Thélyson Orélien C’était ça ou mourir

Elle me disait :

  • La vida es un algoritmo, Jonas. (La vie est un algorithme, Jonas.)
    Et elle avait raison. À la frontière, on n’est qu’une donnée. Une suite de chiffres. Une géolocalisation. Un statut. Un bogue potentiel. On peut mourir de fatigue, de faim, de violence… mais l’application est à jour, alors on a une chance.
    Un matin, Wendy n’était plus là. On a dit qu’elle avait essayé de traverser sans rendez-vous. On a dit que son petit dernier était tombé dans le fleuve. On a dit qu’elle avait été expulsée au Honduras. On a dit… Mais personne ne savait. Parce qu’entre nous, le silence est plus fréquent que la vérité. Et les disparitions sont la ponctuation de notre voyage.
    Moi, j’ai attendu quarante-deux jours. Quarante-deux jours à rafraîchir un écran qui me refusait l’humanité. Quarante-deux jours à dormir sur un trottoir où la pluie, la fièvre et le désespoir faisaient la ronde. Quarante-deux jours à en voir d’autres obtenir leur date pendant que moi, je restais en rade. Et puis, un matin, une notification.
     » You have received an appointment. « 
    J’ai relu trois fois. Je croyais à un rêve, mais non. Elle était là. Ma date.
    Ma porte. Mon miracle.
    Je n’ai pas crié. Je n’ai pas pleuré. Je me suis juste assis et j’ai souri. J’avais gagné à la loterie numérique de l’exil. Je n’étais plus un numéro en attente. J’étais un homme avec un ticket.
    Sauf que ce n’est pas parce que tu reçois ton rendez-vous sur CBP One que tu peux respirer, non. Ce n’est pas une délivrance, c’est un sursis. Une promesse floue qui dépend de mille choses : le bon point d’entrée, la météo, la santé de ton téléphone, les caprices du douanier, ou même tes glandes sudoripares le jour J. Parce qu’aux yeux de la machine comme aux yeux de la

loi, tu es un numéro avec deux jambes et un sac de plastique. C’est tout. Moi, quand j’ai vu la date, je me suis juste dit, en silence :  » Il va falloir que je tienne encore deux semaines sans crever.  » Car oui, le rendez-vous, c’était dans quinze jours, et d’ici là tout pouvait arriver. Vol. Maladie. Rafle. Coup du sort. Si ton nom est sur la liste mais que ton corps est sous terre ou en cellule, ça ne compte pas.
Alors pendant quinze jours, j’ai surveillé mon téléphone plus que ma propre santé. J’ai refusé de le prêter, même pour un appel urgent. J’ai dormi avec l’appareil contre ma poitrine comme si c’était un nouveau-né. Je le mettais sous mon t-shirt quand il pleuvait. Je le calais dans mon slip quand j’allais pisser. Parce que dans ce bout de plastique il y avait ma chance. Mon droit de passer la ligne. Mon visa déguisé en technologie. Autour de moi, tous faisaient pareil. Le téléphone était devenu une extension du cœur. Même ceux qui avaient faim gardaient quelques pesos pour la recharge. On connaissait les horaires des cybercafés. On traquait les coins où le Wi-Fi était gratuit comme des chiens flairant une carcasse. On s’échangeait des mots de passe comme d’autres s’échangent des médicaments. La nouvelle forme de solidarité était numérique et nerveuse.
Un jour, un jeune Haïtien du nom de Carlens a fait une crise de nerfs
parce que son téléphone est tombé dans un seau d’eau. Il s’est mis à hurler comme si on venait de lui arracher un rein. Il criait :  » Mwen pèdi tout bagay! Mwen pèdi avni mwen!  » (J’ai tout perdu! J’ai perdu mon avenir !) On a dû le retenir à cinq pour qu’il ne se jette pas dans le canal. Lui aussi avait eu son rendez-vous, mais sans téléphone, impossible de prouver que c’était vrai. CBP One n’envoie pas de lettre. Il n’y a pas de trace ailleurs que sur l’appli elle-même. C’est un rendez-vous fantôme logé dans une boîte fragile. C’est une application cruelle. Elle te fait croire que tu es près du but, mais elle t’impose une dernière ligne droite où la moindre erreur peut tout effacer. Tu n’as plus le droit d’être humain. Tu dois être un système fonctionnel. Une batterie pleine. Un écran propre. Une face bien cadrée dans l’appareil.
Moi, je vérifiais ma géolocalisation toutes les heures pour m’assurer que
j’étais toujours du bon côté de la frontière. Je révisais mes réponses comme un élève avant un examen. J’avais même préparé ma tenue pour le jour du

