Les balles ne tuent pas les rêves
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Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri. Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique, j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. Pas un rire joyeux ni même un rire nerveux comme celui qu’on pousse quand on évite une bouse de vache dans la rue. Un rire sec, maigre, tordu comme un arbre qui a grandi dans une ruelle sans soleil. J’ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d’eau dans le vide, pendant que les petits criaient » Manman! « , comme si leur mère avait le pouvoir d’arrêter les balles qui fusaient tout autour. J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes. Et j’étais trop lâche pour mourir dignement.
Carrefour-Feuilles n’était déjà plus un quartier. C’était un cendrier géant, un cimetière sans tombes, un théâtre absurde où les rôles changeaient à chaque rafale. Le matin même, j’avais encore l’espoir bête de corriger mes copies de brevet. J’étais professeur d’histoire-géographie dans un lycée public, avec un salaire qui suffisait à acheter du riz, du savon et trois cauchemars par semaine. J’aimais mon métier. J’aimais raconter aux élèves comment Haïti avait été le premier pays noir à obtenir l’indépendance, même si chaque jour la réalité me faisait douter qu’on ait jamais été libérés. J’aimais leur dire que Christophe Colomb n’était pas un héros, que Toussaint Louverture n’était pas parfait mais qu’il avait au moins essayé. J’aimais leur dire que connaître la géographie, c’était connaître sa place dans le monde.
Ce matin-là, le 17 août – je m’en souviens comme si le feu m’avait laissé
des braises dans le cerveau -, je me suis levé tôt, comme toujours. Ma mère
était morte depuis longtemps, mon père était parti depuis plus longtemps encore, et je vivais seul dans une petite pièce en tôle, avec un matelas plus maigre que moi, un ventilateur bancal et un portrait de Jean-Jacques Dessalines accroché au mur. J’ai préparé mon café, j’ai lu une page de Compère général Soleil de Jacques Stephen Alexis et j’ai enfilé ma chemise bleue, celle des jours sérieux. À 8 h 02, j’ai entendu le premier POW! – une balle sèche, puis deux autres, puis une rafale, comme un tambour de rara enragé. J’ai écarté le rideau, j’ai vu courir deux enfants, puis une femme enceinte, puis un chien à trois pattes, et j’ai compris que ce jour ne serait pas un jour sérieux, ni même un jour tout court. Je suis resté dans l’ombre de ma porte : quand les balles se mettent à parler, on ne leur coupe pas la parole en fuyant au hasard. Fuir sans direction revient souvent à exposer son dos à la mort. J’étais figé, retenu par une peur si dense qu’elle semblait avoir son propre poids. J’ai attendu plus d’une heure, un morceau de temps étiré comme un linge trempé que l’on tord sans fin, et pendant que l’air lui-même semblait retenir son souffle, une balle perdue a transpercé une bonbonne de gaz un peu plus loin. La fuite invisible a d’abord chuchoté doucement, puis s’est embrasée d’un seul coup, allumant l’incendie qui allait tout dévorer.
Le feu a gagné ma rue vers 9 h 58. D’abord la maison de madame
Frédeline, celle qui faisait les meilleurs akras du quartier. Sa cuisine a explosé. Puis les flammes ont sauté d’un toit à l’autre comme des enfants en colère. J’ai voulu éteindre. Avec quoi? Une bassine ? Une prière ? Un proverbe ? Même l’eau ne voulait plus de nous.
J’ai pris mon sac. Un vieux sac noir usé aux coutures, cadeau de l’ancien directeur du lycée avant qu’il parte aux États-Unis en disant : » Je vais chercher un avenir pour mes enfants » alors même qu’il abandonnait ceux d’ici. Dans ce sac, j’ai mis mon diplôme d’État, relique d’un passé inutile mais rassurant, un slip propre, parce qu’il faut toujours avoir de quoi changer de peau, une photo de ma mère et un carnet où j’écrivais des poèmes que personne ne lirait jamais. Après avoir enfilé mes chaussures, j’ai jeté un œil à ma maison et j’ai pensé : elle tiendra peut-être encore un an. Elle a tenu une heure.
