Thélyson Orélien C’était ça ou mourir

Le jour où j’ai menti sur mon nom sans trembler, sans transpirer, sans même réfléchir, j’ai compris une chose que je n’avais pas encore osé m’avouer : quoi qu’en pense Mémé Dada, je n’étais plus Jonas Dorléon. J’étais devenu un passe-partout humain, un expert de l’invisibilité.
C’était au Honduras. Une route poussiéreuse, mangée par le soleil et la misère. On avançait à pied. Un groupe serré, fatigué, silencieux. Des Haïtiens, des Colombiens, des Africains de la République du Congo, du Soudan, d’Érythrée, de la Somalie et du Cameroun. Un poste de contrôle est apparu, planté là comme une blague, entre deux arbres, tenu par des soldats en uniforme trop propres pour être honnêtes. Ils portaient l’autorité sur leurs visages comme on porte une machette : visible, tranchante, inutilement menaçante.
Le plus grand d’entre eux – un moustachu maigre au regard qui disait :
 » Je sais que tu mens, mais je te laisse faire si ça me divertit  » – s’est approché. Il a tendu la main pour recevoir mes papiers.

  • Nom?
    Je n’ai pas hésité.
  • José Gonzalez.
    Pas un Jonas. Pas un Dorléon. Un José Gonzalez. Un nom volé à l’air du temps, un nom qui passe partout comme un billet de banque. Et ce qui est terrible, c’est que je l’ai dit le plus naturellement du monde. Avec une voix plate, sèche, habituée. Comme si j’étais né Gonzalez. Comme si ma mère m’avait appelé José entre deux contractions.
    Le militaire m’a dévisagé quelques secondes, puis il a fait un petit signe de tête. J’ai avancé, sans un mot de plus.
    Ce n’est qu’après, beaucoup plus tard, en marchant dans la chaleur

moite, que l’évidence m’a sauté à la gorge comme un animal blessé :  » Tu viens d’oublier ton nom pour continuer à vivre.  » Ça, c’est quelque chose qu’on n’enseigne dans aucun livre. Pas même ceux de Depestre.
Le poste de contrôle n’était pas une frontière. C’était un théâtre. Le décor : quelques barils, deux fusils, un camion arrêté, pour la mise en scène. Les acteurs : des soldats fatigués qui jouaient aux durs pour justifier leur salaire. Le public : nous, les misérables, les passe-murailles. Les porteurs d’un espoir arrivé à sa date de péremption.
La règle était simple : plus tu avais l’air honnête, plus ils te
soupçonnaient. Alors on jouait les flous.
Un gars devant moi avait dit s’appeler Pedro Alvarado. Un nom tellement générique que même le vent l’avait entendu mille fois. Une femme, une Haïtienne trop belle pour passer inaperçue, avait dit s’appeler María Lopez. Mais dans la panique elle avait oublié de cacher son passeport dans la doublure de sa jupe comme elle l’avait prévu. Le document dépassait un peu de ses vêtements. Le soldat a souri. Il a pris le document entre ses doigts, l’a feuilleté, puis il a dit :

  • Tu as menti, María.
    Et elle a répondu :
  • Si je dis la vérité, je n’avance pas.
    Le soldat a gardé le passeport, puis il lui a dit de passer.
    C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine : les vrais papiers, ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi, à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel.
    Quand tu mens une fois pour éviter une balle, tu pleures après. Quand tu mens dix fois, tu culpabilises encore un peu. Mais au bout de cent mensonges, tu deviens ton propre masque. Et moi, Jonas Dorléon, fils de Port-au-Prince, diplômé d’État, amateur de poèmes, j’étais devenu José Gonzalez, fils de rien, frère de personne, migrant universel.
    Et pourtant…
    Pourtant, chaque fois que je prononcerais ce nom volé, je sentirais ma grand-mère grincer quelque part en moi.
    • Manti ou pa janm bèl. Men gen sa ou fè pou viv, epi gen sa ou fè pou mouri. Pa konfonn yo. (Le mensonge n’est jamais sans salissure. Mais il y a ce qu’on fait pour vivre, et ce qu’on fait pour mourir. Ne les confonds pas.)
      Ce jour-là, après le poste de contrôle, on a marché longtemps. La poussière s’est collée à nos jambes comme un deuxième pantalon, et nos noms d’emprunt à nos fronts comme des étiquettes de supermarché. José Gonzalez, María Lopez, Pedro Alvarado. Des identités bricolées. Et moi, Jonas, je ne me rappelais plus très bien qui j’étais censé être.
      Un policier m’a posé une question banale :
  • ¿Ytú, hermano, de dónde vienes? (Et toi, frère, d’où viens-tu?)
    J’ai hésité. Je ne savais plus si j’étais censé venir de Caracas, de Santiago ou de San Pedro de Macorís. J’ai répondu ce qu’il fallait : San Pedro de Macorís. Un mensonge de plus. Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. Il te tient la main comme un frère muet. Et un jour, tu te regardes dans une flaque d’eau – même pas dans un miroir, parce que ça, tu n’en as plus depuis des mois – et tu te demandes :  » Suis-je encore moi? « 
    J’ai eu peur de la réponse. J’ai continué à marcher. Trop penser, c’est comme garder les pieds au même endroit trop longtemps : on s’enlise. Si on réfléchit, on s’enfonce. Si on doute, on crève.
    Alors on avance avec nos noms jetables, nos accents réversibles, nos nationalités de fortune et nos papiers froissés comme des rêves d’enfance.
    Moi, Jonas devenu José, je pensais à ma mère. Si elle avait pu m’entendre, elle m’aurait demandé :  » Pourquoi t’as dit que t’étais pas mon fils ?  » Et je lui aurais répondu :  » Parce qu’il fallait passer, manman. Parce que ce jour-là, ton nom, mon nom, notre nom… ça faisait obstacle. Et j’ai préféré trahir le nom que trahir le corps. « 
    Peut-être qu’elle aurait compris.
    J’ai continué la marche avec ce doute-là dans la poitrine, comme un caillou qu’on ne peut ni avaler ni recracher. Le poste de contrôle était déjà loin derrière, mais quelque chose restait collé à ma peau : la sensation d’avoir dû disparaître un instant pour continuer d’exister.
    Sur ces routes, on apprend vite que la survie n’a rien d’héroïque. Ce n’est

