- Jonas, il ne faut pas rester trop longtemps au même endroit. Ici, les murs ont des oreilles, mais surtout des fusils.
Il avait cette manière de rire sans les dents. Pas parce qu’il lui en manquait. Mais parce que montrer les dents, ici, c’est dangereux. Ça peut être pris pour une provocation, une revendication, une preuve de vie. On nous préfère morts ou dociles.
Un matin, il m’a réveillé tôt.
- Il faut bouger, frère. Il y a eu une descente cette nuit. Ils ont pris quinze gars. Tu as eu de la chance.
De la chance. Encore.
Moi, Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie, je vivais sur du temps emprunté, grâce à une série de hasards bénis. Je me suis levé. Mon dos était un vieux tambour crevé. Mes pieds étaient des charbons ardents. J’ai marché. Encore. Avec comme seul cap : le plus loin possible. Santiago, je l’ai quittée comme un amant refusant d’admettre qu’on ne l’a jamais aimé. Sans un adieu ni un regard en arrière, mais avec une rage silencieuse. Avant de partir, je suis retourné sur la place Duarte, là où Wilner avait été pendu. L’arbre était encore là. Les racines sont plus solides que la mémoire. Des pigeons roucoulaient au pied du tronc, comme pour signer l’oubli collectif. Je me suis approché. J’ai posé ma main sur l’écorce. J’ai murmuré : - Pardon pitit. Mwen paka chanje anyen. Men map mache pou ou. (Pardon, mon enfant. Je ne peux peut-être rien changer. Mais je marche pour toi.)
J’ai marché jusqu’à la gare routière et j’ai attendu. J’ai pris un bus, sans destination précise. Le chauffeur m’a demandé : - ¿A dónde vas? (Où vas-tu?)
- No lo sé. Pero no me dejes aquí. (Je ne sais pas. Mais ne me laisse pas
ici.)
Il a hoché la tête. Il avait compris. Même les chauffeurs savent qu’il y a
des endroits qu’il faut quitter avant qu’il ne soit trop tard. Je suis monté.
Santiago a disparu derrière la vitre sale. Et moi, j’ai continué.
6
Je suis parti de Santiago avec de la poussière dans les narines et Wilner dans la tête. Le bus dans lequel j’avais embarqué, une guagua qui n’avait de freins que dans les prières, se dirigeait vers le Cibao, là où la terre est si grasse qu’elle engraisse même les dettes. La route serpentait entre les collines et les champs de canne où on cultivait la misère. Les femmes portaient des paniers pleins d’attentes, les hommes des machettes sans manche, et moi, je portais mon passé dans un sac de plastique trop léger pour ce qu’il contenait : un carnet humide, quelques souvenirs, et la volonté de ne pas mourir bêtement dans un pays où mourir est le métier le plus répandu.
Le Cibao, c’est la grande assiette du pays. Tu crois que tu vas y manger, mais c’est lui qui te mange. On y fabrique trois choses en abondance : des récoltes, des kilomètres et des oublis. Moi, j’ai commencé par les kilomètres. Un contremaître m’a flairé dans un attroupement de sans-emploi devant un hangar, à La Vega. Il portait une chemise bleu pétrole et des lunettes de soleil même s’il n’y avait pas de soleil.
- Hé, prieto (le Noir), tu soulèves combien?
J’ai répondu : - Tout ce que vous payez.
Il a ri. Dans sa bouche, le mot paie sonnait comme une promesse d’éclipse. Le lendemain, j’étais maçon. Pas un maçon de maison : un maçon de route, un faiseur de rubans pour voitures étrangères. Le matin, le soleil sonnait l’appel, la brouette donnait la cadence, et le sac de ciment se chargeait sur l’épaule comme un péché. L’Ingeniero, comme on l’appelait tous, nous montrait du doigt la bande de terre à mordre. - Carretera aquí. Rápido. (La route, ici. Vite.)
Et nous, on se mettait à genoux comme des moines du bitume. Il fallait
creuser, tirer, lisser, couler, porter. Des gestes simples qui finissent par user l’âme comme une corde de puits. Le chantier, c’était une ruche sans miel : le bruit, la poussière, les insultes et les ordres en boucle. On se connaissait par la fatigue plus que par nos prénoms. Il y avait Baptiste de Gros-Morne, qui avait rebaptisé sa brouette » Licenciatura » (Licence). » Parce que c’est mon diplôme « , disait-il avec un rire jaune comme la rouille. Il y avait Yveline, qui mélangeait le sable avec une science de sorcière en chantant des refrains du pays. Il y avait Juanito, un Dominicain plus noir que nous, mais qui jurait être moreno claro (métis à la peau claire) dès que la police passait. Et il y avait moi, Jonas, l’intellectuel des brouettes, celui qui corrigeait les fautes sur les pancartes de sécurité.