Les premiers cris sont venus de la rue des Orangers, juste derrière chez
moi. Puis les tirs, encore. Puis la fumée. J’ai reconnu l’odeur avant de voir quoi que ce soit : cette odeur de plastique fondu, de viande grillée, de peur collective. J’ai couru. Pas loin. Jusqu’au carrefour central, où j’ai vu le spectacle : des jeunes armés, en moto, le visage caché sous des foulards, qui décrivaient des cercles autour de la foule, comme des loups. Les gens couraient. Des mères hurlaient. Un monsieur en chaise roulante roulait aussi vite qu’il le pouvait. Et moi? Moi, je me suis mis à rire. Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n’était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse.
Je suis passé devant la maison de Ti-Michel, mon ancien élève. Il était
assis sur les marches, une arme sur les genoux, les yeux rouges. Il m’a reconnu. Il m’a dit : » Prof, ou toujou la? » (Prof, vous êtes toujours là?) J’ai dit oui. Il m’a dit : » Ou pa dwe la. » (Vous ne devriez pas être là.) Il n’avait pas tort. Je n’aurais pas dû être là. Mais où aller? Il m’a laissé passer. Je crois qu’il m’a épargné par nostalgie. Dans ce foutu pays, on avait encore assez de cœur pour ne pas tuer son profd’histoire.
J’ai croisé le vieux Ernest, qui criait : » Mwen p ap pati! Se la mwen fèt, se la m ap mouri! » (Je ne partirai pas ! C’est ici que je suis né, c’est ici que je mourrai!) Il est resté. Deux jours plus tard, on l’a retrouvé, fondu dans son fauteuil, les yeux ouverts sur l’apocalypse.
J’ai couru sans savoir où aller. Je suis passé devant l’église déjà éventrée. Devant l’école déjà pillée. Devant le commissariat déjà vide. J’ai vu un homme se faire tirer dessus pour sa radio. Une femme pleurer parce qu’elle avait perdu son chat. Un gosse hurler en tenant un ballon crevé. Tout était fou. Tout était inéluctable, dans l’ordre terrible des choses.
J’ai couru jusqu’à la route de Martissant. Là, j’ai vu une foule. Des gens comme moi. Des gens sans plan. Des gens avec des sacs, des casseroles, des matelas sur la tête, des photos de mariage, des cages à poules. On fuyait tous. Pas la mort, mais la vie. Cette vie-là. Celle qu’on nous avait vendue comme un destin mais qui puait la punition. On fuyait un rêve en forme de cauchemar.
Quand j’ai été suffisamment loin pour ne plus entendre les cris, je me suis assis au bord de la route pour reprendre mon souffle. J’ai sorti mon carnet. J’ai écrit : » Aujourd’hui, j’ai perdu ma maison, mais j’ai trouvé ma fuite. » Et j’ai ri encore. Il ne restait plus que ça.
C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.
Alors mon vrai voyage a commencé. J’ai marché loin du feu, loin de mes élèves, loin de ma chaise en plastique bleu qui me servait de trône de professeur. J’ai marché parce que les roues ne voulaient plus de moi. Les tap-taps avaient disparu, avalés par la peur. Les motos ne transportaient plus que les hommes armés ou les morts. Moi, je n’étais ni l’un ni l’autre. Juste un professeur d’histoire qui n’avait plus d’histoire à enseigner. À Fontamara, j’ai croisé une femme avec deux enfants au bout d’une corde, comme en laisse. Je lui ai demandé pourquoi elle les tenait ainsi attachés. Elle m’a répondu :
» Comme ça, si l’un meurt, je n’aurai pas à chercher l’autre. » Cette phrase m’a poursuivi comme une chanson qui sonne faux. Voilà où on en était.