pas une victoire. Ce n’est même pas de l’instinct. C’est une technique. Une manière de tordre ton ombre pour qu’elle passe dans des endroits où un homme entier ne passerait jamais. Tu mens, tu te rapetisses, tu te brouilles. Tu deviens la version la plus mince de toi-même, juste assez solide pour rester debout, juste assez floue pour ne pas être arrêtée.
Et pourtant, au milieu de tout ça, il reste quelque chose qui refuse de se dissoudre. Une petite braise, têtue, minuscule, qui ne porte pas vraiment de nom, mais qui insiste pour rester vivante. Ce qui reste une fois que la route a gratté tout le reste : un noyau qui veut tenir jusqu’au bout.
Alors j’ai fait ce que tout le monde faisait : j’ai continué. J’ai marché. Encore. Avec la conviction étrange que, quelque part au bout du chemin, je finirais bien par trouver un endroit où dire mon vrai nom ne serait plus un risque, mais une délivrance.

21

Il faut l’avoir vécu pour le croire. Un minibus déglingué conçu pour douze personnes, dont le moteur tous-sait comme un vieillard fatigué de vivre, dont la carrosserie faisait plus de bruit que le klaxon et dont les vitres étaient coincées comme les paupières d’un homme mort – et nous dedans, quarante-sept âmes. Quarante-sept migrants cramponnés à la dernière parcelle de leur dignité, entassés comme les harengs dans une boîte de conserve ; saufque nous, on n’avait même pas l’huile.
Le bus est arrivé de nulle part, avec un type louche au volant et un autre encore plus louche à la porte, qui criait :

  • ¡Rápido! ¡Suban, suban! Hay espacio, hay sitio. (Vite ! Montez, montez! Il y a de la place, il y a de la place.)
    C’était un mensonge, bien sûr. Il n’y en avait pas, de place. Mais on est montés quand même. Parce que quand tu cours depuis des mois pour fuir la misère ou la mort, tu ne regardes plus si la porte est étroite. Tu passes. Tu te glisses. Tu te plies. Tu te coinces. Tu deviens bagage.
    J’ai fini sur une sorte de tabouret improvisé, posé entre deux vraies places. Devant moi, un bébé pleurait comme s’il savait qu’on allait tous crever. Derrière, un Hondurien transpirait dans mon cou comme s’il me devait une dose d’amour.
    Et là, l’enfer a démarré. Un vieux moteur diesel, un souffle gras, et la route qui s’est mise à trembler sous nos fesses.
    La première heure, c’était tolérable.
    Après deux heures, on avait déjà chaud.
    Après trois heures, la sueur a changé d’odeur.
    Et à partir de la quatrième, on a commencé à se dire qu’on ne sortirait pas vivants de cette boîte à microbes.

