Thélyson Orélien C’était ça ou mourir

Quand je suis arrivé dans cet appartement de Côte-des-Neiges, j’ai cru que j’étais entré dans une réunion de l’ONU. Sauf qu’ici, il n’y avait pas d’interprète qui traduisait tout dans nos oreillettes, et tout le monde faisait ses besoins dans la même toilette, qui fuyait tout le temps. Un Chinois du Nord, un Érythréen au regard brûlé par le désert, une Vénézuélienne qui portait des talons aiguilles même pour faire la vaisselle, et moi, Jonas Dorléon, né entre deux cyclones et un putsch. Ça sonnait comme une mauvaise blague de bar :  » C’est un Haïtien, un Chinois, un Érythréen et une Vénézuélienne qui entrent dans un appartement à Montréal…  » Mais ce n’était pas une blague. C’était ma vie.
L’appartement comptait trois chambres. Une grande, une moyenne, une petite qui sentait toujours l’oignon. Moi, j’avais la petite, celle du fond, avec un matelas fin comme une hostie, un ventilateur cassé et une fenêtre qui ouvrait directement sur un mur de briques. Le propriétaire le qualifiait de
 » 51/2 lumineux « . Moi, je le qualifiais de  » boîte à échos « . La lumière ne venait pas du soleil mais du couloir, chaque fois que mon colocataire chinois allumait pour aller faire pipi à 4 heures du matin, en chaussettes. Toujours en chaussettes. Jamais vu ses pieds nus. Un mystère.
Il s’appelait Han Zhou. Il disait qu’il venait de Harbin, une ville dont j’ignorais l’existence. Il parlait neuf langues : le mandarin, le cantonais, le coréen, l’anglais, le français et le japonais, un peu d’arabe et de portugais brésilien, et il avait commencé à apprendre le créole haïtien avec moi, par curiosité. Il m’a dit un jour, en me tendant un sachet de soupe instantanée :
 » Bonjou, frè, ou grangou?  » (Bonjour, frère, tu as faim?) J’ai failli pleurer. Chacun de ses mots était une corde jetée par-dessus un abîme. J’ignore où il avait appris toutes ces langues. Je pense que c’était un ancien moine, ou un

espion, ou juste un insomniaque professionnel. Il dormait peu, et toujours en chaussettes, l’hiver comme l’été. Il disait que ça le protégeait des mauvaises ondes. Je ne l’ai jamais contredit. Dans une colocation comme ça, il faut savoir choisir ses batailles. Han était du genre à réciter des poèmes chinois en faisant cuire du riz à deux heures du matin.
L’Érythréen s’appelait Yonas. Avec un Y. Pas comme moi. Yonas, c’était un chrétien orthodoxe. Il avait fui l’armée de son pays, traversé le Soudan, puis l’Atlantique, puis la jungle du Darién. Il disait qu’il avait vu Dieu trois fois : une fois dans le désert, une fois dans la jungle, et une fois en face d’un douanier mexicain qui l’avait laissé passer sans poser de questions. Il parlait peu, mais quand il parlait, c’était toujours pour dire quelque chose de grave ou de drôle, ou les deux à la fois. Un jour où il lavait ses habits à la main dans la baignoire, il m’a dit :  » Ce pays est bien. On peut boire l’eau du robinet. Mais on ne peut pas boire les paroles des gens.  » J’ai noté ça dans mon cahier. Yonas était un poète sans carnet.
Il occupait la chambre moyenne, où il avait installé un matelas emprunté et une affiche de Jésus, collée au mur avec du ruban adhésif. Il priait trois fois par jour, toujours en silence. Il avait une radio qui ne captait qu’une station évangélique, et un téléphone Nokia qui ne pouvait pas se connecter à Internet. Un jour, il m’a dit :  » Je n’ai pas besoin de Google. Mon Dieu me guide.  » J’ai ri. Il n’a pas ri. Il était sérieux.
Et puis il y avait Daniela, la Vénézuélienne. Elle ne parlait que l’espagnol, mais elle criait tellement fort que tout le monde comprenait quand même. Elle avait fui Caracas avec ses deux enfants, mais les enfants habitaient chez une cousine à Laval. Elle ne venait à l’appartement que deux soirs par semaine, et quand elle venait c’était une tempête de shampooing, de riz aux haricots noirs, de musique reggaeton et de déodorant à la noix de coco. Elle avait un rire qui secouait les murs, se maquillait même pour sortir les poubelles, et elle disait toujours :  » Le Canada est un frigo, mais au moins on peut y dormir sans entendre de coups de feu.  » Elle avait du bon sens. Et des talons. Toujours. Même en pyjama.
Daniela dormait parfois dans le salon, parfois chez son copain mexicain, un certain Luis qui faisait des livraisons Uber Eats à vélo même par – 20 degrés Celsius. Un soir, elle m’a dit en riant :  » Toi, Jonas, tu es comme

