Thélyson Orélien C’était ça ou mourir


Un après-midi, au marché, j’ai vu un jeune soldat dominicain rire avec des marchandes haïtiennes. Il achetait des bananes, plaisantait, aidait même à porter les paniers. Et puis soudain, il a vu son supérieur. Son visage s’est fermé. Il a jeté les fruits à terre et a crié :

  • ¡Fuera! ¡Vayanse de aquí! (Dégagez! Partez d’ici !)
    Les femmes ont ramassé leurs affaires sans protester. Elles ont traversé la rivière en silence. Ce jour-là, j’ai compris que la bienveillance, en République dominicaine, n’était jamais plus qu’un déguisement provisoire.
    Le soir, de retour dans ma cabane, j’ai écouté Dédé raconter un rêve : il avait vu un grand bateau blanc venir chercher les Haïtiens au bord de la rivière pour les emmener vers un pays où la terre était douce comme de la farine. Ti-Rose a ri. Elle a dit :
    • Ce bateau, c’est la mort. C’est toujours elle qui vient chercher les Haïtiens.
      Et le silence est tombé sur nous comme une couverture humide.
      La nuit, le vent passait entre les feuilles de tôle, faisait vibrer les clous, apportait parfois des odeurs d’Haïti. Le café noir, la terre gorgée de pluie, la peau d’une mère. Ces odeurs te poursuivent plus que la misère. Elles te rappellent que tu n’es pas fait pour vivre à cet endroit, mais que tu n’as plus de place ailleurs.
      On parlait du départ comme d’une légende. Certains disaient qu’à Santiago, on pouvait trouver des passeurs pour le Mexique. D’autres juraient qu’ils connaissaient un homme capable de fabriquer des papiers valides. Moi, je n’y croyais plus. Pas encore prêt à partir, pas capable de rester.

L’attente était devenue ma patrie.
Pourtant, dans cette immobilité, il y avait une forme de dignité. Celle des gens qui se tiennent debout, même quand rien ne bouge. Je cirais encore mes chaussures chaque matin. Pas pour qu’elles brillent. Seulement pour me rappeler que j’existais encore.
Un jour, j’ai vu un enfant haïtien traverser la rivière à la nage, un panier vide sur la tête. Il riait. Il riait comme si l’eau ne portait pas la mémoire du sang. En le voyant, je me suis dit que la vie continuait malgré tout. Même ici, dans cette antichambre de la misère, il restait des éclats d’espoir. Des grains de lumière. Des respirations d’avenir.
Les étrangers, les touristes surtout, ne voient pas cette République dominicaine là. Celle où la pauvreté s’étire comme un vieux drap troué. Ils voient les plages, les cocotiers, les buffets à volonté, les hôtels où les serveurs sourient même quand leurs poches sont vides. Ils voient un pays rieur, propre, ensoleillé. Une carte postale tropicale où tout semble parfait. Et pourtant, derrière les murs des resorts, derrière les palmiers, il y a d’autres visages : ceux des gens qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière. Qui dorment dans les baraques qu’on efface des brochures. Des gens qu’on appelle los haitianos (les Haïtiens) même quand ils sont nés ici. À Punta Cana, les Occidentaux boivent du rhum et se plaignent de la lenteur du Wi-Fi. À Santiago, des Haïtiens cassent des pierres pour construire des routes qu’ils ne pourront jamais emprunter sans risquer l’expulsion. Les uns nagent dans une piscine bleue, les autres se cachent des policiers en uniforme bleu. Deux mondes sur la même île. Deux soleils pour la même mer. Et moi, quelque part entre les deux, j’essayais de comprendre comment un pays pouvait être à la fois carte postale et purgatoire.
Les Occidentaux ne savent pas – ou ne veulent pas savoir – que les
travailleurs haïtiens sont ceux qui font tourner le pays de leurs vacances. Ce sont eux qui coupent la canne, qui construisent les hôtels, qui lavent les draps où dorment les visiteurs. Ils sont invisibles et indispensables. L’économie dominicaine, brillante en apparence, repose sur leurs épaules fatiguées. Sans eux, les plages resteraient sauvages et les verres vides.  » Nou travay, nou egziste.  » (Nous travaillons, donc nous existons.)
Je les voyais, ces touristes, dans les bus climatisés qui passaient devant le

marché de Dajabón sans s’arrêter. Ils prenaient des photos à travers les vitres teintées, pensant saisir la  » couleur locale « . Ils ignoraient que cette couleur venait du sang et de la sueur. Ils ignoraient les noms, les visages, les histoires. Pour eux, l’île n’avait qu’un seul nom :  » paradis « . Moi, je savais que le paradis, ici, avait des clôtures électriques et des gardes armés.
Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres.
Dans ce va-et-vient, je continuais d’attendre. Parce que tant qu’il me restait une rive où poser mes pieds, je pouvais encore croire que l’eau n’avait pas dit son dernier mot.