Le conducteur, lui, ne s’occupait pas de nous. Il écoutait du reggaeton à fond. Le même morceau, en boucle, un truc où un homme répétait
 » ¡Perrea! ¡Perrea!  » (Bouge ! Bouge !) comme si c’était un commandement divin. Il faisait chaud. Pas chaud comme à Port-au-Prince en août. Chaud comme dans un four. Les vitres étaient bloquées, il n’y avait pas d’aération, pas de clim. Rien. Juste la promiscuité, l’odeur des pieds, la peur et les corps qui se fondaient les uns dans les autres. À un moment, j’ai perdu la sensation de mes fesses. Elles ne m’appartenaient plus. Elles étaient devenues une extension du siège. Une offrande au plastique.
Chaque inspiration était une négociation. Tu volais un peu d’air à ton voisin. Tu échangeais une bouffée contre un soupir. Les bébés pleuraient. Les enfants gémissaient. Les adultes priaient. En espagnol, en créole, en français, en lingala. Parce que dans ce bus-là, il n’y avait plus de pays. Il n’y avait plus que le corps, la fatigue et le besoin irrépressible de pisser.
Vers la huitième heure, j’ai senti une douleur sourde monter. La vessie. Je l’avais oubliée, la traîtresse. Elle s’est réveillée comme une injustice, comme un cri dans la nuit. J’ai regardé autour. Personne ne bougeait. Personne ne réclamait une pause.
Il n’y en avait pas, de pause.
Quatorze heures sans arrêt. Sans pipi. Sans souffle. Sans issue.
Et moi, assis sur mon tabouret maudit, j’ai commencé à négocier avec mon propre corps.  » Tiens bon.  »  » Juste deux heures de plus.  »  » Ne lâche pas ici, ce serait la honte de la nation, la honte des Dorléon!  » Et ma vessie disait :  » M’pa kapab ankò, frè. Mwen plen. Mwen bouke.  » (Je n’en peux plus, frère. Je suis pleine. Je suis fatiguée.) Mais je tenais. Je serrais les dents. Je serrais les jambes. Je serrais mon sac.
Ici, dans ce bus de damnés, l’humiliation pouvait survenir à tout moment. Il suffisait d’un geste, d’une fuite, d’une larme, et tout le monde verrait que je n’étais plus un homme, juste un récipient fissuré. Alors je me suis retenu. Jusqu’au bout.
La nuit est tombée quelque part entre deux virages, et on a vu la lumière du Guatemala au loin. Le chauffeur a ralenti. Le bus s’est arrêté et on est descendus, un par un, comme les survivants d’un naufrage.
Quand mes pieds ont touché la terre ferme – enfin, ferme est un mot

généreux, disons : la boue compacte d’une station-service oubliée par Dieu et les cartels -, j’ai eu l’impression que ma colonne vertébrale m’en voulait. Elle grinçait, elle se plaignait, elle semblait dire :  » Et tu veux encore traverser le Mexique après ça? Tu te prends pour qui? Moïse ?  » Mais j’ai tenu le coup.
J’ai pissé debout dans le noir, sans fin, comme on se vide d’un cauchemar. En pleurant un peu. Pas beaucoup. J’étais encore là. Encore entier. Encore vivant.
Je me suis dit :  » Si j’ai survécu à ce bus, je peux survivre à tout.  » Même à Trump qui n’était plus très loin. Même à la frontière. Même au froid du Canada, s’il le fallait. Et j’ai souri. Un petit sourire, fatigué mais vrai.
Un type s’est effondré près de moi. Pas de fatigue. De colère. Il déversait sa rage sur le chauffeur en espagnol, insultant sa mère, sa sœur, son chien, son moteur. Le chauffeur, imperturbable, a sorti un sandwich de sa poche et l’a mangé sans mot dire.
Moi, j’ai continué à pisser. J’avais survécu.
On a dormi dans une cour, cette nuit-là. Pas un hôtel, ni un refuge, juste une cour de ciment, coincée entre un mur et un chien. Le sol était dur, mais il n’était pas mobile, alors c’était déjà un luxe.
Un Colombien a raconté qu’une fois, dans un bus similaire, une femme avait accouché sur le siège du milieu. Personne n’avait bougé. Le bébé était sorti en silence, entre deux virages.
Un autre gars, un Haïtien, a lancé :

  • Même Jésus n’est pas né dans un bus. Il a eu une étable, lui, au moins.
    Et tout le monde a ri. Doucement. Comme si on pleurait à l’envers.
    C’est ça, la solidarité entre damnés. On rit pour ne pas exploser. On plaisante sur les odeurs, les chocs, les crampes, les fesses ankylosées. Le vrai drame, ce serait de se taire. Quand le corps ne parle plus, le cœur devient fantôme.
    J’ai regardé le ciel. Pas une étoile. Un ciel vide, sans promesse. Je me suis dit :  » Demain, un autre bus. Ce sera peut-être pire, peut-être mieux. Mais moi, je monterai. J’ai déjà survécu au pire. « 
    J’ai dormi d’un sommeil moite. Les rêves courts. Le dos cassé.

J’étais vivant.