rendez-vous, comme si ça pouvait peser dans la balance. Un jean pas trop sale, un t-shirt qui disait  » God is Good « , un sourire poli mais pas soumis. Je voulais être un bon candidat pour l’algorithme.
Et dans ma tête, ça tournait en boucle : ne pas rater le jour, ne pas rater l’heure, ne pas tomber malade, ne pas me faire voler, ne pas m’endormir et manquer l’ultime appel. C’était ça, le plus absurde : tu pouvais avoir survécu à la jungle du Darién, aux coups de machette des douaniers, à la fièvre sans nom des campements insalubres, mais tu pouvais tout perdre parce que l’appli ne te reconnaît pas si tu as trop bronzé.
J’ai vu un type se faire refuser l’entrée parce que sa tête ne correspondait plus à celle qui apparaissait à l’écran. Le soleil lui avait grillé la peau, les cheveux, les traits. Il avait pris dix ans en deux mois. Quand il a montré son téléphone, le douanier américain a dit :

  • Sorry. That’s not you. (Désolé. Ce n’est pas toi.)
    Et il a été renvoyé à la case départ. J’imagine la douleur. La haine froide.
    Le désespoir qui ne crie même plus.
    Finalement, le jour de mon rendez-vous est arrivé. Je me suis levé avant le soleil. J’ai pris ma douche au seau, avec un savon partagé. J’ai mis mes vêtements les moins fripés, ceux que j’avais choisis avec attention. Et j’ai marché jusqu’au point d’entrée désigné, la peur logée dans ma gorge. Il y avait déjà des gens. Une centaine de visages fatigués, tous avec leur téléphone à la main, comme une carte d’embarquement pour un avion qui n’existe pas.
    Le soleil tapait déjà fort à 8 heures du matin. Les enfants pleuraient. Les mères suivaient des prières sur YouTube. Les hommes gardaient les yeux rivés à la grille. Au bout d’un moment, un agent américain est sorti. Un gars de la CBP, qui gère les frontières. Blanc, casque, lunettes noires. Un mur ambulant. La foule s’est resserrée instinctivement en une file plus ou moins ordonnée. Chacun savait où se placer. L’agent parlait fort, s’adressait à tout le monde à la fois, d’une voix sèche qui tranchait l’air :
    • Show me your CBP One appointment. Face to the camera. (Montrez-moi votre rendez-vous sur CBP One. Faites face à la caméra.)
      Tout le monde s’est mis à sortir son écran, comme à l’église on sort son chapelet. Quand ç’a été mon tour, j’ai tendu mon appareil à l’agent. L’écran

a mis du temps à s’allumer. J’ai senti mon cœur tomber jusque dans mes chaussettes. Finalement, ç’a marché. Il a scanné. Il m’a regardé. Puis il a hoché la tête :

  • You’re good. Step over. (C’est bon. Passe de l’autre côté.)
    Et j’ai franchi la grille. Comme un voleur qu’on accepte au banquet.
    Comme un naufragé qui arrive à bord d’un bateau de croisière.
    Je suis entré.
    Pas aux États-Unis. Non, pas encore. Mais dans l’antichambre du pays.
    Et alors, pour la première fois depuis longtemps, j’ai respiré sans écran.
    Mais même après être passé, je n’ai jamais supprimé CBP One de mon téléphone. Elle fait partie de moi maintenant, cette appli maudite. C’est le souvenir de l’attente, de la peur, du contrôle. C’est le témoin de ma transformation en code-barres humain. La preuve que, dans ce monde moderne, même la misère a besoin d’un identifiant.
    CBP One, ce n’est pas qu’une appli. C’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. Et moi, Jonas Dorléon, migrant, professeur, poète de pacotille, j’ai été scanné, validé, géolocalisé.
    Mais jamais libéré.