9

Le problème avec l’exil, ce n’est pas la faim. La faim, on s’y fait. L’estomac est un organe plus souple qu’on ne croit. Il finit par se contracter au rythme de l’absence. Il rumine l’air, il digère le vide, il avale les illusions. Non, le problème avec l’exil, ce sont les autres exilés. Parce que quand on empile des pauvres dans une salle trop petite, on n’obtient pas une fraternité révolutionnaire, mais une tension chronique, un animal à mille têtes et avec zéro patience. Et moi, Jonas Dorléon, j’étais devenu une de ces têtes.
J’étais à San Cristóbal à présent, dans un centre d’accueil pour
 » défavorisés en transit « , ce qui voulait dire  » migrants sans papiers qu’on veut ignorer légalement « . Le bâtiment avait été autrefois une école. Maintenant, c’était un refuge. Enfin, un refuge comme une église sans toit : tu y entres pour éviter le pire, mais le pire t’y attend quand même, les bras croisés.
On dormait à cinquante dans une ancienne salle de sciences naturelles. Le tableau noir portait encore la trace des formules chimiques effacées, comme des sorts ratés. Les matelas étaient des éponges moisies, récupérées Dieu sait où. Les lits superposés grinçaient comme des regrets. Et l’air sentait la sueur tiède, les pieds fatigués et la colère ravalée.
Mon coin à moi était près de la porte, entre une colonne fissurée et un ventilateur qui faisait plus de bruit que de vent. J’avais un sac de plastique pour oreiller, une serviette pour drap et, sous le matelas, une boîte de sardines que je ne mangeais pas. Je la gardais comme un trésor. Comme une promesse.
Les règles dans le dortoir étaient simples :