À midi, on mangeait à l’ombre d’un camion immobilisé. Riz sec, banane
verte, sardine écrasée. Le riz collait aux doigts, la poussière collait au front, et la fatigue collait au dos. On comptait les jours qui ne seraient pas payés, les semaines qu’on aurait travaillées en trop. L’Ingeniero gardait les cartes d’identité comme des talismans administratifs. » Système « , disait-il. Le système, c’était son chien : il mordait pour lui, sans jamais demander pourquoi. La nuit, on dormait dans des baraques de fortune collées les unes aux autres, pareilles à des boîtes d’allumettes vidées de leur flamme. Et quand il pleuvait, la pluie entrait sans frapper. L’eau faisait trembler les murs en carton, et on riait en disant : » Au moins, on est propres par infiltration. «
Mais le vrai théâtre, c’était le batey. Un batey, c’est un pays dans le pays. Un bidonville de canne à sucre qui accueille ceux qui sont sans papiers et prêts à travailler pour trois fois rien – les invisibles à crédit. Les baraques en planches s’alignent comme des excuses, les toits de tôle chantent à la moindre pluie, les chiens dorment sur les chaussures pour avoir chaud. Les enfants jouent avec des bouts de bois, les femmes vendent des beignets de rien, les hommes s’appellent » chef » pour se souvenir qu’ils ont été libres un jour. Le batey a une odeur : celle de la mélasse et de la fatigue. On y entend jour et nuit le bruit du métal qui frotte contre la résignation. Sous Rafael Leónidas Trujillo, les bateys étaient des prisons à ciel ouvert pour les bras venus d’Haïti. Et quand Papa Doc est arrivé, il a signé un contrat avec le diable dominicain pour lui vendre des hommes à la tonne. Des braceros
haïtiens. Des bras pour les champs de canne à sucre. On leur donnait un numéro, pas un nom. Une machette, pas une promesse. On les débarquait à La Romana ou à San Pedro de Macorís comme du bétail nourri aux illusions. Et les cannes poussaient. Toujours. Parce qu’elles aiment la sueur, même celle du désespoir.
Moi, je suis arrivé dans un batey entre La Vega et Bonao, un endroit où la misère a sa géographie propre. On nous payait en tickets échangeables à la cantine de l’usine, où on nous revendait le riz plus cher que ce qu’on gagnait en une journée. Une équation parfaite du capitalisme tropical. Le soir, la musique de la bachata s’élevait comme une prière désespérée. Les femmes dansaient à moitié, les hommes buvaient à moitié, la vie se faisait entière. Et dans les ruelles, il y avait celles qu’on appelait les » laveuses de bouteilles « . C’est une expression pudique, presque poétique. Elles lavaient des bouteilles, oui, celles des bars qui revendaient la bière. Mais certaines lavaient d’autres choses plus intimes, pour survivre. Elles disaient qu’elles » faisaient briller les verres « , et personne ne les contredisait. Claritza, par exemple, lavait des bouteilles le jour et des regards la nuit. Elle avait des doigts fins, une bouche fière et une voix douce comme les mensonges qu’on se raconte pour tenir. Un soir, elle m’a dit en rinçant un seau :
- Ici, Jonas, on ne vend pas nos corps. On vend la minute durant laquelle l’autre croit encore qu’on a une âme.
Je n’ai rien trouvé à répondre. Les mots, ce jour-là, étaient trop pauvres pour rivaliser avec sa vérité.
Dans le batey, tout le monde savait bricoler son salut. Les uns vendaient du charbon, les autres des cigarettes, d’autres encore leur force. Moi, je transportais le ciment pour la route. On disait qu’elle allait relier les villages au port, mais en vérité elle ne faisait que relier notre sueur à leur profit. Chaque soir, les camions de canne passaient, remplis à craquer de nos muscles invisibles. On les regardait partir comme un rêve qu’on a prêté à quelqu’un d’autre.