25

Si le monde avait été un grand ventre, alors ceux qui n’ont jamais obtenu de rendez-vous CBP One auraient été l’indigestion, la boule récalcitrante que personne ne veut vraiment absorber. Rejetés par leur pays pour les uns, mâchés par des frontières dentelées pour les autres, transpirés jusqu’à l’os par la jungle du Darién pour les plus téméraires, recrachés avec la sécheresse d’une gorge qui refuse l’eau, puis traînés sur toute la longueur du Mexique jusqu’aux bords du Río Grande – tout ça pour finalement ne jamais voir l’écran bleu de l’application s’ouvrir pour eux comme une porte.
Tous ceux qui n’ont ni code, ni rendez-vous, ni application se fabriquent pourtant un passage. Leurs seules ressources, ce sont leur corps et leur courage. Ils traversent à mains nues, en mettant leur vie en jeu : sans protection, sans filet, sans rien d’autre que leurs bras pour porter un enfant, garder un sac hors de l’eau, s’agripper à une branche, retenir l’autre quand il glisse, et avancer quand tout autour d’eux voudrait les faire reculer. De petits groupes de six, de dix, parfois des familles entières. Des Honduriens, des Salvadoriens, des Guatémaltèques, des Vénézuéliens, des Colombiens, des Équatoriens, des Mexicains qui fuient leur propre pays comme s’ils étaient des étrangers hostiles. Ils traversent la rivière dans la nuit. Pas toujours le Río Grande en tant que tel, mais un bras secondaire, une déchirure d’eau grise, suffisamment traître pour noyer un homme distrait. L’eau est froide comme un refus. Les gens tiennent leurs sacs au-dessus de leur tête comme s’ils contenaient leur vie. Et c’est souvent vrai : ils tentent de sauver leurs téléphones, leurs derniers documents d’identité, quelques photos froissées, des boîtes de sardines qu’ils partageront comme les restes d’une dignité abîmée.
Le long de la frontière, à Matamoros, il y avait les cavaliers. De vrais

cowboys, des gardes montés sur des chevaux immenses, avec des bottes, des foulards, des bras musclés. On aurait pu croire en les regardant qu’un film se jouait. Que c’était décoratif. Mais non. Ils poursuivaient les migrants. Pas pour rire. Pas pour intimider. Pour le sport. Avec des lassos, comme si c’était du bétail. On m’a raconté des courses où les pieds saignaient, où les chemises restaient accrochées aux branches et où il fallait choisir entre la dignité et la survie. Des femmes criaient, des enfants hurlaient, certains tombaient, d’autres se faisaient attraper. Ceux qui échappaient à la corde plongeaient sous une clôture, rampaient dans les buissons, avalaient de la poussière et glissaient sous un pont. Quand ils sortaient de l’eau, trempés, gelés, puants, les cowboys se jetaient sur eux.
Des centaines de gens, sales, cassés, mais vivants. Ils étaient entassés sous
le pont comme des légumes oubliés sur la table d’un marché. C’était un simple pont en béton de la nationale I-69E, aux piliers larges, aux ombres épaisses. Des enfants dormaient sur des cartons. Des femmes priaient. Des hommes regardaient dans le vide, bouche ouverte, sans mots, sans questions. Le pont était devenu leur plafond.
Moi, je n’étais pas passé par là, mais j’avais leurs récits dans les oreilles, leurs images dans le crâne. Chaque fois qu’on me parlait d’eux, je sentais ma propre chance comme un fardeau : j’avais une application, eux avaient un pont. Parfois, ils restaient là plusieurs jours. Personne ne savait vraiment combien. Le temps ne se comptait plus en heures mais en humiliations. Les gardes de la U.S. Border Patrol passaient avec des mégaphones :