  1. Ne pas crier (saufen prière).
  2. Ne pas voler (ou, en tout cas, ne pas se faire prendre).
  3. Ne pas toucher aux affaires des autres (même si tu en meurs d’envie).
  4. Ne jamais parler de politique (tout le monde ment, alors à quoi
    bon?).
    Mais ces règles étaient faites pour être oubliées. Alors on les oubliait. On volait. On se battait. On criait. Et chaque nuit ressemblait à une répétition générale de la fin du monde.
    Il y avait ce Vénézuélien, Ramón. Grand, maigre, les yeux comme deux pierres rincées. Il dormait en face de moi. Il disait qu’il était mécanicien. Qu’il avait fui Caracas pour se faire une vie meilleure. Mais depuis son arrivée, il passait ses journées à fumer des cigarettes roulées dans du papier journal, à parler seul et à soupçonner tout le monde.
    Et puis il y avait Kenson, un Haïtien de Jacmel. Un gars solide, calme, le genre qui parle peu mais qui te regarde comme s’il écrivait déjà ta biographie. C’est lui qui avait volé une boîte de sardines, un jour où une ONG était venue distribuer des dons alimentaires, profitant du remue-ménage de sacs ouverts et de mains tendues pour en voler une au passage. Et la sardine, c’est de l’or en boîte.
    Trois jours plus tard, Ramón a hurlé. Il disait que c’était la sienne. Qu’on lui avait pris son unique bien. Il pointait du doigt à la ronde. Il répétait :
     » ¡Mi sardina! ¡Mi sardina!  » comme si c’était le nom de sa mère.
    Kenson a nié. Calmement. Trop calmement.
    Alors Ramón a sorti un couteau. Un petit. De ceux qu’on utilise pour peler les bananes vertes. Il a couru vers Kenson. Kenson a esquivé. Le couteau a ricoché. Et c’est moi qu’il a touché. Par hasard. Un coup perdu, un mollet ouvert. La douleur était vive. Brute. Je saignais pour une boîte de sardines que je n’avais même pas vue. Pour une querelle entre deux damnés comme moi. Pour un symbole idiot de la faim des exilés.
    Je suis tombé au sol. Ramón a été plaqué. On l’a sorti. Kenson est resté là, debout, les bras croisés, les yeux durs. Moi, j’étais par terre, le mollet en feu, ma foi en l’humanité à la cave. Un médecin est venu. Un Dominicain de bonne volonté, employé par une association. Il a nettoyé la plaie, l’a bandée. Il m’a demandé :
  • ¿Cómo te sucedió esto? (Comment cela t’est-il arrivé ?) Et j’ai répondu :
    • Por una lata de sardinas que no era mía. (Pour une boîte de sardines qui n’était pas à moi.)
      Il a ri. Un rire triste. De ceux qu’on garde pour les histoires sans morale. Je suis resté allongé deux jours. Immobile. Silencieux. Dans ce silence, j’ai décidé que ce pays, il n’était pas pour moi. Que cette terre où l’on saigne son voisin pour du poisson en conserve, ce théâtre où les pauvres s’entretuent pendant que les puissants distribuent des formulaires, cette prison à ciel ouvert n’était pas pour moi.
      Je devais partir. Dès que ma jambe tiendrait.
      Le troisième jour, la douleur s’est installée comme un colocataire indésirable : silencieuse mais pesante. Je ne pouvais pas plier la jambe sans sentir un courant froid me remonter jusqu’à la cuisse. Chaque mouvement devenait un pacte avec l’absurde. Je restais donc allongé, à regarder le plafond fissuré comme s’il allait me livrer une révélation divine.
      Autour de moi, le dortoir avait repris sa routine. Les querelles. Les rires forcés. Les prières à mi-voix. Les ronflements en stéréo. Personne ne parlait plus de la boîte de sardines. Même Ramón, expulsé du refuge, avait été oublié plus vite qu’un programme gouvernemental. Kenson n’avait pas présenté d’excuses. Il m’avait juste offert un cigare enroulé dans du papier journal, que j’avais refusé, par principe.
      Je croyais que la blessure allait me ralentir, que j’allais devoir attendre la guérison. Mais en vérité, cet incident a eu l’effet inverse. Il m’a fait comprendre une chose simple : j’étais resté trop longtemps. J’avais cru pouvoir patienter. Trouver un billet. Une ouverture. Une ONG compatissante. Mais il n’y avait rien, ici. Juste une guerre souterraine entre fantômes affamés.
      Le quatrième jour, à l’aube, j’ai noué un bout de tissu autour de ma jambe, j’ai mis mes chaussures et j’ai rangé mes maigres possessions dans mon sac. Je n’ai pas dit au revoir. Ni à Kenson, ni à Ramón, ni au médecin bénévole. Ici, les adieux sont une perte d’énergie. On part. Point.
      Alors je suis parti. J’ai quitté le refuge en boitant, mon sac à l’épaule, ma fierté dans la poche arrière, écrasée mais toujours là. J’ai marché. Je savais que, plus loin, vers l’ouest, il y avait tout un continent. Le Mexique. La jungle. Des promesses. Mais pour l’instant, je voulais juste mettre de la

distance entre moi et la boîte de sardines.
En marchant, je repensais à tout ce qui m’était arrivé. À Carrefour-Feuilles. À Ti-Samson et ses Nike sacrifiées. À la cousine de Santiago. Aux chaussures que j’avais cirées dans le vide. Au dortoir surpeuplé. À cette boîte de conserve qui, sans bruit, avait failli m’arracher la vie.
Et je me suis dit :  » Ce n’est pas la faim qui tue. C’est la compression.  » Quand on entasse trop de rêves écrasés dans un seul lieu, il suffit d’un petit choc – un mensonge, un regard, une boîte de sardines – pour que tout explose. Une fissure banale. Une lame dans la jambe. Mais je n’étais pas mort. J’étais plus vivant qu’avant. Je boitais, oui. Mais je boitais vers quelque chose.
Cette île m’avait tout donné : la langue, la gifle, le mépris. Elle ne pouvait plus rien m’apporter.
Et moi, je voulais apprendre à respirer ailleurs.