22

Tapachula. Le nom me donne déjà de l’urticaire. On dirait un mot inventé pour désigner la fatigue, l’attente, la chaleur qui ne veut pas mourir, les papiers qui ne viennent jamais, les rêves qui s’évaporent en file indienne sous un soleil impitoyable. Tapachula, ce n’est pas une ville. C’est une punition. C’est un point de contrôle déguisé en centre-ville, un labyrinthe administratif peint aux couleurs de l’Amérique latine. Tapachula, c’est le cimetière des peut-être.
Je suis arrivé là un matin avec les jambes usées, le moral en morceaux et une idée en tête : obtenir un papel. Un bout de papier qui dirait que je suis quelqu’un, que je peux continuer mon chemin, que je suis un humain doté de respiration et de volonté. Mais Tapachula n’aime pas les projets. Elle les mâche et les recrache sous forme de file d’attente. Une longue file. Très longue. Presque biblique. Une file qui ne mène à rien mais qui devient ton quotidien.
La première chose qu’on m’a dite à mon arrivée, c’est :

  • Faut aller à la COMAR.
    Je croyais que c’était un hôpital. J’ai demandé :
  • La COMAR, c’est pour guérir quoi?
    Le type a rigolé. Il m’a dit :
    • C’est pour guérir l’illusion. C’est là qu’on demande l’asile. C’est là qu’on attend, frère. Bienvenue à Tapachula.
      Alors je suis allé à la COMAR, la Commission mexicaine d’aide aux personnes réfugiées.
      C’était un bâtiment carré, sans charme, grillagé comme une prison. Devant, des centaines de gens attendaient en ligne. Certains dormaient à même le sol. Il y en avait qui étaient là depuis trois jours, m’a-t-on dit,

espérant un ticket, une chance. Les agents, eux, distribuaient les numéros comme on distribue des gifles.
Je suis resté là, debout, sous le soleil, avec les autres. Des Haïtiens, beaucoup. Des Vénézuéliens, beaucoup aussi. Des Honduriens, des Cubains, des Nicaraguayens, et même des Camerounais qui me saluaient dans un créole approximatif. La mondialisation de la misère. Et tous, on attendait. On voulait juste un ticket.
Ce qui m’a marqué, à Tapachula, ce n’est pas tant le soleil – même s’il est plus impitoyable qu’un policier mal payé – ni la lenteur des démarches – qui avancent moins vite que ma grand-mère quand elle avait la goutte. Non, ce qui m’a marqué, c’est l’odeur de l’espoir qui tourne. C’est une odeur particulière, celle de la fatigue et du renoncement. Du rêve en surcuisson. Du visa mort-né. Elle sent l’humain trop longtemps oublié par le système.
Et baignant dans cette odeur-là, il y avait moi, Jonas Dorléon, ancien prof, candidat à l’Amérique, amateur de Depestre, et désormais client officiel de l’inutilité. Car Tapachula est une vraie machine à broyer le temps. Tu dois faire la queue pour avoir le droit de faire la queue. On t’appelle pour te dire que tu seras appelé. Et quand enfin tu vois ton nom arriver sur une liste, c’est souvent pour te faire dire :  » Vos papiers ne sont pas prêts. Revenez dans dix jours.  » Et toi, tu reviens. Comme un idiot. C’est qu’ici le ridicule ne tue pas. Il légalise.
On dormait dans un petit campement près du parc Hidalgo, sous des bâches, au milieu des moustiques et des chiens errants qui, eux, au moins, n’avaient pas besoin de visa. La nuit, c’était une chorale de ronflements, de toux sèche, de prières et de régurgitations. Et le matin, tout recommençait : la file, la chaleur, le silence collant, les rumeurs.
Ah, les rumeurs ! À Tapachula, c’est une véritable économie parallèle. Tu peux tout acheter avec une rumeur : une place, un contact, un faux papier, une illusion. Un gars m’a vendu une information pour vingt pesos :
 » Demain, ils ouvrent une séance spéciale pour les Africains. « 
Les Africains… Par ici, dès que ta peau est noire, on te colle l’Afrique au front comme une étiquette sur une valise. Peu importe que tu viennes de Cuba, de la Jamaïque, des Bahamas, de la République dominicaine ou d’un quartier en flammes de Port-au-Prince : pour l’œil pressé des guichets et le