mon grand frère haïtien. Tu es toujours calme. On dirait que tu as déjà vécu mille ans. « 
L’appartement était une boîte à sardines mal ventilée. Le salon était minuscule, avec un vieux divan trouvé sur Kijiji, des coussins tachés et une table basse qui boitait comme un vieil homme. La cuisine, c’était la guerre froide. Chacun avait sa section dans le frigo, son paquet de riz, son huile. On écrivait nos noms au feutre sur les emballages. Et quand un œuf disparaissait, c’était le silence diplomatique. Personne ne disait un mot, mais les regards devenaient plus pointus.
Il y avait aussi quelques règles tacites : pas de douches après minuit, pas de curry sur la cuisinière sans ouvrir la fenêtre, et pas de papier de toilette volé. Mais comme dans toute communauté, il y avait des brèches. Une fois, Han a mangé du thon au petit déjeuner et Yonas est allé vomir dans la salle de bain. Une autre fois, Daniela a mis du vernis à ongles pendant que je dormais et j’ai eu mal à la tête pendant trois jours. Mais malgré tout ça, on s’aimait bien. Parce qu’on avait tous le même ennemi : la solitude.
De toute façon, on n’aurait pas trouvé mieux. Moi, j’avais cherché un studio. Un petit truc à moi. Un coin où poser mes chaussures sans devoir les ranger sous le lit par peur qu’un coloc se prenne les pieds dedans. Mais un studio, à Montréal, c’est comme un visa pour les États-Unis : tout le monde en parle, mais personne n’en trouve. C’est finalement un ami du PRAIDA qui m’avait recommandé cette colocation. Il m’avait dit :  » Ils ne demandent pas cher et, au moins, tu ne seras pas seul.  » Il avait raison. Je n’étais pas seul. Mais parfois, on peut se sentir seul même dans une pièce pleine de monde.
L’hiver, on devenait encore plus proches, par nécessité thermique. Le chauffage central avait ses humeurs. Il fonctionnait quand il le voulait, comme les politiciens haïtiens. Une fois, en janvier, le thermostat est descendu à 12 degrés dans l’appartement. Yonas a allumé toutes les plaques électriques de la cuisinière, et on a passé la soirée debout autour, comme des réfugiés autour d’un feu sacré. Daniela chantait Despacito en chuchotant, Han lisait un dictionnaire espagnol à voix basse et moi, je récitais dans ma tête un poème de René Depestre comme s’il s’agissait d’une prière d’exilé. Je me suis dit ce soir-là :  » On n’a pas de pays, mais on a du courage. « 