10

Si le diable existe, il ne vit pas en enfer. Non. Il a trop de flair pour ça. Il préfère les gares routières. Les carrefours poussiéreux. Les coins d’ombre où les pauvres se tiennent debout avec leur sac à moitié plein et leur cœur à moitié vide. C’est là qu’il vend ses tickets. Il porte parfois une casquette Nike, arbore un téléphone chinois et, surtout, affiche un sourire plus large que son âme. Moi, je l’ai rencontré à Santo Domingo, à la gare routière Caribe Tours, un matin de fatigue et d’espoir tordu. Je boitais encore un peu, mais j’avais retrouvé l’usage de mon orgueil. L’Amérique du Sud était devenue mon horizon. On m’avait dit :  » Au Brésil, tu peux respirer. En Colombie, tu peux te fondre dans la masse. Au Pérou, tu peux te refaire un nom, même sans papiers. « 
Mais avant, il fallait passer. Et pour passer, il fallait acheter.
C’est donc à la gare qu’il m’est apparu. Un homme bien habillé. Trop bien pour le décor. Des chaussures cirées – je les ai tout de suite remarquées, moi, le cireur sans clients -, un pantalon propre, une chemise repassée à la machette. Il s’appelait Jesús. Rien que ça. Il s’est présenté à moi en souriant, la main tendue, comme un vendeur d’assurance-vie.

  • Hermano, tu as l’air perdu. J’ai des solutions pour ceux qui ont des rêves mais pas de papiers.
    Sa voix glissait, s’insinuait comme une promesse murmurée à l’oreille
    d’un condamné.
    Je n’ai pas répondu tout de suite. Je l’ai observé. Il portait autour du cou une chaîne avec une croix en or – trop brillante pour appartenir à un chrétien sincère. Il parlait espagnol avec un accent dominicain, mais ses yeux étaient ceux d’un homme qui parle plusieurs monnaies.
    Il a continué :
  • Je fais des paquets. Faux papiers brésiliens. Carte d’identité, visa, certificat de naissance, tout. Ce n’est pas de l’imitation, c’est de la reconstruction. Tu es né au mauvais endroit, mais tu peux renaître au bon moment. Je suis là pour ça.
    Et moi, pauvre Jonas, blessé au mollet mais encore capable de rêver, j’ai écouté. Je lui ai demandé combien.
  • Pour toi, frère, 300 dollars. Papiers brésiliens complets. Validés au scanner. Parole de Jesús. Tu passes la frontière, tu dis que tu vas visiter la famille. Le douanier te regarde, il voit Jesús. Il ne te voit pas, toi. Il ne voit pas Haïti. Il voit Brasil. Fútbol. Samba. Pelé. Il tamponne et basta.
    J’ai ri, mais c’était un rire fragile comme une branche sèche. Je savais que c’était faux, mais je voulais que ce soit vrai. Comme un enfant qui sait que le père Noël n’existe pas mais qui laisse un biscuit, juste au cas où.
    J’ai payé. Pas tout. J’ai versé une avance de 150 dollars, récoltés grâce à mes jours de cireur et à quelques dons. Le reste, il m’a dit, tu le verses quand tu récupères les papiers. Demain. Même endroit.
    Il m’a donné une promesse imprimée : une feuille de rendez-vous avec un tampon illisible et une carte de visite marquée  » Jesús y Asociados – movilidad y esperanza.  » (Jesús et Associés – mobilité et espoir.) Mobilité et espoir. Deux mots qui font bander tous les migrants.
    Le lendemain, je suis revenu.
    Jesús, lui, non. Pas d’associé. Pas l’ombre d’un papier. Il s’était volatilisé dans la foule, fondu dans l’humidité de la gare. Il avait été avalé par le béton.
    J’ai demandé autour. Personne ne l’avait vu.
    Un cireur dominicain m’a dit :
  • Jesús ? Ah ! Celui-là, il vend aussi des tickets pour le ciel, mais il ne t’y accompagne jamais.
    Je m’étais fait avoir. Doucement. Sainement. Sans violence. Avec un sourire. Par le nom de Dieu et la voix de Satan.
    Je suis resté là un moment. J’ai eu une pensée pour Ti-Samson. Et j’ai pleuré. Pas beaucoup. Juste assez pour me laver de la honte d’y avoir cru.
    Ce soir-là, j’ai dormi à la gare. Entouré de sacs, de chiens errants et de
    rêves en transit. Avant de m’endormir, j’ai écrit dans mon carnet :
     » L’homme qui m’a vendu le ciel avait des chaussures plus propres que ses