J’ai dormi cette nuit-là sous un camion renversé, avec une vieille couverture qui sentait le kérosène et la pisse. Des moustiques m’ont mangé comme si j’étais un buffet de mariage. J’ai rêvé que ma mère me lavait avec une calebasse pleine d’eau tiède. Quand je me suis réveillé, c’était un rat qui me léchait le doigt. Je l’ai regardé. Il m’a regardé. On a compris qu’on était frères de misère. Il est parti. Moi, je suis resté. Et j’ai ri encore.
Le lendemain, j’ai pris la direction de Jérémie. Une idée idiote, je l’avoue. Mais moi, je suis un homme aux idées idiotes. J’ai toujours trouvé que les idées idiotes sont les plus sûres parce qu’on ne les vole jamais. Tous les gens raisonnables allaient vers la capitale pour y chercher un passeport, un visa, un passeur, un avion, un miracle. Moi, je me suis dit : » Et si la paix était là où personne ne la cherche ? » Jérémie me paraissait une option excentrée mais propre. J’avais en tête les contes de ma grand-mère, dans lesquels Grand’Anse était un royaume à part, où les arbres donnent encore de l’ombre, où les vieux dorment sans verrou à leur porte, où les chiens n’aboient que la nuit, par habitude.
Je suis monté dans un bus au terminus de Carrefour, un de ces bus peints comme une église évangélique sous acide. Sur le côté, on pouvait lire en lettres rouges : » Bondye pa janm domi, men li pa toujou reponn. » (Dieu ne dort jamais, mais il ne répond pas toujours.) Voilà une devise qui mérite d’être méditée, me suis-je dit, surtout quand on n’a que deux options devant soi : mourir ou marcher. Le bus était plein. Trente-deux personnes tassées comme des sardines croyantes : des femmes avec leurs ballots, des enfants assis sur des genoux trop maigres, un vieux qui portait une cage à coqs, un garçon sourd qui jouait avec un couteau en plastique. Moi, je me suis assis tout au fond, contre la vitre, à côté d’un prêcheur de fortune qui lisait des versets comme on mâche des cacahuètes. Il m’a regardé et m’a dit : » Frè, ou gen kwa jezi a nan kè w? » (Frère, as-tu la croix de Jésus dans ton cœur?) J’ai dit oui, parce qu’en Haïti, il faut toujours dire oui à Jésus, même si tu ne crois qu’à la loterie.
La route de Jérémie n’est pas une route. C’est une épreuve. Elle serpente à la manière d’une vipère énervée, grimpe et redescend tel un député en
campagne électorale. Le chauffeur s’appelait Louima, un type sans cou qui conduisait en klaxonnant frénétiquement chaque fois qu’il croisait un virage – c’est-à-dire toutes les douze secondes. Moi, j’avais la nausée, la foi vacillante, et la désagréable sensation que mon slip me remontait trop haut dans l’âme.
Pendant trois heures, tout a presque bien été. Les gens priaient, dormaient, partageaient des bananes plantains, et le bus avançait lentement, avec des hoquets de moteur et des soupirs de pneus. À midi, on s’est arrêtés pour uriner derrière des arbres – ç’a été le moment le plus démocratique de la journée. Tout le monde pissait ensemble, les riches, les pauvres, les saints, les païens, les constipés. Puis on est remontés à bord et la mort nous a suivis. Elle est d’abord apparue sous la forme de deux motos qui nous ont doublés à toute vitesse, puis d’un pick-up garé en travers de la route. Trois hommes en sont descendus. Armés jusqu’aux dents. Pas des policiers, ni des militaires. Jeans troués, t-shirts sales, regards de chiens blessés. Des hommes à qui on avait volé la jeunesse et qui maintenant voulaient se faire
rembourser avec du sang.
Le bus a freiné. Le vieux, avec ses coqs, a crié » Mon Dieu! » et le prêcheur, à côté de moi, a commencé à prier à voix haute, comme si le ciel avait des micros. Une femme s’est mise à vomir. Les enfants pleuraient. Le chauffeur transpirait. Et moi, je sentais mon cœur battre jusque dans mes orteils.