Je crois que ce qui m’a le plus marqué dans cette colocation improvisée, ce n’est pas le manque d’espace, ni les odeurs mélangées, ni même le frigo trop petit pour quatre cultures culinaires différentes. C’est la tendresse silencieuse. Ce respect fragile qu’on s’offrait les uns aux autres, parce qu’on savait tous ce que ça voulait dire de dormir loin de chez soi, de manger debout, de se laver avec des retailles de savon, de pleurer sans faire de bruit pour ne pas déranger. On n’était pas là pour fouiller les blessures, mais parfois ça sortait, entre deux bouchées de riz. Une nuit, Han m’a raconté qu’il avait quitté la Chine parce qu’il ne voulait pas être assigné à une usine pour le reste de sa vie. Il avait vu son père mourir à quarante-six ans, les mains pleines de cambouis, le cœur vidé. Il m’a dit :  » Je veux mourir fatigué, mais pas inutile.  » J’ai hoché la tête. C’était la même chose pour moi. Puis un dimanche, Yonas m’a montré une photo de sa mère, restée à Asmara. Il m’a dit qu’il n’avait pas eu de nouvelles depuis six mois. Il priait pour elle tous les matins. Et en me regardant avec ses yeux trop vieux pour son âge, il a dit :  » Moi, j’ai fui pour rester vivant. Mais parfois, je me demande si ce n’est pas l’inverse : si je ne reste pas vivant uniquement pour continuer à fuir. « 
Daniela, elle, parlait de ses enfants comme d’un pays perdu. Chaque fois
qu’elle nous montrait une photo, elle souriait comme pour s’excuser de les avoir laissés chez sa cousine lavalloise. La seule façon pour cette cousine de l’aider à son arrivée, ç’avait été de prendre les petits en charge : les garder, les inscrire à l’école, leur offrir la stabilité pendant que Daniela, elle, devait se débrouiller seule, sans papiers, sans filet. Daniela les voyait quand elle pouvait, entre deux trajets, deux quarts de travail, deux nuits trop courtes. Elle disait :  » Ils ne comprendront peut-être jamais pourquoi je les ai laissés, mais un jour, je pourrai leur dire que j’ai tenu. Même sans eux. Même dans le froid. Même sans papiers. « 
Un jour, il y a eu une panne d’eau. Pendant deux jours, on ne pouvait plus se doucher. On se lavait avec des bouteilles, des bassines, des serviettes humides. Daniela a dit en riant :  » Ça me rappelle mon quartier à Caracas.  » Moi, j’ai dit :  » Ça me rappelle tout Haïti.  » Et Han a ajouté :
 » Moi, ça me rappelle que le confort, c’est une illusion.  » On a tous ri. Mais le lendemain, on est allés manifester devant l’immeuble avec des pancartes

faites maison. Parce que rire, c’est bien, mais avoir de l’eau, c’est mieux.
Ce soir-là, on a mangé ensemble tous les quatre. C’était rare. En général, on mangeait chacun dans notre coin, avec nos habitudes, nos recettes, nos silences. Mais là, on avait décidé d’être une famille, juste pour une soirée. Daniela avait fait des arepas au poulet, Han avait préparé des nouilles aux légumes, Yonas avait sorti du pain plat qu’il gardait dans une boîte en plastique, et moi, j’avais fait un riz collé aux pois avec du pikliz improvisé. On a mis tout ça au centre de la table. Et on a mangé sans trop se parler. Parfois, partager suffit.
Le mot chez-soi n’a rien à voir avec la grandeur de l’appartement, ni avec le nom sur le bail. C’est une sensation. Un instant. Une bouffée de chaleur entre des étrangers devenus complices. Ce soir-là, j’étais chez moi. Même si le robinet fuyait, même si le plancher grinçait, même si la chasse d’eau faisait un bruit de vuvuzela. Plus tard, dans ma chambre, allongé sur mon matelas trop mince, j’ai écouté les bruits de l’appartement. Han qui toussait doucement. Daniela qui fredonnait dans la salle de bain. Yonas qui récitait un psaume. Et je me suis dit :  » Voilà ce que l’exil ne dit pas. Voilà ce qu’on ne voit pas dans les statistiques sur l’immigration. Ce qu’on vit, c’est de l’humanité en miettes, mais des miettes assez solides pour faire tenir debout tout un monde.  » Dans ma chambre qui sentait les épices, j’ai fermé les yeux en me disant que peut-être, demain, j’apprendrais à vivre ici pour de bon. Peut-être que je parlerais neuf langues comme Han. Peut-être que je prierais avec autant de foi que Yonas. Peut-être que je rirais aussi fort que Daniela. Peut-être que je cesserais d’avoir peur de tout perdre.
Un matin, je suis allé chercher mon courrier. Dans la boîte, une lettre de l’Immigration pour moi. Je l’ai ouverte sur-le-champ. Ce n’était rien de grave, juste une relance au sujet d’un formulaire à remplir. Mais en la lisant, j’ai levé les yeux vers l’immeuble et j’ai eu un drôle de vertige. Cet immeuble de briques moche, mal isolé, trop cher, il était devenu un repère. Je connaissais chaque craquement du parquet, chaque tache sur le plafond, chaque soupir de la chaudière. Comme un moine apprend à connaître sa cellule. Avec respect. Avec attention. Je suis remonté. Han était en train de faire son yoga. Daniela parlait à son fils sur WhatsApp. Yonas, lui, lisait le journal Métro, comme tous les matins, avec son sérieux de juge de la Cour