intentions. Il m’a offert des papiers qui n’étaient ni faux ni vrais : ils étaient imaginaires. Et moi, je l’ai remercié. « 
Ce n’est pas difficile, m’avait dit un autre à la gare.  » Frère, si tu veux aller au Brésil, on peut arranger ça. Tu n’as qu’à payer. Pas besoin d’avoir peur.  » Il montrait son téléphone : des photos de gens souriants, à São Paulo, à Rio, des Haïtiens posant devant des immeubles, des plages, des voitures.  » Ils étaient comme toi, avant. Regarde-les maintenant. « 
C’était de la propagande de trottoir, mais dans les yeux des affamés, ça marche toujours. Quand tu n’as plus rien, même un mensonge joliment présenté te semble une vérité potable. Les passeurs, les racketteurs, les faussaires… ils se multiplient comme des mouches quand ils sentent la peur. Ils ne vendent pas seulement des papiers, ils vendent des issues de secours pour les vies coincées. Ils connaissent les noms des consulats, les cachets exacts, les timbres officiels, la bonne encre pour que la police hésite. Certains travaillent même avec des agents en uniforme. D’autres fabriquent des
 » visas humanitaires  » qu’ils appellent  » bénédictions « . Ils t’expliquent que le Canada, le Chili ou le Brésil, c’est juste une question de formulaire. Et toi, tu signes, parce que signer, c’est exister un peu. Il y a des agences – parfois enregistrées, parfois clandestines – qui te promettent tout : un visa, un billet, un itinéraire, un avenir. Elles affichent des slogans bibliques :  » Dieu ouvre les portes du monde « ,  » Voyagez avec foi « … Tu entres dans leurs bureaux comme dans une chapelle : plein d’espoir et de honte. Et là, un homme ou une femme tape ton nom sur un ordinateur, imprime une feuille avec un drapeau étranger et te dit :  » Voilà ton futur.  » Ces gens savent que tu reviendras, même si tu as été trompé. Dans ce commerce, la foi se renouvelle à crédit. Et puis, il y a cette rumeur qu’on raconte entre deux gorgées de Presidente dans les quartiers pauvres de Santo Domingo :  » Ici, tu peux tout trouver, même ton acte de décès.  » C’est vrai. J’ai vu un homme acheter le sien. Il disait qu’il voulait mourir administrativement pour pouvoir renaître ailleurs. Ce pays est un cimetière de faux papiers et de vrais rêves. Un paradis pour ceux qui savent falsifier l’espoir, un enfer pour ceux qui continuent à y croire.
Le matin suivant ma rencontre avec Jesús, la gare avait changé d’odeur.
Ce n’était plus la fatigue qui flottait dans l’air, mais une légère puanteur, une

odeur de poisson et de sueur séchée – le parfum des illusions qui tournent au soleil. Autour de moi, d’autres visages marqués, d’autres mains calleuses, d’autres sacs informes pleins de rien. J’étais là, adossé à un pilier, les yeux fixés sur le flot de voyageurs, de porteurs, de gamins qui vendaient des bonbons. Et je me disais que Jesús, avec son costume propre et son sourire bien repassé, n’était pas un monstre. Il était un fonctionnaire de l’espoir. Un entrepreneur de la détresse. Il avait compris une chose essentielle : il n’y a pas de business plus rentable que celui de la fuite. Il n’avait même pas eu besoin de me forcer. Je m’étais livré à lui avec une gratitude muette. J’observais ceux qui arrivaient à la gare comme un ethnologue fatigué. Je voyais les gestes. Les hésitations. Les conversations murmurées. Les transferts d’argent rapides, presque rituels. Les sourires figés de ceux qui promettaient  » la solution « . Et je reconnaissais les clones de Jesús. Moins bien habillés, parfois. Moins polis. Mais des clones tout de même. Certains disaient vendre des billets pour la Colombie. D’autres garantissaient des contacts au consulat chilien. Un homme proposait des fausses cartes de l’UNHCR. Un autre, des bracelets GPS.
Et moi? Moi, je les regardais. Je ne prévenais personne. Je n’avais plus
l’énergie pour sauver qui que ce soit de sa naïveté. Il faut parfois tomber soi-même pour apprendre. Et il faut parfois laisser tomber les autres pour qu’ils se relèvent. Quelque chose avait changé en moi. Je n’étais pas en colère. J’étais très calme. D’un calme dangereux. Je ne voulais plus chercher de raccourcis. Plus de visas magiques. Plus de promesses imprimées. Je voulais la vérité. Même cruelle.
Alors j’ai repris mon carnet. Et j’ai noté :
Si tu veux passer, choisis ton diable. Mais choisis-le toi-même.
Le vrai enfer, ce n’est pas l’échec.
C’est quand tu laisses un autre choisir ta route pour toi.
Moi, j’ai choisi Jesús. Il parlait comme Satan.
Maintenant, je marche seul.
Et c’est ça, mon destin.