Un vieux du nom de Zéphirin m’a pris en amitié. Il avait les mains couvertes de cicatrices et la bouche pleine d’histoires. - Tu vois, petit, Trujillo a bâti des canaux dans le Cibao, pas pour arroser la terre, mais pour noyer la mémoire. Les Haïtiens qu’il faisait tuer, il
les remplaçait par d’autres, vendus par ton président. Deux dictateurs, un seul marché.
Il riait, découvrant toute l’étendue de sa bouche sans dents.
- C’est beau, la coopération internationale, n’est-ce pas ?
Le dimanche, on allait au marché de Moca vendre du savon.
Les Dominicains nous appelaient les » invisibles visibles « . On parlait tout bas, on achetait cher, on rentrait vite. Une fois, un militaire m’a arrêté pour un contrôle. Il a regardé ma peau, mes mains, mes yeux, et il a dit : - Tu n’es pas dominicain. Tu as trop de vérité dans le regard.
Et il a ri. J’ai ri aussi. Pour survivre, il faut apprendre à rire à contretemps.
À force de soulever des sacs de ciment, j’avais le dos tordu comme un point d’interrogation. Mais je continuais, parce que s’arrêter, par ici, c’est déjà mourir. Chaque jour, je voyais le chantier avancer. La route prenait forme, droite, lisse, arrogante. Elle ne savait pas qu’elle était bâtie sur des dos cassés. Quand le bitume a recouvert la terre, l’Ingeniero a dit : - Mira, une route moderne !
Moi, j’ai pensé : moderne, peut-être. Humaine, jamais.
Puis la police de Migración est arrivée. Des camions blancs, des bottes, des cris. On s’est éparpillés dans les cannes. On courait pliés en deux, le cœur battant dans la gorge. La canne, ce jour-là, était notre ambassade.
Je me suis caché avec cinq autres sous une bâche. Une femme tenait une pièce dans sa main : c’était son talisman contre l’arrestation.
On a attendu deux heures, immobiles, respirant par intermittence.
Quand les camions sont repartis, on a éclaté d’un rire nerveux. - Tu t’appelles comment? ai-je demandé à la femme.
- Wozeline.
Elle lavait des bouteilles, elle aussi. Elle m’a offert une mangue. Je l’ai prise.
Plus tard, elle m’a raconté son histoire : son mari, vendu par un passeur; son fils, resté à Hinche ; son rêve d’acheter une machine à coudre pour ouvrir une boutique de couture à La Vega. Elle a ri en disant : » Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les met. «
Les jours passaient. Les canaux débordaient. L’eau courait où elle voulait,
et nous, on creusait pour qu’elle ait le droit de courir.
Quand la route a été finie, on nous a renvoyés. Pas de remerciements, pas de certificats. Juste une poignée de poussière sur les vêtements et la même fatigue dans les os. L’Ingeniero a tourné la clé de son pick-up.
- Hasta la próxima obra. (À la prochaine… au prochain chantier.)
Mais il n’y aurait pas de prochaine œuvre. Pas pour nous. Nous étions les travailleurs jetables de l’asphalte, les bâtisseurs effacés du progrès.
Je suis parti du Cibao avec un sac presque vide, une chemise sale et le goût du béton dans la bouche. Je me suis dit que si les routes pouvaient parler, elles diraient merci à ceux qu’elles écrasent. Mais elles ne parlent pas. Elles s’étendent. Elles se pavanent. Et moi, je marchais dessus, fier malgré tout, parce que je savais qu’elles n’auraient pas été là sans mes épaules.
Je me suis retourné vers la plaine une dernière fois. Les camions de canne s’éloignaient, pleins à craquer d’hommes sans nom. La route flambant neuve brillait – une belle cicatrice propre. Et j’ai murmuré, comme une prière :
Nou fè wout la.
Wout la pa fè nou.
(Nous avons fait la route.
La route ne nous a pas faits.) Et j’ai marché, encore. Avec cette certitude calme des hommes qui savent qu’ils n’ont plus rien à prouver, et tout à raconter. La République dominicaine, derrière moi, se repliait comme une carte usée qu’on ne veut plus consulter, mais qu’on garde malgré tout pour ne jamais oublier où la dignité a été enterrée.
En descendant vers Santo Domingo, j’ai longé d’autres champs de canne. Les coupeurs chantaient des airs créoles en cadence avec leurs machettes. Une chanson qui disait :
Nou koupe kann pou lòtbò dlo,
Men dlo pa janm rive bò nou.