cerveau fatigué des files d’attente, tu deviens Africain par défaut. On ne te demande pas d’où tu viens, on t’assigne une origine. Comme si la géographie se décidait au faciès, comme si l’identité était un raccourci administratif.
Le lendemain, rien, bien sûr. Aucun comptoir spécial pour les Africains, aucun employé supplémentaire pour faire avancer les dossiers. J’ai fini par comprendre que la seule chose qui bouge à Tapachula, c’est ton seuil de tolérance. Tu arrives avec une indignation, tu repars avec un haussement d’épaules. Tu arrives avec ton prénom, tu repars avec un numéro. Tu arrives avec ton histoire, tu repars avec l’histoire de tout le monde – et parfois avec un continent entier qu’on t’a mis sur le dos sans même te demander ton avis.
Un matin, je me suis rendu compte que je ne vérifiais même plus la date. Je vivais sans jour, au fil des heures molles, des heures sans saveur, sans avenir, sans contour. Tapachula avait gagné. En promenant autour de moi mon regard las, j’ai vu une petite fille haïtienne – six ans, peut-être – danser au milieu du camp. Danser pour rien. Pas pour TikTok. Pas pour un parent. Juste pour le vent. Elle tournait sur elle-même comme si le sol était propre, comme si la musique existait encore, comme si l’avenir était à portée de main.
J’ai pleuré.
Dans cette ville conçue pour essorer l’âme, il restait encore un peu de beauté. Malgré la saleté. Malgré le désespoir et l’attente inutile. J’ai su alors que je n’allais pas mourir ici. Je n’étais pas fait pour finir en cage, captif d’une prison administrative. J’étais fait pour marcher.
Il y avait à Tapachula un Haïtien surnommé  » Pasteur Machine « . Un gars maigre, sec comme un clou rouillé, avec une voix de tonnerre. Les versets bibliques fusaient de sa bouche comme des balles. Tous les matins, il prêchait devant la grille de la COMAR.

  • Moun Bondye pa dòmi nan dosye! Bondye ap travay nan sistèm lan menm lè ou pa wè l! (Le peuple de Dieu ne dort pas dans les dossiers ! Dieu travaille dans le système même quand tu ne le vois pas !)
    Les gens l’écoutaient, parce que dans un lieu où même les mouches semblent attendre leur visa, toute vibration, toute parole scandée haut et

fort, toute colère bien formulée deviennent actes de survie. Un jour, Pasteur Machine a crié si fort qu’un agent de la COMAR est sorti pour voir ce qui se passait. Et ce jour-là, deux Camerounais ont été appelés.
Par erreur, sans doute, mais ç’a suffi à créer une légende. Dans la rue, ça criait :

  • Machine nan ouvè pòt la! (Machine a ouvert la porte !)
    Et pendant deux jours, on a espéré qu’une faille s’était créée dans le mur. Mais le mur est resté, plus opaque que jamais. La ville, elle, continuait de vivre au rythme des migrants. Des hôtels bas de gamme louaient des chambres à l’heure, pas pour des affaires d’amour ou de cul, non, mais pour les douches. Des douches froides, à cinq personnes, sans savon ni pudeur. Des petits commerçants vendaient des gobelets de riz comme on vend des cercueils miniatures. Et les policiers rôdaient. Pas pour la sécurité, pour le commerce. Tu veux circuler sans permis de séjour? Paye. Tu veux prendre un bus vers le nord? Paye plus. Tu veux qu’on ne te voie pas ? Paye encore, en silence. Tout le monde le savait, mais personne n’en parlait. Car plus tu parles, plus tu restes longtemps. Alors tu souris. Tu baisses les yeux. Tu tends les papiers, même s’ils sont faux. Et tu dis :  » Gracias, señor.  » Même quand tu sais que c’est une farce.
    Et puis un jour, sans prévenir, un miracle discret. Ton nom est sur une liste. Pas ton vrai nom, bien sûr. Un nom mutilé. Mal orthographié. Mais c’est bel et bien toi. On t’appelle. Et tu entres. Et tu signes. Et tu reçois un papier. Un bout de carton moisi, plastifié à moitié, qui dit que tu peux quitter Tapachula, quitter cette prison douce.
    Et là, tu ne danses pas. Tu ne cries pas. Tu ne fais pas la fête. Tu regardes le papier. Tu le touches comme s’il pouvait disparaître. Et tu marches. En silence. Vers la gare. Vers l’autre enfer. Vers le nord.

23

Ce n’était pas prévu, ce n’était pas logique, ce n’était même pas malin. Mais c’est arrivé. Ç’a été bref, immense et inutile. Ça n’a pas changé le monde, ça n’a pas changé le chemin, mais ç’a laissé dans l’air un bruit de verre qui se fissure. Quelques heures qui pèsent plus lourd que les jours, les semaines, les mois entiers que l’on traîne derrière soi.
Elle s’appelait Luzmila. Elle avait des yeux en amande, la peau mate, ni claire ni foncée, une peau qui rappelle les histoires sans fin, et un rire qui fusait même quand rien n’était drôle.
Je l’ai rencontrée dans un refuge improvisé entre le sud du Mexique et nulle part. Pas un vrai refuge avec des matelas, des draps et des ONG blanches qui sourient. Non. Une grande halle de ciment, avec des rideaux de plastique noir qui séparent les familles des célibataires et des crachats séchés au sol. On était une centaine parqués là. Assis, couchés, debout, tordus. Certains prenaient leur premier souffle. D’autres comptaient leurs dernières forces. Les mères lavaient les enfants à l’eau froide. Les hommes rechargeaient leurs téléphones avec des câbles qui pendaient comme des lianes électriques. Et moi, je lisais un poème de René Depestre à l’envers, juste pour tuer le temps.
C’est là qu’elle est apparue. Comme ça. Sans gloire. Sans ralenti cinématographique. Juste une fille avec des sandales en caoutchouc qui voulait s’asseoir.
Elle s’est posée à côté de moi, s’est assise en tailleur, son sac entre les genoux. Elle a sorti une banane, m’en a tendu la moitié sans un mot. Moi, j’ai regardé la banane. Puis elle. Puis encore la banane. J’ai dit :