Puis je me suis levé. J’ai remis mon sac sur mon épaule. Je suis parti, à pied. Lentement. Boitant encore un peu, mais l’âme droite comme jamais. Je

n’avais pas de faux papiers. Mais j’avais une vraie volonté. Et parfois, c’est tout ce qu’il faut.

11

Après l’histoire de Jesús et des faux papiers, j’avais décidé de tout tenter. J’avais entendu qu’à Punta Cana, certains migrants passaient mieux par les airs que par la mer. Qu’avec un costume, un accent brésilien et une bonne dose de chance, tu pouvais embarquer sur un vol nolisé pour le Brésil ou le Panama sans qu’on fouille trop.
Alors j’ai vendu ou échangé ce que j’avais de vendable ou d’échangeable : mon téléphone, un modèle d’occasion acheté à Santiago avec mes premières pièces de cireur, mes chaussures cirées (elles n’avaient brillé pour personne) et mon carnet de poèmes – oui, même le carnet. Je l’ai échangé contre une chemise propre, un pantalon trop large et un billet de bus pour Punta Cana.
L’aéroport avait cette propreté agressive des lieux qui ne dorment jamais : néons trop blancs, climatisation trop froide, annonces qui tombent des haut-parleurs comme des ordres et, partout, des valises glissant sur des roulettes comme seules le font les valises de ceux qui n’ont rien à se reprocher. Moi, je faisais semblant d’être de ceux-là. J’avançais dans le hall le dos droit, la gorge sèche, le pas mesuré, en priant pour que personne ne remarque la peur qui débordait de chacun de mes pores. J’étais habillé comme un touriste, mais mon cœur battait comme celui d’un fugitif. Je savais que je n’avais pas les papiers. Que mon passeport expiré ne m’ouvrirait aucune porte, sauf celle de la salle d’attente des humiliés. Mais j’étais là. Debout. Prêt à tenter un autre numéro de théâtre.
Et c’est là que je l’ai rencontrée.
Elle s’appelait Morena. Une femme haïtienne à la peau claire, aux cheveux tirés, au geste rapide. Elle m’a abordé près des toilettes, d’un ton sec :