(Nous coupons la canne pour l’autre rive, Mais l’eau ne nous atteint jamais.) Lorsque je suis enfin arrivé à la capitale, le vent sentait la mer et les illusions. Les avenues s’ouvraient tels des bras accueillants, mais les statues me regardaient comme si j’étais un graffiti de trop. J’ai posé mon sac au bord du Parque Independencia et je me suis dit : peut-être que c’est ici que je trouverai un travail qui use moins le dos. Je ne savais pas encore que le lendemain je deviendrais cireur de chaussures.
7
J’ai exercé des métiers bizarres dans ma vie. J’ai été un professeur d’histoire-géographie sans tableau. Un poète sans lecteurs. Un vers échappé d’un pays sans refrain. Mais le métier qui m’a le plus appris sur la comédie du monde, c’est celui de cireur de chaussures. C’est un métier noble, en vérité. L’un des rares où l’on peut encore regarder les gens dans les yeux – mais en commençant par les pieds. Sauf qu’à Santo Domingo, les pieds étaient souvent nus ou chaussés de tongs. Ceux qui avaient des souliers à cirer ne voulaient pas de mes mains noires sur leur cuir. Mais je devrais plutôt commencer par le début…
J’étais arrivé à Santo Domingo avec trois choses de plus dans mon sac : une brosse à dents, un savon taillé en deux et un nouveau carnet qui ressemblait à une confession de clochard lettré. J’avais aussi mes deux mains, pleines de crevasses mais prêtes à tout faire. J’errais autour du Parque Independencia, là où les pigeons vivent mieux que certains hommes, là où les statues ne sont pas toutes aveugles : certaines te regardent avec le mépris du bronze.
Je cherchais du travail. Pas un contrat ni une carrière, juste une tâche. Une minute de reconnaissance sociale en échange de ma sueur. C’est là que je suis tombé sur un vieux cireur dominicain, Emilio, qui maniait sa boîte de cire comme un violoniste manie son archet. Il avait une gestuelle, une élégance, un talent dans la saleté. J’ai observé. Il a vu que j’observais. Il m’a lancé :
- ¿Tú eres haitiano, verdad? (Tu es haïtien, n’est-ce pas ?)
Je n’ai pas menti. J’ai dit oui. Il a soupiré, puis m’a tendu une vieille brosse et un chiffon. - Empieza con tus propios zapatos. Que aprendan a brillar antes de servir
los de otros. (Commence par tes propres chaussures. Qu’elles apprennent à briller avant que tu t’occupes de celles des autres.)
Alors j’ai ciré mes chaussures.
Elles n’étaient pas belles. Ni brillantes. Mais ce jour-là, elles ont reflété quelque chose : ma volonté de ne pas m’agenouiller pour rien. Le lendemain, je me suis installé à côté d’Emilio sur une caisse en bois bancale. Un petit cirage noir. Une brosse empruntée. Un chiffon usé. Et une pancarte écrite à la main : » Se limpian zapatos – rápido, económico, con respeto. » (On nettoie les chaussures – rapide, économique, avec respect.)
Je pensais que le mot respeto séduirait. Mais non. Les clients me regardaient, hésitaient, puis allaient vers Emilio.
Il leur disait :
- Él es bueno también. Haitiano, pero decente. (Il est bon aussi. Haïtien, mais décent.)
Après presque une semaine sans clients, un jeune homme en costume s’est arrêté devant moi. Il m’a regardé. J’ai dit : - ¿Un lustre, señor? (Un cirage, monsieur?)
Il m’a dévisagé avec un dédain que je n’oublierai pas de sitôt.- No. No quiero que me los ensucies con tu miseria. (Non. Je ne veux pas que tu les salisses avec ta misère.)
Et il est parti.
J’ai regardé mes mains. Ma cire. Mon chiffon. J’ai ciré mes chaussures.
Encore.
C’était devenu un rituel. Tous les jours, au lever du soleil, je cirais mes propres chaussures. Pas pour qu’elles brillent. Non. Pour me rappeler que, même dans la crasse, il me restait un geste de dignité. J’étais un cireur sans clients, mais au moins j’étais propre dans ma misère.
Avec Emilio, on partageait les silences. Il parlait peu. De temps à autre, il lâchait des pépites : - Tú sabes, el dominicano no es racista… Él es ciego selectivo. (Tu sais, le Dominicain n’est pas raciste… C’est un aveugle sélectif.)