  • Merci. Je suis Jonas.
  • Luzmila. Elle a croqué dans sa moitié de banane comme si on était dans un parc en train de pique-niquer et pas dans un hangar pour survivants.
    Ce qui m’a accroché, chez elle, ce n’est pas son corps. Ce ne sont pas non plus ses cheveux, ni ses mains, ni ses yeux. Ce qui m’a accroché, c’est son odeur. Une odeur de miel et de savon bon marché. Ce savon, je le connaissais. Il m’avait lavé à Santo Domingo. Mais sur Luzmila, ce savon devenait un chant.
    Et le miel… Ça, je ne sais pas d’où ça venait. Peut-être de ses cheveux. Peut-être de sa peau. Ou peut-être juste de mon cerveau affamé qui voulait croire qu’elle avait un goût sucré, un goût qui changerait de celui du fer, de la sueur et du plastique.
    On a parlé longtemps, elle et moi. Elle venait de Cali. Elle avait fui avec sa sœur, qui était morte à la frontière du Panama. Elle l’avait enterrée sans pelle, avec ses mains, dans une forêt qui pleurait. Depuis, elle marchait. Sans projet, sans papiers, sans rien. Avec seulement son savon et sa volonté – et ce courage calme qu’on porte comme une pierre chaude au fond de la poitrine. Elle me posait des questions sans en avoir l’air : d’où je venais vraiment, si j’avais laissé quelqu’un derrière, si j’étais seul au sens que les gens donnent à ce mot quand ils espèrent une réponse. Quand je parlais, elle se penchait vers moi comme si mes phrases dégageaient leur propre chaleur. Et quand je me taisais, elle ne comblait pas tout de suite le silence, elle le tenait entre nous avec un sourire qui disait  » continue « .
    Je lui ai raconté Haïti. Mon quartier brûlé. Le bus de Jérémie. Le barrage
    où un petit criminel nous avait ordonné de le faire rire en échange du droit de vivre, et où j’avais parlé sans m’entendre, la voix tremblante, simplement pour ne pas mourir. Elle a ri si fort que tout le monde s’est retourné. Puis elle a dit :
  • Tu devrais écrire un livre, mon ami.
    Et moi, j’ai répondu :
    • Si je survis, je le ferai. Je t’y mettrai. Tu seras Luzmila, la fille au savon.
      Elle a souri.
  • Ce sera un chapitre court. Je pars demain.
    Et elle est bel et bien partie. Le lendemain matin, un passeur est arrivé. Il

a crié des noms. Des faux noms, bien sûr. Des noms inventés pour traverser. Il criait :  » ¡Familia de cinco!  » (Famille de cinq!) – mais les familles étaient toutes de trois. Il criait :  » Suban de inmediato  » (Embarquement immédiat), et les gens accouraient.
Un autre groupe attendait Luzmila. Plus rapide. Plus riche. Elle a pris son sac. Elle m’a regardé. Pas un baiser. Pas une promesse. Juste un regard. Elle a dit :

  • Prends soin de ton nom. Il est drôle. Il est triste. Il est à toi.
    Et elle est montée dans un minibus blanc, un de ces fourgons qui servent de passage vers le prochain enfer. J’ai respiré son odeur une dernière fois.
    J’ai compris plus tard pourquoi son départ m’avait fait si mal : sur cette route où tout s’efface, la moindre tendresse devient un cordon de sécurité, un lien vital. On s’attache vite, parce qu’on n’a plus rien d’autre à tenir entre nos doigts fatigués.
    Avec Luzmila, on ne s’est pas embrassés. Mais durant ces quelques heures où on s’est racontés l’un à l’autre, j’ai l’impression d’avoir été plus vulnérable qu’avec toutes celles que j’ai touchées dans ma vie. Parce que dans ce monde-là on ne cache rien. Pas le pied qui saigne. Pas les larmes. Pas les rêves. On est bruts. On n’a plus d’énergie pour mentir. Les amours de migration, ce sont des fleurs sans racines. On s’aime vite. On s’aime fort. On s’aime avec les nerfs, avec le ventre, avec l’espoir. Il n’y a pas de  » je t’aime  » murmurés sous la couverture. Pas de cinéma ni de chocolat chaud. Juste des mains qui se frôlent dans un couloir, dans l’attente. Des regards volés sous une bâche, entre deux réveils violents.
    Depuis, dans chaque femme que je croise – haïtienne, salvadorienne, vénézuélienne, nigériane, chinoise -, je cherche un peu de Luzmila. Un peu de savon. Un peu de miel. Un peu de rire quand il n’y a rien de drôle. Mais ça ne sert à rien, je le sais. Ce genre d’amour n’est pas fait pour durer. C’est un feu de bois mouillé. Ça crépite, ça fume, et ça meurt. Nous, les migrants, on aime comme on mange : vite, sans assiette, sans lendemain.
    Et pourtant… Quand j’ouvre mon sac Carrefour, parfois, je sens encore son odeur. Peut-être que je l’imagine, mais elle m’aide à tenir debout. Elle me rappelle que même dans le désespoir, il y a eu un moment doux. Un moment propre. Un moment sucré. Un moment où j’étais un homme, pas