  • Toi, t’as pas de visa, hein?
  • Non, je n’ai pas de visa.
  • Mais t’as une tête qui attire les flics. Viens, on va faire équipe.
    Je n’ai pas compris tout de suite. Elle m’a expliqué dans un créole francisé où se bousculaient des mots d’espagnol et d’anglais que son amie devait embarquer pour le Panama avec un bébé qu’elle n’avait pas déclaré. Pas le sien. Celui d’une autre. Un  » placement « , comme on disait. Pour les papiers. Pour les promesses. Mais il ne fallait pas que les agents le voient. Alors elles avaient besoin d’un acteur. Quelqu’un qu’on arrête. Qu’on fouille. Qu’on questionne. Pendant que l’autre passait.
    Et cet acteur, ce serait moi.
    J’ai hésité. Mais j’ai vu le regard de Morena. Un regard droit, tranchant, pas suppliant. J’ai compris que ce n’était pas du trafic. C’était de la survie organisée. Elle m’a dit :
  • Tu joues bien?
    J’ai répondu :
  • Je suis profd’histoire et cireur. J’ai fait semblant toute ma vie.
    Elle a souri.
    Le plan était simple : moi, je passais en premier, l’air nerveux, les poches pleines de rien, le regard agité. Pendant ce temps, l’autre femme – une Dominicaine avec une grosse valise – passait avec le bébé endormi dedans. Oui, dedans. Pas plié. Pas étouffé. Juste caché sous des vêtements. Bien vivant. Bien calme. J’ai accepté.
    Le lendemain, jour du passage, j’ai pris un café trop chaud et un dernier souffle de dignité.
    À la sécurité, j’ai fait ce qu’on m’avait dit : j’ai regardé autour de moi, j’ai
    joué celui qui ne trouvait pas son billet, j’ai transpiré. Et surtout, j’ai parlé. Beaucoup et fort. Des phrases en créole, des bouts en français, des injures en espagnol.
    • Mwen pa vle pèdi vol mwen, non! M gen dokiman yo! Mpa bèt! (Je ne veux pas rater mon vol, non! J’ai mes documents ! Je ne suis pas bête !)
      Un agent m’a arrêté. Il m’a fouillé. Lentement. Il a vidé mon sac. Il a tout
      retourné. J’ai fait semblant d’être outré. Il m’a isolé. Il a appelé un collègue.
      Pendant ce temps, j’ai vu du coin de l’œil la valise passer. Doucement.

Discrètement. Sans un mot.
Dix minutes plus tard, ils m’ont relâché. Ils ont compris que je n’étais rien. Ni une menace, ni une solution. Juste un migrant en trop. Comme une lettre sans adresse.
Morena m’attendait près d’un distributeur automatique. Elle m’a tendu un billet de vingt dollars américains.

  • Merci, frère. Le bébé est passé. Il va bien.
    Et elle est partie, sans un mot de plus.
    Elle m’a planté là avec le billet dans la main, le cœur battant, et cette pensée étrange :  » Les frontières n’ont pas de cœur, mais elles ont des yeux stupides. « 
    Ce jour-là, je n’ai pas pris l’avion. Mais j’ai aidé quelqu’un à le prendre. J’aurais pu être en colère. Mais non. Je me sentais… utile. Oui, utile. Pour une fois. Grâce à moi, un enfant allait respirer ailleurs.
    Le soir, j’ai marché jusqu’à la plage. Punta Cana. Le nom brille dans les brochures, mais pour nous, c’est juste une ville trop propre pour nos pieds. Je me suis assis dans le sable. J’ai sorti les vingt dollars que Morena m’avait donnés. J’ai hésité à les garder. Je ne voulais pas être payé pour avoir été un leurre. Mais les pauvres n’ont pas le luxe du dégoût. Ils prennent ce qu’on leur donne, même si ça pèse dans leurs poches comme un aveu.
    Alors j’ai gardé le billet.
    J’ai acheté du pain et une boîte de sardines. Oui, encore une. Celle-là, je l’ai partagée avec un garçon qui dormait sous la table d’un vendeur de glaces. Il m’a dit qu’il s’appelait Yonel, qu’il venait de Fort-Liberté, qu’il voulait juste trouver un bateau pour la Colombie.
    Je lui ai dit :
    • Mwen pa gen bato, men mwen gen istwa. (Je n’ai pas de bateau, mais j’ai des histoires.)
      Je lui ai raconté la valise. Le bébé. Les douaniers aveugles. Mon rôle d’homme-rien. Il a ri, il a mangé, et il m’a dit :
    • Ou pa pèsonn, men ou ede yon moun rive. (Tu n’es personne, mais tu aides quelqu’un à réussir.)
      Sur cette plage trop calme, en pleine nuit, j’ai compris que je n’avais pas encore franchi toutes les frontières, mais que j’avais appris à en contourner

une : celle de l’indifférence.