C’était vrai. À Santo Domingo, les Noirs dominicains oublient qu’ils
sont noirs et te regardent comme un chien galeux. Sauf quand tu es médecin. Ou joueur de foot. Ou mort. Là, tu deviens humain.
- Depende del clima y del racismo. (Ça dépend de la météo et du racisme.)
Il a ri. Il m’a laissé dix pesos. Son rire était plus lourd que sa pièce.
Parfois, j’avais tout de même des clients. Des vieux. Des fatigués. Des gens qui n’avaient pas d’orgueil. Je leur parlais. Je racontais des histoires. Je faisais des blagues. Je leur récitais même des poèmes de René Depestre en créole murmuré. Certains me laissaient cinq pesos de plus. D’autres, un regard humain.
Je ne parlais jamais fort. C’était ma stratégie. J’utilisais ma voix comme un savon : pour lisser les tensions. J’étais toujours poli. Toujours le dos courbé, le regard calme, les mains rapides. Un cireur discipliné. Dans ma tête, toutefois, je cataloguais les regards : ceux qui piquent, ceux qui glissent, ceux qui effacent comme on essuie une trace sur une vitre.
Mais le plus souvent, je cirais dans le vide.
Un jour, un homme en tongs est passé, m’a regardé et a dit :
- No. No quiero que me los ensucies con tu miseria. (Non. Je ne veux pas que tu les salisses avec ta misère.)
- ¿Tu limpias también los pies? (Tu nettoies aussi les pieds ?) Il a ri. Moi aussi. Mais mon rire avait un goût de sable.
Vers la fin de la troisième semaine à cirer des ombres, j’ai commencé à comprendre quelque chose d’important. Un savoir qu’aucun livre d’histoire ne m’avait enseigné, que même la Bible n’avait pas osé chuchoter. Cirer les chaussures des autres, c’est toucher leur orgueil de tes mains vides. C’est pour ça que beaucoup refusaient. Pas parce qu’ils n’avaient pas de chaussures, mais parce qu’ils ne pouvaient supporter qu’un homme comme moi, noir comme leur grand-père et pauvre comme leur mépris, les regarde depuis le sol en leur parlant doucement.
Et puis, un matin, il a plu. Une pluie de jugement, une pluie qui fait déborder les gouttières et les cœurs. Les gens couraient. Moi, j’ai simplement rangé mon matériel dans mon sac de plastique (oui, encore lui, mon vieux sac fidèle) et je me suis réfugié sous un balcon.
Là, j’ai vu quelque chose que je n’oublierai jamais. Une femme, bien habillée, cheveux lissés, talons propres, courait avec son parapluie vers sa voiture. Un cireur dominicain – jeune, peau claire, t-shirt de marque – s’est
approché d’elle et lui a tendu une serviette pour essuyer ses chaussures. Elle l’a remercié, lui a donné cent pesos. Puis elle m’a vu, moi, sous le balcon. Elle a reculé instinctivement. Elle n’a rien dit. Elle n’a pas crié. Elle a juste eu peur.
Je n’étais qu’un cireur, mais un cireur haïtien. Et dans son regard, j’ai vu la hiérarchie des pauvres. Un cireur dominicain, c’est un pauvre temporaire. Un cireur haïtien, c’est une erreur du système.
Ce soir-là, j’ai ciré mes propres chaussures avec rage. Je les ai frottées jusqu’à voir mon reflet dedans. Je m’y suis regardé. Et je me suis dit : tu es toujours là.
Cette ténacité-là, personne ne peut l’effacer d’un coup de chiffon.
8
Je n’étais pas encore un migrant. J’étais une attente, une apnée, un homme suspendu entre deux mondes comme un morceau de linge oublié sur la corde du temps. Pas encore parti, déjà plus chez moi. J’étais là, paralysé, sur cette terre étrangère qui ne voulait pas tout à fait de moi, mais qui me permettait encore de dormir sans sursauts. La République dominicaine, pour moi, c’était un vestibule. Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas. Une antichambre d’Haïti, un purgatoire où il est encore permis d’espérer un retour – même si le retour, comme la foi, est parfois un mirage qui s’étire.
À Dajabón, la frontière était une respiration. Une inspiration haïtienne, une expiration dominicaine. Une marée humaine qui se gonfle et se vide, comme si l’île elle-même, fatiguée d’être coupée en deux, essayait de faire respirer à l’unisson ses deux poumons. Le marché frontalier était son cœur battant. Là, les voix et les langues s’entremêlaient : le créole s’accrochait à l’espagnol, l’espagnol mordait le créole, et au milieu de ce mélange de cris, de poussière et de volaille, l’économie du désespoir tenait debout.
