les règles du monde changent.
La lumière devient verticale, filtrée à travers les feuilles comme un jugement. L’air devient une soupe. L’eau devient un piège. Et les kilomètres deviennent des heures. Dix heures de marche pour franchir ce que le GPS indique comme étant 400 mètres. Mais le GPS ment.
On était quarante-trois quand on a commencé. Haïtiens. Vénézuéliens. Cubains. Un Togolais. Deux Bangladais. Une mère colombienne avec ses deux enfants. Un type de Kinshasa qui disait avoir fait la même route deux ans plus tôt, mais qui avait été renvoyé du Texas comme un colis sans destinataire.
Je portais toujours mon sac Carrefour, plus maigre que jamais. Dedans, encore la photo. Encore le savon. Mais plus de chaussettes. Plus de blagues. Juste le silence prêt à être servi.
Le Darién n’est pas une forêt. C’est un esprit. Un démon vert. Il ne te frappe pas, il t’enlace. Il ne hurle pas, il murmure. Il ne tue pas d’un coup, il te goûte lentement. Il te fait douter de ta force, de ton sac, de ton nom. Même de Dieu.
Le premier jour, on glisse. Le deuxième, on tombe. Le troisième, on rampe. Et après, on ne compte plus. Un matin, on a trouvé un cadavre. Un homme. Gonflé. Bleu. Les yeux ouverts. Personne n’a crié. Personne n’a prié. Le guide a dit :  » Ne le touchez pas. Il fait partie de la jungle, maintenant. « 
Et c’était vrai. Les mouches avaient commencé leur cérémonie. La terre s’ouvrait doucement sous lui. Les racines grimpaient déjà sur ses chevilles. Le Darién recycle. Il ne gaspille pas. Il prend la chair pour nourrir la mousse. Il prend les os pour bâtir des souvenirs. Il prend les cris pour faire pousser le silence. Et nous, on marche. On pisse dans les flaques. On boit dans les rivières. On mange du riz mouillé. On dort debout. On glisse. On se blesse. On saigne.
Et on ne dit rien. Parce que dans le Darién la parole est un luxe. Elle coûte de l’air. Et l’air, on le garde pour respirer.
Un autre jour, une femme est tombée. Une racine. Un ravin. Une seconde et elle n’était plus là. Le guide a soufflé :  » Elle savait qu’il ne fallait

pas courir.  » On a continué sans elle. La mémoire ralentit le pas.
Moi, je restais au centre du groupe. Jamais devant, jamais derrière. Au centre, on voit les deux extrémités de l’espoir. Devant, ceux qui y croient encore. Derrière, ceux qui n’y croient plus mais qui avancent quand même. Je flottais entre les deux, avec la jungle autour de moi comme une mère cannibale.
Il pleuvait tous les jours. Une pluie chaude, collante. Une pluie qui ne lave rien. Une pluie qui nous rappelait que même le ciel était contre nous. La nuit, je rêvais de routes droites. De carrefours. D’un vrai lit. Au réveil, je trouvais des insectes dans mes chaussures et des griffures sur mes jambes. Mais je marchais, toujours. Et chaque pas disait :  » Pas encore. Pas toi. Pas aujourd’hui. « 
Le septième jour, ou le neuvième – j’ai arrêté de compter après que ma montre est tombée dans une rivière sans nom -, j’ai compris que la jungle n’est pas un lieu. C’est une langue. Une langue que les migrants apprennent sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau. Elle ne se parle pas. Elle se subit. Et chaque racine, chaque bruit, chaque chute est une syllabe dans un alphabet d’humiliation.
À ce moment-là du voyage, on ne pense plus en mots. Les pensées deviennent gestes, douleurs, battements. On ne dit plus  » j’ai soif  » – on lèche les feuilles. On ne dit plus  » je suis fatigué  » – on s’effondre et on repart. On ne dit plus  » j’ai peur  » – on écoute pour savoir si le silence autour est normal ou fatal.
Un soir, on a traversé un large ruisseau. L’eau était basse, mais les pierres coupaient les pieds comme des machettes. Le guide marchait devant. Moi, je suivais, mon sac Carrefour sur la tête, le livre de Depestre dans un sachet de plastique scotché, protégé comme un évangile. Je ne voulais pas qu’il meure ici, ce livre. Je voulais qu’il s’en sorte. Qu’il voie le Mexique, au moins. Derrière moi, un enfant pleurait. Une fille de sept ou huit ans. Sa mère la tirait. Elle répétait :  » Camina, mi amor, camina.  » (Marche, mon amour, marche.) Mais l’enfant, elle, ne sentait plus ses jambes. Ses yeux étaient déjà ailleurs.
Le guide l’a portée pendant deux heures. Deux heures pleines, lourdes, comptées en pas glissants et en respirations courtes. Il avançait penché, les

bras crispés, le visage fermé, comme s’il négociait en silence avec ses propres forces. Puis il l’a posée. Doucement, avec précaution, comme on dépose quelque chose qu’on ne veut pas regarder trop longtemps. Il l’a laissée là. Sans phrase héroïque. Sans geste cruel non plus. Juste un renoncement. Dans le Darién, la compassion a une limite de poids. Et les enfants fatigués ne pèsent pas moins que les morts.

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