suprême. J’ai regardé cette scène banale, cette normalité bricolée, et j’ai pensé à Haïti. Pas l’Haïti des bulletins de nouvelles. Le mien. Celui de ma mère qui chauffait l’eau au charbon. Celui de mon père, le pêcheur, qui sentait le sel et la fatigue, et qui trouvait toujours le moyen de sourire en rentrant les mains vides, comme si la mer lui avait volé la prise mais pas la dignité. J’ai pensé à Carrefour-Feuilles qui brûlait, mais qui riait quand même. Cette colocation, aussi bancale soit-elle, était devenue un prolongement de ce pays perdu. Elle était pleine de gens cabossés mais vivants. Pleine de défauts, mais aussi de rêves qui ne mouraient jamais complètement.
Le soir, juste avant d’aller dormir, Han m’a dit :  » Tu sais, Jonas, les langues, ce n’est pas fait pour traduire. C’est fait pour relier. « 
J’ai répondu :  » Et tu dors en chaussettes pour te relier à quoi?  » Il a ri. Un rire doux, presque timide.
 » Aux ancêtres. Ils n’aiment pas les pieds froids.  » J’ai ri aussi.
Parfois, on traverse le monde entier et on finit par dormir dans un lit trop petit, par partager un appartement avec trois étrangers qui deviennent des miroirs. Et ça, ce n’est pas un échec. C’est une victoire. Petite, fragile, mais une victoire quand même. Il suffit alors d’un lit étroit, d’un rire venu de la pièce d’à côté, d’une prière derrière une cloison pour comprendre que l’essentiel n’est pas d’avoir trouvé sa place, mais d’avoir été accueilli, un instant, dans l’espace de quelqu’un d’autre. Cet instant-là suffit à faire tenir le monde.

34

Avant de comprendre les saisons, j’ai compris le déplacement. Le mouvement forcé. Je viens d’un pays où le temps n’avance pas en mois, mais en secousses. Où il n’est pas question du printemps ou de l’été, mais de périodes calmes et de périodes de déplacement, durant lesquelles on court sans se retourner. Là-bas, on ne parle jamais de la météo pour meubler une conversation : le ciel est une certitude brutale, pas un sujet de discussion. Le soleil est là, toujours, implacable, comme un projecteur qui ne s’éteint jamais, même quand la pièce tourne mal.
Quand je suis arrivé ici, on m’a surtout parlé de l’hiver. On l’a évoqué comme on parle d’un rite de passage, d’une épreuve initiatique. On m’a prévenu avec sérieux, parfois avec fierté : tu verras, c’est long. On m’a décrit le froid comme une bête intelligente, capable de s’infiltrer partout, jusque dans les os, jusque dans les pensées. Je hochais la tête. J’avais connu pire. J’avais connu la peur. La vraie, celle qui fait battre le cœur trop vite même quand tout semble immobile.
Je ne savais pas encore que le froid n’est pas qu’une température : il est aussi une pédagogie. Une manière lente et méthodique de te forcer à écouter ton propre corps. De t’obliger à ralentir. Pendant longtemps, j’ai cru que le Canada était une ligne droite glacée, un tunnel blanc qu’il fallait traverser sans trop regarder les murs. Je pensais que vivre ici consistait à endurer, à compter les jours jusqu’au dégel, à attendre que quelque chose commence enfin. J’ignorais que l’attente elle-même faisait partie du paysage. Que l’immobilité cachait une promesse.
Le jour où j’ai compris que ce pays n’était pas seulement un long couloir d’hiver, mais aussi une promesse de printemps et une démesure d’été, je n’ai pas pleuré. J’ai transpiré. Et cette sueur-là, inattendue, presque insolente,