Chaque lundi, chaque vendredi, je traversais la rivière du Massacre, question de m’assurer que j’existais encore des deux côtés. Il y avait là des femmes qui portaient des bassines sur la tête, des hommes qui traînaient des sacs de ciment ou de charbon, des enfants qui couraient entre les jambes comme des souvenirs. Certains y revenaient à midi, d’autres le soir, d’autres jamais. Et moi, je restais. J’attendais quelque chose que je n’aurais pas su nommer : une occasion, un signe, un souffle du destin.
Je m’étais installé dans une petite baraque de bois près du pont avec trois autres compatriotes : Dédé, un ancien maçon de Port-de-Paix qui rêvait de rejoindre son cousin à Miami; Manolo, un pêcheur sans mer qui passait ses
nuits à compter les étoiles ; et Ti-Rose, une jeune femme qui parlait à sa photo de passeport comme à un enfant endormi. Nos murs de tôle faisaient un bruit de tambour quand la pluie tombait. On n’avait pas de lits, mais des cartons étalés à même le sol. Chacun gardait dans un coin de sa tête le fantasme d’un départ, mais aucun de nous ne bougeait. On vivait dans une sorte d’attente prolongée, une pause entre deux misères. Les jours passaient, identiques.
Le matin, je me levais avant le soleil. Je regardais la brume qui flottait sur la rivière. Parfois, elle ressemblait à de la fumée, comme si l’eau gardait encore en mémoire les âmes qui y avaient brûlé. Car la rivière du Massacre n’est pas un simple cours d’eau – elle porte dans ses flots le souvenir d’un crime. C’était en 1937. Trujillo, le dictateur dominicain au costume repassé et à la moustache propre, avait décidé qu’il y avait trop d’Haïtiens dans son pays. Il voulait purifier la frontière, disait-il. Les soldats ont reçu un mot de passe : perejil. Le persil. On tendait une branche verte au suspect et on lui disait : » Comment ça s’appelle ? » Celui qui roulait le r comme un Espagnol vivait. Celui qui disait » persil » à la manière haïtienne mourait, tombait raide mort dans les eaux de la rivière du Massacre.
On dit que la rivière est restée rouge plusieurs jours. Que les poissons
ont fui. Que les femmes avaient peur d’y puiser de l’eau. Et que certaines nuits, quand le vent descend des montagnes, l’eau dégage encore une odeur de fer et de silence. Moi, je ne sais pas si c’est vrai. Mais chaque fois que je m’approche du bord, j’ai l’impression que le sol respire sous mes pieds, comme si les morts remuaient pour me rappeler leur nom.
À Dajabón, on vit à la lisière du monde. C’est un théâtre de fatigue. Des hommes et des femmes traversent pour quelques pesos, puis reviennent, puis retraversent. On ne part jamais vraiment, on ne revient jamais complètement. Moi, j’étais là, assis sur ma chaise de plastique à regarder le fleuve. Mes mains tremblaient parfois d’impatience. On ne sait pas ce qu’on attend, mais on attend quand même. On se dit qu’il y aura un bateau, une ONG, un cousin providentiel, une promesse. En vérité, on attend surtout que quelque chose change dans notre cœur. Parce qu’on ne part pas quand on veut : on part quand on ne peut plus rester. Parfois, j’allais jusqu’à Montecristi, à une trentaine de minutes de Dajabón. Là-bas, les Haïtiens
travaillaient dans les champs. Leur dos pliait comme les pages d’un livre. Ils coupaient, liaient, suintaient. Des hommes sans âge aux visages cuits par le soleil, payés au poids de leur sueur. Certains avaient perdu leurs papiers, d’autres leur nom. Tous avaient gardé la même phrase dans la bouche :
» Yon jou, m’a tounen lakay. » (Un jour, je retournerai au pays.) Mais Haïti était devenu un souvenir mouvant, une carte froissée. On en parlait le soir, entre deux lampes à pétrole, comme d’une femme qu’on a aimée et qu’on n’ose plus revoir. Certains disaient : » Là-bas, il n’y a plus rien. » D’autres répondaient : » C’est justement pour ça qu’il faut y retourner. » Moi, je ne disais rien. Je regardais la flamme trembler, pareille à une frontière liquide.