Un des hommes est monté à bord. Il a regardé tout le monde sans dire un mot. Puis il a hurlé :
- TOUS LES HOMMES, DESCENDEZ! LES HOMMES SEULEMENT!
Sa voix ne laissait pas de place à l’interprétation. C’était la voix d’un homme qui tire avant de réfléchir. Alors j’ai obéi.
On a été neuf à descendre. Neuf types aux visages différents mais avec le même regard, le regard de ceux qui sentent qu’ils pourraient être rayés du monde dans cinq minutes. On s’est alignés sur le bas-côté. Un autre type armé nous a inspectés comme du bétail. Il a demandé à voir nos papiers. Aucun de nous n’en avait. À quoi bon avoir une carte d’identité dans un pays qui n’en est plus un?
Le chef – il se faisait appeler Boss Matyas – est descendu du pick-up. Il était jeune, trop jeune pour être aussi puissant. Il portait un t-shirt de Messi, un pantalon noir et un fusil plus grand que lui. Il a regardé chacun d’entre nous. Il a dit :
- Voilà ce qu’on va faire. Il me faut deux soldats. Les autres, je n’en ai pas besoin. Alors faites-moi rire. Si tu me fais rire, tu vis. Si tu ne me fais pas rire…
Il a levé son arme. - Alors tu seras drôle pour les corbeaux.
On s’est regardés. Personne ne riait. Il a désigné le premier gars, un maçon de Delmas. Le type a tenté une blague. C’était nul. Personne n’a ri. Bang. Il est tombé. Sa tête a explosé comme une calebasse trop mûre. Un silence épais s’est installé, le genre de silence qui colle aux dents. Puis il a pointé le deuxième gars, un étudiant de Jacmel, qui a chanté l’hymne national en changeant les paroles. C’était absurde. Boss Matyas a ri. Il l’a gardé. Troisième gars. Trop nerveux. Il s’est pissé dessus. Matyas a ri. Il l’a gardé aussi. Le quatrième, le cinquième, le sixième ont eu la vie sauve. Puis est venu le septième. Il n’a rien trouvé à offrir. Pas un mot. Pas un souffle. Le vide. Et le coup est parti. Le huitième. Même désert. Même mutisme. Même fin, sèche et immédiate.
Puis ç’a été mon tour. Je n’avais rien. Ni blague, ni chanson, ni pipi. Juste
la peur et un cerveau à moitié vide. Alors j’ai fait ce que ma grand-mère m’avait appris : j’ai récité le psaume 23 à l’envers. Pas parce que je suis un sorcier, mais simplement parce que j’étais trop paniqué pour le réciter dans le bon sens. Ça donnait : » Je marche sans guide dans la vallée de l’ombre de moi-même. Je crains le mal, car ta présence s’est tue. Ta houlette est tombée, ton bâton s’est brisé. Et nul ne me rassure… » Comme ça. Les mots se bousculaient, je tremblais, je bredouillais, et lui, il riait. Il riait ! D’un rire de moteur qui cale. Il a dit : - Toi, tu es fou. J’aime ça. Va-t’en.
Je suis monté dans le bus, tremblant. J’ai croisé le regard du vieux aux coqs : il m’a tendu une bouteille d’eau. J’ai bu. L’eau était tiède, sale, mais elle avait le goût de la survie. Autour de moi, le prêcheur pleurait, une femme priait, un enfant dormait sur un sac de riz ; et le bus, lui, retenait son
souffle, comme s’il attendait qu’on lui rende le droit de rouler. Le chauffeur est descendu, lentement. Il n’a pas parlé. Il a levé les mains, a ouvert ses paumes : l’argent froissé des recettes, chiffonné, humide de sueur; le maigre trésor d’une journée à porter des vies. Il disait sans le dire : » Voilà tout ce que j’ai. Voilà tout ce que je peux offrir. «
Matyas l’a fixé de ce regard qui pèse une existence comme on soupèse une pierre. Il a fait un signe de la tête, a cueilli les billets d’un geste sec et a lâché, presque distraitement, en désignant le bus :
- Alé.