DEUXI ÈME PARTI E

Marcher droit

12

Le Brésil. Rien que le mot sentait déjà la promesse. Dans la bouche des autres migrants, il brillait comme un mirage propre.  » Là-bas, au moins, ils ne parlent pas espagnol et te détestent avec élégance.  »  » Là-bas, tu peux te faire régulariser, tu peux travailler, et même danser si t’as les genoux pour. « 
 » Là-bas, c’est comme l’Amérique, mais avec plus de cul et moins de fusils.  » Voilà ce qu’on m’avait dit.
Moi, Jonas Dorléon, j’ai englouti le mot Brésil, je l’ai fait tourner dans ma bouche comme un bonbon sale. Et un jour, j’ai décidé de le croquer. Même s’il devait me casser les dents.
Tout a commencé avec un faux visa qui avait l’air vrai. Un miracle imprimé en couleurs, avec mon nom mal orthographié, mais une date d’entrée tamponnée à l’avance. Un bout de papier acheté au noir après avoir travaillé des semaines dans les cuisines d’un resort de la région, un endroit où la misère se cachait derrière chaque porte close.
Restait l’aéroport, l’avion à payer, et cette réalité bien connue de ceux qui partent sans filet : quand l’argent n’est plus là, il reste l’humain. Alors j’ai fait ce que tant d’autres font, discrètement, sans le dire dans les récits officiels. J’ai emprunté à distance. Tout ce que ça prend, c’est un proche installé au Canada. Pas un sauveur, juste quelqu’un avec une carte de crédit et un peu de confiance. Ma cousine a acheté le billet d’avion en ligne, depuis son salon, pendant que moi je comptais les minutes. On a parlé à voix basse sur WhatsApp. J’utilisais le téléphone d’un certain Peterson, un gars dont je ne savais rien, sinon qu’il venait de Martissant et qu’il fuyait la même violence que moi, portait les mêmes récits d’un Haïti brisé et les mêmes humiliations ravalées.
J’ai vérifié trois fois les dates, les correspondances, lu et relu mon nom

pour m’assurer qu’il était orthographié comme dans mon passeport. Le billet n’était pas un cadeau : c’était une avance, un crédit moral, le genre de dette qu’on rembourse plus tard, en silence, par des heures de travail ou par une gratitude qui ne s’écrit pas. J’ai mis en gage ce qui me restait : ma parole de rembourser, ma dignité déjà cabossée, et un peu de cette foi qu’on entame quand on accepte d’être dépendant d’un autre pour survivre. Pour un siège numéroté dans un avion et la preuve que, même après avoir tout vendu, tout échangé, tout troqué, il existe encore une dernière monnaie – la confiance.
Le vol partait de Punta Cana. Un vol nolisé semi-légal, organisé par une agence qui avait un site web plus convaincant que celui du ministère haïtien de l’Éducation. On nous garantissait  » l’accueil en sol brésilien « . On était quarante-trois dans l’avion. Haïtiens, Cubains, Vénézuéliens, deux Camerounais perdus et une dame dominicaine qui allait  » visiter sa sœur  » à Recife. On avait tous la même tête : l’espoir fatigué. Personne ne parlait fort. On s’endormait avant le décollage. On priait en silence. On caressait nos sacs. Moi, je triturais la copie plastifiée de mon visa, comme si la chaleur de mes doigts allait la rendre plus vraie.
L’avion a décollé sous un ciel immaculé. J’ai pensé :  » Enfin. « 
São Paulo. Nuit. Chaleur collante. Odeur de caoutchouc brûlé et d’illusions neuves.
À l’aéroport de Guarulhos, les contrôles ont été rapides. Trop rapides. Le douanier a à peine posé les yeux sur mon passeport. Il a tamponné. Clac. Une gifle administrative. Je suis officiellement entré au Brésil comme un homme presque en règle.
J’ai souri. Un vrai sourire. Large. Propre. Ému. C’était le premier depuis longtemps qui ne sonnait pas faux.
Mais la joie, chez les migrants, ne dure jamais plus que trois coins de rue. Un gars m’attendait à la sortie. Un petit Brésilien, avec une casquette Adidas et un t-shirt  » Jesus Salva  » taché. Il tenait une feuille avec mon nom tracé au stylo, mal écrit, mais c’était bien moi.

  • Jonas ?
  • Sim. (Oui.)
    Il m’a dit de le suivre. On a marché. Il ne parlait pas français, ni créole, ni

anglais, ni pitié. Juste un portugais rapide, dur, mécanique. Moi, je hochais la tête comme un animal bien dressé.
Il m’a conduit à une camionnette. À l’intérieur, quatre autres passagers : un jeune père haïtien avec son bébé endormi dans ses bras, une Vénézuélienne qui pleurait doucement et une femme qui ronflait la bouche ouverte. On a roulé pendant une heure, bercés par le vrombissement du moteur.

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