juste un corps.
J’ai passé les jours suivants à penser à elle, à la voir dans chaque visage, à l’entendre dans chaque rire. J’ai même, je l’avoue, reniflé mes propres vêtements pour y retrouver son odeur. Mais il n’y avait rien. Le savon s’était évaporé. Le miel aussi. Il ne restait que la sueur, l’acide de la peur, la crasse de la route et cette fatigue bizarre qui fabrique des parfums à partir du manque.
Longtemps après, dans un autre campement, j’ai vu une paire de sandales en caoutchouc identiques aux siennes. Mon cœur a bondi. J’ai couru. J’ai suivi les sandales jusqu’à la femme qui les portait.
Ce n’était pas elle.
La femme m’a regardé bizarrement. J’ai bafouillé une excuse, un
 » désolé, je croyais… « , et je me suis replié sur moi-même comme un escargot haïtien. J’ai compris que je ne retrouverais pas Luzmila. Ni ici, ni là-bas, ni jamais.
Les fantômes des camps flottent un moment, puis s’évaporent dans les colonnes de chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations, dans les listes de CBP One, dans les rumeurs WhatsApp, dans les convois qui partent de nuit. Et si tu veux les revoir, il faut mourir un peu.
Aujourd’hui, chaque fois que je parle d’elle, j’invente une nouvelle fin. Parfois je dis qu’elle est morte dans le Darién. Parfois qu’elle est arrivée à Tijuana. Parfois même que je l’ai revue à New York, mariée à un Haïtien. Mais la vérité, c’est que je ne sais rien d’elle. Et peut-être que c’est mieux ainsi. Dans ce monde de faux papiers, de visas incertains, de points de contrôle déguisés, je garde Luzmila comme un poème dans la poche, une promesse que je n’ose pas dire à voix haute.

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Je croyais que le plus dur, c’était de traverser le Darién. Que le plus cruel, c’était le douanier qui voulait mon slip. Que le plus absurde, c’était Tapachula, avec ses files d’attente et ses papiers qui prennent plus de temps à arriver que le Jugement dernier. Mais non. Le vrai monstre s’appelle CBP One. Trois lettres, quatre syllabes, et un écran qui devient ton Dieu, ton juge, ton bourreau.
Tu veux entrer légalement aux États-Unis ? Tu veux éviter les coyotes, les barbelés, les coups de fusil, les pieds brisés sur le sol texan? Télécharge CBP One. Entre ton nom. Ta photo. Ton âme aussi, s’il reste un peu d’espace dans la mémoire du téléphone. Et ensuite… prie. Pas à genoux ni devant un autel, mais devant une connexion Wi-Fi volée, entre un Chinois sans sourire et une grand-mère hondurienne qui tremble comme une feuille mouillée.
J’ai découvert cette application un matin à Matamoros, après avoir dévoré pendant des semaines entières des routes brûlées par le soleil, des montagnes qui déchirent les genoux, par lesquelles on passe non pas parce qu’elles sont belles mais parce qu’elles sont des itinéraires de transit isolés, des chemins oubliés, des passages que personne ne surveille vraiment, sauf le hasard et la faim; après avoir traversé des plaines où le vent fouette la peau, des petits villages où l’on achète un œuf dur et une bouteille d’eau pour tenir vingt kilomètres de plus, des gares abandonnées où les migrants dorment sur du béton chaud, des maisons de passage qui sentent la misère ; après avoir vu des policiers mexicains fouiller les sacs, les poches, les vies ; après avoir marché le long des rails qui serpentent vers le nord comme un chapelet d’épines ; après avoir couru quand un pick-up de bandits a surgi de nulle part; après avoir traversé des États entiers du Mexique dont les noms résonnent comme des épreuves – Chiapas, Oaxaca, Veracruz, Tamaulipas -,