Le chauffeur est remonté. Il a tourné la clé. Les vivants ont repris leur place ; les morts, eux, sont restés au bord du chemin, avec le silence pour seul linceul. Le moteur a toussé, puis s’est soumis.
Le bus est reparti.
Personne ne parlait. Personne ne demandait ce qu’il s’était passé. C’est ça, Haïti : chaque jour est une nouvelle tragique qu’il vaut mieux ne pas confirmer. Le chauffeur n’a pas ralenti une seule fois. Il voulait fuir la mort comme on fuit une dette.
Par la fenêtre du bus, j’ai regardé le paysage. Les montagnes. Les arbres. Les maisons en tôle. Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller d’autre. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.
C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à me dire :
» Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-être que je dois partir. Vraiment partir. » Je n’aspirais pas à quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre, c’est ça, parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.
J’ai patienté à Jérémie trois jours. Juste assez pour confirmer ce que je pressentais : la paix n’existe pas, ce n’est que la peur qui change de vêtements. Là, elle portait un pantalon froissé, un air de province résigné,
des silences trop longs. On disait que les gangs ne régnaient pas à Jérémie, mais en vérité ils étaient juste au repos. Comme des fauves repus qui attendent la prochaine proie.
J’ai dormi chez une cousine éloignée de ma mère, une femme nommée Rosélène qui tenait une petite boutique de rien du tout : trois boîtes de conserve, deux savons, un paquet de biscuits et une radio toujours branchée sur une station qui parlait fort plus qu’elle ne disait la vérité. Elle m’a offert un coin de matelas et un verre d’eau tiède, et m’a posé une question qui me hante encore :
- Jonas, ou panse ou ka kouri pou tout vi w konsa? (Jonas, crois-tu que tu pourras passer ta vie à fuir ?)
Elle avait raison. Je ne pouvais pas fuir toute ma vie. Mais je ne pouvais pas rester non plus. Ce pays m’avait regardé dans les yeux et m’avait dit :
» Va-t’en. Je n’ai rien pour toi. «
Le troisième jour, en allant acheter un pain au beurre pour Rosélène, j’ai vu un enfant mort dans le caniveau. Il avait l’air de dormir, sauf que ses yeux étaient ouverts sur rien. Personne ne s’arrêtait. Pas même les chiens. L’enfant portait un short rouge. Il avait peut-être sept ans. Moi, j’en avais vingt-neuf, mais à ce moment-là je me suis senti plus fragile que lui. Lui, au moins, ne risquait plus rien. Moi, j’étais encore debout, donc encore coupable.
Je suis revenu, j’ai pris mon sac, j’ai remercié Rosélène avec des mots qui ne voulaient plus rien dire, et j’ai repris la route. Pas vers Carrefour-Feuilles, qui n’existait plus que dans mes souvenirs calcinés, mais vers le reste du monde. Ce monde qu’on m’avait dit vaste, cruel, dangereux, mais vivant. J’avais compris que ce pays allait finir par me tuer. Une fatigue longue, lente, poisseuse, entrerait par mes pieds et finirait par m’étouffer. Et moi, je voulais parler encore. Rire encore. Même comme un idiot.
Sur le chemin, j’ai marché seul. Pas de bus cette fois. Pas de gang non plus. Juste les montagnes, les virages, la pluie, et mes chaussures trouées qui chantaient à chaque pas. J’ai traversé des villages sans nom. J’ai dormi sous un arbre. J’ai mangé un mango trouvé par terre. Et dans ma tête, deux mots tournaient comme les pales d’un moulin cassé : » Et maintenant? «
J’étais vivant. Un miracle, selon certains. Un hasard, selon d’autres. Selon moi, j’étais surtout en sursis.
C’était ce sursis-là qui allait me pousser vers la suite. Pas encore la République dominicaine. Pas encore le Brésil, ni Tapachula, ni le CBP One maudit. Mais déjà, j’étais devenu un autre. Un homme en marche. Un homme qui avait vu la mort monter dans son bus et redescendre sans lui.