m’a bouleversé plus que la neige elle-même.
Le printemps s’est installé sans frapper à la porte. Il a d’abord hésité, fait semblant de repartir, laissé traîner quelques plaques de glace. Les trottoirs suintaient. Les arbres encore nus ressemblaient à des vieillards qui refusaient de croire à la guérison. Mais quelque chose avait changé : l’air n’agressait plus la peau. Il caressait maladroitement, comme une main qui réapprend à toucher après des mois enfermée dans un gant.
Je me souviens très précisément du moment et du lieu. Rue Jean-Talon, témoin muet de mes métamorphoses. J’avais ouvert mon manteau. Juste un peu. Un geste ridicule, presque politique. Comme si j’annonçais à la ville : je reste. Le soleil était là, timide mais sincère. Pas le soleil menteur de janvier, non. Un vrai. Un soleil qui chauffe la peau et réveille les odeurs. La terre mouillée. Le café qui s’échappe des portes entrouvertes. Le pain chaud d’une boulangerie italienne qui te rappelle que le monde n’a jamais cessé d’avoir faim.
Un homme assis sur un banc m’a regardé enlever ma tuque et a lancé, sans méchanceté :

  • Ça fait du bien pareil, hein?
    J’ai répondu oui, trop vite, trop fort, comme si j’avais attendu cette question toute ma vie.
    Le printemps, au Québec, ce n’est pas une saison, c’est une négociation.
    Tout le monde marchande avec la météo. On doute. On regarde le ciel comme on regarde un politicien : avec méfiance. Les gens sortent les vélos trop tôt, les rangent, les ressortent. On ouvre les fenêtres le jour, on les referme la nuit. On vit dans l’entre-deux, dans cette zone floue où le corps ne sait plus comment s’habiller, mais où l’âme recommence à respirer.
    Puis, sans prévenir, l’été est arrivé. Et là, j’ai compris que j’avais été trompé par tous les récits. On m’avait parlé d’un pays froid. On avait oublié de me dire que l’été, ici, peut être une exagération presque indécente. Une chaleur qui colle, qui insiste, qui s’installe comme un invité refusant de partir. Un été parfois plus chaud que celui d’Haïti. La chaleur urbaine est lourde, amplifiée par l’asphalte, les murs, le béton qui garde tout, comme une mémoire trop pleine.
    Un soir, sur une terrasse du Mile End, un ami m’a demandé :
  • Toi, chez vous, c’est comment, l’été ?
    J’ai réfléchi. Puis j’ai répondu :
  • Là-bas, l’été est normal. Ici, il est miraculeux.
    Il a ri, mais il a compris.
    L’été québécois est une revanche collective. Les parcs deviennent des salons publics. Les gens s’allongent dans l’herbe comme s’ils voulaient s’assurer que le sol existe encore. Les enfants courent pieds nus. Les vieux parlent plus fort. Les corps soulagés se dévoilent sans arrogance. Les rues sentent le barbecue, la crème solaire et, parfois, la nostalgie.
    Durant ma première année à Montréal, j’ai marché beaucoup le soir, sans but. C’était nouveau, pour moi, de marcher sans urgence. Je traversais le centre-ville, descendais vers le fleuve. J’écoutais les rires qui coulaient en cascades des balcons. La musique qui traversait les murs. Montréal ne dort pas, elle murmure même la nuit. Lentement, presque imperceptiblement, j’ai intégré la leçon. Ce pays n’est pas dur parce qu’il est froid. Il est exigeant parce qu’il vit chaque année une renaissance. Inlassablement, il recommence. Il gèle. Il se fissure. Il fond. Il brûle. Et il accepte de tout revivre.
    Un jour d’août, étendu dans un parc à regarder les nuages comme je le faisais enfant, je me suis dit :  » Je suis encore vivant.  » L’hiver m’avait appris la survie. Le printemps, la patience. L’été, la joie sans excuse. Et c’est peut-être ça, finalement, l’intégration : comprendre que la vie n’est pas une seule saison. Que même après les hivers les plus longs, il existe une chaleur qui ne demande rien, sinon d’être ressentie.
    Aujourd’hui, quand je dis que je vis ici, je ne parle plus seulement de la neige. Je parle de la sueur sur le front, des soirs trop chauds pour dormir, des conversations inutiles mais essentielles, des corps qui respirent ensemble dans les parcs. Je parle d’un pays qui m’a appris que le froid forge, mais que la chaleur révèle. Je sais maintenant que rester debout, ce n’est pas seulement résister à l’hiver. C’est aussi accepter l’été, sa lenteur, sa générosité, sa lumière excessive. C’est vivre assez longtemps pour comprendre qu’un pays, comme un homme, ne se résume jamais à sa saison la plus dure.

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