des morceaux de terre immenses qu’on avale lentement, pas après pas, blessure après blessure, jusqu’à sentir dans sa gorge le goût métallique de l’effort. Oui, c’est seulement après tout ça que j’ai mis les pieds à Matamoros, au bout du Mexique, à l’extrémité nord-est de l’État de Tamaulipas, là où la poussière brûle le long du Río Grande, qui sépare le Sud du Nord. En face, de l’autre côté de la rivière, Brownsville, au Texas, brille comme un mirage. Et cette ville-frontière, c’est une salle d’attente géante où personne n’a de ticket.
Là-bas, à quelques mètres de la rive, s’étendait un camp de migrants, un non-lieu devenu capitale du provisoire, un territoire que personne ne revendiquait mais que des milliers d’âmes habitaient. C’était un patchwork de bâches noires, de tentes rafistolées, de cordes qui pliaient sous le vent et de regards qui pliaient sous la peur. Un camp dressé par la nécessité, entretenu par la survie, ignoré par les puissants. On disait que c’était temporaire, mais rien n’est plus durable qu’une souffrance que personne ne veut voir. Les enfants y toussaient des nuits entières, ravagés par l’humidité qui collait à leurs bronches. Le sol, saturé d’ordures et de boue séchée, portait l’odeur des jours sans eau potable. Les adultes faisaient la queue pour remplir une bouteille, une seule, qui devait durer jusqu’au lendemain. On apprenait à économiser chaque gorgée comme on chérit un souvenir précieux. Les maladies circulaient de corps en corps – diarrhée, fièvre, toux qui ressemblait à une déchirure. Le ciel lui-même semblait contaminé.
Il y avait aussi les ombres, ces hommes sans uniforme qui rôdaient
autour du camp, cherchant dans la misère une monnaie d’échange : un corps, un enfant, un sac à dos, une vie. Kidnappings, extorsion, chantage… On savait que la nuit appartenait aux loups et que, dans ce coin du monde, même les étoiles retenaient leur lumière. Des familles entières dont l’avenir dépendait d’une application qui plante sans cesse.
Et au milieu de tout ça, un groupe de jeunes qui fixaient leurs écrans comme si Dieu en personne allait y apparaître. J’ai demandé à un type :

  • Pou kisa ou fè sa? (Pourquoi tu fais ça?) Il a répondu sans me regarder :
    • CBP One, frè. Se sèl mwayen. Si ou pa gen randevou, ou pa pase. Ou mouri. (CBP One, frère. C’est le seul moyen. Si tu n’as pas de rendez-vous, tu

ne passes pas. Tu meurs.)
La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application. Une interface blanc et bleu. Des boutons. Des bogues. Des erreurs système. C’est ça, le futur de l’inhumanité. Alors je me suis procuré un vieux téléphone, acheté au comptant à un revendeur de la route, car sans téléphone, on ne passe pas.
J’ai volé du Wi-Fi dans une église. J’ai menti au pasteur en disant que j’avais besoin d’envoyer un message à ma mère. Mais ce que je voulais, c’était ouvrir mon compte CBP One. Être humain ne suffisait plus. Il fallait avoir un identifiant.
J’ai téléchargé l’appli. Ça a pris trois heures, parce que le Wi-Fi de Jésus n’est pas toujours à haute vitesse. Puis j’ai entré mon nom : Jonas Dorléon. Ensuite, mon visage. L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écouterait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connu la chaleur d’un bidonville ? Finalement, j’ai réussi à enregistrer mon profil. Puis, j’ai attendu.
Tu crois que tu attends une notification, mais en vérité, tu attends ton destin. Tu regardes ton écran comme on scrute une porte fermée à double tour. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. Tu espères un message, une couleur, un  » vous avez un rendez-vous  » tombant comme la manne dans le désert. Le matin, tu ouvres l’appli avant même d’ouvrir les yeux. Le soir, tu pries ton téléphone comme si c’était Dieu en personne.
Mais il n’y a rien. Pendant deux semaines – rien. Et autour de toi, tout le monde fait pareil. Des Haïtiens, des Vénézuéliens, des Salvadoriens, des Congolais, des Bangladais, des Russes même. La misère a désormais une interface universelle.
Un jour, un ami du camp, Ti-Manno, a eu un rendez-vous. Il a crié :

  • Yo voye li pou mwen! Yo voye li pou mwen! (Ils l’ont envoyé pour moi! Ils l’ont envoyé pour moi!)
    On l’a tous regardé comme s’il venait de ressusciter. Il pleurait. Il
    tremblait. Il répétait :
  • CBP One ban mwen dat. CBP One ouvè pòt la. (CBP One m’a donné

une date. CBP One a ouvert la porte.)
Et pendant quelques heures, on a cru que c’était possible. Mais le lendemain, l’appli a planté. Tout le monde est redevenu poussière numérique.
Il y avait au camp une fille que j’aimais bien. Wendy. Vénézuélienne. Trente ans. Trois enfants. Un rire de carnaval et un regard de cendre. Elle se connectait chaque jour à quatre heures du matin, parce que la rumeur voulait que les rendez-vous se libèrent à l’aube.

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