  • Stay in line! Stay in line! (Restez en ligne ! Restez en ligne !)
    Mais il n’y avait pas de ligne. Juste une foule qui respirait au ralenti. On leur donnait à manger comme à des animaux. Des sandwichs secs, des bouteilles d’eau, des barres de céréales. Parfois, un médecin bénévole passait par là. Il regardait les malades qui venaient s’aligner devant lui, leur touchait le front et disait :
  • You’re okay. (Tu vas bien.)
    Il disait ça comme on dit :  » Suivant! « , avec la même neutralité qu’un guichetier pressé, et il repartait. La compassion, elle aussi, comptait, triait, optimisait. La misère devait être administrée. Pendant que des foules sans nom – qui avaient risqué le fleuve comme on prononce une prière –

croupissaient sous le pont, d’autres fixaient l’écran de leur cellulaire où les serveurs de CBP One continuaient d’afficher  » No appointments available. Try again later.  » (Aucun rendez-vous disponible. Essayez plus tard.) C’était une double loterie. Une loterie à deux étages, froide et perverse. Les uns pariaient contre le fleuve, les autres contre l’algorithme. Et dans les deux cas, la chance faisait office de politique.
La pluie tombait parfois. Une pluie grise, oblique qui s’infiltrait même sous le pont. Du genre qui n’arrose pas, mais qui imbibe. Sous les couvertures trempées comme un fond de cale, les corps se tassaient alors. Celui d’un homme salvadorien qui ronflait comme un moteur diesel. Celui d’une grand-mère colombienne qui priait à voix basse, répétant  » Señor, Señor, Señor  » (Seigneur, Seigneur, Seigneur) jusqu’à ce que ses lèvres ne bougent plus. Pour eux, il ne restait plus rien à perdre. Ni dignité – ils l’avaient remise aux agents de la CBP dès la première fouille. Ni pudeur – ils pissaient dans des bouteilles, se lavaient avec des essuie-tout, dormaient les genoux dans les côtes des autres. Ni mémoire – elle s’érodait dans la répétition. Ce qui restait, c’était la langue : l’espagnol et parfois quelques lambeaux de créole, de garifuna, de langues indigènes. La seule chose qu’on ne pouvait pas fouiller ni confisquer.
Tous les jours, en fin de journée, un bus venait comme un verdict roulant. Des agents de la CBP en sortaient, lisaient des noms à voix haute. Les gens se levaient comme des condamnés soudain graciés, avançant sans même savoir s’ils avaient été choisis pour entrer, pour être déplacés, ou pour être renvoyés. Ce bus, en réalité, n’était pas vraiment un départ, c’était souvent un transfert vers le Centralized Processing Center à McAllen. Tous les jours, en fin de journée, certains montaient dans le bus, d’autres restaient. Ce n’était pas un caprice du hasard, c’était le tri qui mordait. On gardait ici ceux dont l’identité devait encore coller aux empreintes, ceux dont le nom déclenchait une alerte, ceux dont le dossier appelait une vérification plus longue, ceux qui pouvaient être jugés irrecevables ou inadmissibles, ceux dont le passé semblait revenir à la surface comme une boue qu’on croyait enfouie, et parfois simplement ceux que la mécanique ne pouvait pas absorber, faute de place, faute de temps, faute de main-d’œuvre. Le hasard avait un uniforme et un badge. Mais derrière le badge, il y avait

surtout des écrans, des listes, des checks, et cette logique froide : faire passer certains, retenir d’autres, trier des vies comme on trie des dossiers. Restaient des millions de corps sans rendez-vous, des vies sans code, des visages sans application. Ceux pour qui l’humanitaire n’était pas un programme structuré, mais une promesse lointaine, toujours annoncée, jamais tenue, un mirage qui reculait à mesure qu’ils avançaient. Ceux qui restaient suspendus au bord d’un monde qui ne veut pas d’eux. Ceux dont le pays lui-même n’avait même pas été jugé digne d’une case à cocher, condamnés à errer hors du système, sans dossier, sans attente, sans même le droit d’espérer.

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